‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 6 sur 33 · BIENFAISANCE · texte numérisé non relu

BIENFAISANCE

^K c'est Biea seal^ mes Frères^ qui tous a fait naihre ce que vous êtes, quel a pu être son dessein en répandant avec tant de profusion sur tous les biens de la terre?

A-t-il voulu vous faciliter le luxe, les passions et les plaisirs qu'il condamne? Sont-ce des présents qu'il vous ait faits dans sa colère? Si cela est, si c'est pour vous seuls qu'il vous a fait naître dans la prospérité et dans l'opu-lence, jouissez-en, à la bonne heure^ faitesvous, si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre; vivez comme si tout étoit fait pour vous; multipliez vos plaisirs; bâtez-vous de jouir: le temps est court; n'attendez plus

rien au delà que la mort et le jugement: vous avex reçu ici-bas Totre récompense.

Mais si^ dans les desseins de Bieu^ vos biens doivent être les ressources et les facilités de Totre salut ^ il ne laisse donc des pauvres et des malheureux sur la terre que pour vous; vous leur tenez donc ici-bas la place de Dieu même; vous êtes^ pour ainsi dire^ leur providence visible; ils ont droit de vous réclamer, et de vous exposer leurs besoins; vos biens sont leurs biens , et vos largesses le seul patrimoine que Dieu leur ait assigné sur la terre.

Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux?

Si Fhumanité envers les peuples est le premier devoir des grands, n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur?

Quand toute la religion ne seroit pas ellemême un motif universel de charité envers nos frères, et que notre humanité à leur égard ne seroit payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en faudroit-il davantage pour un bon cœur? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai, si touchant, si digne du cœur.

il n'est pas né grand , il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris^ dit saint Ambroise, quand on peut faire des heureux, et qu'on ne le veut pas! *

Il semble même que c'est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée n'envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui. On sent qu'à leur place on seroit trop heureux de répandre la joie et l'allégresse dans les cœurs en y répandant des bienfaits, et de s'assurer pour toujours leur amour et leur reconnoissance. Si/ dans une condition médiocre, on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places^ le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation , c'est d'être bienfaisant , et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent: c'est la première leçon de la nature, et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint. Il semble que la grandeur leur donne un autre cœur,

1) Lib. de Nab. XIH.

plas dur et plus insensible que celui du reste des hommes^ que plus on est à portée de soulager des malheureux^ moins on est touché de leurs misères^ que plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes^ moins on en fait cas; et qu'il suffit de pouvoir tout, pour n'être touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes Frères, pourriez-vôus faire de votre élévation el de votre opulence? Vous attirer des hommages? Mais l'orgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois? Mais ce sont là les soins del'autorité, ce n'en est pas le plaisir.. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves? Mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux? Mais vous vous édifiez, dit Job, des solitudes on les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. * Y rassemMer tous les plaisirs?

Ils peuvent remplir ces vasted édifices, mais

1) Job III. 14.

ils laisseront toujours votre cœur vidoi Trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices? La variété des ressources tarit bientôt; tout est bientôt épuisé; il faut revenir sur ses pas^ et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide^ et ce que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer: vous serez rassassiés^ mais vous ne serez pas satisfaits; ils vous montreront la joie^ mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.

• Employez-les à faire des heureux ^ à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter^ comme Job^ que le jour qui les vit nidtre eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau: ^ vous sentirez alors le plaisir d'être nés grands^ vous goûterez la véritable douceur de votre état:

c'est le seul privilège qui le rend digne d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres : ce plaisir est pour tous 1) Job m. 3,

seuls. Toutleresteasesamertames: ce plaisir seul les adoucit tontes. La joie de faire du bien est tont anlrement donce et tonchfinte que la joie de le recevoir. Revenez-y encore: c'est un plaisir qui ne s'use point; plus on le goùte^ plus on se rend digne de le goûter.

On s'accoutume à sa prospérité propre^ et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui. Chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre ame. Le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs^ le. rend ici tous les jours plus sensible.

Et qu'a la majesté du trône elle-même^ Sire y de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces? Que seroit la puissance des rois^ s'ils se condamnoient à en jouir tout seuls? Une triste solitude^ l'horreur des sujets, et le supplice du souverain. C'est l'usage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir; et le plus doux usage de l'autorité, c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison: outre le plaisir de faire du bien, quignons paie comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de l'hu-

manîté dans l'usage de Totre puissance^ dit l'Esprit de Dieu, et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable; où les grands puissent atteindre. ^

Non, Sire, ce n'est pas le rang, les titres, la puissance, qui rendent les souyerains aimables; ce n'est pas môme les talents glorieux que le monde admire, la valeur, la supériorité du génie, l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples: ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu'autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants.

Vous ne serez grand qu'autant que tous leur serez cher. L'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains; et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

Et, en eflFet, est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur les cœurs? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit; et il faut faire des malheureux pour se l'assurer. L'appareil

i) Eccl. m. 19.

qui l'enTironne est funeste et lugubre; et ■ souvent le conquérant lui-même y s'il est humain^ est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

Mais la gloire^ Sire^ d'être cher à son peuple et de le rendre heureux, n'est environnée que de la joie et de l'abondance. 11 ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l'immortaliser : elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que l'airain et le bronze , parce que l'amour dont il esl l'ouvrage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre : le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses enfants; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus, Sire, si la gloire des conquérants vous touche, com-

mencez par gagner les cœurs de vos sujets :

cette conquête tous répond de celle de l'univers.

Heureuse la nation^ grand Dieu! à qui TOUS destinez dans Totre miséricorde un souverain de ce caractère!

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