‹ Le livre des ruinesChapitre 3 sur 27 · UN VICE · texte numérisé non relu

UN VICE

Recommande le sien et ne l’observe pas.

Le peuple, oubliant tout, sceptique autant que las, Confond les grands discours et les phrases ineptes, Et rit, en s'en allant, du maître et des préceptes.

Les dogmes, où sont-ils ? — On n’a que des couleurs, Les hommes convaincus ont fait place aux parleurs. Savoir parler est tout. Agir est peu de chose....

« Pourquoi changer l’elfet? Nous connaissons la cause, » Vous diront les parleurs, que chaque jour verra Prêts à développer tout ce que l’on voudra.

— Voyez-les, ces héros de l’époque moderne,

Prêcher la tempérance au fond d’une taverne !

Tel ouvrier tribun, moraliste tonnant,

Vante la ligne droite et rentre en festonnant,

Et, pour montrer son rôle à l’homme qui travaille,

Bat le soir, en rentrant, sa femme et la muraille.

C’est l’image des temps. Tout parleur, aujourd’hui, Veut réformer le monde et s’enfonce avec lui.

La foule, qui toujours le raille et le contemple,

Se nourrit d’un bon mot et d’un mauvais exemple....

Il nous faut des vertus, et non pas des moyens!

Soyons hommes d’abord; puis, soyons citoyens!

Le modeste rayon des vertus domestiques Prépare au vif éclat des vertus politiques.

Nous sommes sans vertus. La cause, la voilà ! Il faut en acquérir.... Mais qui songe à cela?

Février 1870.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Le Cabarot.

Que de gais compagnons! que de joyeux viveurs! La salle retentit aux refrains des buveurs.

Au fond des brocs le vin pétille.

Au dehors, c’est l’hiver. La lune au front biafard Du haut d’un ciel brumeux jette un triste regard Sur la neige épaisse qui brille.

Si LE LIVRE DES RUINES.

Qu'importe aux francs lurons, amis du cabaret, Si le vent furieux hurle dans la forêt,

Si les blancs flocons tourbillonnent?

Si la femme est tremblante, en son logis désert, Si les petits enfants, dans leur lit mal couvert, Tout brûlants de fièvre frissonnent?

On est heureux ici.... que voudrait-on de mieux?

— Tout va bien, l’air est chaud, le vin délicieux,

Le vent ne franchit pas la porte....

— Ce qui ne va pas bien, c’est le gouvernement! Il est fou. Le pays marche on ne sait comment....

De cette impasse il faut qu’on sorte !

La faute en est à ceux qui l’ont mal dirigé,

C’est tout simple. — Le peuple un jour sera vengé, Pourvu qu’on lui montre sa route.

— Pour le prouver, un homme au geste impétueux Fait à ses auditeurs un discours tortueux Qu’on admire et que nul n’écoute.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

« Nous sommes tous, dit-il, de préjugés imbus;

» Il faut les surmonter, réformer les abus,

» Remplacer les vieillards qui s’usent. #

Puis, s’arrêtant pour boire un coup de vin mousseux : « Le travailleur est tout ; à bas les paresseux !

» C’est à nos dépens qu’ils s’amusent 1

» A quoi s’occupent-ils, ces insolents bourgeois ?

» Ils ne sont bons à rien qu’à fabriquer des lois » Qui passent en vaine fumée.

» Les lois! qui donc les sait? qui donc en prend souci? » Et, sans aller plus loin, l’auberge que voici,

» La nuit devrait être fermée !

» Les lois! Mauvais moyen. Que l’on n’en fasse plus! » Il faut sacrifier ces remparts vermoulus » Qui n’arrêtent jamais la foule.

» Des projets de réforme..., on en connaît beaucoup. » Mais on doit, sans retard, renverser tout d'un coup » Cet édifice qui s’écroule!

» Renversons-le, d’abord. Nous bâtirons après ! — Ainsi, développant ses beaux plans de progrès L’ivrogne au coin du feu pérore.

11 parle dans le vide et fait rire un voisin....

C’est égal, et pourvu que son verre soit plein,

Il parlera jusqu’à l’aurore.

Il parlera, l’ivrogne au visage abruti.

Jusqu’à ce qu’en parlant son œil appesanti Tour à tour se rouvre et se ferme,

Jusqu’à ce que les murs tournent dans la maison. Et que sa langue, enfin, ne trouvant plus de son, A ses sottises mette un terme.

Tant qu’il pourra parler, l’ivrogne parlera.

En revenant, demain, il recommencera.

Parler, voilà ce qu’il sait faire.

Seulement, tout s’efface, et l’idée aura fui.

Ne se rappelant plus les phrases d’aujourd’hui, Demain il dira le contraire.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

— Cependant, les refrains s’éteignent par degrés. Déjà le sommeil vient. Quelques fronts empourprés Penchent vers la table rougie.

Les regards hébétés se croisent lourdement,

Et l’ivresse stupide, arrivant lentement,

Assourdit le bruit de l’orgie.

Tristes réformateurs que ces êtres sans nom ! Bons tout au plus encore à donner au canon Une pâture, aux jours d’émeute !

Inconscients valets d’un bandit tout-puissant ! Le loup décime en paix le troupeau gémissant, Alors que se gorge la meute !

La Maison

Pourquoi tant discourir, ô pères insensés?

Buvez. Le vin réchauffe, et les vents sont glacés.

Pendant que dans les ais se lamente la bise,

Auprès de l’âtre noir une femme est assise.

Parfois elle tressaille et se lève à demi.

Sa tête à chaque instant se rejette en arrière,

Pour que les pleurs brûlants qui mouillent sa paupière N’éveillent pas son fils dans ses bras endormi.

Seule avec sa pensée et l’enfant qui sommeille,

Elle attend. — Aucun bruit n’échappe à son oreille ; A ces bruits s’est mêlé, peut-être, un bruit de pas.... Mais non. — Le vent mugit en balayant la plaine, L’enfant rêve tout haut et respire avec peine ;

C’est tout. Le vent se tait. — Il ne reviendra pas !

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Il passera la nuit dans cet ignoble bouge !

Il reviendra demain, la voix rauque, l’œil rouge.... — La pauvre femme sent redoubler sa douleur.

Et puis, elle se fait des illusions folles....

Elle a cru, le matin, ses menteuses paroles....

S’il était arrivé, pourtant, un grand malheur?

L’aurait-on attaqué ? Serait-il mort en route ?

— Elle n’accuse pas, maintenant, elle doute.

Contre son propre cœur ce doute la défend.

— Hélas ! ne songe plus qu’à ton fils, pauvre mère ! Ton mari, triste objet de ton angoisse amère, Oublie au cabaret sa femme et son enfant !

Mais rien ne peut calmer ses terreurs insensées. L’inquiétude augmente et trouble ses pensées....

Où vont ces cris plaintifs, ces souffles gémissants ? — Les flexibles rameaux qui sous la neige ploient,

Les chiens abandonnés qui dans la nuit aboient,

Ont pour elle, ce soir, de lugubres accents....

Elle croit dans ces bruits renouvelés sans cesse Entendre des clameurs, des appels de détresse.... C’est le râle effrayant de l’homme assassiné....

Puis c’est un grondement qui monte et qui résonne. Puis ce n’est que le chant stupide et monotone Que lance dans sa route un passant aviné.

Rêves que ces frayeurs ! Près d’un feu qui pétille,

Il dépense en un soir le pain de la famille.

Pourquoi douter encore et trembler sans raison ? — La colère à son tour surprend la pauvre femme ; Elle veut dans cet antre aller chercher l’infâme Et d’un geste irrité lui montrer la maison !

La ville n’est pas loin. Il reviendrait peut-être,

Si, pâle comme un spectre, il la voyait paraître. Mais son aspect l’excite et le rend furieux ; Lorsqu’elle vient à lui, c’est en vain qu’elle affronte Ces gens dont les propos la font mourir de honte, Ces quolibets méchants, ces regards curieux !

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Sur l’ivrogne attablé son fils a plus d’empire....

— Elle éveille l’enfant, qui s’agite et soupire,

Et se repend bientôt de l’avoir éveillé :

Peut-être en ce moment faisait-il un beau rêve....

— Mais le pauvre petit dans ses bras se soulève, Se suspend à son cou, voit son regard mouillé.

Il a compris, déjà, ses secrètes alarmes.

— « Mon enfant, lui dit-elle en refoulant ses larmes,

» Ton père, cette nuit, n’est pas encore rentré.

» Ya. Le ciel est couvert, les champs sont pleins de neige; » Mais tu n’auras point peur, car le bon Dieu protège » Les petits malheureux dont la mère a pleuré. »

Et, le baisant au front, sur les yeux, sur la joue,

La mère l’abandonne, et l’enfant se dévoue.

Il s’enfuit; ces baisers l’ont rendu courageux....

Il va. La plaine est blanche et le lointain est sombre, Et le passant tressaille en distinguant une ombre

Qui s’avance en courant par les chemins neigeux.

oO

La plaine.

Comme le vent est froid, comme la nuit est morne ! La route ondule au loin dans un désert sans borne, Entre les arbres noirs chargés de flocons blancs ;

On croirait voir, rangés sur un vaste ossuaire,

Des spectres frissonnant sous le pâle suaire Que l’héritier avide a jeté sur leurs flancs.

Tout est sombre et glacé, tout sommeille. — C’est l’heure Où du fantôme errant la voix s’élève et pleure,

Où les mort3 oubliés visitent les vivants.

Mais l’enfant n’a point peur ; il s’éloigne sans crainte, Et s’il entend voler quelque sinistre plainte,

Il avance toujours et dit : Ce sont les vents.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Quelquefois, cependant, il s’arrête, il écoute.... Quelqu’un pour l’effrayer l’a suivi sur la route, Un pas rapide et sourd résonne à ses côtés.

A ce bruit régulier soudain son âme espère :

Peut-être.... si c’était la marche do son père? — Non ; c’est son cœur, qui bat à coups précipités!

Il court, et sans lourner ses regards en arrière.

Il murmure tout bas la naïve prière Qu’il disait à genoux, le soir, au coin du feu. Pendant que sous ses pieds la neige grince et crie, Pendant qu’un froid piquant le glace, l’enfant prie Et raconte en courant ses chagrins au bon Dieu :

« La route est difficile, et la bise est cruelle ! Faudra-t-il bien longtemps suivre chaque ruelle Avant de voir son père attablé dans un coin ?

Bien grande est sa fatigue et plus grande est sa peine ! Pourquoi, la nuit, la ville est-elle si lointaine?

Hier, pendant le jour, elle n’était pas loin ! »

LE LiVKE DES RUINES.

Il semble qu’elle fuit. — Et pourtant il arrive.

La ville dort. Dans l'ombre une lampe tardive Sous un rideau fermé jette un éclat douteux ;

Le ciel avec les toits confond ses sombres voiles. Les lampes sans rayons sont les seules étoiles, — Etoiles du travail ou du vice honteux !

Il cherche du regard ces lumières fuyantes.

Où sont-ils? — Est-ce là?... Bientôt des voix bruyantes Vibrent à son oreille et le font tressaillir....

D’où viennent ces chansons qu’un vent lugubre apporte ? — Il s'élance.... Arrêté sur le seuil de la porte,

En tremblant il écoute et se sent défaillir.

Ici régnent la nuit, la terreur, la détresse;

Là, les reflets brûlants, les gais refrains, l’ivresse. Entendez-vous l’ivrogne ? Il pérore toujours.

Une main sur son cœur, l’autre près de son verre, Il parle. — Tout à coup son œil devient sévère : Son fils, ouvrant la porte, interrompt son discours.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

LiTTres»©.

Il n’a pas si mal fait, l'enfant, de l’interrompre ; La foule, sans rien voir, applaudit à tout rompre.

Ce tapage flatteur un instant l’adoucit ;

Il ne savait comment terminer le récit Qu’il débitait depuis une heure;

Aussi, d’un son de voix cassé par la boisson,

Il dit sans se fâcher : « Pourquoi ce polisson » A-t-il quitté notre demeure ?

» A boire! Il fait bien chaud!... Tout va mal, et vraiment » On ne comprend plus rien à ce gouvernement !

» Le peuple brisera ses digues.

» Le torrent grossira.... Ce vin n'est pas mauvais....

» — Père, viens! dit l’enfant. — Je te dis que j’y vais! » Laisse-moi donc, tu me fatigues ! »

Il se remet à boire et raconte à la fois Les misères du peuple et les défauts des rois, Leur sottise, leur insolence ;

Les épreuves d’hier, les besoins d’aujourd’hui. — Mais ses yeux vacillants se ferment malgré lui, Sa tête lourde se balance.

Le malheureux enfant jette un regard touchant Sur cet être qu’il aime et qui n’est pas méchant. — Devant ce regard doux et triste,

Tout s'arrête. L’ivrogne, au vice habitué,

Se sent au fond du cœur un instant remué ;

Tour à tour il cède et résiste.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Une rougeur subite est montée à son front.... Sa femme, son enfant, un jour le maudiront....

Est-ce ainsi que doit vivre un père?

La honte l’envahit, il se redresse, il vient ! Mais l’ivresse idiote est là qui le retient;

Sa honte se change en colère.

11 déteste son fils, qui l’entend et le voit!....

- Ce gamin le méprise, il n’en a pas le droit !

On saura se conduire, en somme !

Pourquoi ce tremblement, ces regards langoureux? Il se donne des airs d’être bien malheureux ! Voyez-le donc, ce petit homme ! —

Il s'anime toujours. Son visage hébété Grimace de fureur, presque de cruauté !

Cerclé de rides menaçantes,

Son œil jaune et stupide a des reflets ardents ; Il ne pérore plus, mais il grime des dents,

Ses lèvres s’ouvrent frémissantes!

« Va-t’en ! dit-il enfin ; vas-tu rester longtemps » Les yeux levés au ciel? Que fais-tu là? — J'attends ;

o Seul j’aurais peur, la nuit est noire. »

I/ivrogne tend son verre ; on verse à plein goulot. L’enfant, devenu pâle et qu’étouffe un sanglot,

Effrayé, le regarde boire.

Il tente cependant l’effort désespéré :

— « Pourquoi ne viens- tu pas? Ma mère a bien pleuré, » Soupire-t-il. — Hé! que m’importe!...

» Ce vin-là ne vaut rien, il commence à s’aigrir....

» — Mais si tu ne viens pas, ma mère va mourir !

» — Alors, que le diable l’emporte ! »

Et le pauvre petit, sans courage et sans voix, Voudrait pouvoir sortir et rester à la fois.

Il avance, puis il recule.

Il entend ricaner l’auditoire moqueur.

Il a peur de ces gens, de cet hôte sans cœur, Qui sur leur ivresse spécule.

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Si pourtant l’un d’entre eux lui prêtait son appui ? S'il priait le meilleur d’intercéder pour lui, Peut-être entendrait-on sa plainte ?

Non. Les moins égarés sont ivres à moitié.

Le maître est insensible. Il n’aurait point pitié : Sur son front l’avarice est peinte.

Il ne restera point au fond de cet enfer !

Il n’implore personne, il sort timide et fier,

Et par degrés son cœur s’allège....

Il peut prier le ciel et pleurer sans témoin.

C’est presque avec bonheur qu’il va s’asseoir plus loin Sur un vieux banc couvert de neige.

Pourquoi tant discourir, ô pères insensés ?

Buvez. Le vin réchauffe, et les vents sont glacés !

L’aube.

A l’heure où de l’hiver la pâle et triste aurore Sème dans le ciel gris sa lueur incolore Et disperse au hasard ses rayons sans chaleur. I/aubergiste prudent craint qu’on ne le découvre : Il chasse les buveurs. Alors la porte s’ouvre Et le jeune orphelin fait taire sa douleur.

Ses larmes ont coulé, son visage ruisselle....

11 faut sécher ces pleurs. L’ivrogne qui chancelle Ne pourrait pas sans lui retrouver son chemin. Il faut le soutenir sur la neige glissante ;

Malgré les grondements de sa voix menaçante,

11 faut courir à lui pour lui donner la main !

LE DRAME DE TOUS LES JOURS

Oh ! n’avez-vous jamais frissonné de colère En voyant au logis l’enfant mener son père,

— Corps privé de raison que l’ivresse abrutit ! N’avez-vous point haï cet homme au front cynique Qui fait monter sa honte à ce front angélique,

Qui fait rougir son fils, si frêle et si petit?

Il souffle ; un chant impur bourdonne sur sa lèvre. L’enfant, pâle, tremblant d’épouvante et de fièvre, Veut diriger ses pas sur le sol inégal....

N’osant lever les yeux vers la foule qui passe, Souvent il l’entend rire, et, détournant la face,

Il murmure : Pourtant, je n’ai pas fait de mal !

TjO retoxir.

Et seule maintenant, la mère, pauvre femme,

Sent une autre douleur pénétrer dans son âme....

C’est un regret poignant, c’est presque du remord.

Puis résonne un pas lourd... on vient... son cœur palpite, Elle ouvre. — Dans ses bras l’enfant se précipite,

Et le père en grognant va tomber ivre mort !

Avril 1870.

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