‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 4 sur 33 · AFFABILITÉ · texte numérisé non relu

AFFABILITÉ

\JD peut dire que la fierté, qui d'ordinaire est le vice des. grands/ ne devroit être que comme la triste ressource de la roture et de l'obscurité. Il paroitroit bien plus pardonnable à ceux qui naissent, pour ainsi dire, dans la boue, de s'enfler, de se hausser, et de tâcher de se mettre, par l'enflure secrète de l'orgueil, de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Rien ne révolte plus les hommes d'une naissance obscure et vulgaire, que la distance énorme que le hasard a mise entre eux et les grands. Us peuvent toujours se flatter de cette vaine persuasion, que la nature a été injuste de les

faire naître dans l'obsciiritë; tandis qu'elle a réservé l'éclat du sang et des titres pour tant d'autres dont le nom fait tout le mérite. Plus ils se trouTont bas^ moins ils se croient à leur place. Aussi Tinsolence et la hauteur deyieunent souvent le partage de la plus vile populace 3 et plus d'une fois les anciens règnes de la monarchie l'ont vue se soulever , vouloir secouer le joug des nobles et des grands y et conjurer leur extinction et leur ruine entière.

Les grands, au contraire, placés si haut par la nature , ne sauroient plus trouver de gloire qu'en s' abaissant. Ils n'ont plus de distinction à se donner du côté du rang et de la naissance; ils ne peuvent s'en donner que par l'affabilité; et s'il est encore un orgueil qui puisse leur être permis, c'est celui de se rendre humains et accessibles.

Il est vrai même que l'affabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur. Les descendants de ces races illustres et anciennes, auxquels personne ne dispute la supériorité du nom et l'antiquité de l'origine , ne portent point sur leur

front l'orgueil de leur naissance: ils tous la laisseroient ignorer^ si elle pOuYoit être ignorée. Les monnitients pnblics en parlent asse^ sans qu'ils en parlent enxmêmes. On ne sent leur élévation que par une noble simplicité.

Ils se rendent encore plus respectables^ en ne soufifrant qu'arec peine le respect qui leur est dû; et parmi tant de titres qui les distinguent^ la politesse et l'afifabilité est la seule distinction qu'ils afifectent. Ceux^ au con* traire^ qui se parent d'une antiquité dou~ teuse^ et à qui l'on dispute fout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres, craignent toujours qu'on n'ignore la grandeur de leur race^ l'ont sans cesse dans la bouche^ croient en assurer la vérité par une affectation d'orgueil iet de baUteur^ mettent la fierté à la place des titres; et, en exigeant au-delà de ce qui leur est dû, ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devroit leur rendre.

£n effet, on est moins toucbé de son élévation quand on est né pour être grand. Quiconque est ébloui de ce degré éminent on la naissance et la fortune l'ont placé, c'est-à-dire qu'il n'étoit pas fait pour monter si haut.

Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes; rien ne les enfle et ne les éblouit^ parce que rien n'est plus haut qu'elles.

La fierté prend donc sa source dans la médiocrité , ou n'est plus qu'une ruse qui la cache. C'est une preuye certaine qu'on perdrmt eu se montrant de trop près. On couvre de la fierté des défauts et des foiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même.

On fait de l'orgueil le supplément^ si j'ose parler ainsi ^ du mérite; et on ne sait pas qae le mérite n'a rien qui lui ressemble moins qae l'orgueil.

Aussi les plus grands hommes et les plus grands rois ont toujours été les plus afiables. Une simple femme thécuite venoit exposer simplement à David ses chagrins domestiques; et, si l'éclat du trône étoit tempéré par l'afiabilité du souverain, l'afiabilité du souverain relevoit l'éclat et la majesté du trône.

Nos rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles : l'amour des peuples leur répond du respect qui leur est dû. Le trône ^ n'est élevé que pour être l'asile de ceux qui

Tiennent implorer votre justice ou rotre clémence: plus TOUS en rendez l'accès facile à Tos sujets^ plus TOUS en augmentez l'éclat et la majesté. Montrez^ Sire^ à tos peuples tout ce que le ciel a rais en tous de dons et de talents aimables; laissez-leur Toir de prés le bonheur qu'ils attendent de Totre règne.

Les charmes et la majesté de Totre personne, la bonté et la droiture de Totre cœur, assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang, que Totre autorité et Totre puissance.

Ces princes iuTisibles et efiféminés, ces Assuérus doTant lesquels c'étoit un crime digne de mort pour Esther même d'oser paroitre sans ordre, et dont la seule présence glaçoit le sang dans les veines des suppliants, n'étoient plus, vus de près, que de foibles idoles, sans âme, sans vie, sans courage, sans vertu, livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce, comme s'ils n'avoient pas été dignes de se montrer aux hommes, ou que des hommes faits comme eux n'eussent pas été dignes de les voir: l'obscurité et la solitude en faisoient toute la majesté.

11 y a dans l'afiabilité une sorte de confia ance en soi-même qui sied bien aux grands^ qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant^ et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique. C'est être foible et timide que d'être inaccessible et fier.

D'ailleurs^ SirC; en quoi les princes et les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables^ c'est qu'il leur en coûte si peu de se concilier les cœurs. Il ne faut pour cela ni effort , ni étude : une seule parole , un sourire gracieux^ un seul regard suffît. Le peuple leur compte tout^ leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi^ dit l'Écriture, est la vie et la félicité des peuples, et son air doux et bimiain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sècbes et arides. ^

£t peut-on laisser aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si bas prix? N'est-ce pas s'avilir soi-même que de dépriser à ce point toute rbumanité? £t mérite-t-on le nom de grand,

1) Prov. XVI. 15.

quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes?

La nature n'a-t-elle pas déjà imposé nne assez grande peine aux peuples et aux malheureux^ de les avoir fait naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage? N'estce pas assez que la hassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir, et comme une loi, de ramper et de rendre des hommages? Faut-il encore leur aggraver le joug par le mépris et par une fierté qui en est si digne elle-même? Ne suffit-il pas que leur dépendance soit une peine? Faut-il encore les en feire rougir comme d'un crime ? Et si quelqu'un devoit être honteux de son état , seroitoe le pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse?

n est vrai que souvent c'est l'humeur toute seule, plutôt que l'orgueil, qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables: c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs, et lassés des hommages, ils ne les reçoivent plus qu'avec d^oùt: il semble que l'affiibilité leur devienne un devoir importun.

et qui leur eH à ^large. A fi^ce d'ôtre honorés, ils sont fatigués des hoooeui^ qu'cai leur rend^ et ils se dérûbeut souvent awl liommages publics pour se dérober à la fatigue d'y parc^tre sensibles* Mais cp'il faut être né dur pour se faire même une peine de parole tre humain! N'est^e pas une baibarie^ non* seulement de n'être pas touchés , levais de re« eevoir même ayec ennui les marques d'amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis? N'est-œ pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples, quand on en rebute les plus tendres témo»^ gnages? Peut^on all^^er là-dessus les mo* ments d'humeur et de ofaagrin que les soinè de la grandeur et de l'autorité truâuent iquràs soi? L'humeur est^Ue donc le prÎTÎlége des grands, pour être l'eicuse de leurs vices?

Hdb»! s'il pou voit être quelquefois pemik d'être sombre, bizarre, dbagria, à charge aux autres et à soi-même, ce d^roât être à ces infortOnés que la iaîm, la Inisère, les cala-* mités, ks nécessités d<»nestiques, et tous les phis noiîs soucis cmvîroiment. Us seroient bien plus dignes d'exouse, si, portant dé^à le deuil,

l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, Us en laissoient échapper quelques traits audehors. Mais que les grands, que les heureux du monde, à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de lear félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux , inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance; grand Dieu! seroit-ce donc là le privilège des grands, ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur?

Car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands; et l'innocence de la joie et de la sérénité n'est que pour le peuple.

Mais l'afiabilité, qui prend sa source dans l'humanité, n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage; c'est un sentiment qui nsài de la tendresse et do la bonté du cœur. L'affiibilité ne se-

roit plus qxi'une insulte et une dérision pour les malheureux^ si , en leur montrant un yïsage doux et ouvert^ elle leur fermoit nos entrailles , et ne nous rendoit plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.

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