ENTERREMENTS
Soit qu'un Compagnon meure dans une maison privée ou dans un hospice, sa Société se charge presque toujours de son enterrement •et de tous les frais qu'il peut occasionner.
Le défunt est porté dans un corbillard, ou par quatre ou six Compagnons qu'on relève de temps en temps. Le cercueil est paré de cannes «n croix, d'une équerre et d'un compas entrelacés, et des couleurs de la Société. Chaque Compagnon a un crêpe noir attaché au bras gauche, un autre à sa canne, et de plus, quand les autorités le permettent, il se décore des couleurs, insigne de son Compagnonage. Les Compagnons «sont placés sur deux rangs, marchent dans un grand recueillement et vont ainsi à l'église, puis -au etmetière; arrivés à ce dernier lieu, ils déposent le cercueil sur le bord de la fosse, et l'entourent par le cercle vivant qu'ils ferment. Si les Compagnons en cérémonie sont des menuisiers soumis au Devoir de Salomon, l'un d'eux prend la parole, rappelle à haute voix les qualités, les vertus, les talents de eelui qui a cessé de vivre, et tout ce qu'on a fait pour le conserver à la vie. Il pose enfin un genou, à terre, tous ses frères l'imitent, et adresse à rEtre suprême une courte prière en faveur du Corn-
rgnon qui n'est plus; il recommande son âme sa miséricorde et à sa douce justice. Après te
prononcé de cette prière toujours si éloquente, on descend le cercueil dans la fosse, et Ton place aussitôt, près de la tombe, sur le terrain le plus uni , deux cannes en croix ; deux Compagnons, en cet endroit, près l'un de l'autre, le côté gauche en avant, se fixent, font demi-tour sur le pied gauche, portent le droit en avant, de sorte que les quatre pieds puissent occuper les quatre angles formés par le croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se parlent à l'oreille et s'embrassent. Chacun passe, tour à tour, par cette accolade l, pour aller de là prier à genoux sur le bord de la fosse, puis jeter trois pelletées de terre sur le cercueil. Quand la fosse est comblée les Compagnons se retirent en boa ordre.
La cérémonie funèbre des menuisiers du Devoir de maître Jacques, diffère peu de celle que je viens de décrire.
Dans beaucoup de corps d'états, on remplace le discours par des cris lamentables auxquels le
Sublic ne peut rien comprendre. Quand on a escendu le cercueil dans la fosse, un Compagnon descend se placer à son côté; on pose aussitôt, à fleur de terre, un drap qui dérobe à tous les yeux le vivant et le mort, des lamentation» partent de dessous terre, lamentations auxquelles les Compagnons qui entourent la tombe répondent par d'autres lamentations. Si cette cérémonie a lieu pour un charpentier de Soubise, il se passe à ce moment quelque chose dont je dois ne point parler.
11 est rare que les Compagnons fassent un
1 Des corps d'étals appellent cela la gnilbrelte, d'autre», rappellent l'accolade.
enterrement sans aUer, en sortant du cimetière,, choquer le verre ensemble. Les enfants de Salomon vont , Compagnons et non-Compagnons, fraterniser dans le même cabaret . On n'en use pas ainsi chez les enfants des autres fondateurs. J'ai assisté en 1839 à l'enterrement de mon ancien ami Dutaud, dit Jean le Gascon, Compagnon menuisier du Devoir : il avait, peu avant de mourir, pensé à moi, et recommandé à ses confrères de m'inviter à l'accompagner jusqu'à sa tombe. Je satisfis à son vœu si calme et si courageux. En sortant du cimetière du Père-Lachaise par la grande porte, je remarquai avec surprise, et, il faut le dire, avec un sentiment pénible, les Aspirants prendre à gauche, les Compagnons à droite. Ceux-ci m'invitèrent à al'er choquer le verre avec eux, ce que j'acceptai avec plaisir et reconnaissance, mais je désirerais les voir sympathiser davantage avec leurs Aspirants, ils en seraient plus dignes et plus heureux les uns et les autres.