‹ Le livre des snobsChapitre 48 sur 49 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Crimes et conversion d’un Snob de club.

Pourquoi le ciel a-t-il voulu nous mettre sur la conscience, k Waggley et à moi, un si détestable méfait? pourquoi consentîmes-nous à présenter le jeune Sackville au club des Sarcophages 1 Que cette imprudence soit un

avertissement pour d’autres. Que la déplorable destinée de ce brave garçon et celle de sa pauvre femme restent toujours présentes aux souvenirs des ménagères anglaises. Écoutez, grands et petits, les funestes résultats de son entrée au club.

L’un des premiers vices que cet infortuné contracta dans ce repaire de la paresse, ce fut l’habitude du cigare. Quelques-uns des dandys du club, tels que le marquis de Macabaw, lord Dooden et autres messieurs du même calibre, s’adonnaient à cette détestable manie dans les salles de billard, situées aux étages supérieurs du cercle. Moitié pour faire leur connaissance, moitié par une prédisposition naturelle au crime, Sackville Maine les y suivit, et bientôt il devint l’un des fumeurs les plus enragés de l’endroit. Inutile de faire ressortir les funestes conséquences que peut avoir sur la salubrité des appariements et le bonheur des familles ce déplorable fléau, dès qu’il y a fait invasion. Sackville prit l’habitude de fumer chez lui dans la salle à manger, ce qui était pour sa femme et sa bellemère un supplice dont je ne chercherai même pas à vous donner une idée.

Il devint en outre de première force au billard, il y passait des journées entières à parier contre tout venant, à jouer passablement bien, mais surtout à perdre des sommes effrayantes contre le capitaine Spot et le colonel Gannon. Il jouait peut-être cent parties en un jour avec ces messieurs, et continuait de même jusqu’à cinq heures du matin, ce qui ne l’empêchait pas d’arriver de bonne heure au cercle. Il s’adonna avec frénésie à cette passion, sans calculer qu’elle amenait du même coup la ruine de ses affaires, la destruction de sa santé et le malheur de sa pauvre petite femme.

Du billard au whist il n’y a qu’un pas, et surtout un homme qui joue le whist à une livre la fiche est, à mes yeux, un homme perdu. Comment accommoder avec tout cela les exigences du commerce? Comment répondre à la clientèle de la maison et, en même temps, à son partenaire au whist ?

En rapport journalier avec les gens du bel air et les élégants de Pall-Mall, Sackville commença à avoir honte de sa jolie petite résidence de Kennington-Oval. Il fit venir sa famille k Pimlico. Ce changement parut d’abord du goût de mistress Chuff, sa belle-mère. C’était un quartier élégant et voisin de la cour. Mais pour la petite Laura et ses enfants, ce fut une fâcheuse différence. Qu’étaient devenues ses amies qui venaient avec leur ouvrage passer la matinée auprès d’elle ? Elles étaient restées à Kennington et dans le voisinage de Clapham. Et les petits camarades de jeu pour les enfants? Tout cela était à Kennington. Ces bruyants équipages qui allaient et venaient dans ces rues aux teintes grisâtres ne renfermaient point de connais sances à faire pour cette chère et aimante Laura. Les enfants qui se promenaient dans les squares, suivis d’une bonne ou d’une coquette gouvernante, ne ressemblaient guère k ces heureux petits démons qui enlevaient des cerfsvolants, ou jouaient k cligne-musette dans leur ancien et bon quartier. Et puis encore, quelle différence entre l’église de Saint-Benedict k Pimlico, avec ses bancs ouverts, ses chants en faux-bourdon, ses tapis, ses aubes, ses surplis, et les bonnes et vieilles traditions de Kennington! Ces laquais qui encombraient l’entrée de Saint-Benedict en attendant leurs maîtresses, étaient si énormes et si magnifiques, que James, le domestique de mistress Chuff, tremblait comme la feuille k côté d’eux; il déclara même qu’il demanderait son compte si on lui faisait encore porter les livres k l’église.

Puis il fallut meubler la maison, et vous devez bien penser que cela ne se fit point sans dépenses.

Quelle différence , bon Dieu ! entre les assommants dîners k la française que donnait Sackville k Pimlico et les friands repas d’Oval ! Adieu le succulent gigot ; adieu le vin de Porto, le meilleur qui fût en Angleterre. Au lieu de cela, on vous servait des entrées sur des plats d’argent ; un méchant petit champagne de quatre sous ; on avait derrière soi des laquais en gants blancs, et k table les grosses têtes du club pour société. Dans ce milieu, mis-

tress Chuff se sentait mal à l’aise, et mistress Sackville gardait un silence résigné.

Ce n’est pas que Sackville dînât bien souvent chez lui. Le malheureux était devenu un épicurien consommé. D’ordinaire il prenait ses repas au club avec les gourmets les plus raffinés du cercle, le vieux docteur Maw, le colonel Cramley, maigre comme un levrier et vorace comme ud brochet, et tous les autres de la même clique. C’est là qu’or pouvait voir l’infortuné sablant le champagne et se gorgeant de ragoûts à la française. Plus d’une fois je me surpris à le contempler de la table où un morceau de viande froide, la petite bière du club et une demi-piute de marsalla formaient mon modeste ordinaire. J’éprouvais alors une sorte de remords, et je poussais un soupir en pensant que tout cela était mon ouvrage.

Puis le souvenir des absents venait encore ajouter à mes poignants regrets. « Et sa femme! pensais-je en moi-même; que fait en ce moment cette bonne et excellente petite Laura? C’est l’heure du coucher pour les enfants, et tandis que ce sans-cœur passe ici son temps à s’enivrer, ces frêles créatures, sur les genoux de Laura, commencent à balbutier la prière du soir et répètent après leur mère : « Mon « Dieu , bénissez papa. »

Puis, lorsque ses chérubins sont couchés , elle passe les nuits à l’attendre dans le délaissement et la tristesse.

Honte et infamie ! Mais rentre donc chez toi, ivrogne sans courage et sans cœur!

Je pourrais bien vous faire l’histoire des vicissitudes de Sackville, de la perte de sa santé, du désarroi de ses affaires, de ses embarras et des dettes qui les suivirent, de la manière dont il devint directeur d’un chemin de fer; puis comment il se fit qu’un beau jour on mit la clef sous la porte de la maison de Pimlico, et que toute la nichée prit sa volée pour Boulogne. Mais de grâce épargnez-moi cette honte, car je rougis encore de la part que j’ai eue dans cette affaire. Reprenons cette histoire au temps de la rentrée de toute la famille en Angleterre. A la grande surprise de tout le monde, il se trouva que mistress Chuff

avait mis de côté une grosse somme d’argent avec laquelle elle fit face à tous les engagements que son gendre avait contractés. Sackville réside maintenant en Angleterre, mais il a repris sa demeure de Kennington. Son nom a disparu depuis longtemps des registres du club des Sarcophages. Du plus loin qu’il m’aperçoit, il passe de l’autre côté de la rue, et je ne cours point après lui, car je craindrais de voir une expression de reproche ou de tristesse sur la sereine figure de Laura.

Il ne faut pas cependant faire le diable plus noir qu’il n’est, et je suis fier de penser à l’influence qu’a exercée sur nos clubs en général le premier Snob de l’Angleterre. Le capitaine Shindy n’ose plus tant faire le mauvais avec les garçons, et il mange comme un petit agneau sa côtelette de mouton sans invoquer les dieux de l’Achéron. Gobemouche n’accapare plus que deux journaux à la fois pour ses besoins particuliers ; Tiggs ne sonne plus le garçon de service k la bibliothèque et ne le force plus à monter un étage pour lui donner un volume qu’il peut prendre en étendant le bras; Growler a perdu l’habitude de tourner autour de chaque table pour voir ce que chacun s’est fait servir à son dîner; au vestiaire, Trotty Veck ne se trompe plus de parapluie et se contente du sien, qui est en coton; Jobbins a rapporté le paletot doublé de soie appartenant à Sidney Scrapper, et qu’il avait pris par erreur; Waggle a cessé de raconter l’histoire des victimes qu’il a fascinées de son regard ; Snooks ne fait plus consister le bon ton à voter noir contre les avocats; et Snuffler n’étale plus son grand mouchoir de coton rouge devant la cheminée du cercle, pour le faire admirer aux deux cents personnes présentes. Enfin, iL nous suffit d’avoir ramené même un seul Snob de club à de meilleurs sentiments, d’avoir esquivé au pauvre John une course ou une bourrade, pour qu’il nous soit permis de dire, qu’en pensezvous, amis et chers confrères ? que ce n’est point en vain que nous avons jeté ici cette ébauche des Snobs de club.

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