CHAPITRE XXVIII
Plaisirs et déplaisirs des Snobs des champs.
La réception de mistress Ponto avait été fort empressée et fort aimable pour moi, grâce à cette heureuse méprise qui m’attribuait avec lord Snobington des liens de parenté, sur lesquels je me gardais bien de la détromper; mais ce ne fut rien en comparaison des saluts , des courbettes et des transports enthousiastes qui accompagnèrent et suivirent la visite d’un vrai lord, d’un lord en chair et en os, fils de lord, ami et frère d’armes de Wesllesley Ponto au 120* de hussards. Ils vinrent tous deux de Guttle-Bury, où leur
régiment se trouvait en garnison. C’était lord Gules, petitfils de lord Saltire, et son héritier présomptif: un jeune gentilhomme aux cheveux blond ardent, toujours un cigare à la bouche, fraîchement échappé des jupes de sa bonne.
En réponse à l’invitation de l’honnête major de venir passer quelque temps à Evergreens, il lui répondit une lettre écrite d’une main encore un peu novice , et décorée i’un certain nombre de fautes d’orthographe, ce qui ne l’empêchait pas de pouvoir passer pour un des bons élèves du collège. Il avait fait son éducation à Éton, où lui et le jeune Ponto étaient inséparables.
En somme, s’il ne savait pas écrire, il possédait une foule d’autres talents qui ne laissaient pas d’en faire une petite merveille pour son âge et pour sa taille. Il passait pour un des meilleurs tireurs et des meilleurs cavaliers de l’Angleterre. Il montait en personne son cheval Abracadabra au fameux steeple-chase de Guttle-Bury, où il remporta le prix. Il avait des chevaux engagés dans presque toutes les courses, mais sous un nom d’emprunt, car le vieux lord ne badinait pas et ne permettait ni le pari ni le jeu. Il avait perdu et gagné aux cartes des sommes à rendre jaloux le plus aventureux joueur du royaume. Il était au fait de toutes les écuries, de tous les jockeys, et il eût pu rendre des points au plus roué maquignon de New-Market; pour le jeu ou le cheval, il n’y en avait pas qui pût lui tenir tête.
Bien que son grand père ne lui accordât qu’une pension des plus minces , au moyen de quelques billets payables après le décès du bonhomme, et grâce à l’assistance d’amis complaisants, il pouvait vivre dans un état de splendeur conforme à son rang. S’il n’avait pas encore signalé la puissance de son bras sur le dos des policemen, la faute en était à sa taille ; mais pour l’adresse et la supercherie, il était de premier ordre; au billard il n’avait pas d’égal. 11 buvait et fumait comme les deux plus gros officiers du régiment. Doué de si remarquables talents, à quelle brillante destinée ne pouvait-il pas prétendre! Quelque jour il devait s'occuper de politique, par distraction, et être le premier ministre aorès lord Bentinck.
Mon jeune ami, le fils de Ponto , était un garçon maigre et osseux, à la figure pâle et décharnée. A force de lui voir toujours se frotter le menton, je ne doute point qu’il ne se crût orné à cet endroit de ce qu’on appelle généralement une impériale. Que d’autres illusions encore dans cette famille , sans compter celle-là ! Il ne pouvait pas naturellement se livrer à ces plaisirs dispendieux qui attiraient une si haute considération à son jeune et et illustre ami. Il pariait assez volontiers quand il était en fonds; il montait, sans se montrer trop difficile, les chevaux qu’on lui prêtait, car ses moyens ne lui permettaient pas d’avoir un autre cheval que celui d’ordonnance. Comme buveur, il était en état de tenir tête à tout le monde; et si vous voulez savoir pour quel motif il avait conduit son jeune ami Gules à Evergreens, en deux mots, le voici : il voulait amener sa mère à décider son père à payer ses dettes, et la présence d’un si haut personnage devait couper court à toutes les hésitations. Le jeune Ponto me fit part de tous ses petits projets avec la plus aimable franchise : n’étionsnous pas d’anciens amis, et ne m’était-il pas arrivé de lui tirer l’oreille quand il était à l’école?
« Sacrebleu! me dit-il, c’est une chose diablement coûteuse que le régiment; la chasse est de première nécessité; le régiment, savez-vous bien, ne serait pas tenable pour un homme qui ne chasserait pas. La table des officiers est aussi une grosse dépense, mais il y faut dîner comme les autres et payer à son tour le champagne et le bordeaux ; car, voyez-vous , à notre table on ne se contente point de porto et de xérès comme dans l’infanterie. Et puis, l’uniforme, c’est le diable; Fitzstultz, notre colonel, ne badine pas là-dessus Ah! c’est que, voyez-vous, il veut avoir le pompon sur les autres. Savez-vous qu’il a changé à ses frais le plumet de ses hommes? Vous vous êtes amusés à les appeler des plumets à savonnette ; c’est un tort , mon cher Snob, et une très-grande injustice. Avec ce seul changement, il en a pour cinquante livres ; l’année d’avant, il avait remonté en chevaux tout son régiment, ce qui lui a coûté les yeux de la tête. C’est depuis cette époque qu’on nous
appelle les chevaux pie de la reine. Avez-vous vu, à la parade, comme l’empereur Nicolas versa des larmes d’envie lorsque nous défilâmes devant lui à Windsor? Voyezvous, continua mon jeune ami, j’ai amené Gules avec moi pour décider le papa à m’acheter un brevet dans un autre corps. Il doit en causer avec ma mère , et elle est toutepuissante à la maison. Gules lui a dit que j’étais le favori de tout le régiment de Fitzstultz, et, elle s’imagine que les herse-guards vont me donner une compagnie pour rien. Il a été aussi conter à mon père qu’il n’y en avait pas de plus rat que moi au régiment ; voilà qui n’est pas trop mal manœuvré, n’est-ce pas? »
Là-dessus, Wellesley nous quitta pour aller fumer un cigare à l’écurie avec lord Gules , et s’égayer aux dépens des quadrupèdes qui s’y trouvaient placés sous la haute surveillance de Stripes. Lejeune Ponto se divertit beaucoup avec son jeune ami de l’espèce de raquette à quatre roues qui servait aux promenades de son père; mais il ne goûta pas autant les plaisanteries de lord Gules au sujet d’un antique carosse qui datait bien de 1824, et sur les panneaux duquel on voyait peintes, dans des proportions gigantesques , les armoiries des Pontos et des Snaileys , car c’était de cette noble et illustre famille que descendait mistress Ponto.
J’étais allé retrouver le pauvre Ponto dans son cabinet. Il avait, au milieu de ses bottes, un air de si profonde désolation, que je ne pus m’empêcher de lui en faire l’observation. « Regardez, me dit le pauvre homme en me tendant une facture par-dessus la table ; c’est le second changement d’uniforme depuis que mon fils est au régiment, et il n’y a pas à accuser le pauvre enfant de folie : Gules m’a dit que c’était l’officier le plus rangé de tous. Le ciel le protège, ce brave garçon! Mais, je vous en prie, mon cher Snob, jetez moi un coup d’œil là-dessus, et dites-moi comment un homme qui n’a que 200 livres de rente pour tout potage , peut réussir, au milieu de pareilles dépenses , à éviter la prison pour dettes. » Puis il poussa un sanglot en continuant à m’allonger par-dessus la table le papier qui lui causait
de si violents chagrins. Sa culotte de velours fané , sa jaquette de chasse tout écorchée, ses jambes amaigries me parurent emprunter à la circonstance un aspect plus misérable, plus râpé et plus indigent que jamais.
VOIT, le lieutenant Wellesle y Ponto, du régiment des Chevaux pie de la Reine, à Knopf et Slecknadel, Conduit- Street , à Londres.
sh.
Une veste de grande tenue avec riches galons
d’or
Dolman de grande tenue garni de fourrure
Veste de petite tenue soutachée d’or
Dolman, id
Pantalon d’uniforme
Id. à la hussarde , avec des galons d’or sur les
coutures
Id. petite tenue
Manteau à brandebourg bleu
Bonnet de police
Colback galonné d’or avec la plume et la chaîne.
Ceinturon doré
Épée
Buffleterie et sabretache
Giberne et bandoulière
Dragonne
fi
Manteau
Valise
Selle d’ordonnance
Harnachement id. complet
Housses diverses
Une paire de pistolets
Une peau de mouton non brodée
Total 347 9 0
Dans le cours de la soirée, M. Ponto et toutes les dames firent subir un interrogatoire en règle au jeune Ponto sur ce qui se passait chez lord Fitzstultz , sur le nombre de domestiques qui servaient à table, sur la toilette des dames Schneider, et sur une partie de chasse qu’était venue faire Son Altesse Royale , sur ce qu’elle avait dit , sur les personnes de sa suite.
« C’est un don du ciel qu’un enfant comme celui-là, »
me dit la maîtresse du logis, tandis que îe cher nourrisson à la figure empourprée allait avec Gules reprendre en plus grande liberté ses exercices fumatoires dans la cuisine.
Pendant ce temps, le pauvre Ponto faisait une mine des plus désolées et des plus piteuses, qui ne me sortira jamais de la mémoire.
O vous tous, pères et tuteurs de la jeunesse ! hommes et femmes de l’Angleterre auxquels la nature a départi quelques grains de bon sens ! ô vous, législateurs qui vous rassemblez au Parlement , jetez un coup d’œil sur cette note de tailleur reproduite ci-dessus, examinez cet abusit catalogue de travertissements ridicules destinés à une mascarade insensée, et songez aux mesures à prendre pour nous délivrer du Snobisme, alors que la société fait tout pour activer son développement.
Trois cent quarante livres pour l’équipement d’un jeune héros ! Par saint Georges ! j’aimerais mieux le costume des Hottentots ou des Highlanders. Nous rions à la vue de ce pauvre singe qu’on fait danser devant nous en uniforme, ou de cet infortuné laquais aux mollets grelottants , aux culottes collantes , ou bien encore à la pensée du marquis de la Marmelade affublé d’un vieux sabre, avec des épaulettes noircies, et se donnant des airs de feldmaréchal ; que direz-vous donc des Chevaux pie en grande tenue ? la caricature ne vous paraît-elle pas aussi complètement ridicule ?