L’OUVRIER
L’ouvrier, ce a’est point ce héros chancelant,
Pâle, ivre, et dont la main traîne un drapeau sanglant. Voyant que la détresse au logis s’est accrue,
11 vient comme toujours pour hurler dans la rue;
Or, est-il ouvrier, l’être orgueilleux et bas,
Qui boit, chante, murmure et ne travaille pas ?
On appelle ouvrier le travailleur honnête,
Fort dans l’adversité, calme dans la tempête,
Dont l’âme est accessible aux sereines lueurs,
Qui donne à ses enfants le fruit de ses sueurs;
Je l’honore à l’égal des penseurs de ce monde;
Il a la même tâche honorable et féconde,
Il marche au même but par un autre chemin.
Toujours à l’ouvrier le penseur tend la main,
Car, poursuivant sans bruit leurs luttes sur la terre, L’un combat l’ignorance et l’autre la misère !
Juillet 1870.
LA PAIX
Peuples, reposez-vous de vos ardeurs guerrières ! Un silence de mort suit le vain bruit des camps. Quittez pour le travail ces armes meurtrières,
Il en est encor temps....
Quand des combats sanglants rougiront l’eau des fleuves, Quand sur vous les mourants fixeront leur regard,
Vous prêterez l’oreille. Et les plaintes des veuves Diront : Il est trop tard !
Pourquoi sonner la charge et raviver la haine Qui longtemps fit couler le sang à flots épais?
— Le monde est assez grand pour que la race humaine Y puisse vivre en paix 1
Pourquoi ne pas tourner vers un but salutaire La noble activité que vous donna le ciel ?
Pourquoi vouloir nourrir vos âmes sur la terre De colère et de fiel ?
Sachez que la victoire appelle une vengeance ; La lutte dégénère en combats éternels.
Et l’homme use sa force et son intelligence En efforts criminels !
— Vous aviez oublié l’appel aigu du cuivre Et le bruit sourd du bronze, à la foudre pareil....
Vos enfants, comme vous, ne demandaient qu’à vivre Sous le môme soleil ;
LA PAIX
Vos haines d’autrefois semblaient s’être effacées, Le souvenir lui-même en était affaibli ;
Vous aviez recouvert les discordes passées Du voile de l’oubli...
D’où vient que maintenant un souffle amer rassemble Ces sinistres brandons que nous croyions éteints ? Pourquoi cè chant guerrier, qui gronde et qui ressemble A des tambours lointains ?
Ah ! si l’on cherchait bien, dans ces signes de guerres, Sous le vain attirail savamment déployé,
Peut-être verrait-on les manœuvres vulgaires De quelque agent payé....
Peut-être verrait-on, si l’on cherchait encore, Si l’on osait fouiller de tristes profondeurs,
Un bandit renouant le haillon tricolore Qui l’attache aux grandeurs !
Car les rois, menacés par la juste colère D’un peuple qui rugit, las d’être malheureux, Cherchent à détourner l’ouragan populaire Prêt à souffler sur eux.
Ils lui parlent de gloire, ils l’entraînent, lui montrent Les dociles aïeux sous la terre endormis,
Et le mènent aux lieux où les soldats rencontrent Les soldats ennemis.
LA PAIX
0 Dieu juste et puissant, vois l’abime où nous sommes! L’ignorance est sur nous comme un vaste linceul.
Un maître nous aveugle ; et la foule des hommes S’égorge pour un seul 1
Toi qui sais qu’en nos cœurs la haine était calmée, Ne laisse point tomber l’œuvre d’apaisement, Parle ; ne permets pas qu’elle soit rallumée Par notre aveuglement ;
Fais que le souvenir des horreurs de la veille Avec le lendemain soit à jamais banni ;
Fais que cet insensé dont l’orgueil le réveille Soit le premier puni !
Fais que des feux d’hier la cendre refroidie Ne puisse consumer les liens d’aujourd’hui; Fais que les imprudents qui rêvent l’incendie Soient dévorés”par lui !
LA PAIX
Vous, peuples, laissez là vos armes meurtrières. Gardez au moins la paix, votre meilleur trésor. Des mères et des sœurs écoutez les prières,
Il en est temps encor !
Mais quand la lutte affreuse endurcira les âmes,
Quand l’ennemi viendra pour dévaster vos champs, Quand vos toits embrasés se tordront sous les flammes.... Il ne sera plus temps !
Demain, les flots de sang que vous allez répandre Auront creusé l’abîme où l’on doit vous plonger ; Demain, vous aurez tous quelque chose à défendre, Ou quelqu’un à venger....
Demain, ces étrangers, qui sont encor vos frères, Et dont plusieurs, peut-être, avaient votre amitié, Vous les égorgerez, dans vos sombres colères,
Sans remords ni pitié !
Demain, verser le sang ne sera plus un crime. On donnera la mort sans rien craindre des lois. Le meilleur d’entre vous poursuivra sa victime Comme un loup dans les bois.
Pour vous les jours de deuil seront des jours de fêtes, L’éclat de la victoire éblouira vos jeux ;
Plus vous verrez tomber de membres et de têtes,
Plus vous serez joyeux !
Ce qui vous fait frémir deviendra votre joie; Ce qui vous épouvante enivrera vos cœurs;
Car la gloire est une onde où s’égare et se noie La pitié des vainqueurs !
LA PAIX
Vous verrez sans horreur des forfaits dont naguère Vous auriez détourné votre front rougissant ;
Vous direz froidement : C’est la loi de la guerre, La guerre veut du sang !
Ou, si de ees fureurs que la mort seule expie S’exercent près de vous sur ceux que vous aimez, Vous sentirez bouillir en vous la haine impie Par torrents enflammés ;
Alors, pour étancher cette ardeur qui dévore, C'est aux combats sans fin que vous aurez recours ; Aveugles et cruels, vous frapperez encore,
Vous frapperez toujours !
Oh ! ne l’écoutez point, cette voix homicide Qui jette aux vains échos l’appel des conquérants ! Ne permettez jamais qu’un despote décide Du sort de vos enfants.
Vivez en liberté. Semez vos champs incultes.
Des triomphes guerriers ne soyez point jaloux ;
Et s’ils veulent, ces rois, venger quelques insultes, Qu’ils s’égorgent sans vous !
De vos mères en pleurs écoutez les prières,
Gardez au moins la paix, votre meilleur trésor ; Quittez pour le travail ces armes meurtrières :
Il en est temps encor !
Juillet 1870.