‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 7 sur 33 · BIZARRERIE · texte numérisé non relu

BIZARRERIE

llon-seulement les grands sont plus malheureux par l'ennui qui les poursuit partout^ mais encore par la bizarrerie et le fonds d'humeur et de caprice qui en sont inséparables.

Lorsqu'il sera rassasié^ dit Job^ son esprit paroitra triste et agité; l'inégalité de son humeur imitera l'inconstance des flots de lamer^ et les pensées les plus noires et les plus sombres viendront fondre dans son ame. *

Telle est. Sire, la destinée des princes et des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu, et qui n'usent de leur prospérité que pour la félicité de leurs sens. Ennuyés bientôt de tout ,

1) Job XX. 22.

tout leur est a charge^ et ils sont à charge à eux-mêmes. Leurs projets se détruisent les uns les autres; et il n'en résulte jamais qu'une incertitude universelle que le caprice forme, et que lui seul peut fixer. Leurs ordres ne sont jamais, un moment après, les interprètes sûrs de leur volonté: on déplait en obéissant; il faut les deviner, et cependant ib sont une énigme inexplicable à eux-mêmes. Toutes leurs démarches, dit l'Esprit-Saint , sont vagues, incertaines, incompréhensibles. ^ On a beau s'attacher à les suivre, on les perd de vue à chaque instant: ils changent de sentier; on s'égare avec eux y et on les manque encore.

Ils se lassent des hommages qu'on leur rend, et ils sont piqués de ceux qu'on leur refuse. Les serviteurs les plus fidèles les importunent par leur sincérité, et ne réussissent pas mieux à plaire par leur complaisance. Maîtres bizarres et incommodes, tout ce qui les environne porte le poids de leur^aprice et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter eux-mêmes. Ils ne semblent née que pour leur malheur, et pour le malheur de ceux qui les servent.

1) Prov. V. 6.

Voyez Saûl au milieu de ses prospérités et de sa gloire. Quel homme auroit dû passer des jours plus agréables et plus heureux? B'uue fortune obscure et privée, il s'étoit vu élever sur le trône; son règne avoit commencé par des victoires; un fils ,^ digne de lui succéder, sembloit assurer la couronne à sa race; toutes les tribus soumises fournissoient à sa magnificence et à ses plaisirs, et lui obéissoient comme un seul homme: que lui manquoit-il pour être heureux, si l'on pouvoit l'être sans Dieu?

Il perd la crainte du Seigneur, et avec elle il perd son repos et tout le bonheur de sa vie. Livré à un esprit mauvais et aux vapeurs noires et bizarres qui Tagilent, on ne le connoit plus, et i\ ne se connoit plus lui-même. La harpe d'un berger, loin d'amuser sa tristesse, redouble sa fureur. Ses louanges et ses victoires, chantées par les filles de Juda, sont pour lui comme des censures et des opprobres. 11 se dérobe aux hommages publics, et il ne peut se dérober à lui-même. David lui déplsdt en paroissant au pied de son trône, et, s'en éloignant, il est encore plus sûr de déplaire. Touché de sa fidélité, il fait son

éloge; et se reconnoît moins juste et moins innocent qae lui; et le lendemain il lui dresse des embûches pour s'en assurer et lui faire perdre la vie. La tendresse de son propre fils l'ennuie et lui deyient suspecte. Tous les courtisans cherchent ^ étudient ce qui pourroit adoucir son humeur sombre et bizarre: soins inutiles! lui-même ne le sait pas. Il a négligé Samuel pendant la vie de ce prophète, et il s'avise de le rappeler du tombeau et de le consulter après sa mort. U ne croit plus en Dieu, et il est assez crédule pour aller interroger les démons. Il est impie , et il est superstitieux: destin, pour le dire ici en passant, assez ordinaire aux incrédules. Ils traitent d'imposteurs les Samuels, les prophètes autrefois envoyés de Dieu; ils regardent comme ime force d'esprit de mépriser ces interprètes respectables des conseils éternels, et de se moquer des prédictions que les événements ont toutes justifiées; ils refusent au Très-Haut . la connoissance de l'avenir, et le pouvoir d'en favoriser ses serviteurs fidèles; et ils ont la foiblesse populaire d'aller consulter une pythonisse.

Oui^ mes Frères, le malheureux état des grands dans le crime est une preuve éclatante qu'un Dieu préside aux choses humaines. Si les hommes ennemis de Dieu pouvoient être heureux, ils le seroient du moins sur le trône; mais quiconque, dit un roi lui-même, quiconque, fût-il maître de l'univers, s'éloigne de la règle et de la sagesse, il s'éloigne du seul honheur où l'homme puisse aspirer »ur la terre. *

Plus même vous êtes élevés, plus vous êtes malheureux. Gomme rien ne vous contraint , rien aussi ne vous fixe. Moins vous dépendez des autres, plus vous êtes livrés à vous-mêmes. Vos caprices naissent de votre indépendance; vous retournez sur vous voire autorité. Vos passions ayant essayé de tout, et tout usé, il ne vous reste plus qu'à vous dévorer vousmêmes. Vos bizarreries deviennent l'unique ressource de votre ennui et de votre satiété. Ne pouvant plus varier les plaisirs, déjà tous épuisés, vous ne sauriez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur; et vous vous en prenez sans cesse à

1) Sap. III. 1K

vous du vide que tout œ qui vous enviroone laisse au dedans de vous-mêmes.

Et ce n'est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit^ et où l'on supplée par les ornements à la ressemblance. Approchez des grands 3 jetez les yeux vous-mêmes sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions^ et que le long usage des plaisirs a rendues également inhabiles et au vice et à la vertu. Quel nuage éternel sur l'humeur!

quel fonds de chagrin et de caprice! Rien ne plait; parce qu'on ne sauroit plus soi-même se plaire. On se venge sur tout ce qui nous environne des chagrins secrets qui nous déchirent. Il semble qu'on fait un crime au reste des hommes de l'impuissance où l'on est d'être encore aussi criminel qu'eux; on leur reproche en secret tout ce qu'on ne peut plus se permettre à soi-même; et l'on met l'humeur à la place des plaisirs.

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