LA GALERIE DO SUD
« Cette galerie a cent quarante-huit pieds de long sur trente-deux de large ; elle est ornée k profusion de horsd’œiwre des premiers maîtres. Voici le portrait d’André Kats, fondateur de l’illustre famille de Carabas, banquier du prince d’Orange, par Kneller. Voici le portrait de la marquise actuelle, par Lawrence; lord Saint-Michael' s, par le même, est représenté assis sur un rocher, en pantalon de velours; Moïse gardant les bœufs, par Paul Potter : lès bœufs sont frappants de ressemblance ; la Toilette de VénMs, par Fantaski; le Buveur flamand, par Van Gennums; Jupiter et Europe, par de Horn ; le Pont des Soupirs à Venise , par Cannellepetit ; un Bandit italien, par le voleur Rosa , etc. » *
La digne femme continua ainsi de chambre en chambre, nous conduisant de la bleue à la verte, de la verte au grand salon, du grand salon au boudoir tendu en tapisserie, sans manquer un mot de sa leçon sur les peintures, tableaux et merveilles qui peuplaient le château. De temps à autre elle s’approchait du mur et soulevait avec précaution un coin des housses grises pour nous montrer la couleur de ces vieilles tentures, dont la poussière et le moisi attestaient assez le misérable délaissement.
Enfin, nous arrivâmes k la chambre k coucher de la mar-
quise. Au milieu de cette lugubre salle se dressait une espèce de catafalque de la forme et de la taille de ces temples de décors d’Opéra où, à un coup de sifflet du machiniste, apparaît pour le tableau linal le bon génie de la pièce. Des marches conduisaient à cet édifice gigantesque et doré, où l’on aurait pu construire plusieurs étages pour loger toute la famille des Carabas. Pour un beau lit, c’était un beau lit! et l’on pouvait y assassiner quelqu’un à un bout sans qu’on en entendît rien à l’autre extrémité. Ciel et terre ! ce devait être un beau spectacle que de voir le petit marquis de Carabas gravissant en bonnet de nuit les degrés de ce monument pour aller goûter les douceurs du sommeil, après avoir éteint sa chandelle.
La vue de ces splendeurs silencieuses et indigestes navrait le coeur, et, à la place de la gardienne solitaire, je n’y eusse certes pas tenu, j’en serais bien vite devenu fou. Que faire autre chose au milieu de ces galeries sans fin et de cette bibliothèque déserte , remplie de fantastiques in-folio que personne n’ose ouvrir, où l’on voit sur la table un encrier qui pourrait servir de cercueil à un enfant nouveau-né; au milieu de ces lugubres portraits , qui , de leurs murailles glacées, détachent sur vous des regards fixes et solennels ? Ah ! je comprends que les Carabas ne viennent pas souvent dans leur château! Pour y mettre un peu de gaieté et de mouvement, il y faudrait en garnison une armée de laquais; je ne m’étonne plus que le cocher ait abdiqué sa perruque, que les maîtres ne veuillent pas payer leurs dettes, que les domestiques trouvent la mort dans cette affreuse solitude, où tout respire la misère et la désolation.
Les hommes de notre temps sont aussi fous de construire pour l’usage d’une seule famille un caravansérail de cette espèce, que l’étaient nos ancêtres en élevant la tour de Babel. Il n’est pas bien qu’un simple mortel ait à lui seul une pareille habitation. Mais , après tout, le marquis de Carabas n’avait sans doute pas le choix, et la fatalité l’a planté là comme elle mit Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène. Supposons pour un instant qu’un coup du sort nous fasse un beau matin lever marquis, refuserions-nous le château
de Carabas et tout ce qui s’ensuit, les dettes, les créanciers, le recours aux mesquins expédients , cet orgueil qui montre partout la corde, ce luxe qui vit d’escroquerie ?
L’année d’après, en lisant dans le Morning-Post le récit de fêtes splendides données par lady de Carabas; en voyant le marquis de Carabas, insolvable, caracoler au Parc, je me sentis pris d’une incomparable pitié pour ces indigents de haute volée. Va, va, pauvre Snob râpé, continue à caracoler au Parc, à te persuader que le monde est toujours à genoux devant la glorieuse maison des Carabas ! Continuez à prendre vos grands airs, grands seigneurs de clinquant, qui souscrivez des billets à vos laquais pour leurs gages, et qui cherchez dans votre humiliation les moyens d’escroquer vos fournisseurs. Quant à nous, mes chers confrères en Snobisme, nous devons nous féliciter s’il nous est donné d’achever notre voyage en cette vie d’un pas calme et égal, et remercier le sort de ne nous avoir point placés dans une sphère où il faudrait, comme ces malheureux, nous débattre entre une arrogance qui confond et une bassesse qui fait honte.