‹ Le Livre du CompagnonageChapitre 23 sur 79 · REFRAIN · texte numérisé non relu

REFRAIN

Pas de charge en avant, Repoussons tous ces brigands»

Ces gueux de Dévorants Qui n'ont pas de bon sang.

Toute la chanson est dans le même goût, et chaque Société, en changeant quelques mots, l'adapte à son usage. Les Dévorants remplacent Chiens capons par Loups cùpons, et les deux derniers vers du refrain par ceux-ci :

Tous ces faux Compagnons Fondés par Salomon.

Je ne puis retracer ici tontes les luttes déphH râbles qui ont ensanglanté notre pays; je rae bornerai à rappeler brièvement quelques faits moins anciens.

En 1823 , à Bordeaux, un Compa^on serrarier , né dans le Bugey , reçut la nuit, en se retirant pour aller se coucher, le coup de la mort i

Je fie sais » c'est à propofs de cet éyéneincnt oà é'us antre, que je irai pas conau , qâ'ofir fit la chaosOB dont voici ub cou{det :

Camil huit cent yingt-cinq.

Un dimanche à Bordeaux,

Nous fîmes des boudins

Ihi sang de ees Gavots.

Totre surnom en vérité»

Votre surnom de Liberté

Vous a rendu tous hébétés.

Âh ! par ma foi votre chemin

N'est pas vilain ,

Car la guillotine va se mettre en train ;

Le bourreau en avant

Vous pendra comme des brigands

Devant nos Dévorants,

Pleins d'esprit et de talents.

Dam lecommeBcemeiit de 1825, il y eat «ne lutte à Nantes, entre les Gavots et ksForgerens : un de ces derniers fut tuée

Dans la même année, à Bordeaux, il y mit «ne lutte entre les Fvfgerons et les Sociétaires. Un de ces derniera, jeune oifant de La Beauce, partant pour aller revoir son pays et sa famille, et que ses co-associés accompagnaient sur la rimte de Bordeaux à Paris, fut tué.

C'était un dimanche de Fête-Dieu, f allais, par basard, me promener seul de ce côte , et je rèn- €oa(rai sur te milieu du pont son cadavre sairgknl, rapporté en ville, par plusieurs de ses «oAfirères^ sur im bvancardin^irovfsé avec des larancbea d^arbres.

Je ne j^lerai pasde mes inqtrewioBa^ chaem Bonrra hvàm les eampreifdre.

Ettia»'» àBlois^ leaDriliei allèrent

les GaTOts chez leur mère : deux charpentiers furent tués, un menuisier eut plusieurs c6tes enfoncées, un second reçut plusieurs coups de compas dans le ventre, un troisième plusieurs coups de sabre sur la tête, car des soldats ivres s'étaient joints aux assaillants.

En 1833, à Marseille, un Compagnon de Liberté fut tué par un Compagnon Passant.

En 1836, à Lyon, un Compagnon charpentier de Soubise, tua un Compagnon tanneur de maître Jacques.

En 1837, à Lyon, un forgeron de maître Jacques tua un charron du même fondateur.

En 1840, à Usez, un cordonnier, enfant de maître Jacques, a donné la mort à un charpentier du père Soubise.

Le 15 avril 1841, à Grenoble, plusieurs boulangers de la Société de rUnion, dit les SociétaifeSj ont frappé de cinq coups de couteau sur la tête, un de leur confrère en métier , mais appartenant à une autre Société aue la leur.

Voilà comment les Sociétés a'ouvriers se déciment : ouvrira-t-on les yeux ? renoncera-t-on à tant de barbarie ? je Tespère.

CHANSONS DE COiMPAGNORS.

Les Chansons de Compagnons sont une des principales causes de désordres dans le Compa* gnonage, ce sont elles qui aigrissent les esprits, nourrissent la haine et provoquent tant de batailles. J'aurais sans doute pu, après les couplets inqualifiables que j'ai donné ci-dessus, me dispenser d'en dire davantage à ce sujet. Je tiens -^«pendant à reproduire ici dans leur entier

quelques chansons satiriques et guerrières^ très-connues des partis rivaux : le lecteur les jugera.

chauson satirique des détorauts.

Chers GompagDons honnêtes, Le printemps vient de naître; Le Routeur nous a dit Qu'il nous fallait partir.

J'entends ie bruit des cannes, Le Rouleur marche à grands pas ; La conduite générale We Tentendez-vous pas? {bis.)

Que la terre est charmante I L'on rit, Ton boit, Ton chante ; Que les arbres sont beaux, Portant des fruits nouveaux!

Les rivières sont calmes.

Les prairies sont tout vert ; Il y a bien de la différence Du printemps à Thiver. (dis.)

Que diront ces fillettes Là-haut dans leurs chambrettes> Qui pleurent leurs amants.

Qui s'en vont battre aux champs.

Descendant sur le Rhône, Sur ce coulant ruisseau , S'en vont droit à Marseille Enchaîner les Gavots? {bis.)

Gavot abominable,

Mille fois détestable,

Pour toi quelle pitié

De te voir enchaîné I

Il vaudrait mieux te rendre

Chez notre mère à Lyon ;

Là on saurait t'apprendre

le devoir d'un Compagnon, {bis.)

€hers Comparons honnêtes»

Votre loi est parfaite :

Tous irez dans les cieux Comme des bienheureux ; Et les Gavots infâmes Iront dans les enfers Brûler dedans les flammes Comme des Lucifers. [bis.)

On dit q[ue je suis fière,

Je ne dis pas le contraire ;

Je n*ai que trois amants,

Je les rends tous contents.

Au Gavot la grimace,

A TAspirant les yeux doux, «

Au Dévorant je déclare

Qu'il sera mon époux, {bis.)

CHAIVSOIV SATIBIQIJB DXS «ATOTS.

Açe d*or, règne d'Astrée,

Onl souvenir fortnné.

Où naquit la renommée

Du Devoir de Liberté.

De sa fondation divine

Chacun connaît le pouvoir ;

Je vais chanter Torigine

Des Compagnons du Devoir, (bis.)

Lorsque Taveugle f<^tune S'empara de Tunivers, Qu'une expression plus commone Fit nommer l'âge de fer, Maître Jacques sur la terre, Sans argent ni sans savoir, Pour vivre ne sachant que faire, Fonda un nouveau Devoir, (bis,)

Associé au vieinc Soubise, Ces fondateurs andMiiants Pour vendre leur marchandise Partirent pour Orléans ;

N*ayant aucune ressource Pour vivre dans leur chemin, Se firent coupeuis de bourse, Crainte de mourir de faim, {bis.)

Nos deux faiseurs de grimaces, :Sitôt dans cette cité, Exposèrent sur les places Leur mystère et leur secret.

Depuis ce temps^là fourmille Dans la ville d Orléans 'Quantité des imbéciles ^ue Ion nomme Dévorants, (bis.)

Ils crurent, dans leur démence, Paraître moins odieux En pulfliant dans la France Xe très-saint Devoir de Dieu.

Comment pouviez-vous, profanes, méconnaître votre erreur.

En faisant un djeu des ânes Du souverain créateur? (bis,)

Ils firent, sur leurs maximes, Quelques burlesques chansons, ¥t furent chercher des rimes A cent lieues de la raison; depuis ce temps, chez leur mère.

Dans leurs boutiques et chantiers»

Chaque jour l'on entend braire l>es ânes de tous métiers, (bis,)

:$ans la foi, la confiance, Peut-on avoir du crédit?

Feutr-on avoir d'éloquence.

Lorsaue l'on n'a pas d'esprit?

^ns lois, sans mœurs^ sans usage»

Peut-on être Compagnon, Être vertueux et sage, Sans être de Salomon? (bis.)

Vous, qu'une ardeur belliqueuse Enflamme pour Salomon,

Suivez les traces heureuses Pe nos dignes Compagnons.

Aux arts, ainsi qu'aux sciences^ Consacrez tous vos loisirs ; Le temps et Texpérience Accompliront vos désirs, {bis.)

Que chacun vide son verre

A la santé de l'auteur,

Et qu'une amitié sincère

Se grave dans tous les cœurs*

Aux doux accents de sa lyre

Ajoutez. avec transport

Que Fauteur de la satire

C'est Marseillais Bon-Accord* (èiê.}

CBAUSOR DE «VERRE DS& DBT0RA1VTS-

Chers Compagnons honnêtes, il faut nous rassembler r C'est pour chasser ces bêtes qui sont dans Mon^llier.. Commençons de suite par tous ces Gavots, Car Us sont sans doute de vrais animaux, (èis,)

La chasse étant faite, tous nos Compagnons

S'en vont chez la mère vider le flacon.

Apportez du vin rouge, aussi de la liqueur,

C est pour faire boire nos Compagnons vainqueurs, (b,)

Soit dedans Marseille ou dedans Montpellier, Tous ces Gavots infâmes nQ peuvent travailler, S'en vont dans les broussailles, dans les petits endroits». Se cacher sans doute dans les bouts de bois. {bisJ)

Dans leurs synagogues avec leurs attendants, Us jurent sans cesse contre nous. Dévorants.

Mais ils sont tous des bêtes qui ne connaissent pas ; If ous connaissonsréquerre, lecrayon, le eonpas.(6£f •>

SHl en reste encore qu'on ne connaisse pas, peut-être par la suite on les reconnaîtra ; Mais ils pourront bien dire : Adieu, Nîmes, Montpellier. Ils nous faut partir de suite pour aller à Beiiers. (pis.}

CHANHOIf DB «VBRRB DES 6AV0T&»

Pays, sur le champ de conduite, Malgré des guet-apen» marchons.

Honorons d'une grande suite De vrais et dignes compagnons, [bis.) Ils quittent la ville d'Auxerre, Ils vont dans la grande cité ; Chers Compagnons de Liberté, Formons une marche guerrière, Du grand roi Salomon intr(;pides enfants.

Faisons, faisons un noble effort, Mous serons triomphants.

Oui , le danger nous environne, Serrons nos rangs, mes chers pays, Auprès des rives de l'Yonne, Voyez nos cruels ennemis ; (bisJ) Ils sont en nombre, ils sont en armes^ Marchent sur nous pi ins de fureur ^ Les satellites de Terreur Pourraient-ils nous causer d^alarmes?

Du grand , etc.

Non loin de la ville de Nantes, Sur la route qui mène à Tours, Plusi«urs cliques impertinentes Voulaient mettre un terme à nos jours, (bis,) Dans cette crise meurtrière, Songez-y bien, chers Compagnons, Un grand nombre de forgerons Bougit de son sang la poussière.

Du grand, etc.

Des charpentiers, dans leur colère.

Voulant de Blois nous expulser.

Entrent un jour chez notre mère, Osent enfin la terrasser, (bis.) Et quoi ! terrasser une femme I....

Oh! nos fi'ères sont courroucés.

Et tombe sous leurs coups pressés De Soubise une bande infâme.

Du grand, etc.

Nos frères, aux bords de la Loire, Furent bien braves et bien grands En arrachant mainte victoire A des rivaux trop arrogants, (bis.) Chers Compagnons, à leur exemple, Frappons ! que nos bras réunis Ecrasent tous nos ennemis :

Des cieux Salomon nous contemple.

Du grand, etc.

Elançons-nous, pleins d*assurance, Exerçons nos bras vigoureux :

Ils ont lassé notre |>rudence, Eh bien I nous voici devant eux. (ôis,) Enfant d'un roi brillant de gloire, C*est aujourd'hui que, sans pâlir, 11 faut savoir vaincre ou mourir.

La mort I la mort 1 ou la victoire !

Du grand roi Salomon, intrépides enfants, Faisons, faisons un noble effort, Nous serons triomphants I

J'ai reproduit des couplets bien rudes , mais il ne faut pas juger de toutes les productions des Compagnons par ce que Ton a vu; on trouvera plus loin des chansons plus humaines.

Je termine ici cette notice sur le Compaçnonage. Mon seul désir était de faire connaître, d'après la tradition, son origine commune, ses catégories diverses^ les Sociétés qui les composent, l'organisation, les systèmes de ces So* ciétés, et quelques particularités qui ne touchent point aux initiations et aux mystères.

J'ai exposé le bon et le mauvais avec impars

tialtté, en m'abstenant, tant que possible, de iuçer. Taî usé de ménagement autant que je Tai pu. Je présume que cette notice fera plaisir à beaucoup de personnes et en blessera peu.

D'ailleurs, s'il en était autrement, elle ne répondrait pas à mon intention.

LA. RCNGOlVTItf:

DEUX FRÈHES.

Un jour, après une marche longue et forcée, je me reposais sous un arbre peu distant de la grande route. Là , promenant ma vue sur le chemin que j'avais parcouru, je vis venir un Compagnon; puis, tournant du c6té par où je devais continuer mon voyage, j'en vis venir un second. Ils se faisaient face , marchaient tous deux la tête haute en se fixant avec des yeux où je lus tout d'abord. leur bizarre intention. Enlin , n'étant plus séparés que par un court espace, l'un s arrête orus^uement, fait couler à terre le paquet qu'il portait au bout de sa canne,

Srend une pose martiale, et profère ces cris re^ outables : — Tope pays ! quelle vocation ?

— L'autre ayant également pris une attitude iière, répond : Compagnon cordonnier, et vous, le pays ? — Le pays répond à son tour qu'il est Compagnon maréchal dans l'âme et dans les bras, tout prêt à le faire voir. Aussitôt ils s'avancent , ils se trouvent face à face ; un colloque injurieux s'engage; le maréchal dit à soa émule : — Passe au large, sale puant ! — Le 'onnier lui répond : -* Passe au large toi-

jnètiie, 6 nbir çamin! —Et là, dressés Tnft derant l'autre. Us se lancent des regards fbu-- Croyants ; leur bouche yomit les ImprédàtioBs les plus atroces, les injures les plus ajoutante. Ayant épuisé tous les traitsique leurs langues pouyaient décocher, ils en viennent aux •mains; armés chacun d/une longue et $olide canne, ils font quelques éTolutions, quelques rapides moulinets, puis, s'élançant arec impétuosité, se portent réciproquement de rudes coups; le sane^ jaillit des deux côtés, et le combat ne se modère point. Mais, après avoir loDj^-* temps combattu avec un acharnement dtflScile à décrire, le maréchal, exténué de fatigue, meurtri, saignant, chancelle, tombe et s'allonge sur la poussière épaisse du chemin. Le cordonnier impitoyable ne retient point sa liireur; il frappe encore; il déchire son adversaire renverse...... il le déchire! Mais quelle ne

fut pas sa surprise! quel ne fût pas son abattement! quel cnangement subit ne s'opéra-t-il Eas dans tont son être, lorsqu'il aperçut sur les ras nus , sur la poitrine découverte de son ennemi vaincu, des signes distincts, des marques «ion équivoques qui le frappent , qui lui roût

Î^romptement reconnaître dans celui quigtt sur a poussière, Laurent! Laurent, son frère

bien-aimé! — mon frère! s'écria-t-il,iesuïs François, ton frère et ton ami ! Oh ! pardonne. Et, se précipitant sur lui, il le prend, le relève, le serre dans ses bras Ils s'embrassent

tous deux , ils pleurent; mais dans ce moment la douleur est assoupie, et leurs pleurs jsont doux, et leurs larmes sont des larmes dfbonheur et de joie. Dès-lors, moi, témoin Y

cette scène détestable, puis touchante, j*^P^ proche * en disant : "— Mes amis , permettez à un ouvrier menuisier, à un Compagnon de Liberté, de mêler ses larmes aux vôtres; et ils m'accueillirent favorablement. Rajoutai : Mettons toute prévention de côté; car nous sommes également des hommes, et au lieu de nous haïr et de nous faire du mal, aimons-nous et soula* geons-nous mutuellement.

Dans ce moment François, qui n'avait cessé ^e soutenir son frère dans ses bras, le soulève^ Je porte sur le bord de la route, et le pose sur un tapis de gazon. Après avoir reçu quelques soins, après avoir goûté quelques instants de repos, Laurent sentit ses forces renaître; il se releva; nous le prîmes chacun sous un bi*as, et marchant tous trois côte à côte, nous Aous dirigeâmes, à petits ()as, vers la ville la plus prochaine. Après avoir marché pendant une heure, JDOus v arrivâmes heureusement. Nous entrâmes dans la première auberge, laquelle était remplie d'un grand nombre de Compagnons de divers ^tats et de divers Devoirs qui s'y étaient réunis pour discuter des intérêts qui leur étaient communs. Quekjue bruit de ce qui venait de se passer ayant déjà transpiré jusque-là, ils témoignèrent le désir de nous avoir parmi eux, et nous passâmes à leur table sans difficulté»

Quand nous eûmes, par quelques aliments^ réparé nos forces, un aes Compagnons pria les deux frères de faire le récit de leur rencontre

1 On pourrait m^aecnser de froideur ponr ne m^étre pas ap* proche plus I6t ; mais ceoi qui conoaissenl le CompagDODage savent bien qnc je ne pouvais tenter de les séparer saiis attirer «or moi tes coups de l'an et de l*aolre.

extraordinaire; ce que, malgré leur bonne tolonté, ni l'un ni Pautre ne purent accomplir, tant ils étaient émus. Dès-lors, plusieurs Compagnons tournèrent leurs regards sur moi et semblaient me demander de satisfaire leur désir. Je pris donc la parole, je leur racontai Taventure dont je "renais d'être témoin, et mon récit les toucha profondément. Leurs cœurs étaient attendris, leurs bouches étaient muettes, nul bruit ne troublait le silence. Inspiré par une si heureuse disposition, je cède a Tentralnement de mes pensées : « Ëh bien! mes amis, leur dis-je, une telle rencontre n'est-elle pas de nature à nous éclairer, à jeter dans nos âmes des sentiments plus nobles et plus élevés, à nous faire comprendre enfin combien il est barbare et ridicule de regarder comme ennemi quiconque n'appartient point à notre Société ? vous savez à combien de maux nous expose cette fièvre d'intolérance. Permettez-moi, à ce sujet , de rapporter un fait qui m'est personnel.

« Je partais d'un pays, je faisais un voyage

è pied; je rencontre sur la route, dans un lieu

presque sauvage , un ouvrier à peu près de mon

• âge. Je ne l'avais jamais vu, je n'avais pas

{>lu8 entendu parler de sa personne que lui de a mienne; nous ne nous connaissions d'aucune manière; mais par quelques mots d'un vieil usage , il provoque de moi une courte explication. Il en résulte que nous ne sommes pas du même Compagnonage. Nous sommes donc ennemis? 11 faut donc se battre? En un mot, je suis attaqué, je dois me défendre, et je me «<*>*« de ma force ot de mon adresse, des armes q

nature m'a données, et de celles que le hasftrd fait tomber dans mes maîos (ear lui en était pour tu). Ainsi deux jeunes gens qui se rencontrent dans un chemin solitaire, au lieu de s'a* border amicalement en s'offrant de mutuds services, s'abordent en forcenés, «e font tout le mal qu'ils peuvent se faire, et se déchirent comme des tigres en furie! Et, remarquez-le, on ne se bat pas toujours un contre un. Sou- Tent plusieurs hommes tombent sur un faible individu, ils l'écrasent, le dépouillent, et cou^ rent se vanter à leurs camarades d'avoir foit une grande prouesse. On voit des combats partiels; on voit aussi deux Sociétés rivales se aonner rendez- vous et se livrer dans les champs une bataille sanglante. Eh! quel motif a pu provoquer un tel désordre ? C'est ce qu'on ne peut expliquer. Mais le résultat de cette grande mêlée sera-t-il favorable à quelqu'un? Point du tout, on se bat pour se battre, et par toute sorte de moyens; on se sert du poing, du bâton, des instruments pointus et tranchants; on se blesse, on se tue; la force armée accourt; les combattants se séparent, se dispersent et fuient. Mais ilçn reste toujours entre les mains de l'autorité; partant de là les empoignés sont mis en prison, les blessés à l'hùpital, les morts au cimetière. Ainsi finit cette journée, ainsi se Tide le champ de bataille ; et ceux qui se sont sauvés par la fuite, en supposant même qu'ils ne seront point poursuivis, ne sont pas sans punition, parce que tous les membres qui restent libres ont des frais énormes à supporter, soit pour le soin des malades, soit pour l'entre-^ tien des prisonniers, soit pour soutenir le pro-»

€è8?^à siir?ieiit ensuite entre les deux Sociétés, ^t où ks Taînqaears et les Taineus sont é^alelaent petits.

€ Vous le voyez, tes résultats ordinaires, les ^NMiséquenees inévitables de ees fatales collisions sont pour nous la ruine, la déconsidération, la mort. Nul n^y gagne : tout le monde y perd. De là JMS sentiments s'aigriss^t , notre esprit s^obscuroît^ notre àme se d^ade; dans nos pei^ées |4tts rien de grand, de généreux; dans notre f ntendefflent tout devient trouble et confusion. Aussi tout travail d^application nous devient impossible jusqu'à ce que le temps, la paix et )a raison nous aient ramenés à notre état naturel. Alors, alors seulement nous pouvons nous hvrer de nouveau à cetteétude paisible des arts et ét$ sciences; étude qui a tant d^attraits, tant de charmes pour nous^ et que de tels malheurs ne devraient jamais interrompre. Je con* viens cependant que depuis quelques années fes désordres sont moins fréquents, que les nommes en général commencent à penser sé~ rieusement, que le fanatisme trouve partout des adversaires qui le combattent et le détruiront, que des voix généreuses appellent de toutes paHs le peuple à la lumière et à l'émancipation. £h bien! je joindrai ma faible voix à ces- voix puissantes, et je vous dirai : mes oa* marades. nous vivons dans un siècle avancé, sachons le comprendre; nous sommes pauvres, nous sommes ouvriers, mais nous sommes hommes! Pénétrons-nous de cette grande idée, et relevons notre moral et notre condition. Considérez que nous ne sommes pas d'une substance moins délicate, moins pure que les riches; que

notre esprit, que notre sang, que notre coniblr-» mation n'ont rien de différent de ce qu'on voit en eux; que le progrès étant dans les lois de la nature, nous deyonsnous dépouiller de nos erreurs et de nos yices. Oui , sortons des ténèbres ^ui nous environnent, développons notre intelligence, acquérons des talents, des vertus; travaillons à nous éclairer, à nous rendre bons, et répandons sur nos camarades les connaissances, les vérités que nous aurons acquises; invoquons la justice, l'amour, la fraternité. Nous sommes enfants d'un père commun, nous devons vivre tous en frères. La liberté, l'égalité doivent se combiner et régner de concert dans la grande famille humaine.

« Renonçons donc, chers Compagnons, à toutes ces rivalités mesquines qui nous abaissent, nous avilissent et nous font un mal réciproque. Vous en êtes témoins, deux frères se sont meurtris de coups : tirons de cet événement un enseignement profitable. Je compte sur vous, d mes amis; j'ai vu vos yeux trempés de douces larmes, je vois que votre âme s'élève, qu'une voix intérieure vous touche et vous persuade de la noble mission aue nous devons remplir. Oui, répandons dans 1 esprit de nos frères les idées neuves dont nous sommes pénétrés, et qu'à leur tour ils puissent faire entendre ces mots sacrés : union, concorde, justice, amour, fraternité.

Alors une grande regénération sera faite :

alors les Compagnons, çrou|)és plus intimement, ne craindront ni la misère ni l'oppression, et le Compagnonage sera un vaste royer de lumière et de fraternité. »

A peine avais-je cessé de parler, que tous dw

rent ensemble : Oui, nous roulons la justice el la fraternité! oui, une Toix intérieure nous per^ suade de la noble mission que nous devons eiH treprendre et que nous remplirons avec perse- Térancel £t l'enthousiasme fut au comble, le contentement, le plaisir, la joie étaient peinte sur tous les yisages, et chacun jouissait en soi d'un bonheur inexprimable.

Ainsi se termina la journée; on fixa une réunion au lendemain, on se retira ; les deux irères et moi, restés dans Tauberge, nous fûmes nous mettre au lit, nous passâmes une nuit heureuse. Le matin, nous nous rendîmes à rassemblée que nous trouvâmes plus nombreuse que nous n'aurions pu le penser. Tous les Compagnons de la ville Y étaient accourus, et, â notre grande satisfaction, chacun y pensait comme il avait pensé la veille. L'isolement, la réflexion n'araient rien changé, n'avaient rien refroidi; au contraire, de bonnes idées s'étaient développées. Les Compagnons se formèrent en cercle, le plus ancien d'âge fut fait président. Un tailleur de

Sierre, Compagnon Etranger, nommé La Fleur e Lavaur, prit la parole en ces termes :

« Mes pays et coteries, le discours prononcé hier, et oui a produit en nous une impression si profonde, est plein de vérités, et sa tendance me plaît infiniment ; mais le but de celui qui l'a prononcé n'étant pas de faire spécialement notre éloge , on y rencontre certains passages qui révèlent des faits qui ne sont pas à notre avantage. Des ouvriers qui ne savent point apprécier les bienfaits de rassociation en conclu- Kont contre nous, et déclameront à outrance contre le principe qui nous unit. Je veux d'à-

tance, et à Pinstant même, répondie à ^ates kurs déclamatiims par le paralièie que j'étebiig et que je leur adresse. — Quand tousl arrives dan& une ville, tous pouvez vous trouver s9B9 argent, sans connaissanees, et par conséquent S8ns^ pain, sans gîte, sans^ crédit ; et si vensner trouvez promptement de Pouvrage, que devenin? Quand nous arrivons dans une ville, soaHne»« BOUS sans argent, quUmporie; nous alloB»chez la mère, nous y trouvons^ des amis, des> frère» nouveaux qui nous -procurent le travail, ia aonr»^ rlture, le logement, qui nous font connaiére le» mœurs, les usages, les beautés de la vUle^ et sous sommes sans inquiétude.

« Si vous avez le majeur de perdre la santé^ la maladie, Pisolement^ Pennui, la misère vou^ assiègent de concert : nul appui^ nulle conso*» lation.

« Si nous avons le malbeur de tomber dans un tel état, nous recevons journellement les-* visites de nos ^res, qui nous- appoiteat des: secours et lesencouri^ements qui ront taat d^ bien*

a Si dans un atelier le maître veut vous imTùf lin passe-droit : livrés à votre faiblesse, vous êtes contraints de le subir.

a Nous, dans. le même cas, le premier Gom^ pagnon se rend auprès du maître et^ fbrt des-pouvoirs que la Société lui confère j plaide nôtres cause et la fait triompher»

« Si des maîtres, en se coalisant, con^rest^ contre les salaires des ouvriers, vousaae pouv<»;: point, 6 vous, hommes isolés, détourner le mal: qui vous menace ; mais les Compagnon», faisant dès-rlors'^trète à toute rivalité, se concentrait^»

se Arment en foisceaux, et forts par leur unîon^ i^DJurent Forage qui grondait sur. leur t^e^ et qui allait infailliblement tomber sur tous> comme sur eux*

« Si TOUS êtes Pobiet d'une attaque injuste , TÎgoureuse, qui Tiendra à votre secours? VouS' ^tes indifférents pour tous, tous sont indiiFérents^ pour Yous. Qu'un de nous soit l'objet d'une agression dangereuse, formidable, la Société l'a su 9 elle accourt en tumulte ; on a frappé un. fir^e, lecoup a retenti, tous les frères accourent^ ils vont le délivrer ou partager son sort.

« Vous, jeunes encore, sans expérience, sanS' guides, vous courez grand risque de vous éga-* rer. Nous, sous l'œil attentif de nos che(is, qui sont habituellement les plus instruits, les plus laborieux, les plus respectables de la Société^ nous ne pouvons dévier de notre droit chemin» Nous recevons de sages conseils qui nous fontaimer le travail, l'ordre, la vertu. Celui qui s'écarte quelque peu de ses devoirs est en parti*^ culier ou en pleine. assemblée réprimandé fiiMrte^ ment; celui qui commet une action basse reçoit une punition proportionnée à son délit ; càui qui pèche gravement contre la probité est flétri moralement, et chassé sans retour de la So^ ciété : sévérité exemplaire, aui fait ouvrir les yeux à ceux qui seraient quelquefois tentés, de mal faire.

« Jeeonclus que celui qui voyage seul, sans Uaison avec d'autres ouvriers, résiste mal aux coups .de la misère et de l'oppression ; que rien ne rencourage et lui facilite les moyens de s'infrtfuire; qu'il nMige souvent les choses les plus essentielles; qu'ainsi isolé et rapportant tout à

son individualité, il devient firoid et égoïste, 1 bien heureux quand d'autres vices ne viennent pas se joindre a ceux-là.

« Celui qui voyage attaché à une Société, au ' contraire, déleste Tégoïsme, Parbitraire, et sait leur r^ister; il a le sentiment de Tégalité, de la fraternité^ et son dévouement est sans bornes. Non, il n'agit pas pour lui exclusivement, mais pour tous ses frères. Il ne demande pas si le bien produit par son action sera immédiat ; il pense paiement à ceux qui viendront après lui, et ne veut leur laisser que de bons précédents. Prenez-le au sein du repos et de ses affections j dites-lui qu'un danger pressant menace un de «es firères, il volera rapidement au lieu qu'on lui désigne, et exposera sa propre vie pour sauver celle qui est en péril.

« Je borne ici ce parallèle, qui prouve beaucoup en faveur des Compagnons; mais gardezvous de me prendre pour un lâche flatteur. Si Je sais en eux applaudir le bon, je sais aussi combattre le mauvais , et je leur dirai avec la même ft^anchise : Vous repoussez l'égoïsme individuel; repoussez avec la même force l'égoïsme de corps. Vous ne voulez pas qu'on exerce sur vous l'arbitraire et l'oppression; gardez-vous d'user de ces moyens détestables sur eenx qui, comme vous, ont droit à la liberté et à l'indépendance.

« Vous nourrissez entre vous, membres de la même Société, le sentiment de l'égalité, de la fraternité ; que ce sentiment soit étendu. Regardez paiement comme frères tous les ou-* vriers, tous les Français, tous les hommes qui ne sont point indignes d'en porter le nom. '

« Votre dévouement est sans bornes pour le Compagnonage que vous avez embrasse; qu'il soit sans bornes pour la patrie, pour la cause ' deThumanité. Oui, vous avez des qualités bien grandes,. qui ont oesoin d'être éclairées; car, aveugles et quelquefois mal dirigées, elles vous ont fait commettre, je ne dirai pas des crimes, mais des erreurs sanglantes. Donc, éclairez, épurez ces grandes qualités, et qu'elles soient toujours bien employées et ne nuisent jamais à personne. »

Le tailleur de pierre s'arrêta là; je dirai que ses dernières paroles furent prononcées avec tant de force, avec tant d'exaltation, qu'elles jRrent tressaillir l'assemblée et l'agitèrent longtemps ; la parole passa ensuite à un menuisier, ' Compagnon du Devoir, nommé Paul le Nivernais. Il s'exprima de la sorte :

« Mes pays, comme La Fleur, je fréquente, j'aime les associations. Comme lui je voudrais, si cela était possible, les rendre moins égoïstes, moins intolérantes; comme lui, enfin, je vois Que, lorsque la civilisation fait de toutes parts ae profonds , de vastes progrès , le Compa- . gnonage que nous servons avec tant de zèle, n& peut plus rester seul en arrière. Eh ! le pourrait-il sans compromettre son existence? Non. Mes chers amis, puisqu'il en est ainsi, avançons à pas mesurés , et secouons sur notre route les Tieilles coutumes, les sottes préventions, et ce '"uatisme féroce qui trop souvent pousse l'ou-

ier contre l'ouvrier.

« Sont-ils nos ennemis tous ces hommes cou ^f geux travaillant et suant comme nous ? Non. I i tailleur de pierre, le charpentier, le menu

sier, le serrurier, le forgeron, le tisserand, le cordonnier, le boulanger, ceux qui construisent, qui meublent, qui décorent nos habita-» tions, ceux qui tissent, ceux qui confectionnent nos tétements, ceux ({ui nous procurent ou qui nous préparent les aliments qui soutiennent et conservent notre existence, tous agissent , toua produisent et sont d'une égale utilité au bienêtre commun de la grande société. £h ! Pourfuoi, 6 membres d'un même corps, et destiné»

vivre les uns près des autres et à s'entr'aider continuellement, pourquoi nous faisons-nous depuis plusieurs siècles une cruelle guerre. »

uw MEMBRE interrompant, — Parce que nous voyons des états qui ne sont pas si honorables que le nôtre, et que néanmoins ceux qui les professent ont l'orgueil et Faudace de se parer du beau nom de Compagnon, ce que nous ne pouvons souffrir»

I.E ifiTERNAis répond* — Aucun état producteur ne peut déshonorer ; au contraire, oit 7 acquiert plus ou moins de réputation selon qu'on y est honnête et plus ou moins habile^ ensuite je vous dirai que les ouvriers de n'im-» porte quel état peuvent se 'former en société^ et nous ne pouvons les troubler dans leur union sans nous rendre coupables aux yeux de la justice et de l'humanité, tenant au mot compa^ gnon y dont quelques Sociétés veulent se faire un titre exclusif, on sait quMl est très-vieux et qu'il s'emploie en divers sens. On dit compagnon d'armes, compagnon de voyage; pourquoi ne dirait-on pas compagnon maréchal, compagnon cordonnier ? Quel est le meilleur des Gompagnonages ? A mon avis c'est celui où l'on Yit

eo bonne intelligence, toujours disposés, toujours prêts à s^aider les uns les autres ; qu^en aites-vous ?

ujf MEMBRE avec chuleur. — Une chose qui me choque, c'est Je voir nue société prendre pour attribut des instruments dont elle ne sait pas se servir. Non, elle ne peut se parer de ces mae^iques instruments * sans s'attirer la haine et la vengeance de toutes les autres Sociétés.

LE 7IIYER1VA1S. — Je ne le vois pas comme cela. Si quelqu'un se pare par vanité d'un instrument au-dessus de sa portée, au lieu de se fâcher, il faut rire; si nous voulions un jour, en place d'une équerre et d'un compas, prendre pour attribut un télescope ou un baromètre, croyez-vous que les astronomes, que les physiciens, s'ils y prenaient garde, en témoigneraient quelque mécontentement? Non. Tout au contraire, ils riraient, et c'est tout ce quiis auraient de mieux à faire. On m'objecte encore qu'une société fait porter la couleur au chapeau, une autre au cou , d'autres à une boutonnière du côté gauche 3 que le Compagnon qui la Sorte à une boutonnière basse ne peut l'élever avantage sans s'exposer au ressentiment de celui qui la porte à une boutonnière haute; que ce dernier ne pourrait la porter plus haut sans violer les privilèges et sans s'attirer la colère et la v(^geance de ceux qui les portent au cou et au. chapeau.

.« Doucement, doucement et écoutez un peu , je vous prie! Que répondriez- vous, par exefnplç, à un vlefix marquis vêtu d'un tiel babit,

< U.mteD4 par là l'éguçrre et lie cpm^

et qui viendrait vous dire à vous, homme de travail, à vous, homme du peuple et parfois aussi bien vêtu que lui : — (îuvrier, tu portes un habit aussi beau, aussi bien fait que le mien; et cela ne me plaît pas. Je ne veux pas que Ton me confonde avec toi : donc, quitte cet habit, je te l'ordonne! quitte- le, et prends en un mauvais. — Je vous le demande, que répondriezvous au vieux marquis qui vous aurait tenu un tel langage? qu'il est un vieux fou, n'est-ce pas? qu'il n'a aucun droit sur vous, et que comme lui, vous êtes libre de vous mettre à votre goût et comme bon vous semble, et vous auriez raison. De même chaque société a le droit de porter la couleur où elle veut et comme bou lui semble. Trêve donc à ces cruelles guerres, qu'aucune bonne raison ne peut justifier. Ne voulant point supporter les injustices, commençons par être justes, qu'il ne soit plus dit que les Compagnons en France sont les seuls représentants d'un âge qui n'est plus. La prévention, la jalousie, un certain amour-propre mal entendu, nous ont trOp long-temps divisés : que ce temps soit à jamais passé! Autrefois les hommes d'une reiigion différente s'entre-tuaient sans miséricorde; aujourd'hui on peut conserver chacun sa croyance et vivre en bonne intelligence; agissons de même, conservons chacun notre attachement à notre Société, et de plus rapproehons-BOus, cherchons à nous comprendre, et aidons-nous les uns les autres autant que nous le pourrons. 1/esprit de notre époque n'est pas un esprit de ténètreset de persécution; c'est un esprit de lumière et de raisonnement; il faut s'y conformer, il faut ne

point rester en arrière; autrement, la jeunesse instruite et imbue de principes nouveaux ne viendrait plus à nous , et nos Sociétés , quoique fortes en ce moment, périraient avant peu, faute de recrues qui seules les renouvellent et les perpétuent. 1

a Vous trouvez aue le Compagnonage protège les droits, les intérêts des ouvriers; vous le reg^ardez comme la dernière corporation populaire, et dont la conservation est un bien. Je pense comme vous, mais je vous le conseille, dépouillons-le de ce qu'il a de trop vieux, de trop usé et qui choque la raison et les usages de notre temps. Conservons-lui ce qu'il a de bon, ajoutons-y encore pour le rendre parfait, s'il est possible, et un jour nous nous applaudirons (te notre œuvre à l'aspect du grand développement que nous lui verrons prendre, et au témoignage de l'estime publique que nous aurons su mériter.»

Le Nivernais fut applaudi; plusieurs Compagnons, qui jusque-là s'étaient regardés avec dédain, se rapprochèrent. Une grande fusion se fit dans l'assemblée. Dès que le silence fut rétabli, un serrurier compagnon du Devoir de Liberté, nommé Espagnol ITnion, se fit entendre: «Mes pay8,mes frères, dit-il, je crois devoir élever la voix pour proclamer quelques vérités. Plusieurs discours ont été prononcés. On vous a montré les conséquences fâcheuses des luttes entre les divers Compagnonages, on vous a fait sentir tous les avantages que vous pouvez retirer d'une association bien entendue, on a défendu la cause de la tolérance et de rhumani' je parlerai dans le même sens, car notre sii

ne voît aa^ayéc pitié nos rivalités incessantes, ^u^avec norreur les luttes sanglantes dans lesquelles nous nous engageons trop souvent

Clevons nos pensées à œautres considérations; quittons un moment le sujet qui nous occupe spécialement pour nous occuper de choses plus vastes et plus générales... Regardons la nature; elle est immense. Considérons le génie des hommes, rien ne Tarréte, il envahit tout; il crée des villes nombreuses qu'il orne de monuments magQific[ues; il creuse des canaux profonds et sûrs qui sillonnent les Etats dans tous les sens; il ouvre de larges routes quUl fait passer sur les fleuves et sous les montagnes; d'une terre stérile il fait UQ jardin productif, embaumé; disposant de la force et des vents et du feu, il glisse rapidement sur le vaste bassin des mers qu'il

{parcourt d'un bout du monde à l'autre; il s'éève dans un autre élément à des hauteurs considérables, et porté par une barque légère suspendue à un globe transparent, u vogue à son gré dans la plaine des airs et parcourt des routes célestes; il calcule, il connaît la marche régulière des astres Les phénomènes de l'atmosphère ne lui sont pas inconnus : il prévoit les marées, les courants, les orages et les tempêtes; la foudre même est domptée par lui. Il plane sur la terre, sur les mers, dans les cieux; il met tous les éléments à contribution; il range tout sous sa loi; la nature entière est son domaine; et cei)endant ce génie si profond, si vaste, oui place les hommes si haut dans réchelle des êtres et les fait rois de la créatioù , n'a T^i^ encore les rendre heureux. I^e fort bat S le grand foule aux pieds le petit.

quelques-uns commandent avec humeur ; tous les autres obéissent en murmurant. Le bonheur n^est nulle part, car le bonheur n*est pas une chose toute matérielle. Eh quoi! en serat-il toujours ainsi? Ceux qui font tant de prodiges, ceux qui possèdent tant de sciences, ne posséderont-ils jamais la science de se rendre heureux! Espérons en Fayenir. Dans ce moment lé monde est en travail ; des idées nouvelles, mais nobles, mais généreuses, le parcourent; elles sUnliltrent de toutes parts, et ceux chez qui elles ont pénétré ne disent pas : a Je suis de telle nation, et je déteste toutes les autres nations ; je suis de telle religion, c'est la seule bonne, fa seule vraie, toutes les autres doivent être proscrites et aujéanties; je suis de telle couleur, et tous les individus qui n'ont pas cette couleur ne sont point des hommes; je suis de telle classe du peuple, c'est la seule qui doive avoir des droits et des privilèges. » Non, les hommes chez qai ont pénétré les idées nouvelles ne parlent point ainsi. Ils n'excluent, ils ne proscrivent ni les nations en masse, ni la religion ^ui n'est pas la leur, ni la couleur chez les individus, ni les classes du peuple riches ou pauvres. Dieu a créé les nations diverses; il a inspiré les sentiments religieux pour que chacun l'adore à sa manière; il a voulu que tons les hommes fussent heureux, et cette volonté divine se comprend et se comprendra chaque jour davantage. AaissI voyez comme insensiblement l'esprit des nations se rapproche et se lie, comme les croyances se tolèrent réciproquement, comme les préventions de couleur et de ra^e s'éteignent, comme les diverses classes du peu-

5)e se mêlent et se confondent à leur insu. Oui, es abus, des erreurs, des préjugés ont disparu, d'autres disparaîtront; des réformes importantes ont été faites, il s'en fera de plus importantes encore. L'industrie, les arts, les sciences ont pris un grand essor, un grand développement; leurs produits variés se répandent aans la société; ils se répandront avec plus d'abondance, avec plus de profusion, et surtout avec

{rendant qu'on meurt de faim là à côté. Oui, a corru[)tion, l'égoïsme, ces hideuses maladies seront soignées et guéries. Le progrès a marché, il marche, il marchera jusqu'à ce que là grande société soit régénérée, réorganisée et assise sur une base plus large et plus solide. Au milieu d'un mouvement si grande si profond, si continu, quand des Français, des Anglais, des Al-lemands, des Espagnols, des Italiens, des Polonais, des Russes même! quand enfin des Européens^ des Africains^ des Asiatiques et des Américains se voient sans prévention; quand des chrétiens, des juifs^ des mahométans et ceux qui n'ont qu'un sentiment religieux sans culte extérieur, se voient, s'estiment réciproquement enfants du même Dieu; quand un si beau mou-* Tement se fait dans l'univers et entraine tous les hommes les uns vers les autres et les force à s'aimer; comment pourrions-nous, ouvriers laborieux et amis du progrès , y rester étrangers? Cela ne se peut pas. Vous pensez, je le présume, que les hommes de couleur sont hommes comme les blancs? Vous le pensez, n'est- Cf. ms ? répondez-moi, mes amis.

lA MOITIÉ DB l'assemblée. — Oui, nou$ le

pensons.

ESPAenoL. — Vous pensez aussi que chez les Anglais, que chez les Italiens on trouve des hommes comme chez les Français ?

LES TROIS QUARTS DE l'ASSEMBLÉE. -— Oul^

nous pens<ms cela aussi.

ESPAGNOL. — Et ne pensez-vous pas que les pauvres sont hommes comme lesricties?

l'assembléI; toute ertièke. -— Pourquoi non? Tous les hommes sont faits, dit-on à l'image de Dieu.

espagnol. — En ce cas vous pensez que tous les memlires de cette assem!)lee, que les ouvriers des divers états sont également hommes et ont les mêmes intérêts?

toute l'assemblée. — Cela va sans dire.

ESPAGNOL. — Pensez-vous que nous devons encore nous haïr et nous faire la guerre?

l'assemblée entière. — Non.

ESPAGNOL. — Croyez -VOUS à la possibilité d'une paix et d'un rapprochement entre nousl

l'assemblée entière. — Oui. •

ESPANOL. — Comment devons-nous vivre désormais?

l'assemblée entière. — En frères. .

ESPAGNOL. — Persévérez, mes chers pays, dans ces généreux sentiments, et nous serons un jour plus heureux, parce que nous serons plus dignes de l'être. »

Après les c[uestions d'Espagnol l'Union et les

réponses qui leur furent faites, il se fit un bruit

sourd, confus, l'oreille nef comprit plus un mot.

Mais les yeux virent des Compagnons se serrer

'la main, d'autres s'embrasser avec transporta

On entraînement général, une joie peu commune régnaient dans rassemblée, le bonheur était là. Le silence se rétablit enfin. Il ne fut

Î^as besoin d*en dire davantage [)oar éclairer es esprits et détruire les préventions. Chaque membre de rassemblée était devenu un partisan zélé, un propagateur enthousiaste des idées nourelles et du rapprochement général. Un dernier discours fut néanmoins prononcé. Il sortit de la bouche d^un charpentier Compagnon Bondrille, nommé Breton Bras de Fer. Le voici :

V Mes Pays et Coteries, je crois, connue la plupart des Compagnons qui se sont fait entendre, que, pour guérir le mal, il fsmt en effet le découvrir avec soin, mais sans fausse honte| et présenter un remède salutaire; or, voici qu'elle est ma pensée. Il faut nous séparer, nous répandre sur tous les points de la France, et tenir à peu près, chacun à sa Société, le langage suivant : — ma Société, je t'ai servie longtemps, et tu sais que je n'ai jamais manqué de zèle, ae franchise, ni de pureté ; aucune tache ne $alit ma vie, c'est pourquoi j'oserai te tenir nn langage nouveau, mais vrai ; et si tu sais en faire ton profit, de tous les services que j'ai pu te rendre, ce sera le plus grand. Ecoute :

« Tes ennemis ne sont point dans les diverses sociétés de n'importe quels corps d'états; ils sont dans ton sein; tes ennemis sont ceux qui, chargés du soin de te gouverner, de t'administrer, se livrent aux vices, et qui, sous divers prétextes, gaspillent tes finances et troublent ion harmonie.

et Tes ennepais sont ceux qui, froids et ^oTstes, invoquent cependant ta' bienfaisance, et

qni, leurs bieëoins satisfaits, te méconnaissent et te calomnient.

« Tes ennemis sont ceux qui, sans foi, sans orobité, sans pudeur , trompent journellement rhonnéle homme qui les oblige, et s'en font une gloire scandaleuse. Le châtiment attaché à leurs méfaits retombe, rejaillit sur toi, et ternit ton éclat et ta considération. f

<t Tes ennemis sont ceux qui ne connaissant que la force brutale, la loi des tyrans, attaquent arec fiireur tout Compagnon qui n^est pas de leur Devoir^ acte injuste et barbare qui attire des représailles qui t'altèrent, qui t'aigrissent et te remplissent de désordre et de confusion.

« Tes ennemis sont ceux enfin qui, doués d^une certaine manie baroque, se livrent dans leurs chansons furibondes à des insultes, à des attaques grossières contre leurs adversaires qui, de leur côté, répondent par d'autres induites de la même force et de la même valeur.

« Voilà la cause première du dérèglement des esprits, des discordes, des guerres, des haines profondes qui ne s'éteignent point entre lés

après t'a voir dévoué éternellement dans leur sublime galimatias et leur cœur et leur âme, te font banqueroute en se moquant de toi ! '

« Ouvre les yeux, 6 ma Société, agis pour ta ^nsertation; sache que le mal produit le mal, que le bien engendre le bien. Poursuis courageusement, et CQupe le mal dans sa racine. Alors tei mœurs deviendront nouvelles, deviendror

pures; ton existence s'embellira et n'aura plus de terme.

« Oui , dit le charpentier en élevant sa voix sonore et promenant un reg^ard prophétique sur l'assemblée; oui, quand les sociétés sauront distinguer leurs plus dangereux ennemis , quand elles sauront apprécier leurs véritables intérêts, elles ne tarderont pas à prendre une face nouvelle; alors ces idées extravagantes qui troublent si souvent notre imagination s'effaceront pour faire place à des idées plus douces , plus utiles, plus simples, plus naturelles : notre corps, notre esprit, notre moral y gagneront. L'instruction sera pour nous un besoin, un goût, une passion; et quand après avoir fait notre tour de France nous rentrerons dans nos familles , nos compatriotes diront : — C'est un Compagnon; — ce qui voudra dire : C'est un homme qui sait travailler, raisonner et vivre, et l'on aimera le Compagnon et le Compagnonage qui l'aura formé. »

Le charpentier impressionna toute l'assemblée, et il fut applaudi chaudenjient. Après ce discours les débats furent clos; on délibéra, et tout d'une voix on s'arrêta aux moyens qui parurent les plus convenables à la réussite d'une entreprise si belle.

Là se termina cette grande conférence, cette espèce de congrès improvisé par le hasard, duquel doit découler un bien incalculable sur le Compagnonage.

On a fini par se séparer, par se répandre j on se dirige à la fois sur toutes les grandes villes de France; sous peu les Compagnons de N alites, de Bordeaux, de Marseille, de Lyon entendront

des voix fraternelles prononcer des mots d'humanité; des germes de progrès seront répandus, et ne peuvent manquer tôt ou tard de se déyelopper, de croître et de fructifier.

Les deux enfants du vieux père Tauret, Laurent et François , se sont rendus dans la Bourgogne auprès de leurs bons parents quNls n'avaient TUS depuis long-temps. Mais ils Font {promis, ils feront encore un jpetit voyage dans 'intérêt d'une juste cause, et certes ils ne se battront plus; moi je suis rentré dans Paris, et logé dans un quartier où les bras ne reposent fi^uère (le faubourg Saint-Antoine), j'ai rédigé le procès- verbal d'une assemblée mémorable; le le livre à Timpression. Puissent les ouvriers Je lire avec plaisir! et je promets bien de reprendre un jour la plume , non pour faire des phrases pures et élégantes, chose dont je me sens incapab'e, vu mon ignorance et mon peu d'habitudfe d'écrire, mais pour dire de bonnes vérités et opérer quelque jbien, si cela m'est possible.

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