‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 3 sur 33 · ADULATION · texte numérisé non relu

ADULATION

JLe plaisir corrompt le cœar par le vice; Padalation achève de le fermer à la vertu.

Les attraits qui environnent le trône, soufflent de toutes paris la volupté; l'adulation la justifie. Le désordre laisse toujours au fond de rame le ver dévorant; mais le flatteur traite le remords de foiblesse , enhardit la timidité du crime, et lui ôte la seule ressource qui pouvoit le ramener à la pudeur de l'ordre et de la raison.

Sire, quel fléau pour les grands, que ces hommes nés pour applaudir à leurs passions, ou pour dresser des pièges à leur innocence!

quel malheur pour les peuples, quand les

' prin<5és et les puissants se liTrent à ces ennemis de leur gloire^ parce qu'ils le sont de la sagesse et de la vérité ! Les fléaux des guerres et des stérilités sont des fléaux passagers^ et des temps plus heureux ramènent bientôt la paix et Tabondance: les peuples en sont affligés^ mais la sagesse du gouvernement leur laisse espérer des ressources. Le fléau de l'adulation ne permet plus d'en attendre^ c'est une calamité pour l'état , qui en promet toujours de nouvelles. L'oppression des peuples déguisée au souverain ne leur annonce que des charges plus onéreuses. Les gémissements les plus touchants que forme la misère publique^ passent bientôt pour des murmures. Les remontrances les plus justes et les plus respectueuses, l'adulation les travestit en une témérité punissable; et l'impossibilité d'obéir n'a plus d'autre nomi que la rébellion et la mauvaise volonté qui refuse. Que le Seigneur, disoit autrefois un saint roi, confonde ces langues trompeuses et ces lèvres fausses qui cherchent à nous perdre, parcequ'elles ne s'étudient qu'à nous plaire! * ») P». XI. 4.

Par l'adulation les yices des grands se for* tifient; lenrs verids mêmes se corrompent.

Lears yices se fortifient : et quelle ressource peut-il rester a des passions qui ne trouvent autour d'elles que des éloges ? Hélas ! comment pourrions-nous haïr et corriger ceux de nos défauts que l'on loue, puisque ceux mêmes qu'on censure trouvent encore au-dedans de nous, non seulement des penchants, maïs des raisons même qui les défendent? Nous nous faisons à nous-mêmes l'apologie de nos vices: l'illusion peut-elle se dissiper, lorsque tout ce qui nous environné nous les donne pour des vertus?

Leurs vei^tus mêmes se corrompent: c'est l'expérience de tous les siècles, disoit Assuéms: les suggestions flatteuses des méchants ont toujours perverti les inclinations louables des meilleurs princes, et les plus anciennes histoires nous en fournissent des exemples. ^ C'étoit un roi infidèle qui fit cet aveu pu^ Mie à ses sujets. Les conseils spécieux et iniques d'un flatteur alloient souiller toute la gloire de son empire; la fidélité du seul Mardochée arrêta le bras prêt à tomber sur les

ï) Eith. XVI. 7.

innocents. Un seul sujet fidèle décide sou- Tent de la félicité d'un règne et de la gloire du souverain j et il ne faut aussi qu'un seul adulateur pour flétrir toute la gloire du prince, et faire tout le malheur d'un empire.

En effet, l'adulation enfante l'orgueil, et f orgueil est toujours l'écueil fatal de toutes les vertus. L'adulateur, en prêtant aux grands les qualités louables qui leur manquent, leur fait perdre celles mêmes que la nature leur avoit données. Il change en sources de vice des penchants qui étoient en eux de» espérances de vertu. Le courage dégénère en présomption. La majesté qu'inspire la naissance, qui sied si bien au souverain, n'est plus qu'une vaine fierté qui l'avilit et le dégrade. L'amour de la gloire, qui coule en eux avec le sang des rois leurs ancêtres, devient une vanité insensée, qui voudroit voir l'univers entier à leurs pieds , qui cherche à combattre seulement pour avoir l'honneur frivole de vaincre, et qui, loin de dompter leurs ennemis, leur en fait de nouveaux, et arme contre eux leurs voisins et leurs alliés. L'humanité, si aimable dans l'élévation, et qui est comme le premier

fentimeni qu'on verse dès Tenfance dans l'àme des rois, 'se bornant à des largesses outrées et à une familiarité sans réserre pour un petit nombre de favoris , ne leur laisse plus qu'une dure insensibilité pour les misères publiques. Les devoirs mêmes de la religion, dont ils sont les premiers protecteurs, et qui avoient fait la plus sérieuse occupation de leur premier âge, ne leur paroissent plus bientôt que les amusements puérils de l'enfance. ,

Gâtés par les louanges, on n'oseroit plus leur parler le langage de la vérité. Eux seuls ignorent dans leur état ce qu'eux seuls devroient connoitre. Ils envoient des ministres pour être informés de ce qui se passe de plus secret dans les cours et dans les royaumes les plus éloignés, et personne n'oseroit leur apprendre ce qui se passe dans leur royaume propre. Les discours flatteurs assiègent leur trône, s'emparent de toutes les avenues, et né laissent plus d'accès à la vérité. Ainsi le souverain est seul étranger au milieu de ses peuples. 11 croit manier les ressorts les plus secrets de l'empire ^ et il en ignore les évé-

nements les plus publics. On loi cadbe ses pertes^ on lui grossit ses avantages^ on lui diminue les misères publiques^ on le joue à force de le respecter. Il ne voit plus rien tel qu'il est; tout lui paroit tel qu'il le souhaite.

.Telles sont les tristes suites de l'adulation. Cependant, Sire, c'est là le yice le plus commun des cours, et l'écueil des meilleurs princes. A peine le jeune roi Joas eut-il perdu le fidèle pontife Joïada, ce sage tuteur de son enfance, et le seul homme par qui la yérité alloit encore jusqu'au pied de son trône, que, séduit par les flatteries des courtisans, dit l'Écriture, il se livra à leurs mauvais conseils et à ses propres foiblesses. ^

€'esit l'adulation qui fait d'un bon prince un prince né pour le malheur de son peuple:

c'est elle qui fait du sceptre un joug accablant; et qui, à force de louer les foiblesses des rois, rend leurs vertus mêmes m^risables.

Oui, Sire, quiconque flatte ses maîtres, les trahit. La perfidie qui les trompe est aussi criminelle que celte qui les détrône. La vé-

1) 2 Parai. XIIV. 17.

rite est le premier hommage qu'on leur doit. 11 n'y a pas loin de la mauvaise foi du flatteur à celle du rebelle. On ne tient plus à l'honneur et au devoir, dès qu'on ne lient plus à la vérité, qui seule honore l'homme^ et qui est la base de tous les devoirs. La même infamie qui punit la perfidie et la révolte, devroit être destinée à l'adulation. La sûreté publique doit suppléer aux lois, qui onl omis de la compter parmi les. grands crimes auxquels elles décernent des supplices.:

car il esl aussi Criminel d'attenter à la bonne foi des princes qu'à leur personne sacrée > de manquer à leur égard de vérité, que de manquer de fidélité ; puisque l'ennemi qui veut nous perdre est encore moins à oraindr^e que l'adulateur qui né cherche qu'à nous plaire.

Mais l'adulation la plus dangereuse est dans la bouche de ceux qui, par la sainteté de leur caractère, sonl établis les ministres.de la vérité. Allez, dit le Seigneur à l'esprit de mensonge, entrez dans la bouche des prophètes du roi Achab; rous réussirez, vous le tromperez, et sa sédudion est inévitable. '

1) 3 Reg. XIII. 22.

Hélas! si l'adulation a tant de charmes^ lors même que les vices et les dissolutions du flatteur en affoiblissent l'autorité et la rendent suspecte^ quelle séduction ne forme- t-elle point lorsqu'elle est consacrée par les apparences mêmes de la vertu ! Quel avilissement pour nous, si nous faisons du ministère même de la vérité un ministère d'adulation et de mensonge; si, dans ces cbaires mêmes destinées à instruire et à corriger les grands, nous leur donnons de fausses louanges qui achèvent de les séduire; si le seul canal par où la vérité peut encore aller jusqu'à eux n'y porte qu'une lueur trompeuse qui leur aide à se méconnoître; si nous empruntons le langage flatteur et rampant des cours, en venant leur annoncer la parole généreuse et sublime du Seigneur; et si, loin d'être ici les maîtres et les docteurs des rois, nous ne sommes que les vils esclaves de la vanité et de la fortune! Mais quel malheur pour les grands de trouver d'indignes apologistes de leurs vices parmi ceux qui en auroient dû être les censeurs; d'entendre autour de leur trône les ministres et les interprètes de la religion parler comme

le courtisan, et de trouyer des adulateurs ou ils auroient dû trouver des Anibroises!

Sire, c'est servir la gloire du prince que de ne pas servir à ses passions. 11 est beau d'oser s'exposer à son indignation plutôt que de manquer à la fidélité qu'on lui a jurée; et, si les princes comme vous, peuvent compter sur un ami fidèle, il faut qu'ils le cherchent parmi ceux qui les ont assez aimés pour avoir eu le courage d'oser quelquefois leur déplaire. Plus ceux qui leur applaudissent sans cesse sont nombreux, plus l'homme vertueux qui ne se joint point aux adulations publiques doit, leur être respectable. Mab cet héroïsme de fidélité est rare dans les cours: à peine se trouva-t-il un Daniel dans l'empire parmi tous les satrapes, qui ne connoissoient point d'autre loi que la volonté du prince.

Telle est la destinée des souverains: la même puissance qui multiplie autour d'eux les adulateurs, y rend aussi les amis plus rares.

vous. Sire, que Dieu a établi pour commander aux hommes, n'aimez dans les hommes que la vérité : elle seule les rend aimables. Fermez l'oreille aux discours qui tous flat-

ient: le flatteur hait votre personne^ il n'aime que Tos faveurs. Écoutez les louanges qui nous prêtent de fausses vertus, comme des reproches publics de nos vices véritables. Souvenez-vous que l'amour des peuples est l'éloge le moins suspect du souverarin. Les bons et les mauvais princes ont été également loués pendant leur vie; il semble même que les basses flatteries <Hit été encore plus prodiguées à ces derniers: la haine publique se cache d'ordinaire sous l'adulation. Sire, rendez-vous digne d'être loué, et vous mépriserez les louanges.

Sire, défiez-vous de ceux qui, pour auto^ riser les profusions imndenses des rois, leur grossissent sans cesse l'opulence de leurs peuples. Vous succédez à une monarchie florissante , il est vrai , mais que les pertes passées ont accablée. Le zèle de vos sujets est inépuisable; mais ne mesurez pas là-dessus les droits que vous avez sur eux. Leurs forces ne répondront de long-temps à leur zèle : les nécessités de l'état les ont épuisées. Laissezles respirer de leur accablements vous augmenterez vos ressources en augmentant leur

tendresse. Écoutez les conseils des sages et des yieillards^ et souvenez-yous de ce jeune roi de Juda y qui y pour avoir préféré les avis d'une jeunesse inconsidérée à la sagesse et à la maturité de ceux, aux conseils desquels Salomon son père étoit redevable de la gloire et de la prospérité de son règne , et qui lui conseilloient d'affermir les commencements du sien par le soulagement de ses peuples, vit un nouveau royaume se former des débris de celui de Juda; et pour avoir voulu exiger de ses sujets au-delà de ce qu'ils lui dévoient, il perdit leur amour, et leur fidélité qui lui étoit due. Les conseils agréables sont rarement des conseils utiles; et ce qui flatte les souverains fait d'ordinaire le malheur des sujets.

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