I. Barrau, La Patrie, Description et BTistoIre
les sites enchanteurs des côtes d'Italie, et les gigantesques glaciers de la Suisse, et les prairies verdoyantes de la Hollande, et les belles forets de l'Ecosse. Voici les gras pâturages de Normandie, les gorges pittoresques du Jura et des Vosges avec leurs troupeaux et leurs sapins ; voici les grandes plaines de la Beauce couvertes de riches moissons et les riants coteaux de la Touraine et de la Bourgogne tout chargés de raisins! Ici les côtes âpres et sévères de la Bretagne, là les rives délicieuses de la Méditerranée ; d une part, les défilés de TArgonne avec leurs épaisses forêts, de l'autre," les Alpes et les Pyrénées avec leurs grands sommets neigeux ; partout, dans l'intérieur, des fleuves et des rivières aux bords fleuris; partout, une belle nature, un sol riche, un aspect heureux.
Cette terre privilégiée de France abonde en richesses naturelles de toute sorte. On y trouve en quantité les métaux utiles, la pierre, le marbre, le charbon. Son climat favorise toutes les productions; son sol se prête à toutes les cultures. Nulle part il n'y a de plus belles moissons, une plus grande variété de céréales et de plantes. La France a les produits du JNord et ceux du Midi ; elle a tous les légumes, tous les fruits, tous les vins, toutes les Fiantes qui fournissent la boisson, le vêtement et éclairage, toutes les espèces d'animaux utiles; elle possède les meilleures salines. A côté de toutes ces richesses nécessaires pour la vie de Thomme, au milieu de toutes ces conditions favorables de santé. Dieu a encore placé un remède pour la malaiiie dans cette quantité innombrable de fleurs et d'herbes médicinales et d'eaux minérales que notre pays possède. La France n'est tributaire d'aucun pays et tous les autres ont besoin d'elle. En vérité, « il n'est
Eas de peuple qui ait jamais reçu de Dieu une plus elle demeure ici-bas. » On a bien dit « que la France est le plus beau royaume après celui des cieux ».
Cette terre admirable, c'est quelque chose de la patrie. Aimez, enfants, ce sol qui vous porte et vous nourrit. Aimez ces océans, ces fleuves, ces ruisseaux, ces monts : ils sont là depuis le commencement du monde, témoins de la vie des hommes ; ils tiennent à notre cher pays de France, ils ont assisté à son histoire, ils ont vu ses joies et ses douleurs. Ouvrez largement votre cœnr à toutes les belles affections; aimez tout ce qui est beau et bon, tout ce qui vous parle de Dieu et de Fhomme, surtout de vos concitoyens, de vos ancêtres.
La patrie, c'est d'abord le sol habité par nos
f)ères, fécondé et embelli par leur travail ; c'est le ieu où sont nés, où ont vécu nos aïeux, c'est le lieu où nous sommes nés nous-mêmes, où sont toutes nos attaches, toutes nos affections, le lieu que l'on ne quitte jamais sans vouloir y revenir, et où l'on désire mourir ; pour tout dire, c'est « le morceau de monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme. »
Mais ce sol sacré est un territoire déterminé; c'est une certaine étendue de terre, constituée avec un nom propre et des limites particulières, que nous ont léguée nos ancêtres avec leurs mœurs, leurs institutions, leurs actions et leurs souvenirs. Dans ce territoire, il y a un endroit qui nous est particulièrement cher. C'est le pays de notre naissance. Là vivaient notre père et notre mère, là nous avons reçu le jour. Ai-je besoin de vous dire d'aimer le pays natal, ce coin de terre sacré entre tous les autres, qui possède les tombeaux de vos aïeux, la maison paternelle, l'église de votre baptême et de votre première communion, les champs témoins de vos jeux, l'école où vous avez été instruits, et la demeure des amis? Si vous ne vous sentiez pas d'amour pour lui, essayez de le quitter quelque temps, et au retour, quand vous apercevrez le clocher natal et le toit paternel, je vous dis que votre
cœur se gonflera, que les larmes vous viendront aux yeux et que vous vous écrierez : « Mon pays ! »
Jusque-là, chers enfants, vous avez bien compris, mais vous ne savez pas encore tout ce qu'est la patrie.
Nous connaissons la famille, composée du père et de la mère, quelquefois des aïeux, puis des enfants, frères et sœurs. Voilà un petit groupe bien déterminé. Mais votre famille ne vit pas isolée, elle est entourée d'autres familles comme elle ; toutes ces familles vivant dans le même lieu composent une agglomération plus ou moins nombreuse. La réunion de ces familles constitue un pays. Jl y a ainsi en France un grandnombre d'agglomérations de familles qiii forment autant de centres de population. Eh bien! la patrie est la famille des familles, la grande famille dont toutes les autres font partie.
Si toutes les familles qui habitent la France n'en font qu'une, c'est qu'elles vivent toutes sous la même loi et qu'elles résident sur le même territoire; elles forment un corps politique qu'on appelle une nation, comme les membres d'une même maison forment ce petit corps domestique qui est la famille.
Comment cela s'est-il fait ? Je vais vous l'expliquer brièvement. C'est l'histoire de la formation des SOCIÉTÉS civiles.
Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi dans notre petit bourg il y a un boulanger, un épicier, un boucher, un tailleur, un cordonnier, un maître jnaçon, un charpentier, etc. ? C'est tout simplement
t)arce que le même homme ne peut être tout cela à a fois et que néanmoins chacun aurait besoin d'être boulanger, épicier, boucher, tailleur, cordonnier pour son propre usage, puisque chacun a besoin de jaia, d'épices, de viancle, de vêtements, de chaussure et de maison. Alors qu'est-il arrivé ? C'est que le boulanger est venu s'établir auprès du laboureur, le boucher auprès du boulanger, l'épicier auprès du
boucher et ainsi de suite, de manière à ce chacun put rendre aux. autres quelque service et en recevoir d'eux à son tour. Voilà une première société.
Maîis considérez que les besoins de Thomme s'étendent bienau delà de la nourriture, du vêtement et du logement. Pour exercer les différents métiers,
Four satisfaire le désir naturel de savoir, il faut de instruction ; dans la maladie, il faut des remèdes et quelqu'un aussi pour les appliquer. Voici déjà Tinstituteur, le pharmacien et le médecin qui vont s'ajouter au boulanger, au boucher, au tailleur, au cordonnier. Maintenant, comment tous ces hommeslà qui, en conséquence de la diversité naturelle de leurs volontés et de leurs intérêts, se trouveront souvent opposés les uns aux autres, comment s'entendront-ils entre eux ? Qui déterminera leurs droits ? Qui jugera leurs différends? Qui les protégera les uns contre les autres ? Il va falloir une loi, un chef, un juge, un défenseur de la justice. C'est ia société qui s'étend et s'organise. A l'origine, il en a été ainsi partout. Les sociétés, qui sont devenues des nations, ont commencé parle besoin qu'avaient les hommes et les familles de s'entr'aider et de s'unir, sous l'autorité d'un chef dont la mission est d'assurer le bien général et de garantir les droits de chacun. L'agglomération politique est donc une nécessité sociale. Comme cette nécessité procède de la nature même de Thomme, dont Dieu est l'auteur, et de la fin pour laquelle il a été mis sur la terre, le principe de la société, comme de la famille, c'est Dieu luimême. En outre, la nécessité d'un pouvoir pour maintenir l'union, la justice et la paix entre les membres de la société découlant de la nature même de l'homme et de la société, c'est encore Dieu qui est l'auteur et le principe du pouvoir.
Cette société qui réunit la multitude des familles, toute une race, tout un peuple sous une même loi, dans les limites d'un même territoire, forme une
nation, et la nation est pour chacun de ses membres la patrie.
Vous me demanderez peut-être si tous les hommes sont réunis en nation. Non, il y a des peuplades sauvages qui vivent errantes dans les déserts ou isolées dans les îles. Mais voyez combien leur sort est misérable ! Ces tribus nomades ou fractionnées en petits groupes manquent des choses les plus nécessaires à la vie. Elles n'ont ni habitation, ni vêtement, ni nourriture assurée. Elles campent sous la tente on sous le feuillage, à moins qu'elles ne logent dans des huttes grossièrement construites; elles vivent des fruits que le sol leur fournit de lui-même et plus souvent du hasard de la pêche ou delà chasse, toujours aux prises avec les animaux sur lesquels elles sont obligées de conquérir leur chétif domicile et leur nourriture précaire. Par surcroît de misère, ces petites peuplades sans loi, sans piotection, sont à la merci les unes des autres, exposées à des irruptions et à des pillages incessants. La guerre est leur état habituel et leur vie, toute misérable quelle est, n'est même pas assurée du repos.
Et encore, ces êtres malheureux trouvent-ils quelque secours dans leur existence en commun. Il n'y a pas d'hommes qui ne soient en société, puisque c'est la condition dans laquelle Dieu a ci;éé le genre humain. L'assistance mutuelle est la première nécessité de la vie, la première loi de l'humanité. Tout homme a eu un père et une mère et ainsi il s'est trouvé en société à sa naissance. C'est le rap-
Srocliement et la multiplication des familles, dans es conditions favorables, qui a donné naissance aux nations.
Mais ne croyez pas que les nations se soient constituées aussi vite et aussi facilement que vous pouvez voir aujourd'hui des villages et même des villes se former. Il a fallu des siècles pour faire la France, des siècles de luttes, d'efforts et d'épreuves. Cette
patrie que nous aimons, cette patrie au sein de laquelle nous sommes Tiés et qu'il nous paraît tout naturel aujourd'hui de posséder, elle a coûté à nos pères autant.de torrents de sueurs, de larmes et de sang qu'il coule de fleuves à sa surface. C'est à ce^
f)rix qu'ils ont défriché et fertilisé le sol, construit es routes, bâti les villes et les villages, créé la richesse et la prospérité publiques, conquis le territoire, organisé l'Etat, fondé, au milieu de guerres incessantes, de fléaux et de misères, l'indépendance et l'unité nationales.
On sait tout ce qu'a coûté de temps et de peines cette tâche immense ; le souvenir nous en a été transmis avec le récit des événements qui ont rempli la vie de la nation. L'on connaît aussi les hommes dont les actions ont le plus contribué à la formation de la patrie et qui en ont été comme les bienfaiteurs publics ; leur mémoire a survécu au temps, leur vie a passé à la postérité.
La PATRIE n'est donc pas seulement un soL, un
TERRITOIRE, UUC FAMILLE, c'cSt RUSsi UUe HISTOIRE.
Cette histoire, il faut l'aimer comme tout le reste. Vous vous plairiez, n'est-ce pas, au récit des actions de vos aïeux, vous aimeriez à savoir de votre grandpère comment il a bâti la maison que vous habitez, à quelle époque les arbres ont été plantés, de quelle manière il a acquis le petit bien qu'il a légué à votre père, de qui vous le tiendrez à votre tour. Il faut entendre avec plus d'intérêt encore l'histoire de notre chère France, notre grande maison, notre grande famille à tous. Elle nous apprend ce que nos pères ont fait pour nous, et en même temps elle nous met leur exemple sous les yeux. Elle nous fait mieux apprécier le bien qu'ils nous ont procuré en nous léguant une patrie prospère, une patrie glorieuse, une patrie honorée entre toutes, une patrie libre et forte.
Car la patrie, c'est encore un patrimoine, un bien
commun à tous ses enfants, la possession d'un riche legs de souvenirs, d'actions, de héros, d'hon* neur et de gloire. La France, mes petits, vous appartient par droit d'héritage ; elle est à vous, maia vous ne connaîtrez toute l'étendue de votre bien qu'en apprenant dans le passé comment il s'est formé et vous a été transmis.
Alors on t* apprendra, sur les bancs de Pëcole, Ce qu'ont mis nos anciens de temps pour réunir Tous ces morceaux divers qui forment notre France^ Et qu^'l fallut gagner pied à pied, brin à brin, Des rivages bretons aux vieux ports de Provence, Et des monts du Béam jusques aux bords du Rhin. Tu comprendras, devant ce trésor, d'âge en âge Grossi par nos aïeux, sans cesse triomphants, Que, pour tous, la patrie est le saint héritage Que les pères mourants doivent à leurs enfants'.
Cet héritage impose aussi des devoirs qu'il faut connaître .
Une succession, comme je vous l'ai expliqué auparavant, n'est transmise qu'avec ses charges. Qui prend les biens prend les dettes. Ce n'est pas
fratuitement que tout ce passé de la France dont nous éritons nous a été légué. La France est ce qu'elle est, parce qu'elle a accompli une tâche, exercé une mission qui incombe à ses fils à perpétuité. Cette mission oblige ; nous devons la connaître pour être en état, chacun dans la mesure de nos moyens, de la continuer. Les héritiers sont sohdaires des ancêtres. Une nation est une ame qui se survit à travers le temps et anime toutes les générations; c'est une vie indéfiniment perpétuée par le renouvellement du principe supérieur qui a présidé à la formation et au dévelopement de la patrie.
Nous ne serions pas Français si, ayant reçu du passé un si noble, un si riche patrimoine, nous ne travaillions pas à le conserver et à l'accroître encore pour nos descendants. Il faut donc que nous sachions