CHAPITRE XXII
Considérations générales sur les Snobs voyageurs.
Nous sommes assez disposés à rire des allures fanfaronnes de nos bons voisins et de la grosse voix qu’ils prennent pour parler de la France, de la gloire, de leur Empereur, etc. Et pourtant on ne m’ôtera jamais de la pensée que, pour la fanfaronnade et l’outrecuidance, le Snob britannique défie toute comparaison. Il y a toujours quelque chose de gêné et de gauche dans les allures prétentieuses du Français; quand il se vante, c’est toujours avec une exagération d'emportement, de clameurs et de gestes; il vous crie, à vous briser le tympan, que la France tient la tête de la civilisation ; qu’elle est le foyer de l’intelligence, etc. : mais, dans la manière dont se démène le pauvre diable, on entrevoit que, secrètement, il n’est pas lui-même bien sûr d’être aussi prodigieux qu’il le dit.
Pour le Snob britannique, tout se passe sans bruit, sans fracas, dans ce calme placide qu’accompagne une conviction profonde. Le peuple anglais n’a pas son égal au monde, et cette opinion n’admet pas la discussion, puisque c’est un axiome. Quand un Français vient vous hurler aux oreilles : « La France, monsieur, la France est à la tête du monde civilisé, » il vous prend une violente envie de rire au nez du pauvre possédé. Pour notre part, nous sommes le chef-d’œuvre de la création, et cette persuasion est si profondément ancrée dans notre esprit, que toute objection qu’on élèverait contre nous paraîtrait tout simplement burlesque. Répondez-moi, ami lecteur, la main sur la conscience, n’êtes-vous point de cette opinion? Un Français, votre égal! Allons donc! Amour de Snob britannique, cela ne peut être, cela ne sera jamais dans votre pensée, et qui
sait? pas plus peut-être que dans celle de votre très-humble serviteur, votre confrère en Snobisme.
Et, si vous voulez que je vous le dise, je ne serais pas éloigné de croire que cette conviction profonde de notre supériorité, et la manière dégagée dont, par suite, les Anglais se conduisent à l’égard du peuple qu’ils daignent honorer de leurs visites, que cette présomption outrée qui fait dresser la tête et roidir le col à tout Anglais qui voyage avec son carton à chapeau, des volcans de la Sicile aux rives de la Newa, sont les véritables causes de cette réprobation universelle qu’on nous témoigne si libéralement dans toutes les contrées de l’Europe, bien plus encore que toutes nos petites victoires, dont les Français et les Espagnols ne connaissent pas même le nom. Toujours et partout ce gigantesque et insurmontable orgueil britannique, qui tourne aussi bien la tête de milord au fond de son carrosse que celle de maître John sur son siège 1
Lisez les vieilles chroniques des gucnes ue r rance, vous y retrouverez chez les Anglais du temps de Henry V le même caractère, le même esprit flegmatique et dominateur qHe chez nos braves vétérans qui ont fait la campagne de France et celle de la Péninsule. Vous est-il jamais arrivé d’entendre une conversation du colonel Cutler et du major Slasher, causant batailles après dîner ? ou bien encore le capitaine Boarder, racontant, pour la centième fois, son engagement avec V Indomptable? « De par tous les diables, s’écrie-t-il, il me fallut revenir trois fois à la charge avant d’en avoir raison. — Ces enragés carabiniers de Milhaud, jontinue Slasher, ont fait de la belle besogne dans nos escadrons de cavalerie légère !» Ils ne s’expliqueront jamais que des Français aient pu tenir tête, fut-ce un seul instant à la bravoure britannique, et il serait prodigieux k leurs yeux qu’il se trouvât, k l’heure qu’il est, des gens capables de pousser l’aveuglement, la folie et la présomption, jusqu’k faire de la résistance k un Anglais. A ce moment, il y a des milliers d’Angiais qui parcourent l’Europe avec des airs protecteurs, daignant avoir quelques bontés pour le pape, se montrer bons prince* j>r ‘ -oi de Hollande, et allant
même jusqu’à présider les revues des troupes prussiennes. Lorsque nous reçûmes, à Londres, Nicolas, qui, tous les matins, pour s’ouvrir l’ appétit, passe en revue environ deux cej.t cinquante mille paires de vieilles moustaches, nous le cq duisîmes à Windsor pour lui montrer deux régiments, foi nant un total de six à huit cents habits rouges, comme pà manière de lui dire : « Regardez-moi ça, mon garçon ; ce sont des Anglais; ils sont vos maîtres et le seront partout oi ils vous rencontreront. » Comme dit une vieille chanson d » nourrice. Le Snob britannique a depuis longtemps .cquis le juste sentiment de sa valeur, et il ne peut voir, t.ans rire du meilleur de son cœur, ces Yankees vaniteux ou ces petits Français infatués d’eux-mêmes, qui s’érigent en modèles de l’humanité; ils font mal à voir!
Ce qui m’a suggéré celte suite de réflexions, c’est la scène suivante dont j’ai été témoin à l’hôtel du Nord à Boulogne, où se trouvait un de nos compatriotes, qui, évidemment, appartenait à la classe des Slasher. Il vint s’asseoir à la table commune, le sourcil menaçant et épais, la figure rouge saumon, le cou étranglé dans sa cravate, avec un nœud immense qui débordait le gilet des deux côtés ; il y avait dans toute sa toilette une si irréprochable roideur, que chacun eut bientôt reconnu un de nos estimables compatriotes. Le vin de Porto et nos admirables institutions peuvent seuls produire une figure aussi insolente, aussi bête, et qui offre aussi complètement le type du gentleman anglais. Au bout d’une minute, notre attention fut attirée de son côté par un son guttural qu’il proféra avec la fureur d’un homme exaspéré, par un : O ! qui retentit dans toute la salle.
A ce O! chacun se tourna vivement, pensant, à voir la figure et les gestes du colonel, qu’il éprouvait quelque malaise des plus violents. Mais les garçons, qui savaient mieux à quoi s’en tenir, au lieu de partager l’émoi général, lui apportèrent tout simplement une bouillotte. A ce qu’il paraît, en français, O ! veut dire eau bouillante! Tout en témoignant le plus complet dédain pour la langue française, le colonel s’imaginait qu’il la parlait avec la dernière cor-
rection. Tandis qu’il continuait à absorber son thé brûlant, * qui s’engouffrait avec le fracas d’une cataracte dans les profondeurs de son estomac, sans que le palais cuirassé de ce respectable vétéran parût le moins du monde en souffrir, un de ses amis, à la face anguleuse, à la perruque d’un noir foncé, et qui avait tout l’air d’être aussi un colonel, vint prendre place à ses côtés.
Nos deux grognards, inclinant leurs têtes l’une vers l’autre, se mirent à déjeuner de compagnie; une conversation animée s’engagea. Nous avions l’avantage de les entendre causer de leurs campagnes d’autrefois et de recueillir leurs curieuses appréciations sur les éventualités d’une guerre prochaine, qu’ils regardaient comme inévitable. La flotte française était pour eux l’affaire d’une bouchée; la marine marchande de nos voisins.... il n’y avait même pas à en parler. Puis ensuite, discutant leur plan de campagne, ils montraient comme quoi, pour la guerre, il faudrait établir un blocus. S.... N.... Un blocus de bateaux à vapeur tout le long de la côte S.... N..., prêt à opérer un débarquement sur n’importe quel point du littoral, de manière à donner aux Français une fameuse danse, dans le genre de celle qu’on leur avait administrée dans le cours de la dernière guerre S.... N.... En somme, il ne résulta de tout cela qu’une canonnade de jurons que ces vétérans échangèrent à bout portant tout le temps que dura leur conversation.
Il se trouvait un Français précisément dans la même pièce. Mais comme heureusement il n’avait résidé que dix ans à Londres, il n’entendait pas un mot de la langue, et ne put faire son profit de cette aimable conversation.
«. Mais, dis-je en moi-même, il n’est pas étonnant, ô mon pays ! que l’on vous aime aussi peu, car, pour ma part, si j’étais Français, je vous détesterais cordialement! »
Ce type du matamore brutal, ignorant et bourru, se montre dans toutes les capitales de l’Europe : c’est la pâte la plus épaisse et la plus grossière que l’on puisse rencontrer là-bas. Ces messieurs prétendent écraser l’Europe sous le talon de leurs bottes. Ils s’ouvrent passage dans les en-
droits publics et les églises à la pointe de leur coude, et se carrent dans les palais des souverains avec leur uniforme boutonné jusqu’au menton. A l’église ou au théâtre, dans un banquet ou devant un tableau, leur figure reste impassible. On déroulerait devant leurs petits yeux injectés de sang les vues les plus magnifiques et les plus riches de la nature sans les rendre le moins du monde émus. Les spectacles les plus brillants, les fêtes les plus splendides s’offrent k leurs regards sans pouvoir rompre leur glace ordinaire. A l’église, ils traitent toutes les cérémonies du culte de superstitions avilissantes, comme si leur divinité était la seule devant laquelle on dût s’incliner. Ils visitent les galeries de peinture, et leur ignorance en fait d’art dépasse celle d’un décrotteur français. Les chefs-d’œuvre du génie, les merveilles de la nature ne laissent sur ces figures stupides aucune trace d’admiration. La seule chose qui les touche et les émeuve, c’est lorsqu’il vient k passer près d’eux quelque grand du jour ; oh ! alors cette inflexible fierté, ce farouche amour-propre du Snob anglais rentre sous terre pour faire place au laquais, et son échine devient aussi souple que celle d’arlequin.