CHAPITRE II
LINÉGALITÉ DANS l'ÉGÀLITÉ.
Hier en sortant de Técole, je rencontre le père Naquart que vous connaissez tous. C'est un bien brave homme, comme chacun sait ; seulement, il croit tout ce qu'il lit dans son journal : pour lui, dès que c'est imprimé, c'est vrai. Il était précisément en train de lire je ne sais quoi d'un de ces journalistes de Paris qui, ne sachant rien, parlent de tout et se moquent joliment de leurs lecteurs. Me voyant il m'aborde, car nous sommes de vieilles connaissances.
« C'est tout de même une belle chose que l'égalité, me dit-il. — Assurément, lui répondis-je ; mais comment l'entendez-vous ? — Je l'entends, me répliqua-t-il, de l'égalité des droits. — Ah oui! lui dis-je à mon tour, la fameuse déclaration des droits de l'homme de 1789 qui proclame que tous les hommes naissent égaux en droits ? — C'est cela ! s'écria-t-il. — Sauf, ajouté-je, que les uns naissent riches et les autres pauvres, les uns robustes et les autres difformes, ceux-ci intelligents et ceux-là idiots. »
Le père Naquart n'était pas content de moi. « Il ne s'agit, me répondit-il, que de l'égalité devant la loi, » Je lui objectai que l'égalité devant la loi était
l'égalité. 273
souvent, en pratique, une cause d^inégalité réelle, une injustice par conséquent.
a L'égalité devant la loi, lui dis-je, c'est l'égalité dans le service militaire, qui eàt beaucoup plus onéreux pour le pauvre que pour le riche.
tt L'égalité devant la loi, c^est l'égalité dans Timpot, qui, en proportion, pèse beaucoup plus lourdement sur le pauvre que sur le riche.
« L'égalité devant la loi, c'est l'égalité dans le vote, où le célibataire a le même droit que le chef de famille, où le fils compte autant que le père, et le paresseux, l'ignorant et le sot que le bon travailleur et l'homme intelligent.
a Que dites-vous de ces égalités-là ? Ne vaudraitil pas mieux l'inégalité ? »
Comme le père Naquart n'avait pas l'air de bien comprendre, je lui dis : « Voyons, père Naquart, vous êtes à votre aise, et vieux garçon, vous avez du bien et pas de chargées ; et cependant, en vertu de l'égalité devant la loi, vous payez moins d'impôts pour votre sel, pour votre sucre, votre café, votre vin et le reste que le pauvre cantonnier qui ne gagne que ses trente sous par jour et qui, ayant à se nourrir avec sa femme et ses cinq enfants, consomme nécessairement beaucoup plus de sel et de sucre que vous et aurait besoin de plus de café et de vin. Est-ce juste cela? Ne serait-il pas préférable qu'il y eût inégalité devant la loi pour qu'il n'y eût pas égalité d-evant l'impôt ? »
Le père Naquart n avait pas lu cela dans son journal.
« Autre exemple, lui dis-je :
« Prenons deux jeunes gens : l'un est le fils d'un riche banquier, l'autre d'un pauvre ouvrier. L'égalité devant la loi les fait tous deux soldats. Le sort qui leur est fait est-il pour cela même ? Non, car le fils du riche banquier, en devenant soldat, ne manque pas à la banque de son père, qui continue
à marcher avec de nombreux employés et à Fenriehir en son absence ; mais le fils de r ouvrier manquera beaucoup à Tatelier ou à la maison de son père qui avait besoin de lui pour faire vivre sa famille.
a Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils fussent inégaux devant la loi, de manière que le fils du riche fût seul soldat, quitte pour Touviîer à être assujetti, en échange, à quelques obligations envers le père de celui-ci? »
Cest à peu près ce qui existait dans Tancien régime.
Je vais vous montrer cela, mes enfants; mais voyez tout de suite qu*il ne faut pas se payer de mots ni toujours croire aux journaux.