Le livre des ruines
Souvent, seul et pensif, je fouille dans l’histoire, Abîme où les grandeurs s’enfoncent lentement;
Les ombres du passé qui peuplent ma mémoire En mon cerveau rêveur flottent confusémei.t;
Et moi-même, égaré dans ces dédales sombres Où tant de souvenirs se croisent à la fois,
Je vois des spectres noirs, errant sur les décombres, Qui semblent revivre ù ma voix.
Dans cet obscur chaos des épaves humaines,
Que chasse en tourbillons l’ouragan éternel,
Le présent vient s’unir aux époques lointaines, Le héros en passant heurte le criminel.
Et quand, d’un œil ému, je sonde ainsi les âges, Comme le jour qui fuit domine les vieux jours, Sur leurs débris épars deux vivantes images Devant moi surgissent toujours.
Deux hommes sont debout, surmontant les deux pôles De ce monde effrayant que je viens d’entrevoir.
Un génie inconnu semble tracer leurs rôles :
L’un a le droit pour lui, l’autre tient le pouvoir;
L’un cherche mes regards et l’autre les évite ;
L’un, du côté du ciel tourne son front levé;
L’autre porte, imprimé sur sa face maudite Le signe affreux du réprouvé.
Ah ! devant le premier, inclinez-vous, poètes Vous, amis du malheur et de la vérité,
Hommes au cœur sévère à qui les faux prophètes Ne feront point haïr la sainte liberté !
DEUX HOMMES
Consolez sa tristesse en suivant son exemple ; Que votre appel s’élève et soit l’écho du sien ; Du rocher de l’exil le proscrit vous contemple : Il est poète et citoyen !
Poète, il a flétri le tyran qui vous brave ;
Il a fui, citoyen, son souffle empoisonneur.
D’une chaîne puissante il a brisé l’entrave,
Il a sacrifié sa patrie à l’honneur !
Hélas ! le peuple ingrat dont il garde le culte A dans la servitude oublié ses accents ;
Jusque dans sa retraite il recueille l'insulte, Le maître récolte l’encens....
Maudissez le second, le voleur de couronne Qui grave sur notre or son visage abhorré ;
Faites que désormais le mépris environne Le nom retentissant qu’il a déshonoré.
C’est à vous d’émouvoir les nations mourantes Qui pour plaire aux tyrans ceignent leurs fronts de fleurs, C’est à vous d’éveiller par vos plaintes vibrantes Les patriotiques douleurs !
Que vos chants inspirés s’envolent sur la foule, Que l’élan d’autrefois vous anime soudain!
Parlez, n’attendez pas que ce trône s’écroule : Les trônes croulent-ils sous le poids du dédain ?
Il resterait debout ! — L’autocrate se joue D’un courroux sans vigueur qui va s’affaiblissant.. Un trône détesté peut nager sur la boue,
Alors qu’il est né dans le sang !
DECX HOMMES.
A travers les ombres du rêve, Ainsi qu’un fantôme vengeur,
Je crois voir là-bas, sur la grève, Un homme immobile et songeur.
Le vent de mer soulève l’onde,
La vague rebondit et gronde;
Sous le ciel noir la nuit s’étend.
De vapeurs la plaine est couverte.
Devant l’immensité déserte Que fait le poète ? — Il attend.
Fuyant loin de l’étroit rivage Où vient mourir le flot amer, Son esprit, qui toujours voyage, Franchit les bornes de la mer.
Pourtant, du côté de la France, Jamais un signal d’espérance
N’a frappé son cœur indigné !
La France est muette et flétrie.
Mais il a foi dans sa patrie ;
Il attend, calme et résigné.
Longtemps il a vieilli loin d’elle, Pensif et regardant souvent Passer la joyeuse hirondelle Ou l’esquif chassé par le vent.
Depuis que son âme captive Se consume sur cette rive,
Il s’est écoulé bien des jours ;
Sur son grand front, sillons arides, Il s’est amassé bien des rides.
Et le poète attend toujours.
H attend qu’enfin l’heure vienne Pour les coupables réunis ;
Il attend que l’on se souvienne Des forfaits restés impunis !
Il attend le suprême orage Qui dans les hasards du naufrage
DEUX HOMMES
Place le juste au lieu du fort; — Ainsi, quand un récif l’arrête, Le navire attend la tempête Qui doit le ramener au port.
11 attend, impassible et ferme.
Combien encore attendra-t-il ?
Nul ne sait quand viendra le terme De son libre et stoïque exil.
Le maître, qui parfois se lasse,
Peut dire : « Aux proscrits je fais grâce. »
Rien n’ébranle sa volonté.
Celui qu’absout la tyrannie Attend la liberté bannie Et reste avec la liberté.
L’hôte de ce palais, cet homme qui regarde D’un œil atone et lourd le soldat qui le garde,
Est vainqueur et n’attend plus rien.
Une armée invincible alentour veille et campe,
A ses pieds le flatteur, qui s’incline et qui rampe, Couvre le cri du citoyen.
Il a rêvé longtemps l’éclat qui l’environne; 11 a tout profané pour avoir la couronne Qui pèse aujourd’hui sur son front.
Il a tout employé : le meurtre, le parjure, Il a bravé la honte, il a subi l’injure,
Son cœur a dévoré l’affront.
Mais il a réussi.... Maintenant tout lui cède.
Qui pourrait dénombrer les trésors qu’il possède,
DEUX HOMMES
Les valets qui lui sont soumis?
Les complots loin de lui s’envolent en fumée ; N’a-t-il pas ses canons, n’a-t-il pas son armée Pour foudroyer ses ennemis?
Le plus vague désir dans sa bouche est un ordre. Comme un chien muselé, qui flatte et ne peut mordre, Le courtisan partout le suit.
S'il élève la voix, la foule fait silence ;
Dès qu’un obstacle naît, vite quelqu’un s’avance, Aussitôt l’obstacle est détruit.
Eh! bien, ce potentat n'est pas heureux. Dans l’ombre, Quand tarde le sommeil, des spectres à l’œil sombre Fixent sur lui des regards morts ;
Une voix sans pitié, qu’en son âme il comprime,
Vient lui parler de sang, d’infamie et de crime
C’est la voix sourde du remords !
La terreur le poursuit, l’épouvante l’assiège ;
Il craint jusqu’au soldat dont l’arme le protège,
Le bandit qu’il a soudoyé....
Comme un voleur vulgaire, il craindrait la police, S'il n’était pas bien sûr que son dernier complice Pour sa part de crime est payé !
En vain des courtisans la menteuse phalange Entonne chaque jour un hymne à sa louange,
En vain la cour s’amuse et rit.
Il sait qu'il est maudit, que le flatteur est traître ; Il descend dans son cœur, pour envier peut-être La noble attente du proscrit !
DEUX HOMMES
Voilà ce qu’ont laissé mes errantes pensées,
Voilà ce qui survit à mes rêves flottants!
Pourquoi donc le néant des époques passées ?
A quoi servent l’histoire et la marche des temps ? ■ Un vil usurpateur bâillonne encor la France, Retenant un pouvoir sur le point de finir.
Un poète au cœur pur cherche encor l’espérance, Et demande, exilé, justice à l’avenir !
G géants abattus sous les faulx populaires,
Victimes dont le temps confirme les arrêts
Voyez, ce sont toujours et les mêmes colères,
Et les mêmes espoirs, et les memes regrets.
La force est toujours là, près du droit qui chancelle, La vertu, c’est la loi; la loi, c’est le canon !
Le présent coule et fuit, le passé s’amoncelle
Nous avons l’avenir, et ce n’est qu’un vain nom !
Vous êtes bien vengés, aïeux de Louis seize,
Vieux rois qui sommeillez sous vos tombeaux muets ; De modernes tyrans, après quatre-vingt-treize.
Les peuples abrutis sont encor les jouets !
Nous revoyons toujours, antithèse effrayante, — Malgré tant de leçons et le temps écoulé, —
Le droit persécuté, la force triomphante,
La honte au premier rang, le génie exilé !
Février 1870.