DANS UNE FORS
ARBRES, silencieux géants, spectres sans voix, qui apparaissez devant mes yeux; fils aînés de la Nature, rochers noirs, endormis immobiles sous les claires
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étoiles; lune, témoin éternel, qui êtesvous, et qui suis-je? Et pourquoi nous rencontrer ainsi dans l'immensité de l'abîme, moi, vous interrogeant, et vous, pleins de silence ?
COMME ces nuées d'oiseaux voyageurs, qui par-dessus nos têtes traversent le ciel et se perdent au loin, sans que nous puissions savoir ni d'où ils viennent, ni où s'enfuit leur vol, ainsi devant nos yeux passent les choses créées; et nous ne connaissons ni le royaume impénétrable de la formation des êtres, ni le royaume sombre de leur transformation.
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POUR toile de fond, l'infini et l'éternité ; au devant, des myriades d'êtres, comme des ombres chinoises, s'agitant, se poussant, se pressant, paraissant et disparaissant, avec des gestes bizarres , incompréhensibles, grotesques, charmants quelquefois, plus souvent ridicules : curieux théâtre, comédie effroyable!
LES germes, souvent presque invisibles, ne semblent rien, et cependant ils portent en eux déjà leur splendeur ou leur malédiction futures, en eux, dans cette force interne, mystérieuse, qui les appelle à vivre , les fait monter vers la lumière, leur impose nue forme, — la forme d'où naîtra leur destinée à venir, leur joie et leur orgueil, ou leur indicible misère, la joie, l'orgueil d'Hélène et de Cléopâtre, ou la misère du pauvre , de l'idiot,
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du lépreux, du scroftileux couvert d'ulcères.
LE s êtres vivants ne sont que des composés provisoires, subordonnés à la condition de la forme.
ET de cette forme dépendent les individualités, leur distinction complète; et l'individualité même des cerveaux, par laquelle tel animal, aigle, singe ou homme, ne perçoit qu'un certain nombre d'images ou d'idées, et ne peut en percevoir d'autres; individualité qui fait aussi que chaque homme a sa pensée bien personnelle-, bien à lui, dont les différences avec les pensées voisines résultent tout d'abord de diftérences dans la forme , dans la cqnA-
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guration, la cristallisation de son cerveau, bien avant que l'éducation n'y soit venue ajouter sa marque.
DES forces et des formes, voilà le grand Tout : les forces n'ayant d'autre but que la métamorphose des formes, la naissance, la tuerie des êtres.
UNE nuit, le mari rentre ivre, ivre et brutal, voulant sa femme.
Neuf mois après l'enfant s'en vient, pourquoi faire ? Il y en a déjà d'autres, et pas de pain à la maison. La femme est vieille, son sein est vide. Quand l'enfant naît, ma foi, tant pis, la femme le tue,
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Pensées douloureuses. 2i
l'enveloppe, te jette je ne sais où, puis, s'en va dans la rue, marche, parle et boit, boit beaucoup, étant un peu pâle.
Le juge frappe à la porte ; mais un mal terrible dans cette chambre est entré déjà:
avant d'aller à la prison, il faut qu'elle aille à l'hôpital. Le mari appelle son voisin :
« aide-moi, que je porte la femme à l'hôpital. »
Le médecin veille, le juge veille : la Mort fait mieux, elle l'emmène.
Premier acte, l'ivresse ; au deuxième, le meurtre ; au troisième, la Mort.
Qu'importe! vivent l'eau-de-vie, le rire et la volupté , qui élaborent des naissances !
QUELLE chose plus grave et plus misérable pourtant dans la réalité de la vie , que la création d'un être ! Une pensée, une âme est créée, grâce peut-être
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aux épices du dîner, ou à la pièce entendue le soir... La Nature, qui se sert pour nous tuer de si petits moyens, le grain de sable dans la vessie de CroHiwell par exemple, n'en a pas de moins ridicules, ni de moins méprisants pour nous faire naître.
LA Nature produit avec la même indifférence l'homme de génie, passant en ce monde comme un ouragan magnifique, — un César, un Beethoven, — et le pauvre monstre, dont la difformité fera plusieurs siècles l'ornement d'un musée horrible de pathologie.
DUS sommes tes bouffons, ô Nature, nous sommes les bouffons de ta
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cour; et tu t'amuseras donc toujours de nos vieilles bouffonneries, de nos plates sottises, de nos bosses et de nos verrues ridicules, et de nos grimaces aussi et de notre épouvante grotesques, quand subitement, pendant la fête, arrive pour l'un de nous ton bourreau ?
MÈRE pour les uns, marâtre pour les autres, virginale et lubrique, belle et hideuse, douce et cruelle, Nature, qui aimes et qui tues, qui tues et qui aimes, le Sphinx est vraiment ton image : tête de emme, et corps de bête !
[SIS, que caches-tu? — Est-ce ta laideur?
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UNE grande foule d'hommes, de femmes et d'enfants étaient là, immobiles, sous le ciel ardent, qui ne leur versait que du feu. Ils n'avaient plus d'âme ni de pensée ; leur tête était comme celle des animaux, sans clarté, toute silencieuse : corps maigres, longs bras, doigts effilés, des Jambes comme en ont les morts. — Qu'avaient-ils fait, quelles dures puissances leur avaient infligé ces douleurs? Le Soleil, les Vents, l'Air et l'Eau, tout ce qu'ils croyaient bon, ces Immortels, qu'ils disaient bienfaisants.
PAUVRES enfants, doux enfantelets, comme sans défiance ils regardent la vie, et lui tendent leurs petits bras!
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Pensées douloureuses. 25
TOUS voient le visible, quelques élus seuls, l'invisible ,. les splendeurs sacrées de l'invisible ! — Ppurquoi donc, autour des élus, tous ces condamnés aux ténèbres?
POUR quelques âmes, qui sentent et qui pensent, combien d'âmes réduites au néant par la dure nécessité de vivre. Pour quelques hommes, qui vraiment représentent l'idéal de l'humanité, en bas, dans les profondeurs humides, tout un douloureux monde d'esclaves, soumis aux pmssances cruelles, la Nuit, la Nuit sans étoiles, l'Ignorance, la Fièvre, la Laideur!
lEN n'est froid et sinistre comme la vue de ces longues tables d'amphi-
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théâtre, où sont étendus les pauvres gens que l'on dissèque : ouvriers, charretiers, maçons, malheureuses femmes, jeunes ou vieilles, petits enfants souriants encore et jetés là, si pâles, si beaux, comme un bouquet de fleurs sur un tas d'ordures. Et tous ils dorment leur grand sommeil, leur sommeil profond, que rien ne trouble, ni le scalpel mordant les chairs, ni la scie déchirant les os, ni le bruit de la rue ou la musique lointaine d'un orgue de barbarie entonnant sa chanson obscène. Et Ton pense à leur vie silencieuse, sombre, douloureuse, amère, au peu de joies qu'ils ont connues, à leur peu d'âme et de cerveau, et à ce qu'ils ont pu faire pour mériter cela!
DE Flandre à Paris, elle est venue, pour gagner honnêtement son pain.
Honnêtement, durement, elle a travaillé
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dans les fabriques de phosphore, et la voilà à l'hôpital. La pauvre fille de vingt ans, le phosphore a rongé ses os ; le poison a boufH sa face ; ses dents toutes pourries chancèlent; ulcères aux joues, et par morceaux lentement s'en vont les mâchoires. Elle est perdue : plus de joies, d'amours, ni d'enfants! Et cela pour avoir honnêtement, durement travaillé , pour avoir voulu (la chose est donc bien nécessaire?) gagner honnêtement son pain.
Dans le ht près d'elle, une jeune femme sourit et cause, entourée de jeunes gens.
Tendres joues pâles, beaux yeux lascifs, elle respire des violettes. Le mal est peu de chose ; elle guérira, traderidera, et recommencera. Grâce à Dieu, la honte ne ronge pas les os.