‹ Le livre du compagnonage (volume 2)Chapitre 50 sur 67 · LE JEUNE AFFILIÉ, ADIEU AU PAYS · texte numérisé non relu

LE JEUNE AFFILIÉ, ADIEU AU PAYS

: Air de V Aveugle de Bcgnolet.

Enfants de Salomon le Sage , Guidant un frère sur les cnarnps , Lorsqu'il prélude à son voyage Prêtez l'oreille à ses accents ( to).

Je sors de la timide enfance , Et j'entreprends le tour de France *; Adieu , riche , charmant pays , Climat brillant de la Provence !

Adieu , riche , charmant pays , Adieu, vous tous, mes vrais amis.

Je quitte mon vertueux père En butte à de sombres douleurs ; Ma bonne , ma sensible mère Se lamentant , versant des pleurs ( bis ), Et ma jeune et tendre maîtresse , De ses cris m'appelant sans cesse.

Adieu , riche , charmant pays , ] Un jour renaîtra l'allégresse ; f &,,

Adieu , riche , charmant pays , t Adieu , vous tous , mes vrais amis. J ie vois de ma ville natale Encor le plus haut monument; Mais d'intervalle en intervalle Il s'abaisse insensiblement {bis).

Obi plus rien ne s'offre à ma vue, Que des champs la vaste étendue.

Adieu, riche, charmant pays; Mon cœur bat, mon âme est émue ; Adieu , riche , charmant pays , Adieu , vous tous , mes vrais amis.

Quel temps 1 quel chemin magnifique!

Comme Favenir me sourit 1 Une voix sourde , prophétique , Echauffe, élève mon esprit (àis).

Digitaedby L.OOgle

IaauaÎII^baÎ «vas MBA aAmIéBéA

Des talents et de la science.

Adieu , riehe , charmant pays .

C'est un grand bien que l'espérance ; Adieu, riche, charmant pays, Adieu , yous tp«s , mes vrais amis.

Allons, saisissez la bouteille.

Dans nos verres versez tout plein; Buvons , le doux jus de la treille Enhardit, enflamme soudain.

Recevez les adieux d'un frère; Chacun a bien vidé son verre.

Adieu, riche, charmant pays, Je te reverrai, je l'espère; Adieu , riche , charmant pays , Adieu , Compagnons, mes amis.

non.

* Et f entreprends le tour de France.

Jeune Affilié, qui entreprenez le tour de France r quoique votre esprit et votre bon 6ens ne vous parlent qu'en faveur des choses utiles , permettez-moi de vous donner un conseil pour vous fortifier davantage , s'il est possible. Yous partez : mais, quand vous reviendrez, soyez satisfait de remploi que vous aurez fait de votre temps. Beaucoup de jeunes

Îjens, oubliant le but qu'ils s'étaient proposé d'ateindre en commençant leur tour de France, ne pensent plus , comme ifs disent eux-mêmes , qu'à se divertir; mais plus tard, sentant une confusion dans leur cerveau , se trouvant embarrassés en tant de circonstances, ils se font mille reproches , et cela ne peut leur procurer les connaissances qui leur? manquent Tâehez de ne point vous trouver dans un pareil cas:; faites en sorte que le tour de Fraace soit une école profitable pour vous , apprenez* à vivre et à travailler, faites-vous y )wnme, et oerenez, pour tout dire, «çnui^er dan» la fore* du larme»

Mate» pour en venir a, travailles, travaffle* des liras et de la tète. Savoir couper son bois, avoir, comme oa dit. une bosme main-d'œuvre, c'est beaucoup pom* l'ouvrier, et c'est bien peu pour te maître!

Oui . l'homme place à la tète d'un atelier de ma* saiiscrie est certainement forcé de refuser plusieurs sortes d'ouvrages , s'il ne connaît le dessin linéaire appliqué à son état. Donc occupez-vous du dessus linéaire , prenez de bonnes notions des cinq ordres d'architecture , et vous tonnerez ainsi votre «put sur les proportions les plus justes et les plus belles»

nombre d'autres coupes de bois. Alors vos idées feront claires, vous aurez la conception des eu» «rages , quels qu'ils soient , et vous pourres les exécuter avec goût et facilité. Mais si vousvoules acquérir ces. connaissances, n'écoutez point ceux

qui chercheront à vous décourager. Des hommes vous diront : — Vous perdez votre temps, vous dépenses votre argent, vous vous cassez la tète mal à Sropos ; le dessin n'est bon à rien, laissez donc ça i , et mites comme nous ! — Je vous le répète, Jaune Affilié , n'écoutez point les hommes qui vous donne* vont de tels conseils. Ces hommes se plaisent dans l'ignorance ou dans l'abrutissement , ou dans la aen* cbalance, et pourtant l'orgueil est concentré dans tout leur être, et s'ils voient quelqu'un ehercjner « elastruire et à s'élever, le venin de la jalousie les parcourt et les tourmente; ils voudraient que tout le monde restât comme eux , pour n'avoir à rougir, pour n'être humiliés devant personne. II est aussi

d'autres hommes d'un esprit plus sage et d'un caractère plus élevé y et qui par négligence ou faute de moyens pécuniaires (car l'homme sans fortune ne s'instruit pas toujours an gré de ses désirs), ou k toute autre cause enfla , n'ont pu s'initier aux i que je usas cite comme esseati "

ibis ces derniers ne parlent pas comme ceux que j'ai cités plus haut, et vous n'aurez rien à redouter de leurs paroles; au contraire, ils appuieront le conseil que je vous donne , et dont il me reste encore quelque chose à dire. Oui, j'ai à tous dire que celui qui retourne dans son pays , sans avoir profité de son tour de France , n'est point tranquille , et pour vous le prouver, je vais vous raconter le discours qu'un de mes anus me tint; le voici: m Après avoir, en cinq ans, fait mon tour de France, J'arrivai au pays et rentrai dans la maison paternelle. Gomme je suis seul dans la famille exerçant la profession de mon père ; comme mon père corn* mence à prendre un âge avancé , je pensais lui succéder bientôt dans la direction, dans la conduite des travaux; je pensais avec raison devoir être placé

Sar lui à la tète de son établissement t et cela me onnait du chagrin , et cela m'inquiétait beaucoup, et je me disais : J'ai dessiné de l'architecture et du trait ; mais je suis peu avancé , peu approfondi , peu savant sur l'une comme sur 1 autre de ces branches de dessin , dont je sens aujourd'hui toute l'utilité, et je crains de rester quelquefois en affront. Si par exemple ,un jour, on venait me commander un escalier tournant , ou la boiserie d'une niche avec sa calotte , ou un autel à tombeau , ou une chaire à prêcher compliquée, réunissant à elle seule tous les principes du trait, ou autre chose d'aussi difficile, d'aussi délicat , que répondre , que faire?.... Dois-je entreprendre? Mais si j'entreprends, n'entendrai-je pas au fond de ma conscience une voix effrayante qui me criera : Ne crains-tu pas de ne pouvoir achever? Dois-je refuser? Mais pour lors que dira-t-on de moi? A coup sûr on dira : —Voilà un homme qui a fait son tour de France , qui est retourné au pays réputé comme bon ouvrier; nous lui confions un travail, et il le refuse, ne se sentant point la capacité de le faire. Ah ! valait-il la peine qu'il Ht son tour de France .qu'il y restât si long-temps pour ne rien apprendre? C'est une honte pour lui! — Et ces

réflexions , et (ses considérations me faisaient trembler, me faisaient frémir. Enfin, peu de temps après, j'eus quelques difficultés avec quelqu'un qui pourtant m'est bien cher, et j'en profitai pour m éloigner de la. maison. Je partis , je pris la route d'une grande ville en disant : Le dessin nous donne la hardiesse d'entreprendre toutes sortes d'ouvrages, et la facilité de les mener à bonne fin par les moyens les

Imis courts et les plus sûrs ; le dessin nous attire 'estime et la considération $es habitants de notre cité, ainsi que le respect et la bienveillance des ou* ▼riers oue nous occupons ; le dessin , en un mot , est l'Ame de là menuiserie, et je m'en occuperai. En effet je m'en suis occupé ; on avait beau me dire : Cela ne vous servira jamais, vous perdez votre temps; Je dessinais toujours et je m'en trouve bien, et cela m'est journellement d'une grande utilité.

Tous venez d'entendre , jeune Affilié , ce oue je tous ai dit par moi-même ; vous venez d'entendre ce que je viens de vous raconter de mon ami, et qui a quelque rapport avec mon passé , c'est-à-dire avec les sensations que j'éprouvais jadis. Maintenant je ▼ous laisse tout à vous en vous recommandant, pour toute conclusion ,-de méditer sur mes paroles et de penser à l'avenir.

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