‹ Le livre des snobsChapitre 49 sur 49 · CHAPITRE FINAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE FINAL

Comment se fait-il que de chapitre en chapitre nous en soyons arrivé au numéro xuv? Pour ma part, je n’y puis rien comprendre, mes chers amis et confrères en Snobisme, si ce n’est que nous avons passé ensemble un bon bout de temps à cancaner et à médire de l’humaine nature; et fussions-nous prédestinés k devenir centenaires, je crois que nous trouverions une mine intarissable de conversations dans les travers du Snobisme.

La curiosité publique est en éveil. Chaque jour c’est une avalanche de lettres qui m’apportent de nouvelles marques de sympathie et désignent à l’attention du grand Snob d’Angleterre des espèces de Snobisme qui n’ont point encore été signalées.

« Quand viendra le tour, me demande-t-on, des Snobs du théâtre, des Snobs du commerce, des Snobs de la médecine et de la chirurgie, des Snobs de l’administration, des Snobs de la chicane, des Snobs artistes, des Snobs musiciens et de tant d’autres? Assurément, continue mon estimable correspondant, vous ne laisserez point passer inaperçue l’élection du chancelier de Cambridge. Vous nous ferez voir cette procession de Snobs pédants défilant le chapeau à la main devant un jeune prince de vingt ans, et le suppliant de vouloir bien se laisser mettre à la tête de leur illustrissime université. » Cette lettre porte le cachet du club des Amis d’Apollon. • Voici l’époque de la réouverture de l’Opéra, nous écrit-on d’un autre côté; de grâce, donnez-nous une esquisse de tous les types que le Snobisme y étale.»

J’aurais, en vérité, un très-grand plaisir k consacrer un chapitre aux Snobs académiques et aux Snobs du bel air ; puis je me sens pris d’un serrement de cœur en songeant

aux Snobs dramatiques, et ce n’est qu’avec beaucoup de peine que je me résigne à laisser derrière moi les Snobs artistes, avec lesquels je me promettais depuis longtemps deux mots de conversation.

Mais finissons-en tout de suite; car aussi bien, lorsque nous serions en règle avec ceux-là , une nouvelle bande de Snobs s’offrirait aussitôt à notre crayon. Il n’y a pas à espérer d’en voir la fin. Les forces d’un homme ne sauraient y suffire; nous n’avons réuni que quelques briques, et c’est une pyramide qu’il s’agit d’élever. Mieux vaut nous en tenir là. De même que le Crispin de la comédie s’esquive dans les coulisses dès qu’il a dit son bon mot; de même que Cincinnatus et le général Washington allèrent goûter le calme de la vie domestique lorsqu’ils furent arrivés au faîte de la popularité ; de même que le prince Albert, après avoir posé la première pierre du palais de la Bourse, a laissé aux maçons le soin d’achever l’édifice et est rentré au palais pour prendre son royal dîner; de même que l’acteur en vogue , à la fin de la saison , s’avance avec une émotion impossible à décrire jusque sur le devant de la rampe pour faire ses adieux à ses bienveillants dilet— tanti ; de même , amis , dans l’enthousiasme du triomphe, dans l’enivrement de la victoire , au milieu des cris et des trépignements de la foule , le grand Snob de l’Angleterre , modeste jusque dans le succès, se retire en vous souhaitant le bonsoir.

Mais ce n’est que pour un temps , ce n’est pas pour toujours. Non, non, rassurez-vous; il existe un illustre auteur pour lequel je professe la plus grande admiration , qui, pendant ces dernières années, a fait régulièrement dans chacune de ses préfaces ses derniers adieux au public; puis il a toujours reparu, à la grande satisfaction de la foule. Comment son cœur ne lui a-t-il point failli à chacun de ses bonsoirs? Pour ma part, je crois que l’acteur qui vient prendre congé de son public est rarement sans éprouver un sentiment de tristesse. La séparation est toujours pénible : nous nous familiarisons avec nos bêtes noires, et je suis le premier à déclarer que, s'il me fallait serrer la main de

Jawkins pour la dernière fois , ce ne serait pas sans un certain chagrin. Un forçat qui a le cœur bien placé doit, re me semble, lorsqu'il revient dans son pays après avoir subi sa peine, se sentir comme un mélancolique regret de quitter la Terre de Van-Didmen. Lorsque la toile tombe après le dernier acte de la dernière soirée de la saison, l’acteur s’éloigne la mort dans l’âme, soyez-en sûr; mais quelle joie lorsque, le 27 décembre, il s’avance de nouveau sur la scène et vient dire au spectateur : « Comment vous portez-vous ? Nous voici donc encore une fois réunis! » Mais, tout beau, mon esprit! vous penchez un peu trop du côté du sentiment; et puis, d’ailleurs, il faut revenir à nos moutons.... . . »

Or donc, la curiosité publique est en éveil à propos des Snobs. Le mot Snob a été admis au droit de cité dans le vocabulaire des honnêtes gens. Toute définition en est peutêtre impossible. Mais peut-on définir l'esprit, l’Humour ou le Charlatanisme (Humbug)l et cependant tout le monde sait ce que c'est. Il y a quelques semaines, me trouvant par un heureux hasard à côté d’une jeune lady autour d’une table où le pauvre Jawkins pérorait de la manière la plus ridicule et la plus prétentieuse , je me mis à tracer sur la nappe immaculée les contours des deux lettres S — B, en les signalant à l’attention de ma voisine.

Un sourire effleura les lèvres de cette jeune dame; elle comprit sur-le-champ; sa pensée avait rempli la lacune que j’avais mise entre les deux lettres avec une prudente réserve , et son coup d'œil approbateur me confirma que , dans sou esprit, Jawkins était bel et bien un Snob. Mais à la vérité , on ne parvient pas aussi facilement à décider ces dames à faire usage de ce mot. Si cependant, belles lectrices , vous saviez quelle grâce piquante embellit vos lèvres lorsque ce monosyllabe s’en échappe, je suis sûr que vous ne lui tiendriez pas rigueur f Voua en doutez encore, ma charmante! eh bien, montez dans votre chambre, et en vous regardant dans la glace dites : Snob! pourvoir un peu. Ce v simple essai, j'en réponds , suffira pour vous faire sourire, et vous avouerez avec moi eue ce mot sied merveilleusement

à vos jolies lèvres. Un charmant petit mot , sur ma foi , tout composé de lettres harmonieuses , qui commence par une :iote aiguë comme pour le rendre encore plus piquant.

Jawkins allait toujours , entassant bévues sur bévues. H parlait, il posait, et devenait insupportable sans en avoir e moins du monde conscience. Et ce sera toujours ainsi, n’en doutez point, et il continuera à brailler et à braire jusqu'à ce qu’il ne trouve plus personne à étourdir. Avant de changer la nature des hommes et surtout des Snobs , la nature y perdra son latin. Vous auriez beau assommer de coups le dos d’un âne, vous n’en feriez jamais un zèbre.

Soit , mais au moins faut-il avertir nos voisins que cet objet de leur admiration n’est qu’un imposteur. Ayons soin de l’éprouver à la pierre de touche du Snobisme et de nous assurer si ce n’est pas un fat et un charlatan, et si cette humilité ne sert pas de manteau à l’orgueil et au mensonge, si enfin il ne se trouve au fond de cette âme que froideur et amour-propre. Observons-le dans ses rapports avec les grands du monde, dans sa manière d’être avec les petits; voyons, en un mot, comme il se comporte vis-à-vis de S. A. le duc et de Smith le marchand.

Quant à moi, je trouve toute la société anglaise vouée à la superstition du veau d’or ; nous nous prosternons, nous rampons , nous nous mettons à plat ventre devant ceux-çi , tandis que nous outrageons et nous foulons aux pieds ceux-là , et les choses vont de la sorte du plus grand au plus petit. Ma femme parle du bout des lèvres par respect pour sa dignité personnelle, comme elle dit, à notre voisine , la femme du marchand ; et à côté de cela ma chèrb Élisa, mistress Snob, donnerait volontiers un de ses deux yeux pour aller à la cour comme sa cousine, la femme du capitaine. Celle-ci, d’autre part, est bien la meilleure femme que je connaisse , et cependant elle souffre le martyre lorsqu’elle est dans la nécessité de parler de nous et de dire que nous demeurons au haut de Thompson-Street, Somer’s-Town. Bien que je sois persuadé qu’au fond du cœur mistress Whiskerington nous préfère à ses cousins les Smig-

smags, vous ne pourrez échanger deux paroles avec elle sans que le nom de lady Smigsmaglui vienne à la bouche; elle n’en finit plus lorsqu'une fois elle se met sur le chapitre de son cher John et de ce qui se passe à l’hôtel des Smigsmags. Le ciel vous garde encore du récit d’une certaine partie qu’elle fit avec eux sur la terrasse de Hyde- Park!

Quand lady Smigsmag rencontre Èlisa , qui est pour la famille comme qui dirait un je ne sais quoi de connaissance, elle lui tend son petit doigt, que ma femme a toute licence d’embrasser de la manière la plus affectueuse; mais je voudrais que vous vissiez les airs de Sa Seigneurie le jour où elle reçoit à dîner lord et lady de Longues-Oreilles.

Je suis las à la fin de cette diabolique invention de la gentilhommerie, qui contrarie et finit par étouffer les épanchements de la plus cordiale et de la plus franche amitié. Et l’amour-propre? me direz-vous. Allez au diable avec toutes vos puérilités de rang et de préséance ; le formulaire de l’étiquette n’est qu'un tissu de mensonges bon à brûler. Discuter les questions de rang et de préséance , c’était bon pour le vieux temps avec ses grands maîtres des cérémonies. Le grand maître des cérémonies qu’il nous faut, c’est un homme qui organise dans la société des principes d’ëgalité, et dont la baguette fasse rentrer sous terre toutes ces mascarades et toutes ces jongleries de la cour. Si ce que je dis là n’est point vérité, si ce que je demande n’est point conforme aux tendances de notre civilisation, si enfin le culte des grands hommes de naissance n’est point charlatanisme et servilité; eh bien, allez me chercher les Stuarts, et attachez-moi les oreilles des libres penseurs au pilori du despotisme.

Si jamais mes cousins les Smigsmags m’invitaient en même temps que lord Longues-Oreilles, je saisirais le boi moment après dîner, et je lui dirais avec la meilleure humeur du monde :

Mon cher monsieur, la fortune vous a fait cadeau d’u* Certain nombre de mille livres par an. L’ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé sur ma tête comme un chef et

comme un législateur héréditaire. Notre admirable constitution, l’orgueil des Anglais et l’envie du monde, m’oblige h vous accepter pour mon sénateur, mon supérieur, mon tuteur. Votre fils aîné Filz Hi-Han est assuré d’un siège au parlement ; votre fils cadet de Bray consentira bénévolement à être capitaine ou lieutenant-colonel, ou à nous représenter dans les cours étrangères, ou b prendre un bon bénéfice, s’il lui arrivait à souhait. Ces récompenses, notre admirable constitution , l’orgueil des Anglais et l’envie du monde, les déclare votre dû sans tenir compte de votre sottise, de vos vices, de votre égoïsme ou de votre complète incapacité. Sot comme vous pouvez l’être, et nous avons autant droit de supposer que milord n’est qu’un âne, qu’on en a d’autre part de le croire doué d’un patriotisme intelligent, got comme vous l’êtes , personne ne vous accusera de l’être à ce point de voir avec indifférence ces faveurs dont le sort vous a gratifié, ou d’être incliné à les abandonner.

Non, certes, et, patriotes comme nous le sommes, ce cher Smith et moi, je n’ai aucun doute que dans des circonstances plus heureuses, et nous trouvant ducs nous-mêmes, nous ne fussions les plus solides appuis de notre ordre. Nous nous résignerions de la meilleure grâce du monde k aller occuper la place la plus élevée. Nous nous empresserions d’obéir k cette admirable constitution, toujours l’orgueil des Anglais et l’envie du monde , qui nous aurait faits chefs en nous donnant les autres pour subalternes. Nous ne trouverions rien k dire k cet axiome de supériorité héréditaire qui forcerait tant d’honnêtes gens k se courber et k se prosterner devant nous. Qui sait même si nous ne nous rallierions pas aux lois des céréales, et si nous n’organiserions pas la résistance contre le bill de réforme, résolus plutôt k mourir sur notre chaise curulequede consentir au rappel des lois contre les catholiques et les dissidents ? Et avec ce beau système de législation faisant la part différente k chaque classe , nous réduirions l’Irlande au triste point où elle se trouve en ce moment.

Mais Smith et moi nous ne sommes pas même comtes; aussi ne croyons-nous pas qu’il soit de l'intérêt de l’armée

de Smith , que le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans, ou de l’intérêt des relations diplomatiques de Smith, que lord Longues-Oreilles le représente comme ambassadeur à Constantinople, ou, enfin, à l’avantage de nos affaires politiques, que Longues-Oreilles y introduise son pied héréditaire.

Smith est, tout au contraire, persuadé que cette adoration et cette prosternation ne sont que pur Snobisme , et il est décidé à faire tout ce qui sera en son pouvoir pour cesser d’être un Snob et n’avoir plus à subir le despotisme des Snobs. A Longues-Oreilles il dira : « Nous avons des ' yeux pour voir, Longues-Oreilles, et nous valons autant que vous. Au besoin , nous mettrions mieux l’orthographe, et nous avons autant de rectitude dans l’esprit. Voilà assez longtemps que vous êtes notre maître , nous ne voulons plus cirer vos souliers; si vos laquais le font, c’est qu’ils sont payés pour cela. Et même le drôle qui vient chercher la liste des gens que vous avez reçus à votre dernier bal ou à votre dernier dîner de Longues-Oreilles-House, reçoit des journaux une petite gratification pour sa course , tandis que nous, Longues-Oreilles, mon garçon, pour quel motif vous aurions-nous de la reconnaissance? à quoi bon faire pour vous plus que nous ne vous devons? Nous voulons bien ôter notre chapeau à Wellington qui passe, parce qu’ii est Wellington, mais à vous, pourquoi donc, je vous prie? »

Je suis las des nouvelles de cour, j’abhorre ces réclames des gens du haut ton; je tiens les mots Fashionable , Exclusif, Aristocratique , et autres de la même famille , pour épithètes fâcheuses et antichrétiennes qui doivent être rayées de tout nonnête vocabulaire ; un système gouvernemental qui envoie les hommes de génie à la petite table est, à mon sens, infesté de Snobisme. Une société qui affiche des prétentions à la politesse , au bon ton , et ne cultive point les lettres et les arts , n’est pour moi qu’une société de Snobs. Vous qui méprisez vos voisins, vous n’êtes que des Snobs. Vous qui négligez vos amis pour courir aorès des personnes d’un rang plus élevé, Snobs

encore et toujours Snobs. Vous enfin qui avez honte de votre pauvreté et qui rougissez de yotre nom : Snobs , entendez-vous , et trois fois Snobs, ni plus ni moins que vous autres qui faites la roue à propos de vos ancêtres, ou qui vous rengorgez derrière vos sacs d’écus.

Il appartient à M. Punch de s’amuser aux dépens de ces grotesques figures. Puisse-t-il toujours rire honnêtement sans jamais tomber dans des excès blâmables, dire la vérité à travers ses joyeuses grimaces , sans jamais oublier que, si la belle humeur est une bonne chose , la vérité est préférable encore, et que la charité vaut encore mieux que tout le reste 1

fit».

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