‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 39 sur 43 · AUX PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

AUX PHILOSOPHES

La providence de Dieu gouverne l'histoire ; sa gloire en est le but , sa volonté en est le principe , et les hommes ne sont que ses instrumens ; instrumens libres dans leur action , mais qui produisent toujours, même sans le savoir, l'effet que Dieu a voulu : car si l'homme peut dévier de la route que Dieu lui a tracée , Dieu l'attend au but , et malgré qu'il en ait , il faudra bien qu'il y arrive , et que la volonté divine s'accomplisse.

Dieu a partagé le monde en diverses nations , et à chacune d'elles il a imposé sa tâche et sa part dans le grand travail de l'histoire et dans les fruits qu'il doit produire : sur chacune des routes qui aboutissent à sa gloire , il a placé un peuple qui doit arriver à lui par ce chemin ; car la pensée de Dieu est infinie , et ce n'est pas trop de tous les peuples de la terre pour la reproduire et la manifester. Et c'est pour cela que les hommes qui tuent les nations ou qui les asservissent sont si coupables aux yeux de Dieu ; car ils se mettent entre les peuples

et sa gloire , et ils ferment une des issues par lesquelles le monde devait venir à lui.

Et les nations doivent conserver précieusement l'idée que Dieu a posée sur leur cœur et confiée à leurs soins ; car celles qui n'accomplissent pas leur mission sont abandonnées de Dieu, et livrées à leurs ennemis. Et quand un peuple s'étend outre mesure, la main de Dieu le brise comme du verre ; et chacun de ses fragmens forme une nation distincte , marchant dans ses voies au but que Dieu lui montre de loin. Et quand l'histoire d'un peuple, enflée par les événemens ou par les passions de ceux qui la dirigent , coule par-dessus ses bords et cherche à dépasser ses limites , Dieu sait bien la faire rentrer dans son lit, et rendre aux contrées qu'elle vient d'inonder leur fertilité première.

Et c'est ainsi que l'empire romain , qui s'était formé de toutes pièces , parce que Dieu voulait que son Fils trouvât le monde uni sous une même loi , se décomposa dès que Dieu abandonna chacun de ses élémens à son instinct naturel ; et Rome païenne enfanta tous les peuples modernes que Rome chrétienne devait embrasser dans son unité plus large ci plus durable.

Va trois branches principales se sont détachées en Europe de ce grand arbre dont le tronc était à

Rome , niais dont les rameaux s'étendaient jusqu'aux confins du monde connu alors. Et chacune de ces trois branches se partage elle-même en plusieurs rameaux plus ou moins nombreux , selon que chacune d'elles a plus de force et de vigueur ; et chacune de ces branches se dislingue des autres par des caractères qui lui sont propres : car Dieu forme les nations sur le modèle des idées qu'il veut manifester par elles ; et il construit leur histoire sur le plan des lieux qu'elles habitent , comme on voit un fleuve prendre dans son cours tous les détours et tous les plis du lit qui le contient. Le ciel par en haut , la terre par en bas , arrangent et modifient la vie des peuples d'une manière plus ou moins sensible , selon que leur caractère a plus ou moins de force pour réagir contre les influences naturelles qui les envahissent de toutes parts.

Et parmi ces trois branches , la première est ecl l< ■ qui tenait autrefois de plus près à Rome , et qui en a reçu une plus grande quantité de cette sève de force et de gloire qui se répandait jusque dans les dernières veines de l'empire romain. Et les nations qui sont provenues de cette branche ont hérité de Rome ce sens profond de la loi et de l'unité qui était si profondément empreint dans toute l'histoire du peuple-roi. Et le caractère de ces peuples est plus complet , parce qu'ils ont reçu plus tôt que les au-

très les influences salutaires du Christianisme , et que d'ailleurs Dieu les a mêlés à diverses reprises avec les nations que sa Providence tenait en réserve }>out* rafraîchir et régénérée l'histoire des autres peuples , lorsque le temps ou les événemens l'avaientépuisée. Et c'est toujours un grand avantagé pour une nation de s'allier avec d'autres et d'en recevoir un nouveau sang; car plus Ses élémens qui s'unissent sont éloignés par leur nature, plus leur union est forte et féconde : et il y a pour les peuples i comme pour les familles, des degrés de parenté qui devraient rendre à jamais leur alliance impossible, parte que ces mariages entre des nations de même origine sont ordinairement frappés de stérilité ; et l'une des deux nations qui s'unissent ainsi contre les lois de la nature finit presque toujours par se perdre dans l'autre, de manière qu'on n'en retrouve plus jamais aucune trace.

Kl les fils aînés de Home . ce sont les peuples que la main de Dieu a versés des ^e\[\ côtés des Apennins, afin qu'avant toujours au-dessus de leurs tètes nu «ici pur et serein , et sous leurs yeux deux mers toujours calinesei belles, ils puissent aspirer le beau par tous les sens , et en rassasier le reste de l'Europe. Recueillir le beau dans la nature , puis l'exprimer dans l'art : telle était la mission des peuples

Je l'Italie : c'était la plus glorieuse, mais c'était en même temps la plus pénible et celle qui devait donner le moins de bonheur. Tout , chez'ce noble peuple , a été sacrifié à cette grande mission; et l'on sent au fond de l'âme une tristesse mêlée d'admiration , lorsqu'en lisant son histoire , on voit avecquelle fidélité il l'a remplie. S'oubliant lui-même , et ne voyant que le but qui lui était marqué, il s'est dévoué avec une sublime résignation à la tâche que Dieu lui avait imposée ; et pendant que les autres nations de l'Europe se préparaient du repos et du bonheur pour l'avenir, lui ne voyait et ne cherchait que la gloire, et il en a ramassé de quoi rassasier le monde pendant de longs siècles.

Le beau se produit sous mille formes , et chacune de ces formes ne peut être parfaitement saisie et exprimée que par des hommes ou des peuples dont le caractère s'accorde avec elle. Pour que l'Italie pût accomplir sa mission , il fallait donc qu'une variété infinie dans les formes diversifiât le caractère , la vie , les habitudes, la constitution et l'histoire de ses peuples, afin qu'il n'y eût pas une seule forme du beau qui ne pût trouver son expression dans leur esprit ou dans leur cœur. Aussi Dieu lit signe de la main à tous les peuples de l'Europe ; et tous semblaient s'être donné rendez-vous dans les plaines de l'Italie. Il en venait de l'Orient et dcl'Oe-

cident , du Nord et du Midi : chacun apportait avec soi son caractère et ses mœurs : mais ces plantes étrangères, soumises à l'action des chauds rayons du soleil d'Italie , sentaient bientôt couler dans leurs veines une sève de feu ; et Dieu seul sait combien de nations se sont fondues et liquéfiées sous ce climat brûlant , et de combien d'élémens divers se compose la nationalité des peuples de l'Italie.

Ne leur reprochons donc point la division dont ils ont été les premières victimes : leur mission n'élait point de représenter l'unité sociale et politique ; elle était plus haute , et ils s'y sont dévoués. Dieu n'a cessé de remuer et d'agiter leur histoire ; afin de faire passer sous leurs yeux toutes les formes et toutes les nuances de la vie humaine : il leur dit : Regardez , et exprimez ce que vous avez vu : ils l'ont fait, qu'avons-nous à leur dire? Qui a plus profité que nous-mêmes de leurs sacrifices et des fatigues de leur histoire ?

Entre les gorges des Pyrénées, en face des plaines brûlantes de l'Afrique, Dieu a semé des peuples qui devaient reproduire dans leur histoire et dans leur vie cet élément si puissant de l'unité que nous appelons éternité en Dieu , perpétuité dans les masses, et dans l'homme, constance. Sur les nations

les plus dures et les plus fermes du monde ancien , Dieu a enté les nations les plus dures du monde moderne : et de tout cela il est résulté une nature si solide et si persistante , que le temps et les événemens ont passé dessus sans l'entamer ; et que la force matérielle aussi bien que celle des idées s'est toujours usée contre elle. Tenir à ce qui est , s'enfoncer jusqu'à la tête dans le passé, être toujours armé contre l'avenir ; tel a été jusqu'ici le caractère des peuples qui habitent l'ancienne lbérie. Il y a dans leur histoire et dans leur vie quelque chose d'âpre et d'arrêté comme leurs montagnes , quelque chose d'étroit comme les gorges qu'elles forment dans leurs plis , quelque chose d'uniforme comme le climat sous lequel elle s'est accomplie. Le malheur de ces peuples , c'est d'avoir été plus forts que le temps , et plus puissans que les événemens. Et quand ils ont voulu se tirer du passé et faire quelques pas dans l'avenir, ils ont senti un poids si lourd à leurs pieds , qu'il leur était impossible de se mouvoir ; et le monde assiste aujourd'hui à la lutte terrible qui s'est engagée chez eux entre le passé et l'avenir, et tous attendent avec anxiété quelle en sera l'issue. Mais, hélas! toute lutte est longue et terrible dans un pays où l'on ne lient point compte du temps , et où la force de résistance est de beaucoup supérieure à la force d'action.

La France devait manifester un autre côté de l'unité ; l'unité dans la Loi incessamment développée cl agrandie par les événemens, et toujours ouverte dans toute sa largeur aux temps et aux idées qu'il apporte , afin qu'il puisse y entrer commodément et en élargir sans cesse les proportions. Il n'est point sous le ciel de meilleur terrain pour les idées et pour les choses : les hommes n'y sont presque rien ; tout s'y fait sans eux ou malgré eux , et comme de soi-même. Toute son histoire est empreinte de ce caractère. Dans le temps que partout ailleurs les hommes faisaient tout, et que , chez les autres peuples, on voyait surgir a chaque instant de ces grandes figures qui dominent leur siècle et qui lui impriment leur image ; les hommes qui dirigeaient notre histoire passaient sur le trône presque inaperçus : mais ils y trouvaient une idée qui était plus grande et plus forte qu'eux, et qui les entraînait dans sa marche. La personnalité s'effaçait dans ce grand mouvement des idées et des choses; et personne, excepté Dieu, ne pouvait dire : Voilà ce que j'ai fait , et voici ce que je veux faire.

.Mais aussi tout favorisait cette disposition du caractère national. Un climat régulier sans uniformité, un sol admirablement déterminé, offrant partout des points d'appui pour une circonscrip-

lion claire et précise , et si bien lié malgré cela dans toutes ses parties , qu'aucune ne peut en être détachée sans qu'on lui fasse violence ; des fleuves qui distinguent ,' sans les séparer, les populations au milieu desquelles ils coulent ; des montagnes qui s'ouvrent de toutes parts , comme pour donner un libre passage aux hommes et aux idées , et qui ne cherchent point , comme en d'autres pays , à retenir dans leurs défilés et les uns et les autres ; ce sont autant d'avantages que nous a donnés la Providence , afin de nous rendre plus facile la mission qu'elle nous a confiée.

Attirer à soi tout ce qui est près d'elle , afin de se l'assimiler , s'étendre vers ce qui est éloigné , afin de le pénétrer de sa puissante influence , telle est la vocation de la France. Dieu semble avoir aplani le sol devant elle , afin que les idées qu'elle ne cesse de produire puissent s'écouler facilement et se verser sur les autres nations. La mer et les montagnes l'embrassent presque de toutes parts , et lui présentent sur chacune de ses limites l'image de l'infini ; et le Rhin se penche invinciblement de son côté , et se rapproche d'elle à chaque détour qu'il fait, comme pour l'avertir qu'il l'attend sur ses rives. La France est le seul pays aujourd'hui qui s'étende au-delà de ses limites , car il n'est pas une seule nation en Europe où vous ne trouviez un

parti français. Sa mission est grande et sublime , car elle ne peut rien faire que le monde entier ne s'en ressente. Le repos de l'Europe tient à elle , elle a clans ses mains la vie et la mort. Malheur au monde ! si elle lâche la dernière.

L'unité dans la loi , c'est l'égalité ; mais l'égalité, ce n'est pas l'uniformité. Trop souvent un principe poussé à l'extrême et tendu outre mesure s'épuise par ses propres excès : et c'est un écueil contre lequel notre histoire s'est déjà brisée plus d'une fois, en ne tenant pas assez compte de ce qu'il y a d'individuel dans la nature humaine ; et en voulant absorber et détruire toutes les différences, au lieu de les ramener au même but , et de les faire concourir à l'unité de l'ensemble.

En France , les principes ont une bien plus grande portée qu'ailleurs, parce que l'esprit pratique qui dislingue le caractère français tire de chaque principe jusqu'à ses dernières conséquences, et le presse jusqu'à ce qu'il lui ait ôlé toute sa substance. H y a dans les évenemens de notre histoire une liaison , une logique qu'on ne retrouve nulle part ailleurs ; ils naissent les uns des autres avec une rigueur et une précision qui ressemblent presque à de la fatalité , tant les choses sont chez nous supérieures aux hommes. Mais quand un peuple pose légèrement les principes , c'est sou-

vent une triste qualité pour lui de savoir en déduire jusqu'aux moindres conséquences. Combien de fois, hélas ! n'avons-nous pas semé comme en riant, et sans en prévoir les résultats, des germes qui plus tard nous ont donné des moissons abondantes de crimes et de malheurs !

Au milieu des nations de l'Europe , Dieu a placé celle qui, par sa nature souple et élastique, pouvait se raccourcir ou s'étendre sans gêner les autres dans leurs mouvemens , et qui pouvait le plus facilement aussi se combiner avec tous les peuples qu'il lui avait donnés pour voisins. S'assimiler, s'identifier à tout ce qui l'attire, s'introduire partout, partout fondre comme de la neige sous le soleil , se dilater et s'épandre sans cesse , s'écouler comme de l'eau vers toutes les pentes qu'il rencontre , remplir tous les vides et combler tous les abîmes , tel est le caractère de l'élément germain. Unité d'origine, unité de langue , unité de climat, unité de mœurs et d'habitudes , rien n'a manqué aux peuples germains pour former une nationalité forte et compacte; mais leur caractère s'est toujours opposé à la concentration de leurs forces : et le protestantisme, celle forme religieuse si germaine dans son essence et dans son principe , est venu donner la dernière sanction au caractère national,

et rendre à jamais impossible en Allemagne l'unité sociale et politique. La mission des peuples germains était de taire prévaloir dans leur histoire l'esprit d'individualité et de famille; et ils ont été si loin dans la carrière que Dieu leur avait ouverte, qu'ils ont dépassé le but , et ont tout morcelé et dispersé , tout, jusqu'à la foi qu'ils ont réduite aux étroites proportions d'une opinion individuelle. Habile et supérieur dans toutes les choses qui déploient lame et qui la dilatent, le Germain est impuissant dans tout ce qui la concentre et la ramasse en elle-même. Tout ce qu'il touche, soit dans le domaine de l'intelligence , soit dans le domaine de la vie , s'étend outre mesure sous ses doigts. L'histoire, la science, toutes les institutions, toutes Les habitudes des peuples germains sont empreintes de ce caractère. Aucun peuple n'a eu un plus grand nombre d'hommes émincns, aucun n'a louché à plus de choses : leur pensée a tout vu , leur cœur a tout aimé , leur imagination a tout pressenti; mais ils n'ont jamais su réunir en faisceau les innombrables épis que leur main a glanés dans les vastes champs de l'histoire et de la science.

Assise au milieu des flots et des tempêtes, resserrée dans un espace étroit, l'Angleterre devait demander à l'Océan des roules pour ses navires.

Sa mission était de développer l'industrie , et de préparer par le commerce et par l'établissement de nombreuses colonies l'unité sociale de tous les peuples de la terre. Composée de deux élémens précieux, dont l'un lui avait été donné par les peuples germains, et dont l'autre lui lut donné plus tard par la France , elle était appelée à les combiner dans une heureuse alliance , et h montrer quelle force chacun d'eux tire de l'autre. L'esprit d'individualité et de famille qu'elle avait reçu des Germains n'a point arrêté chez elle l'essor de cet esprit public et national qu'elle avait pris a la France ; et sa constitution s'est admirablement développée dans un temps où tous les peuples de l'Europe ne faisaient encore qu'ébaucher la leur , et en jeter les premiers traits. Nulle part les libertés qui rendent les peuples forts et puissans n'ont jeté d'aussi profondes racines ; et il ne lui manquerait rien aujourd'hui , si elle avait développé plus largement le principe d'unité qu'elle avait emprunté de nous , et si elle ne l'avait laissé se perdre dans un abime confus d'institutions étrangères les unes aux autres , et dans lesquelles il est presque impossible a l'esprit de se retrouver. Un énorme passé pèse aujourd'hui sur elle : jeune dans ses espérances et ses instincts , vieille et décrépite dans ses souvenirs et dans ses institutions, elle voudrait s'élancer dans l'avenir et se sent comme clouée au

passé ; et personne ne sait comment elle sortira de cette fausse position , car Dieu a un compte terrible à régler avec elle. Le sang d'un peuple chrétien souille ses mains depuis bien des siècles, et il faudra que Dieu tire bien des larmes de ses yeux pour laver cette tache.

Aux contins de l'Europe, là où la lumière du Christ jette ses dernières lueurs, Dieu avait placé comme une sentinelle à la porte de son Église et de la civilisation un peuple qui devait en défendre l'entrée , et avoir sans cesse l'arme au bras contre le schisme d'un côté , et de l'autre contre le paganisme , qui menaçaient également la civilisation et les libertés de l'Europe. La vie de ce peuple devait être une croisade perpétuelle. Sans frontières , ouvert de tous les côtés aux incursions de ses voisins, il n'avait de barrière contre eux que sa foi : et tant qu'il la conserva pure et intacte, il fut invincible ; et dès qu'il la laissa s'altérer, rien ne le défendit plus contre ses ennemis, et il succomba. Nulle part les influences du climat ne se sont plus fidèlement reproduites dans l'histoire et dans la vie d'un peuple. Là les âmes sont larges, et aucune limite ne contient les senlimens et les passions qu'elles répandent ; de sorte qu'il s'en perd presque toujours une grande partie. Là les résolutions de la volonté

sont pures comme la neige qui couvre les champs; mais légères comme la neige, elles fondent comme elle sous le premier rayon de chaleur que la moindre passion du cœur fait tomber sur elles. Là les caractères sont naturellement simples et droits , e| l'on ne peut concevoir par quel côté la finesse et la ruse ont pu se glisser dans ces âmes larges et spacieuses. La nature y est molle , souple , et peut soutenir long-temps une forte pression , et préparer de longue main une réaction violente et terrible. Ce n'est point, comme ailleurs, de ces natures de pierre qu'on ne peut comprimer , mais qu'on brise en morceaux du premier coup; c'est quelque chose de flexible qui se laisse incliner comme le roseau par le moindre souffle , mais qui supporte les coups de la tempête ; pendant que le chêne, qui ne plie point , tombe brisé par la violence de l'ouragan.

Et plusieurs disent que ce peuple n'existe plus: ils se trompent ; et la preuve qu'il existe , c'est qu'il souffre, se plaint et espère. La justice de Dieu est engagée dans sa cause. Qui osera dire qu'elle est perdue? Et ce peuple est le plus illustre cl le plus glorieux des peuples slaves. Et il en est un autre qui met aujourd'hui la main dans l'histoire ; mais ceux qui le gouvernent se sont tournés contre Dieu, et Dieu sera plus fort qu'eux : et personne

excepté lui ne sait quelle est la vocation de ce peuple , et si la mission qui lui est confiée est une mission de destruction et de mort , ou une mission de salut et de vie.

Et quoi qu'il arrive , ce qui arrivera sera toujours pour la gloire de Dieu ; mais Dieu se glorifie, tantôt en répandant son amour et ses bienfaits sur la terre , tantôt en laissant agir sa justice.

Et l'histoire se compose de faits qui se suivent ou s'accompagnent dans l'espace et dans le temps : et ces faits sont produits par des causes naturelles, ou spirituelles et morales , ou par ces trois causes à la fois ; et ils sont le symbole et l'expression d'une idée qui demeure et vit en eux comme la sève dans l'arbre ; et ils concourent tous ensemble à un but commun qui les attire invinciblement , et dont ils ne semblent s'éloigner quelquefois pour un instant que pour se précipiter ensuite vers lui avec plus de force et d'impétuosité.

Et tantôt l'homme arrête ses regards sur les événemens et en étudie la genèse, la liaison et la suite dans le temps ou dans l'espace , ou dans les deux à la lois ; les prenant tels qu'ils se présentent , et constatant en quelque sorte leur origine et leur généalogie ; et à ce premier degré , il est historien; il connaît et sait l'histoire.

Tantôt , poussant plus avant , il cherche à pénétrer les causes qui les ont produits ; il va de la nature à Dieu , de Dieu à l'homme ; il interroge les pensées éternelles de la Providence , et les pensées mobiles et inconstantes de l'esprit humain ; il sonde à la fois les deux plus profonds abîmes qu'il y ait au monde, celui de la volonté divine et celui de la volonté de l'homme ; il assigne à chacune d'elles la part qui lui revient dans les événemens ; il cherche en eux le reflet du climat sous lequel ils se sont passés et l'image du sol auquel ils ont été attachés; il considère leur moralité ou leur rapport avec la conscience humaine et avec la loi divine ; et à ce point , il n'est plus seulement historien , mais il est philosophe : il connaît la métaphysique de l'histoire, sa logique , sa physique et sa morale. Car il y a de tout cela dans l'histoire et dans chacun des faits dont elle se compose , puisqu'il n'en est pas un seul qui n'ait une cause spirituelle dans la pensée de Dieu et dans celle de l'homme , une cause naturelle dans les influences du monde extérieur , une cause morale dans la volonté et la conscience humaine , et une cause logique dans an fait antérieur d'où il sort, comme une conclusion s'échappe des prémisses qui la renfermaient.

Tantôt , portant plus haut sa pensée , il touche aux limites de l'infini , et s'élance avec une sainte

audace dans le monde des idées : dans ce monde invisible et spirituel suspendu au-dessus du monde des faits, comme le ciel au-dessus de la terre , et vers lequel montent sans cesse, pour se résoudre en idées, tous les faits qui s'accomplissent sous nos yeux ; de même que les eaux de la terre montent sans cesse vers le firmament pour s'y résoudre en nuages qui forment plus tard la pluie et la rosée d'où nos champs tirent leur vie et leur fertilité. A ce troisième degré, l'esprit connaît la mystique de l'histoire : et cette science consiste à extraire l'idée du fait qui lui sert de symbole , et quelquefois même de mythe ; et à traduire les faits dans ce langage sublime et magique des idées , qui n'est compréhensible que pour ceux dont la pensée cause souvent avec celle de Dieu.

Ce n'est pas tout encore : l'homme peut monter un degré plus haut, et entrevoir tout près du Verbe de Dieu le but et la fin de l'histoire ; et ce but, Paul l'a exprimé plusieurs fois dans ses divines épîtres avec celle effrayante précision qui donne à sa parole la soudaineté éblouissante de l'éclair. Tout pour les élus, voilà le but de l'histoire ; la construction du corps du Christ, voilà sa forme ; V augmentation de Dieu , voilà son développement ; sa chronologie est renfermée dans ces autres paroles du même apôtre : Par la foi nous comprenons que les

siècles ont été adaptés au Verbe de Dieu, afin qu'ils devinssent visibles d'invisibles qu'ils étaient : paroles qu'il explique ailleurs , quand il dit que c'est par le Christ que Dieu a fait les siècles. Et c'est lit la théologie de l'histoire ; mais il y a là un si vaste foyer de lumière , que l'intelligence qui voudrait y dilater son regard dans toute sa largeur serait bientôt éblouie : et l'homme doit contempler ces mystères, l'esprit dans la foi , l'âme dans la prière et le cœur dans l'amour.

Et la nature a aussi son histoire, sa philosophie, sa mystique et sa théologie ; selon qu'on étudie en elle sa genèse ; c'est-à-dire , la succession des étals par où elle a passé , et qui en ont modifié la constitution ou les formes ; ou bien selon qu'on attache sa pensée à la considération des causes physiques ou spirituelles qui ont déterminé ces changemens ; ou bien encore selon que l'esprit cherche en elle l'idée dont elle est le symbole et l'enveloppe, ou le but surnaturel et divin qui l'attire avec une force irrésistible.

Car la nature n'est point ce que se la sont imaginée les philosophes ; et entre l'homme et Dieu il y a un monde de choses et d'idées qu'ils ne soupçonnent même pas. Et quand l'esprit humain aura étudié la mystique et la théologie de la nature, il y a bien des mystères qui disparaîtront, bien des

voiles qui tomberont, bien des énigmes dont il aura la clef, bien des symboles dont il aura le sens; et il comprend peu de chose aujourd'hui dans la nature, parce qu'il n'en étudie que les formes, sans chercher à en connaître l'idée et le but. El plusieurs philosophes , au lieu de la regarder comme le symbole de l'esprit, ont cru qu'il n'y avait de réalité ({n'en elle , et que les faits les plus élevés de l'humanité n'étaient que des mythes dont elle seule pouvait donner la signification ; tandis qu'elle n'est au contraire que le reflet de l'esprit , et que toute son importance lui vient de l'idée qu'elle recouvre comme un voile , et du but vers lequel elle tend.

Et c'est pour cela qu'il y a une si grande analogie entre les faits de la nature et ceux de l'esprit : car le symbole prend toujours la forme de l'idée qui vit en lui; et la nature, vue par un certain côté , parait quelquefois plus grande que l'esprit dont elle est le reflet; de même que l'ombre d'un corps prend souvent des dimensions bien supérieures au corps lui-même. Mais l'homme qui voit son ombre s'étendre outre mesure il ses pieds ne se croit point pour cela moins quelle. Pourquoi donc l'esprit subjugué par les vastes dimensions des phénomènes de la nature se désiste-t-il eu sa faveur dr la supériorité que Dieu lui a donnée sur elle ? Pourquoi se met-il à genoux devant elle afin

de l'adorer , au lieu de la tenir docile et soumise sous ses pieds?

Dans le monde de l'esprit il y a deux choses : la vérité et le bien , la connaissance et l'amour ; et dans le monde de la nature il y a deux élémens principaux : la lumière et la chaleur ; et la chaleur n'est peut-être qu'une forme de la lumière , de même que le bien n'est que le vrai tourné du côté du cœur ; et les phénomènes de la lumière qui éclaire l'intelligence se reproduisent dans ceux de la lumière qui éclaire nos yeux. Et l'esprit sur qui tombent les rayons de la vérité ne la garde jamais tout entière pour lui ; mais après s'en être éclairé, il en éclaire les autres intelligences , soit en laissant passer les rayons qui ne lui sont point nécessaires, soit en les réfléchissant sur celles qui se sont posées devant lui. Et plus son àme est blanche, éclatante et pure aux yeux de Dieu, plus elle réfléchit de rayons de lumière sur les autres ; et plus , au contraire, le péché, l'orgueil et l'égoisme l'ont noircie et défigurée , plus elle absorbe de lumière, retenant en soi la vérité captive et la rendant inutile aux autres.

Et quand l'amour et le bien pénètrent l'âme de leur douce chaleur, elle n'en garde que ce qu'il lui en faut pour se réchauffer, et cède aux autres tout ce qui ne lui est pas nécessaire. Et il y a une admi-

rable loi d'équilibre pour le bien el pour la charité, qui fait que la grâce ne peut entrer dans le cœur sans rayonner aussitôt sur tout ce qui l'entoure , jusqu'à ce qu'elle lui ait communiqué une température égale à celle du cœur d'où elle émane. Et la communion des saitits , ce dogme si profond et si consolant du christianisme ; et la doctrine des indulgences, qui en est le reflet et le complément, ne sont rien autre chose que la grande loi de l'équilibre de la grâce et de l'amour. Et plus les âmes sont pures , belles et polies , plus elles communiquent de chaleur aux autres ; plus , au contraire , leurs aspérités sont nombreuses , plus elles sont avares de dévouement et de charité. Et toutes les lois qui règlent les phénomènes de la lumière et de la chaleur dans la nature ne sont que l'expression et le symbole de ces deux grandes lois de l'intelligence.

El un phénomène nouveau a été découvert et étudié dans ces derniers temps , et l'homme ne sait pas encore bien ce qu'il est ; et depuis cette découverte , la nature a encore grandi à ses yeux , et jamais elle ne lui avait paru aussi puissante. Et ce phénomène avait en soi quelque chose de si extraordinaire, que l'homme ne savait quel nom lui donner ; et il l'a appelé magnétisme animal. Mais ce mot n'en exprime ni la nature ; ni la forme , ni

le but : c'est un mot tout de convention ; car l'esprit ne peut nommer avec exactitude que ce qu'il conçoit avec clarté ; et les noms qu'il donne aux choses sont pour ainsi dire l'ombre que sa pensée projette sur elles. Et quand ce phénomène sera mieux compris, peut-être l'esprit aura-t-il moins de peine à concevoir comment les objets de la nature consacrés par la prière de l'Église peuvent produire dans un cœur bien disposé des effets surnaturels, puisque le contact et la volonté de l'homme peuvent communiquer à certains objets une force merveilleuse et secrète à laquelle l'esprit lui-même ne peut résister. Peut-être concevra-t-on que ces phénomènes que l'on a compris sous le nom de magnétisme ne sont que le reflet et le symbole de ce magnétisme spirituel et divin dont les phénomènes surnaturels s'accomplissent dans les sacremens par le contact des objets naturels , ou par la parole de l'homme.

Et la théologie de la nature est l'entérinée dans la science des sacremens ; et c'est encore Paul qui a le mieux exprimé le but divin de la nature et les incroyables efforts qu'elle fait pour y parvenir, quand il dit : La nalure attend la manifestation <les enfans de bien : car elle a été soumise mulijré elle à la vanité ; mais c'est à cause de celui qui l'a soumise , en lui donnant l'espérance qu'elle seradéli'

vrée elle-même de la servitude et de la corruption , pour passer à la liberté de la gloire des en fans de Dieu. Kl nous savons que toute la nature yémit et enfante jusqu'à présent. Et il n'a rien été écrit de plus profond et de plus exact sur la nature ; et quand les philosophes comprendront bien le sens de ces paroles , la nature aura bien moins de voiles pour leurs regards et de mystères pour leur intelligence. Et ils ne diront plus que la nature et l'histoire sont le développement de l'Être divin sous la double forme de la matière et de l'esprit ; mais ils reconnaîtront dans l'une et dans l'autre la manifestation des pensées de Dieu et des décrets éternels de sa Providence , qui gouverne à la fois l'homme etla nature ; la nature par l'homme, quandrhomme est docile , et l'homme par la nature , quand il se révolte contre Dieu.

La philosophie semble s'être acharnée contre Dieu ; et à force de vouloir en comprendre l'incompréhensible nature, elle l'a défigurée jusqu'au point de la rendre méconnaissable à la foi et à l'amour de ceux qui ont le cœur simple et droit.

Parmi les philosophes, les uns ont nié Dieu,

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parce qu'ils ne pouvaient le voir avec leurs yeux , ni le toucher avec leurs mains ; et ces hommes , le monde les appelle athées. Les autres, tout en conservant le nom de Dieu , ont détruit l'idée que ce saint nom exprime; et ils se sont appelés panthéistes , parce que Dieu est pour eux la substance de toutes les formes et la réalité de toutes les apparences.

Et le panthéisme n'est qu'une forme de l'athéisme adoptée par les philosophes comme une manière plus honnête de se débarrasser de Dieu ; car ils voient Dieu partout , et ne l'adorent nulle part ; et ils n'enseignent qu'il est la substance de tous les êtres, que pour avoir le droit d'en conclure qu'il n'a de puissance ni de droits sur aucun. Pour eux , comme pour les peuples idolâtres de l'antiquité , tout est Dieu , excepté Dieu lui-même

Et vous avez voulu montrer , ù mon Dieu ! par les aberrations de la science , ce que c'est que l'esprit humain abandonné à ses propres lumières ; puisque les penseurs les plus profonds n'ont pu parvenir, avec le secours du raisonnement , à se former de vous une notion aussi claire et aussi juste que celle que la foi donne aux âmes simples qui croient en vous et qui vous aiment.

Et le panthéisme, de même que toutes les er-

reurs , s'esi partagé en une infinité de sectes dont chacune rejette tout ce qu'admettent les autres, et qui parlent toutes de principes opposés. Car c'est une loi que votre justice a imposée à l'esprit humain , pour punir son orgueil , que celui qui a une fois lâché le principe de l'unité ne peut plus la retenir, lors même qu'il le voudrait : elle lui échappe par toutes les pensées de son esprit et par tous les senlimens de son cœur : plus son esprit ramasse de choses , plus il a de peine à les contenir dans un principe commun : plus son intelligence s'étend , plus elle se disperse ; et il finit par ne plus savoir d'où il est parti , où il est et où il va.

Et le panthéisme a pris mille formes diverses , selon la nature de l'objet qui lui servait de point de départ ; car c'est encore une loi de l'esprit humain, qu'il est comme forcé d'appeler Dieu l'objet que sa pensée a entrevu le premier, et qui a été la base de tous ses raisonnemens.

C'est pour cela qu'il est si important pour l'homme de bien commencer dans l'ordre de la pensée ; car le premier pas dans l'erreur peut mener à des abîmes, et son esprit une fois dévoyé ne sait plus comment se retrouver. Son intelligence se moule en quelque sorte sur l'objet qui s'empare d'elle le premier : aussi quand il commence par la foi , sa pensée est distincte et précise , son jugement net et

droit ; et son esprit prend un caractère de justesse et de lucidité qui ne l'abandonne plus jamais.

* L'homme avide de nouveauté a pris successivement pour point de départ tout ce qui peut le frapper et lui offrir une base un peu large. Tantôt, commençant par soi-même, il a fait éclore Dieu des abimes de sa propre conscience ; et Dieu n'a été pour lui que la réalité des formes de sa pensée.

Dans l'extravagance de son orgueil , il s'est écrié : Tout ce que je pense existe , parce que je le pense ; et il s'est mis aussitôt en train de créer par sa pensée tout un monde ; et à chaque objet qu'il pensait, il disait : Ceci est ; et , après qu'il a eu fini son œuvre , il s'est reposé; et il a trouvé que ce qu'il avait fait était bien ; et il s'est imaginé que les formes de sa pensée étaient des manifestations de Dieu , et que Dieu se développait à mesure que sa pensée avançait d'un pas.

Tantôt , prenant pour point de départ son cœur, et ses affections plus mobiles que les vagues de la mer, il a dit : La vérité, c'est ce que je sens, ce que j'aime , ce qui a un goût agréable pour mon cœur ; et sur cette base sans consistance il a élevé tout un éditice de sentimens transformés en vérités et en dogmes. Mais l'édifice a bientôt croulé , et la

moindre attaque a suffi pour le renverser de fond en comble.

Tantôt, attachant à la nature le premier fil de sa pensée, il en a tiré et comme dévidé la notion de Dieu. Il a prononcé que tous les objets sont identiques ; et cette identité , il l'a appelée dans son langage mystérieux : indifférence ; et il a dit que nous ne voyons que les formes d'une même substance , dont l'unité se manifeste dans l'infinie variété des phénomènes qui frappent nos regards.

11 a vu Dieu naissant en quelque sorte dans les élémens dont la combinaison forme les objets qui affectent nos sens : il l'a vu se composant et se décomposant dans les produits chimiques que les entrailles de la terre ne cessent jamais d'enfanter ; puis il l'a vu germer dans la plante, croître dans la tige , s'épanouir dans la fleur, mûrir dans le fruit ; et poussant plus avant, il l'a vu sentir et se mouvoir dans l'animal ; jusqu'à ce que , fatigué d'une si longue route et d'un aussi grand nombre de transformations successives , Dieu soit enfin parvenu à se retrouver lui-niêine, et à ressaisir dans l'homme l'unité que tant de métamorphoses lui avaient fait perdre.

L'homme à ses yeux c'est le sommet de Dieu ; c'est son Verbe : c'est dans la conscience humaine

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que Dieu se connaît et se comprend. Jusque là il était divisé, morcelé, dispersé dans l'infinie variété des choses ; mais arrivé à l'homme, il se repose enfin , et célèbre en lui son sabbat. C'est de là que, se retournant vers le chemin qu'il vient de parcourir, il s'applaudit de son travail , et se réjouit d'avoir touché le but , et d'avoir repris possession de luimême.

Conservant tous les termes dans lesquels l'Église a formulé les dogmes chrétiens sur la nature et la personnalité divine , le panthéiste en a perverti le sens ; et les nolions qui ont servi de base à la foi et à la science de tous les siècles n'ont plus été pour lui que des mythes ou des symboles dont il a cherché à dégager l'idée. Au lieu de ne voir dans l'homme que l'image de Dieu , il n'a vu en Dieu que l'image de l'homme , et il n'a pas craint de lui en attribuer toutes les imperfections.

Ainsi, parce que l'homme, pour engendrer un fils et se retrouver dans une image complète de luimême , est obligé de disperser son àme dans ses sens, et de se perdre dans le délire de la volupté , il a cru que Dieu ne pouvait arriver au même but que par les mêmes moyens ; et il nous l'a représenté se perdant dans la multiplicité des formes de la nature, et ne retrouvant son unité que dans l'homme, qui est comme le complément et l'abrégé substantiel

de toutes les transformations qu'il a subies antérieurement. C'est alors que Dieu , une fois en possession de son image , de son Verbe , de son Fils , ramène à lui par l'amour toutes les formes par lesquelles il a passé. Se disperser, se décomposer en quelque sorte jusqu'à ses élémens les plus subtils, afin d'avoir une connaissance parfaite de son être ; puis se ramasser et se recomposer par l'amour; telle est l'occupation perpétuelle de Dieu ; tel est le labeur auquel une sorte de fatalité enchaîne sa vie : se connaître par l'analyse, s'aimer par la synthèse ; telles sont les deux opérations éternelles de la divinité.

Mais l'esprit humain , tourmenté par le prurit des vaines spéculations, a été plus loin : ce n'était pas encore assez pour lui de l'erreur : il fallait que le blasphème vînt s'ajouter à la déraison et à la folie ; il fallait qu'il fît sortir du sein de Dieu le péché et l'enfer lui-même , afin qu'il n'y eût rien dans le monde qui ne fût Dieu.

11 a donc enseigné que Dieu , en se décomposant, s'est perdu , que sa nature lui a échappé, qu'elle lui est tombée des mains ; et c'est cette chute de Dieu hors de lui-même qu'il a nommée le péché originel : et , pour qu'il n'y eût pas un dogme chrétien qui ne fût défiguré, il a nommé rédemption l'acte par lequel Dieu reprend possession de soi-même , et se

réconcilie en quelque sorte avec soi-même clans l'homme.

Et accumulant le blasphème jusqu'au comble, il a prétendu qu'il y a en Dieu quelque chose qui s'est tourné contre lui, et qu'il n'a pu absorber dans son unité infinie ; quelque chose qui lutte sans cesse contre sa puissance , qui tend sans cesse à envahir son être , et qu'il repousse sans cesse de tous ses efforts : et ce je ne sais quoi qui s'est échappé de Dieu et qui ne peut y rentrer, cette substance, cette nature indocile qui est comme un résidu de la divinité, semblable à ces matières grossières qui se précipitent au fond du vase dans les combinaisons chimiques, les panthéistes l'ont appelé chaos, enfer, et de je ne sais quels autres noms.

Ils ont même voulu trouver en Dieu l'origine des sexes; ils lui ont donné pour compagne éternelle quelque chose qu'ils appellent Sophie , dont Dieu s'éprend, et par laquelle il produit tous les êtres qui forment l'ensemble de la nature ; et pour rendre plus sensibles toutes ces opérations de la divinité , ils les ont expliquées par des comparaisons et des images prises si bas qu'aucune plume chréiirnue ne peut les ramasser.

D'autres, pour mieux démontrer l'indifférence ou l'identité parfaite de tous les objets, les ont fait

sortir tous du néant , et ils ont pris pour fondement de leurs spéculations cet axiome qu'ils ont traduit dans une formule algébrique : zéro plus zéro est égal à zéro ; et de celle formule ils ont tiré , par un tour de force incroyable, toutes les autres formules dont se compose leur système.

Enfin un homme est venu , qui a ramassé tous les systèmes panthéistes inventés avant lui , et qui les a tous combinés dans un système plus vaste , qui semble avoir donné à cette erreur sa dernière forme et son expression la plus complète.

Les philosophes qui l'avaient précédé avaient montré Dieu se manifestant dans les faits de la conscience humaine, ou dans les faits du corps humain , ou dans les faits de la nature. Lui , nous l'a montré se manifestant successivement sous toutes ces formes , et atteignant sa perfection dans les faits de l'humanité etdansla constitution de l'État.

Il nous l'a représenté débrouillant en quelque sorte sa pensée , en la faisant passer par tous les degrés, depuis l'image obscure que les objets produisent dans l'animal , jusqu'à l'idée claire et lumineuse qui resplendit dans la conscience humaine; la versant dans les formes de la logique afin de la rendre plus précise et plus distincte , de sorte que

la logique est le premier degré des manifestations divines.

Puis , une l'ois que Dieu s'est formé par la logique une idée claire de lui-même , il nous le montre réalisant et manifestant cette idée dans tous les domaines de la nature et de la vie humaine , depuis l'Église, qui n'apparaît là que comme la forme la plus imparfaite de la société , jusqu'à l'Etat qui en est représenté comme l'apogée ; et enfin, c'est dans le souverain qui tient le sceptre et gouverne les peuples par sa volonté suprême que Dieu se manifeste comme puissance absolue , comme souveraine sagesse et comme amour intini.

L'esprit s'étonne et peut à peine comprendre comment l'homme a eu assez de patience et de courage pour user sa pensée sur de telles erreurs. Quelle dépense de talent et de génie a-l-il fallu , ô mon Dieu ! à ces pauvres intelligences , pour rendre dangereux et séduisans tous ces vains systèmes qui fuient si loin de la vérité , et qui errent dans le domaine de la pensée , comme ces astres dévoyés qui ne peuvent plus retrouver leur voie !

En voyant ces immenses édifices élevés à l'erreur et vides de vérité , le cœur s'attriste et croit voir ces vastes palais , construits à grands frais par l'orgueil des princes , et qui restent vides après leur

mort comme des monumens de leur vanité et de leur folie.

Et tous ces systèmes ne sont que les formes diverses d'une même pensée et d'une même erreur ; et il est étonnant combien l'intelligence humaine est pauvre quand elle s'écarte de la vérité, et avec quelle triste uniformité elle parcourt toujours le même cercle d'erreurs : vainement elle cherche à leur donner l'attrait de la nouveauté en les revêtant de formes plus jeunes qu'elle emprunte à l'époque où elle veut les produire; l'esprit s'aperçoit bientôt qu'on ne lui donne que de vieux systèmes déjà servis cent fois à l'avide curiosité des hommes, et que les philosophes les plus modernes n'ont fait que répéter en d'autres termes les fables de l'antique philosophie grecque , qui les avait prises ellemême à l'Egypte ou à l'Inde.

Vous êtes un , ù mon Dieu ! et votre nature infinie se dislingue, sans se partager, en trois personnes ; et chacune de ces trois personnes a une personnalité distincte ; mais toutes trois ont la même nature et la même essence, car c'est toujours le même être qui peut , qui sait et qui aime. Mais votre puissance n'est pas votre science, et votre science n'est pas votre amour; et quand vous dites : Je puis , vous êtes père ; et quand vous dites :

Je sais, vous engendrez votre I ils ; et quand vous dites : J'aime , vous produisez votre esprit.

Et tous ceux qui ont voulu comprendre l'unité de votre essence sans la distinction des personnes dans lesquelles elle se verse sont tombés dans l'abîme : car vainement l'homme cherche-t-il à renfermer votre substance infinie dans une seule forme; il n'y en a point d'assez large pour la contenir ; et quelque grande qu'on la conçoive , vous la débordez de toutes parts et vous la brisez ; et c'est alors que l'homme voyant votre essence lui échapper , fait etfort pour la ressaisir , et la redemande à tout ce qu'il voit et à tout ce qu'il louche.

Le nombre est en vous, ù mon Dieu ! car , s'il n'y était pas , nous ne pourrions rien compter , et tout serait identique. Le nombre est en vous, parce qu'en vous est l'ordre , l'harmonie et l'amour .Vous êtes un , parce que vous êtes trois ; car qui pourrait dire un, s'il n'y avait rien au-delà? Et tous ceux qui ne veulent pas vous nombrer au dedans de vous sont obligés de vous nombrer au dehors de vous : et ceux qui ne veulent pas compter trois en vous sont forcés de compter comme autant de parties de votre substance tous les êtres que vous av«z créés hors de vous : et tous ceux qui ne veulent pas distinguer votre nature en trois personnes, sont forcés de la diviser en autant de fragmens

qu'il y a d'objets perceptibles à l'esprit ou aux scus; et au pied du trône où vous êtes assis dans votre gloire, est l'abîme du panthéisme , inévitable pour tous ceux qui refusent de confesser votre trinilé.

Et le panthéisme enfante le fatalisme ; et le fatalisme produit la corruption dans les mœurs , la lâcheté dans le caractère, l'impuissance dans la volonté, le despotisme et la barbarie dans l'État; et il est bon que les hommes soient prévenus contre les pièges que leur tend la science , afin que leur simplicité ne soit point surprise , et qu'ils ne se laissent point abuser par des mots vides de sens.

Car toutes les erreurs semblent vouloir se fondre aujourd'hui dans le panthéisme qui est la plus large de toutes ; et si cette erreur prévalait , c'en serait fait de tout ce qu'il y a de grand, de saint et de vrai dans le monde ; c'en serait fait de tous les dogmes chrétiens, sans lesquels il n'y a point de fondement solide pour l'intelligence ; c'en serait fait delà société, qui ne peut exister sans l'idée d'un Dieu personnel , distinct de l'homme et du monde, gouvernant l'un et l'autre par des lois conformes à la nature1 de chacun d'eux , et les rapportant également à sa gloire.

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