CHAPITRE XXI
Les Snobs voyageurs
Maintenant que le mois de septembre est arrivé , que la session parlementaire est close , c’est le moment de tourner nos observations du côté des Snobs voyageurs; car il u’en est peut-être pas qui méritent une attention aussi particulière pour la longueur de la queue. Je prends plaisir k aller les voir chaque jour s’élancer de la plage de Folkstonevers de lointains parages. Je suis de l’œil ces longues jiles d’émigrants , et, pourquoi le cacher? ce n’est point tans un secret désir de faire comme ces heureux Snobs et de quitter notre lie flottante. Bon voyage, mes chers amis,
bon voyage ! vous ne vous doutez guère que celui qui vous contemple ainsi du haut de la jetée est votre ami, votre historiographe et votre confrère.
Ce matin, en allant faire la conduite à mon ami Snooks, qui s’embarquait sur la Reine de France , je trouvai le pont de ce superbe navire garni de Snobs; ils se promenaient bravement en long et en large, tout bouffis de vanité. Dans quatre heures ils devaient aborder à Ostende, et dans huit jours il devait y en avoir un peu sur tous les points du continent. Grâce à eux, les régions les plus lointaines allaient faire connaissance avec le type incomparable du Snob britannique. Je ne les verrai point là où ils vont aller, mais du moins je me les représente par la pensée; et , en vérité , il n’est pas un coin du monde civilisé où ces yeux n’aient été à même d’en rencontrer et d’en observer quelques-uns.
J’ai vu des Snobs en veste rouge et en bottes à l’écuyère sillonner en tous sens la campagne de Rome. Leurs jurons et leur baragouin bien connus ont plus d’une fois frappé mes oreilles dans les galeries du Vatican et à l’ombre des voûtes du Colisée. J’ai rencontré un Snob dans le désert, enfourché sur un chameau et mangeant, sur le pouce, au pied de la pyramide de Ché-ops; et c’est un plaisir pour moi de penser qu’au moment même ou j’écris, il y a une multitude de Snobs britanniques accoudés sur leurs croisées dans la cour intérieure de l’hôtel Meurice , rue de Rivoli , et criant à pleins poumons : « Garçon, du pain! garçon, du vin! » ou bien d’autres encore, fièrement campés sur leurs jambes, qui montent et descendent la rue de Tolède, à Naples, ou même quantité d’autres qui font gravement faction sur la jetée d’Ostende pour assister au départ de Snooks et autres Snobs embarqués sur la Reine de France.
Mais tenez, voici le marquis de Carabas et ses deux voitures. La marquise vient d’arriver à bord, elle a regardé tout autour d’elle de cet air de répugnance inquiète et d’insolence affectée qui la distingue, puis elle n’a fait qu’un bond jusqu’à sa calèche; car jamais, au grand jamais, elle
ne consentirait à frayer avec les Snobs qui fourmillent sur le pont. Installée au fond de son carrosse, elle pourra y être malade à son aise , loin des yeux des profanes. La couronne de marquis qu’on voit peinte sur le panneau de la portière est bien plus profondément gravée dans le cœur de Sa Seigneurie. Si au lieu d’aller à Ostende elle se rendait au ciel, elle voudrait, j’en suis sûr, y monter en places réservées, et se ferait retenir à l’avance les meilleures chambres du paradis. Voyez donc ce courrier qui porte en sautoir la bourse de cuir insigne de sa charge , ce grand diable de laquais à la mine imposante , dont la livrée grisâtre laisse encore mieux ressortir l’écusson des Carabas, et puis cette camériste française , au regard agaçant ! Une plume féminine pourrait seule vous détailler avec précision cette renversante toilette d’une femme de chambre de grande maison en voyage. Enfin, voici la demoiselle de compagnie, bien piteuse et bien râpée , et tout ce monde n’est occupé qu’à secourir les défaillances de milady et de son King Charles’s. Ils font pleuvoir sur elle une voie d’eau de Cologne , la tamponnent avec des mouchoirs qui ne sont que dentelles et broderies , et l’ensevelissent sous un rempart de coussins qu’ils tirent on ne sait d’où, et lui font essayer les poses les plus commodes.
Son mari , un petit bout de marquis , se promène sur le pont de l’air le plus eifaré , ayant à chaque bras une de ses maigres filles. L’espoir de la famille, jeune insulaire aux crins rougeâtres , est déjà en train de fumer un cigare à l’avant du navire ; il porte un costume de voyage moucheté comme une peau de serpent ; il a aux pieds des bottines d’étoffe avec un bout de cuir verni. Sa chemise brodée représente des boas constrictors entrelacés. Pourriezvous me dire pourquoi le premier soin du Snob en voyage est de s’affubler bien vite d’un costume particulier? Pourquoi ne pas conserver sa redingote de tous les jours, au lieu d’aller se travestir en Arlequin qui a pris le deuil? Regardez encore le jeune Aldermanbury, ce jeune marchand de suif qui met à ce moment le pied sur le navire, et dont la jaquette est fendillée de mille poches béantes ,
et le petit Tom Tapeworm , clerc d’avoué dans la Cité, qui, pour passer un congé de trois semaines, a endossé à la hâte une jaquette de chasse toute neuve et des guêtres à l’avenant; par ma foi ! ne le voilk-t-il pas qui laisse croître ses moustaches sur sa lèvre toute barbouillée de tabac !
Pumpey Hicks donne k son domestique les plus minutieuses instructions sur la disposition de son bagage, et lui crie de sa plus belle voix : « Davis ! où avez-vous mis mon nécessaire de voyage? Davis! n’oubliez pas de mettre ma boîte de pistolets dans ma cabine. » Le jeune Pumpey emporte un nécessaire de voyage, pour se faire la barbe quand elle aura poussé, et quand on l’aura découvert, je serai bien aise de savoir quel est l’infortuné qu’il prétend mettre à la gueule de ses pistolets. Quant k son domestique, me trouvant k bout de conjectures, je ne lui vois d’autre emploi que celui de surveiller son maître.
Regardons maintenant cet autre personnage : c’est l’honnête Nathan Houndsditch et sa dame, avec leur petit garçon. Quel air de -ayonnante satisfaction perce sur la figure de ces Snobs d’origine orientale ! Regardez-moi un peu cette toilette de Houndsditch ! A voir cette quantité de bagues et de chaînes , de diamants et de cannes k pommeau d’or, on dirait la boutique d’un orfèvre. Le drôle, je crois, se laisse pousser une houppe de poil au menton. Ah! c’est que c’est un gaillard qui ne marchande pas ses plaisirs, surtout quand ils ne lui coûtent rien. Le petit Houndsditch a aussi une canne k pommeau doré qui enchâsse une espèce de mosaïque, et une tournure qui n’est pas celle de tout le monde. Quant k la dame, elle réunit sur elle toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : elle a une ombrelle rose frangée de blanc, un châle vert émeraude sur une douillette de soie gorge de pigeon, des bottines de prunelle et des gants violets; le corsage est garni de boutons de cristal versicolore qui vont en grossissant , de la ceinture au menton , dans la proportion d’un haricot k un oeuf de canard , et brillent et scintillent sur cette large poitrine lomme autant d’étoiles au firmament. Je l’ai déjk dit, c’est aux jours d’extra que j’aime k faire mes observations sur
les gens. Il y a alors quelque chose de si réjouissant et de si pittoresque dans l’inexpérience du luxe heureux qu’ils étalent!
De ce côté s’avance le capitaine Bull , frotté, ciré, astiqué et vernissé. Il voyage régulièrement pendant cinq ou six mois de l’année. Ce n’est ni au luxe de son costume ni à l’insolence de sa tournure qu’on pourrait trouver à redire, ce qui n’empêche pas que je le tiens pour le plus grand Snob qu’on puisse trouver à bord. A Londres, Bull passe ses journées en quête d’un dîner et ses nuits dans un galetas, non loin de son club. En dehors de son île, il n’est pas de pays où il n’ait porté ses pas. Il sait quel est le meilleur vin du meilleur hôtel de chaque capitale de l’Europe; il fréquente à l’étranger la meilleure société anglaise ; il a visité tous les palais et toutes les galeries de tableaux qui existent de Madrid à Stockholm; il vous débite un affreux jargon, mélange informe d’une demi-douzaine de langues , et, au fond , ne sait rien de rien. En voyage , le capitaine se met volontiers à la remorque des gros personnages et devient sans peine le complaisant de leurs caprices. Avant l’arrivée à Ostende, soyez sûr qu’il aura trouvé le moyen de jeter son grappin sur le vieux Carabas : il lui rappellera , par exemple , qu’il l’a rencontré à Vienne il y a quelque vingt ans , ou qu’ils ont bu à la même gourde au sommet du mont Vésuve. En disant que Bull ne savait rien, nous avons été trop loin : il connait les généalogies, le blason et le parentage de toute la pairie. Ses petits yeux ont déjà passé l’inspection de toutes les voitures qui se trouvent sur le pont ; il a examiné les portières et priB bonne note des armoiries. Il connaît à fond la chronique scandaleuse de ses compatriotes sur le continent : comme quoi miss Baggs s’est fait enlever à Naples par le comte Torowski; comme quoi une liaison des plus intimes s’était formée entre lady Smigsmags et le jeune Cornichon , de la légation française à Florence. Il vous dira aussi le chiffre exact des sommes gagnées à Bade par Jack Duceace à Bob Crossoy ; les motifs qui ont déterminé Staggs à venir se fixer sur le continent; enfin la somme précise pour
laquelle les biens«d’0’Goggarty se trouvent grevés d’hypothèques. S’il ne peut mettre la main sur un lord, il se rabattra sur un baronnet, ou tout au moins le vieux roué saura bien dépister quelque novice imberbe auquel il se chargera de faire connaître la vie sous ses aspects les plus accidentés, les plus riants et les plus mystérieux. Eh bien! si ce triple butor réunit tous les vices de la jeunesse la plus outrecuidante, ce qui du moins le met fort à l’aise, c’est de n’avoir conservé aucune sensibilité de conscience. Il est profondément bête, mais d’une bêtise amusante ; il passe à ses propres yeux pour un des hommes les plus respectables de la société, et la seule bonne action qu’il ait commise dans sa vie, quoique bien involontairement, c’est de donner le perpétuel exemple de tout ce qu’il faut éviter, et de montrer de quel vilain effet est au milieu des autres figures de la société ce type du débauché endurci qui traverse le monde comme un vieux Silène , plus convenable que l’ancien, mais à peu de chose près, et qui, un beau jour, mourra sur son grabat sans amis, sans remords, sans que personne y prenne garde, si ce n’est, toutefois, ses héritiers , étonnés que la misère et le vice aient pu laisser encore quelque argent après eux. Mais, tenez, ne vous l’avais-je pas dit? le voilà compère et compagnon avec le marquis de Garabas.
Voyez maintenant de ce côté : c’est la vieille lady Marie Macscrew, et ces êtres féminins, d’un âge indéfinissable, ce sont ses filles. Ces dames vont explorer la Belgique et les bords du Rhin, marchandant et se débattant sur toutes choses, jusqu’à ce qu’elles découvrent un hôtel où elles puissent vivre à un prix inférieur à celui que Sa Seigneurie compte à ses laquais pour leur nourriture en son absence. Mais elle exigera et recueillera de nombreuses marques de respect de la part des Snobs britanniques qui viennent prendre les eaux dans l’endroit qu’elle a choisi pour sa résidence d’été : elle est en effet la fille du comte d’Haggistoun. Cette espèce de taureau, aux épaules carrées, aux épais favoris, et ganté de chevreau blanc, c’est M. Phélim Clancy de Poldoodystown ; de son autorité privée, il s’in-
titule M. de Clancy, et s’efforce de déguiser le zézayement désagréable de son accent naturel sous le pompeux attirail des mots les plus sonores. Au billard ou à l’écarté, vous êtes sûr de gagner contre lui la première manche, mais il aura pour lui les sept ou huit suivantes.
Ce grenadier femelle, escortée de ses quatre filles et de son fils, jeune, beau, tout fraîchement échappé de l’Université, est mistress Kewsy, la femme du célèbre avocat; pour rien au monde, elle ne consentirait à être en retard sur la mode. Elle porte Y Almanach de la Pairie dans son sac de voyage, vous pouvez en être sûr. Mais ce n’est rien auprès de mistress Quod, la femme de l’avocat général; son carrosse, avec ses sièges sur le devant, ses banquettes sur le derrière, le cède à peine en magnificence à la berline du marquis de Carabas. Je crois même que son coureur a de plus épais favoris et un plus grand sac de cuir que celui du marquis. Regardez, elle cause en ce moment avec M. Spout, membre tout nouvellement élu par les électeurs de Jawborough. Il va de ce pas examiner de près les opérations du Zollwerein, et préparer pour la prochaine session de vigoureuses interpellations à lord Palmerston sur le commerce du bleu de Prusse, du savon de Naples et de l’amidon germanique, et autres sujets d’un intérêt aussi actuel pour l'Angleterre. A Bruxelles, il daignera se montrer bienveillant pour le roi Léopold. Il écrira pendant son voyage une correspondance étrangère pour l'indépendant de Jawboroug, et, en sa qualité de Membre du parlement britannique, il s’attend à ce que chacun des souverains dont il honorera les États de sa présence s’empresse à l’inviter à un dîner de famille.
Plus loin, c’est.... mais bonsoir la compagnie; la cloche tinte le signal du départ, et, après avoir donné une dernière poignée de mains à Snooks, nous nous élançons sur la jetée, d’où nous lui envoyons un suprême adieu. Pendant ce temps, le vaillant navire plonge ses sombres flancs dans l’écume azurée que dorent les derniers feux du soleil , et emporte cette cargaison des Snobs en destination des pays d’outre-mer.