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Et l'homme doit , par un travail continuel, en s'unissanl aux mérites du Christ, rétablir dans son âme l'éclat d'innocence et de sainteté qui l'embellissait au commencement, et rendre à son corps et à la nature leur harmonie et leur beauté primitives.
Et c'est pour cela que Dieu a établi deux fonctions , deux ministères dans la société , le sacerdoce et l'art : et il a confié ces deux ministères à deux classes d'hommes distinctes , aux prêtres et aux artistes : et les prêtres sont les artistes de l'ànie , et les artistes sont les prêtres de la forme ; et le prèlre et l'artiste sont , chacun dans son ministère , les successeurs du Christ , qui est à la fois le premier prêtre et le premier artiste de Dieu ; et l'art et le sacerdoce sont , chacun dans son genre , la continuation de la rédemption ; et la vie de l'artiste et celle du prèlre doivent être une prolongation de la vie du Christ et comme un reflet de ses actions.
Et l'art est religieux par sa nature , puisque son but est de régénérer la forme; afin de la mettre en harmonie avec l'esprit régénéré par la religion : et l'art est à la religion ce que la forme de l'homme est à l'homme , et il a sa racine dans la foi et sa fleur dans la charité; et celui qui a de hautes pensées
dans l'esprit et de larges amours dans le cœur est artiste.
La rédemption a été une œuvre de charité : le Christ a racheté les hommes parce qu'il les aimait ; et pour réformer l'esprit et le cœur de l'homme , le prêtre doit aimer l'un et l'autre ; et pour réformer la nature dans l'homme ou hors de lui , l'artiste doit aimer la nature, et avoir bien avant dans le cœur le sentiment de la forme.
De même que l'abeille cherche dans le calice des fleurs le suc dont elle compose son miel, ainsi lame de l'artiste doit aller chercher le beau partout où il fleurit. Tout est à lui , Dieu et l'ange , l'homme et la nature, l'esprit et la forme, le ciel et la terre, tout jusqu'à ces profonds abîmes où la douleur n<* connaît plus l'espérance.
Car il y a de la beauté dans la peinture énergique et fidèle du crime et des remords qu'il engendre , du vice et des douleurs auxquelles il condamne ; c'est être artiste que de représenter ce qui est laid, horrible ou difforme , afin d'en inspirer l'horreur ou le mépris. Toutes les fois que la vérité est présentée de manière à frapper quelque noble faculté de Pâme , l'homme a le sentiment du beau ; car le beau , c'est le vrai en relief.
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Et le vrai s'empare de l'homme de trois manières : quelquefois il illumine son intelligence sans passer par les sens ; d'autres fois, il accourt à lui porté sur un rayon de lumière, ou sur une voix de l'homme ou de la nature.
Et il en est ainsi du beau ; car tantôt il fond avec impétuosité sur l'intelligence comme sur une proie; tantôt il arrive ceint d'une auréole de lumière ; et, après s'être reposé un instant sur nos yeux, pour s'y empreindre des vives couleurs qui ajoutent à son éclat, il entre comme un vainqueur dans notre âme , environné d'un nombreux cortège d'images belles et gracieuses ; et toutes les facultés de l'âme se lèvent pour saluer son entrée , et se prosternent subjuguées et comme éblouies par ses splendeurs. Tantôt il est porté sur des voix attelées à la même harmonie comme à un char; et, après avoir parcouru les portiques voûtés de l'oreille , qui est comme le vestibule de l'âme , il arrive précédé de sons si doux et de mélodies si suaves , que le cœur sent tressaillir au-dedans de soi tous ses amours et toutes ses espérances.
Et c'est là l'origine de la poésie , de la plastique et de la musique. Et la poésie est l'art de l'intelligence, et la plastique est l'art des yeux , et la musique est l'art de l'oreille : et la poésie relève par le rhythme les formes de la parole; et la plastique
embellit par le jeu des lignes ou des couleurs les formes du corps humain et de la nature , et la musique ennoblit par l'harmonie les charmes de la voix
Et la plastique reproduit ou des lignes dont l'harmonie caresse la vue, ou la disposition et l'attitude des objets qu'elle veut rendre sensibles, ou leur expression ; car la nature aussi a son expression : elle s'exprime par les couleurs , de même que l'homme s'exprime par la physionomie.
Et c'est ainsi que l'architecture , la sculpture et la peinture sont trois branches d'une même tige, trois rayons d'une même lumière , et trois formes d'un même art.
Et l'histoire de l'architecture , c'est l'histoire < Ifla ligne, et de son ascension progressive vers le ciel.
La ligne plane d'abord droite et horizontale audessus de l'homme, comme si elle voulait l'écraser ou comprimer les sublimes élans de sa prière et de son amour ; et c'est sous celle forme que nous apparaissent les plus anciens temples de la (irèec.
Puis la ligne , après avoir élé long-temps rebelle et immobile , se ploie et se combe ; elle Commence à s'élever un peu vers le ciel comme si elle voulait
prier : c'est le plein cintre qui se produit dans les derniers siècles du paganisme, et qui est adopté comme forme générale de l'architecture aux pre* miers temps de l'art chrétien.
Mais levez les yeux , et tenez-les le plus haut que vous pourrez, si vous voulez suivre la ligne dans son vol audacieux : elle ne monte plus seulement ; elle court , elle s'élance , elle s'étend , elle s'allonge comme pour saisir le ciel. Auparavant , l'arc formé par la courbure de la ligne était comme débandé; mais dans l'ogive, l'arc est tendu, et semble faire effort pour décocher vers le ciel les prières que l'homme répand dans le temple du Seigneur.
Et la ligne architecturale a trouvé sa perfection dans l'ogive; et l'ogive, c'est le triangle; et le triangle , c'est le symbole de Dieu ; et un monde d'idées et de symboles se cache sous ce monde de pierres qui s'élève du sol ; et ces pierres sont vivantes, parce qu'en elles est une idée dont elles sont le symbole; et ceux qui les travaillent sont des maîtres de pierres vives.
Sous le ciseau de ces maîtres dont le génie étincelaitde foi, la pierre sembleperdresa nature grossière et matérielle pour s'animer de la vie et de la pensée de l'homme : L'homme la crée à son image et à sa ressemblance ; il inspire en elle un souille de
vie , et il la forme en aine vivante. Ainsi vivifiée, la pierre monte en tiges légères et gracieuses ; elle s'épanouit en délicieux feuillages ou en belles et larges Heurs.
Ces montagnes de pierres vives , où la masse et la solidité notent rien à la grâce, semblent comme une aspiration de la terre vers le ciel. En entrant sous ces voûtes qui planent comme un firmament au-dessus de sa tète , l'homme retrouve l'image de l'infini ; il se sent comme enveloppé par la grandeur et la majesté de Dieu , et il tombe à genoux malgré lui en s'écriant : 0 mon Dieu ! que vous êtes grand ! et que je suis peu de chose !
L'infini l'environne , l'infini l'attire : il n'a qu'à ouvrir son âme , et la prière s'en échappe comme d'elle-même ; car elle vole à l'aise dans ces espaces infinis où rien n'arrête ni ne comprime son élan , et où la pierre elle-même semble prier avec elle
La sculpture et la peinture ne restent pas en arrière, et reproduisent la beauté du corps et du visage de l'homme, avec ses variétés infinies. Et si , chez les païens , l'art s'était surtout applique- à représenter des altitudes, et avait négligé l'expression ; l'art chrétien s'étudie , au contraire , à rendre tout ce qu'il y a de grâceel de beauté dans l'ex-
pression , et ne lient pas toujours assez compte des attitudes.
Le corps humain, emprisonné d'abord, et resserré dans desvêtemens étroits, comme dans des langes, se dégage peu à peu ; et le vêtement qui le couvre s'ajuste si bien à ses formes ; il ondoie si harmonieusement autour de lui, et retombe en plis si gracieux , qu'il semble comme une prolongation du corps, et comme un second voile jeté sur l'àme pour en mieux protéger les mystères.
Mais parmi les figures que le ciseau et le pinceau des artistes chrétiens aimaient à reproduire , il en est une surtout qui attirait hors de leur àme tous les trésors de foi et de génie qu'elle renfermait; et quand ils la travaillaient , leur cœur semblait être dans leurs doigts. Et l'un d'eux , qui voit maintenant dans la patrie ce qu'il a cru dans l'exil , ne peignait cette figure qu'à genoux.
Et cette figure , c'est la vôtre , ô douce vierge Marie ! vous dont le nom est si doux aux lèvres , vous dont le regard est si doux au cœur ! et jamais rien n'égalera la candeur des joies qu'ils mettaient dans votre regard, la suavité des sourires qu'ils posaient sur vos lèvres, et l'inexprimable grâce des altitudes dont ils enrichissaient votre corps.
Que vous êtes chastement belle! 6 reine des
anges ! lorsque debout à la porte des temples qui vous sont consacrés , vous portez sur votre bras le rédempteur du monde. Les traits de votre visage semblent se dissoudre dans un sourire de vierge ; et votre corps, doucement ployé sous le poids du divin fardeau que porte votre bras , semble s'épanouir lui-même dans la joie et les triomphes d'une mère.
Et votre céleste beauté a rejailli sur toutes les femmes entre lesquelles vous êtes bénie ; et jamais le visage de la femme n'exprima plus de grâces, et ne refléta plus de candeur et de pureté , que dans ces jours de foi et de poésie où vous étiez comme l'étoile de l'art et la reine des artistes.
Et la musique , quoique plus lente dans son développement, prêtait aussi ses douces mélodies aux amours et aux espérances du cœur ; et jamais la voix humaine ne chanta rien d'aussi simplement beau que ces admirables proses qui peignent les douleurs de la Vierge au pied de la croix , ou les terreurs de l'homme au jour du jugement.
Et la peinture atteignit sa perfection par la découverte du clair-obscur et de la perspective ; et la musique se perfectionna dans l'harmonie; et l'harmonie est comme la perspective des sons; et la perspective est comme l'harmonie des couleurs ; et
l'harmonie nous découvrit comme de vagues lointains dans la voix, et la perspective offrit à nos yeux comme de vagues harmonies dans les couleurs. Et l'huile , en fournissant au pinceau une matière plus onctueuse, donna plus de velouté et. de fraîcheur aux teintes et plus de solidité au coloris. Et le violon , en donnant à l'artiste des cordes plus frémissantes et plus sonores , ouvrit à l'harmonie des espaces infinis, et permit au son de s'étendre jusqu'à son extrême limite , de monter à une hauteur que l'homme n'avait pas connue, etde s'exhaler en soupirs si doux et si tendres que vous croiriez entendre des anges prier.
Mais bientôt la foi et la charité se ralentirent. L'homme , en protestant contre l'unité , protesta contre le principe du beau , de l'ordre et de l'haiv monte. Tout s'affaissa , tout se rétrécit, tout se flétrit; et l'homme, épris d'un honteux amour pour lui-même , se retira dans son propre cœur , ensevelit son intelligence dans le doute comme dans un linceul , et brisa contre son orgueil , comme contre une pierre , les plus saintes affections de son âme.
Dès ce moment l'élan sublime de la ligne architecturale s'arrêta , l'arc se détendit , et sa courbure s'abaissa. Dieu et l'infini avaient été comme le modèle de tous les plans; l'homme remplaça Dieu ; et les temples eux-mêmes furent construits pour
l'homme et d'après lui ; car on prit pour modèles les maisons qui servent à le loger, ou les édifiées cbnâacrés à ses plaisirs.
Là sculpture se durcit d'abord et s'enila outre mesure ; et le noble corps de l'homme fut exposé nu aux regards, tout hérissé de muscles, comme si l'homme n'avait que la force , et non la puissance ; comme s'il n'avait que des bras, et point de cœur; comme s'il n'était fait que pour combattre et détruire , et non pour aimer et créer ; et comme si son but était de s'incliner vers la ressemblance de l'animal , au lieu de s'élever à l'image de Dieu.
Et plus tard , quand les passions et la recherche de soi-même eurent amolli la vie de l'homme , la sculpture s'amollit a son tour, et le marbre fondit dans la main du sculpteur ; et le corps humain s'assouplit dans ses contours; et à la place des muscles, symbole de la force , on ne vit plus que des veines ondoyant sous la peau et à peine voilées par elle.
Et la passion du nu s'empara de l'esprit des artistes, parce que leur génie incomplet et mutilé ne savait plus reproduire les charmes delà candeur el de la modestie ; et pour autoriser leurs préjugés, ils dirent que la beauté du corps humain ne paraît que lorsqu'il est nu , et que les anciens ne l'avaient point représenté autrement. Mais ils mentaient ;
car les plus belles ligures des plus beaux temps de la Grèce ne sont point nues; et les vêtemeiis qui voilent leur corps notent rien à sa beauté , mais y ajoutent au contraire les grâces de la modestie.
Et la peinture se mit au service des mauvaises passions et des désirs libertins du.cœur; et les peintres s'éprirent d'amour pour la cbair, et tous crièrent : La cbair ! la chair ! et ils étouffèrent l'àme sous la chair, et ils la noyèrent dans le sang; et l'homme, en voyant ces chairs palpiter sous ses yeux , sent la sienne se révolter contre son àme et son sang faire irruption dans son cœur.
Ils vous ont ôté votre divin fils, ô douce mère du Christ ! et avec lui vos chastes sourires et vos ineffables joies : car, comment pourriez-vous sourire , lorsque vous n'avez plus Jésus sur votre cœur, et que vous ne savez plus comment poser vos bras vides de leur fardeau accoutumé ?
Et vous seul , ô mon Dieu ! pouvez préserver l'art d'une dissolution complète , en redonnant au cœur un peu de foi et de charité , et en détournant de la terre le regard de l'artiste pour l'attirer vers le ciel, où est la source éternelle et infinie de toute beauté il de toute perfection.
Mais la vanité et l'amour de la louange ont séduit les artistes , et la passion des richesses et du
bien-être a rétréci leur eœui' et décoloré leur imagination.
Depuis que leurs yeux se sont laissé éblouir par le faux éclat de l'or, ils n'apportent plus à leur cœur que des impressions sans force et des images sans beauté.
Et le goût se déprave à mesure que la foi diminue ; car l'art vit de foi et d'amour ; et l'art ne crée plus , mais il imite ; et l'art est absorbé par la science et se dissout en elle ; et les ouvrages des artistes ne sont plus des œuvres d'art , mais des œuvres de science.
lis ont étudié le corps de l'homme, mais ils ne connaissent point son âme immortelle ; ils ont compté les muscles et les veines de son corps, mais ils n'ont point compté les nobles passions et les généreux instincts de son cœur. Le ciseau du sculpteur est devenu un scalpel d'une remarquable précision ; le pin* eau du peintre disserte et raisonne , et leurs œuvres sentent le travail , la fatigue et la peine.
Aimez Dieu, ô vous à qui son esprit a confié les mystères de l'art ! et ne souillez point votre âme, ô vous dont la pensée vitdans l'atmosphère du beau ! <"t les belles images viendroiilse poser d'elles-mêmes sur votre esprit > Ct les saintes impressions ac-
courront vers votre cœur, et les doux ressouvenirs
rafraîchiront votre imagination , et le corps de l'homme ne sera plus comme un mur entre votre àme et la sienne , mais il sera comme un voile transparent qui ne vous en cachera point les mystères ; et la nature se parera pour vous de toutes ses grâces , comme une fiancée ; car l'amour de l'artiste la bénit , et sa pensée la glorifie ; et votre àme sera comme un foyer de lumière et de chaleur ; et il n'y aura pas un rayon de beauté au ciel et sur la terre qui ne se rélléchisse en elle ; et vos œuvres porteront à Dieu , et elles exciteront la foi dans les àmc-s , et elles éveilleront l'amour du beau dans les cœurs ; et les hommes deviendront meilleurs en les contemplant ; et les peuples s'exalteront à leur vue ; et l'Église les bénira et les placera dans ses temples ; et Dieu y reconnaîtra les types primitifs qu'il porta éternellement dans son Verbe et l'image de m qu'auraient été l'homme et la nature si le péché n'en avait point altéré la beauté première ; et les anges du ciel viendront les regarder ; et le temps les respectera ; et les générations se les légueront l'une à l'autre comme un précieux trésor; et les siècles diront aux siècles votre nom , et votre mémoire ne périra jamais.