CHANT RÉVOLUTIONNAIRE
POURQUOI sont-ils beaux , pourquoi sommes- nous laids? Vive l'égalité!
coupons-leur la tête. Et si la mort ne répare tout, les dieux aussi, on les pendra, ça ira!,..
LIBERTÉ, égalité, fraternité! Les hommes, les femmes, les enfants contemplent les trois mots magiques, qui semblent flamboyer sur les murs. Liberté, égalité, fraternité! hurlent les orateurs populaires, et la foule se presse autour d'eux, ouvrant les yeux, ouvrant la bouche, comme elle est accoutumée de faire , depuis l'origine des choses, devant les beaux parleurs, et à l'appel des saltimbanques ou des héros.
Un cheval étique avance entre deux
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groupes son pauvre vieux corps roué de coups, et tout saignant d'ulcères où se délectent les mouches; et, pendant qu'ils sont là, braillant: liberté, égalité, fraternité! et moi? semble-t-il dire, avec sa pauvre vieille tête résignée.
Rassiu'e-toi, ne sois point jalouse, pauvre bête; ils ne goûteront guère plus que toi cette liberté, cette égalité, cette fratertiité, dont ils ont couvert tous les murs !
/T 'humanité, ce troupeau de singes 1-f sorti des forêts, on s'étonne de ses vices : je ne m'étonne que de ses vertus.
Ses vices, ses forfaits et ses crimes sont les restes de sa vie des bois. Nous faisons aujourd'hui la guerre pour une province, comme nos ancêtres, dans les forêts, se déchiraient jadis à coups de griffes et de dents pour la conquête d'une noix de coco.
Gounnand, lascif, criard et pillard, oui, le vieux singe est toujours là. Mais le singe quelquefois se transfigure, et, sublime, ressemble à Dieu.
IL le faut reconnaître, la plupart des hommes sont médiocres, — ni tout à fait bons , ni entièrement mauvais , — et aucun des efforts, tentés jusqu'à ce jour pour les élever, et les maintenir un peu plus haut que cette médiocrité naturelle, n'a encore pu réussir. L'animal est toujours sous la peau humaine, gardant obstinément sa luxure, sa gourmandise, son avarice ou sa paresse, tous ses sales péchés capitaux.
Quelques hommes doués de génie , de vertu, de ruse ou de force, se séparent, se distinguent, commandent, et le troupeau suitt.
Des naïfs et des habiles parlent et par-
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Pensées Douloureuses. ji
leront longtemps d'égalité politique et sociale ; mais il faudrait d'abord celle des cerveaux et celle des muscles. C'est en effet la Nature, plus encore que la société, qui fait le corps et l'âme des valets, crée les petits et les grands, les manants et les nobles. Or les révolutionnaires, faute de la pouvoir atteindre ou de raisonner, au lieu d'elle, décapitent les rois, les aristocrates et les Dieux, tous les ci-devant!
Ainsi ces bêtes blessées, qui, stupides et furieuses, attaquent, brisent et broient des arbres, à défaut de l'ennemi caché.
Avoir l'étemelle misère de ce monde, il semblerait que le Ciel nous méprise, et ne fasse guère plus attention à nous> qu'un vieux lord blasé au grossier spectacle de combats de dogues contre des rats^.
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JE n'oublierai jamais, un soir d'été, dans un champ de foire , au fond d'une baraque, devant laquelle s'agitait bruyamment, parmi les lampions fétides, une grosse femme soufflant dans un cornet à piston , un homme à trois jambes , qui , tout souriant et satisfait, montrait pour deux sous sa laideur. Oui, il était fort aise, et il dit ce mot véritable : Cela me fait gagner ma pie! — O étoiles, ô ciel, ô Nature, qTi'est-ce donc alors que la vie?
PAUVRE poëte humain, c'est dans l'obscurité d'une cuisine que se préparent ■ ton génie, ta force, les énergies de ton âme, tes vertus et tes vices, ta raison même, si tu en as. Tu doutes : soumets-toi au supplice de la faim, qii'un long jeûne appauvrisse ton sang, et ta pensée bientôt, pareille à ces campagnes dont la sé-
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Penties douloureuses.
cheresse fait un désert, ne sera plus habitée que par les hideux fantômes et les bêtes des visions terribles.
Michel-Ange a laissé un prodigieux dessin, qui a pour titre le Rêve de la vie.
Dans un coin du dessin, l'amour : un homme se ruant sur une femme ; au-dessous, l'esclave qui tourne la broche, et le maître accoudé sur la table...
Mange donc, pauvre être humain, mange pour penser, pour rêver, pour aimer; mange pour enflammer l'ardeur de tes désirs, pour entretenir les violences de tes passions , saintes ou coupables ; mange pour alimenter ton génie, mais reconnais que, si sublime que tu sois, tu n'es rien de plus que le Roi des animaux, et que tu partages bien leur misère, puisque les racines du cerveau sont chez toi aussi dans le ventre.
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POUR avoir au bien des hommes consacré une vie entièrCj pour avoir, faible qu'il était, accompli le travail des forts, le vieux savant a la tête malade , et sa tête branle de çà, de là, trouvant trop lourde sa cervelle. — La Nature frappe les plus dignes, les meilleurs, et indifférente, stupide , souvent abat les tétas les plus hautes , pour le seul crime sans doute d'être plus hautes que la poussière des foules. .
LA Nature a parfois de bien méprisantes railleries contre cette pensée humaine, qui cependant nous cause un si légitime orgueil : le ramollissement cérébral, par exemple, et les diverses sortes de folies.
Quelques granulations à la surface du cerveau, un atome de fibrine charrié par le sang, et qui, s'arrétant tout à coup, vient boucher une artériole, ont bientôt raison
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Pensées douloureuses. j;
de la plus riche, de la plus noble des intelligences.
La Pensée insultait à la Matière : la Matière lui rend son insulte, et, victorieuse, un jour la tue.
PAUVRE vieillard, pauvre génie humain qui te croyais si grand, c'est d'ordinaire en balbutiant des niaiseries que tu fais ton entrée redoutable dans le noir empire de la Mort !
ON ne peut, sans épouvante ni sans dégoût, penser au rôle que joue dans les maladies, et surtout dans les névroses, la loi de l'hérédité. L'épilepsie, l'hystérie, la folie sont en germe dans ce pauvre en-
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36 Le liore du néant.
fant qui vient à la lumière nu, faible, sans péché. Un )our, sa pensée sera folle!
Pourqitoi ce châtiment? Son seul crime fut de naître.
UN homme a mal usé de sa pensée et de sa vie ; il est coupable. Le châtiment de la folie n'atteint le plus souvent que sa descendance, frappe donc l'innocent au lieu du coupable.
LES excès d'amour physique sont un des premiers symptômes de la folie, et ces êtres qu'un malheureux appelle à la vie, avec une satanique et monstrueuse ardeur, ne viendront peut-être au jour, que pour tomber eux-mêmes sous l'empire de ce mal, cause médiate de leur naissance.
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LE Destin volontiers rit de nous. Un homme s'avance, le front inspiré. Ses pensées sont sublimes; je l'écoute; il a quitté la terre ; îl habite le pays des étoiles d'été, et les soleils, ses serviteurs, lui forment une cour de glorieux musiciens, dont les harpes d'or ne vibrent que pour lui.
Le firmament, avec son baldaquin d'étoiles, n'est que le ciel du lit magnifique où se vautre sa royauté. Il vient à moi et me dit tout bas, en tremblant, comme épouvanté de sa propre grandeur : « Je suis Dieu! n E^is la langue bégaye, les pieds se heurtent et s'embarrassent, le Dieu tombe.
u Paralysie générale, n dît en clignant de l'œil le docteur, qui passe.
J'ai peur maintenant. Qui sait si mon orgueil, l'orgueil humain, l'orgueil du Ciel et de la Terre, ne finiront pas un jour par le bégayement et les hontes de la paralysie générale ?
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î8 Le l.vre du nèani.
CHANGEZ la nature du sang, vous changez l'état du cerveau. Hallucinations, illusions, folies-, fxu"ieuses ou douces, mélancolie et extase, ces phénomènes, vous les pouvez produire, et presque à volonté, si, dans le sang qui monte au cerveau, vous versez certaine nature et certaine dose de poison. Quelle action va donc avoir cette matière siu- les cellules cérébrales? Par quelle puissance les va-t-eUe mettre en branle, et agiter à ce point, d'en faire jaillir la joie ou la douleur, le rire ou les larmes, des actes sublimes ou grotesques, des vertus ou des crimes, des héroïsmes ou des lâchetés ? Et que sommesnous, pour pouvoir être livrés ainsi, corps et âme, à la merci d'un atome !
OTRE vie ressemble à un voyage pendant les heures de la nuit, dit un
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ancien poëte de l'Orient. Cela est vrai, si nous réfléchissons que nous n'avons des choses que le peu de notions obscures qui nous sont données par les sens, et qu'à ces obscurités se joignent encore les rêves, les illusions et les hallucinations de la pensée. Et c'est ainsi, au milieu de ces longues ténèbres, traversées de quelques lueurs tremblantes, que, depuis, le commencement du monde, l'hiunanité erre, s'agite et s'égare, et pousse sa marche en avant.
Tous les Dieux, — tous ces êtres supérieurs et magnifiques, dont sont encore, pour nous, remplis le Ciel et la Terre, — tous sont nés entre l'os frontal et l'os occipital de ce mammifère, proche parent du singe, l'homme !
Ainsi le charbon se fait diamant, et le mollusque, crée ia perle.
ON parle et l'on s'étonne de ces supplices raffinés dont les Japonais, qui font en toutes choses preuve d'un art exquis, ont su garder la tradition. La Nature dépasse de beaucoup ces esprits subtils. La torture, que nous avons abolie, est et sera toujours dans ses lois. Hommes, femmes, enfants, innocents ou coupables, avant de les jeter au néant, elle les livre aux bourreaux ; et, selon son caprice, à l'un, elle fait crever les yeux; à l'autre, ronger les chairs, les os, le crâne, nuit et jour, des semaines, des mois, des années; celui-ci, elle le rend fou, ravage sa pensée, et lui laisse le rire horrible de l'idiot; celui-là, vivant , sert de pâture aux vers. Une mère berce son enfant ; la Nature étrangle l'enfant. Mais, comme elle est mère aussi, par un accès de tendresse bizarre, elle fait fleurir des violettes et chanter des oiseaux sur le tombeau du petit être.
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Pentiei douloureuses 41
EN voyant les joies des vivants, je me souviens de ces fêtes c[ui se donnaient jadis à bord des vaisseaux négriers. Les malheureux nègres condamnés, il les fallait distraire^ pour les empêcher de mourir.
Aussi, le soir, quand un bon vent gonflait les voiles, deux par deux, des profondeurs de la cale, ils montaient sur le pont.
Altérées, mourantes, les pauvres bêtes venaient boire l'air, la lumière, la fraîcheur du soir, l'immensité de l'horizon; on les laissait parler à leurs femelles ; et même, si ce soir-là le capitaine était en belle humeur, on leur ôtait leurs chaînes ; les pauvres animaux pouvaient une heure boire, danser, chanter (car rien ne délivre autant que l'eau-de-vie, la danse ou la musique) ; et, sous les belles étoiles des tropiques, le navire s'illuminait; le noir troupeau un instant oubliait ses peines; de grosses lèvres furtivement se baisaient dans l'ombre ; les castagnettes de fer grinçaient tout à coup, les tambours mugissaient, les flûtes soupiraient, et nègres et
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négresses tournaient, sautaient, bondissaient, et des coups de fouet faisaient sauter ceux mêmes qui n'en avaient guère envie.
Mais parfois un de ces pauvres diables, — quelque esprit chagrin et misanthrope, sans doute, — s'échappait, se glissait dans l'ombre, et silencieusement se laissait tomber dans la mer.
LES hommes sont tellement accoutumés, par des habitudes séculaires, à la platitude, à la honte, à l'absurdité de leur vie, qu'ils ne pensent même plus à s'en étonner, comme ceux qui, depuis l'enfance, vivent dans la vermine, et à la fin ne se grattent plus^
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Pensées douloureuses. ^.j
POURQUOI le dernier désir de ceux qui aiment avec passion ou, jusqu'au vertige, s'enivrent du chant, de la' danse ou du vin, est-il un désir d'anéantissement?
— Quel étrange besoin de se sentir morts, et de ne se plus réveiller, et, fous de ver^ tige, de rouler d'abîme en abîme et de rentrer dans l'infini! Quel besoin glorieux de délivrance!
UN jour certainement viendra où l'homme ne voudra plus procréer son espèce. A quoi bon? Pour prolonger la durée de cette infernale comédie, pour perpétuellement refaire ce travail de Sisyphe, remuer toujours cette boue et ce néant?
Jadis on avait Dieu, et l'espérance de la lumière, de la vie lumineuse au delà de la mort. Nous ne sommes plus, d'après la science moderne, que des animaux parmi
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les animaux; nos passions ne sont que les passions de la brute, parées de brillants mensonges; nos éclairs de génie ne sont que des névroses; nos prophètes, des hallucinés, et nos religions, des fantômes créés par nos tristes cerveaux. L'antique voile est tombé : pour un de tout, c'est ta tombe ignoble, la mort sans phrases...
Et il est encore des gens qui mangent, boivent, dorment, et engendrent tranquillement !
LE drame de la vie perd chaque jour de sa gravité, de son sérieux, de son importance, de sa beauté scénique, et risque de se transformer en vulgaire et plate comédie bourgeoise d'une irritante et intolérable médiocrité.
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CE sont parfois les objets les plus vulgaires et les choses les plus simples qui dans le spectacle du monde étonnent le plus certains esprits , par exemple l'homme d'aujourd'hui , son costume , ses idées, son langage, et toutes les trivialités et les puanteurs de la bourgeoisie et de la démocratie modernes.
ON ne dira jamais assez comme ce monde est vieux. L'homme s'ennuie si profondément aujourd'hui, et méprise si bien son espèce, qu'il ne ferait rien sans doute pour la perpétuer davantage , si la Nature, fort plaisante en ce rôle, n'avait eu l'esprit d'attacher à la reproduction certaines voluptés auxquelles, il le faut bien avouer, l'homme a rarement la force de résister longtemps. — Mais parfois alors on le voit s'irriter, se révolter contre soi-
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46 Le livre du niant.
même , honteux d'être aussi fatalement bestial, aussi ridiculement l'esclave du caprice de la Nature.
CURIEUSE légende ; Après la création de l'univers, Brahma par un acte de sa pensée créa d'abord des esprits purs , mais si grands, que, dédaigneux de l'action et s'enfermant dans la contemplation des phénomènes ils refusèrent, par dégoût sans doute et mépris , de servir ses desseins, d'engendrer, de se multiplier, de se mêler aux troupeaux terrestres.
Et un jour de son propre corps Brahma fut obligé de tirer le pauvre couple humain.
Ces antiques esprits qui, méprisant cette création , s'éloignent de tout amour , et se réfugient et s'enfoncent dans les déserts de leur pensée, me font souvenir de vous, vieux Titans, Michel-Ange et Beethoven,
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Pensées douloureuses. 47
âpres et farouches solitaires , qui êtes demeurés toujours chastes !
CE monde n'a d'existence que par l'amour, par la séduction d'un moment.
LA Nature n'a peut-être créé la Beauté, que pour nous asservir davantage à la reproduction de l'espèce ?
'est-ce pas étrange cependant que les lignes d'un visage créent une har-
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monie si parfaite, qu'elle nous puisse troubler une vie tout entière, et que parfois, en la contemplant , nous nous sentions saisis d'une si ardente soif de la mort?
FEMME, si j'osais, j'ouvrirais ta chair, et mettant à nu ce qu'elle cache d'ordures, je ferais de dégoût reculer tes amants. — Mais, à la surface, resplendit l'illusion magnifique, le radieux mensonge de ta beauté; et cette beauté, faite d'horreurs repoussantes , cette illusion et ce mensonge nous font plier les deux genoux, pâlir, balbutier, et mourir!
La femme répondit tranquille : C'est de cet intérieur qu'est sortie ta pensée !
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Pensées douloureuses. 49
LA Vie crée toujours, et entasse les vivants par-dessus les vivants. La Mort survient qui tue, et entasse les morts -pardessus les morts. Quelle est la moralité de ce drame? — La Nature est riche, et peut jeter l'or par les fenêtres ; mais par malheur c'est nous qu'elle jette ainsi, et nous nous brisons le crâne en tombant.
J' AI toujours rêvé de voir une bataille éclairée par une belle journée de printemps. Lumineuse image de la vie : la Mort face à face avec le Soleil souriant ; des cadavres couchés parmi les jeunes herbes; des mares de sang auprès des ruisseaux clairs, où se mirent des fleurs heureuses; des cris de haine et de vengeance , des hurlements d'angoisse , des râles, des agonies, parmi les chansons du
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vent, et le charmant murmure d'une forêt qui s'éveille après le sommeil de l'hiver.
J' AI vu en Hollande dans une tète de mort fleurir une tulipe rouge : n'étaitce pas l'image de ce monde?
ON veut aimer, on va vers les êtres, vers les plantes, vers les bêtes, vers tout ce qu'a créé la Vie ; on va vers les choses, le baiser aux lèvres, avec confiance, bonté naïve : et forcément on doit fermer son cœur, se défendre, s'armer, on doit combattre et haïr. Mille ennemis vous menacent, hommes et bêtes; les
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plantes mêmes, si douces, si paisibles, mentent aussi, cachent des poisons.
O Jésus, doux Nazaréen, la Nature sourit de tes rêves, et sa loi reste et restera toujours la dure et cruelle loi mosaïque.
JE crois de plus en plus que les grandes idées de justice, de vertu, et même que l'idée de beauté sont des créations humaines, de généreux rêves du cerveau humain. Les idées de 89, entre autres, ne me semblent guère naturelles. L'égalité?
mais les animaux mêmes, les végétaux, les métaux, tous les règnes de la nature ont leur aristocratie, leurs races fatalement prédestinées à l'éclat, à la splendeur, à toutes les qualités royales : le lion , le cèdre, l'or ou le diamant seront toujours précieux et nobles. La fraternité ne peut guère non plus régner entre des êtres, qui,.
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pour se nourrir, boivent du sang. Enfin la liberté, où est-elle ici-bas? Suis-je libre de naître, libre de ne pas mourir^ libre de changer mon cerveau, ma forme, la livrée que m'a imposée la naissance? S'il est pour la nature des principes immortels, ils me paraissent se rapprocher beaucoup . plutôt de ceux de 93, et des fantaisies sanglantes du très-pur Maximilien Robespierre.
CE qui condamne la vie, c'est que de fort honnêtes gens, en vieillissant, deviennent des coquins; des hommes de génie, de sots et plats vieillards; des hommes de cœur, d'odieux égoïstes et des lâches; des beautés sans tache, d'immondes petites vieilles; et que c'est seulement après nous avoir déshonorés et flétris, qu'elle nous tue.
PRESQUE toujours les folies graves commencent par une période d'excitation, et finissent par une période de dépression, qui précède la mort. — La vie commence et finit de même.
LA vie, comme le haschich ou l'opium, nous donne quelques hallucinations rapides, puis nous tue.
LE Soleil a de ses baisers oppressé tout le jour la Terre qui étouffe. Les plantes se penchent allanguies, et les forêts s'endorment immobiles, comme des amantes fatiguées. Dans la chaude vapeur
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54 ^e tii-re du néant.
de la Terre, glorieux et superbe, le Soleil se couche, tel qu'un César, un tyran magnifique, qui a bien rempli sa journée, I! a donné la vie et a donné la mort; il a embrasé la chair froide des vierges par sa toute-puissante lubricité; il a écrasé d'immenses races humaines sous sa formidable splendeur; il a rendu folles des pensées:
et, glorieusement, il se couche en son Ut de pourpre, beau comme un corrupteur, calme comme un jeune Empereur assas-
LA Nature brûle comme une amante.
Le Soleil de baisers la couvre, l'étoufFe, la tue ; elle le veut encore, toujours et sans fin le rappelle. — Aimez donc tous, aimez ainsi ; lèvres des amants, unissez-vous; brillez ainsi, chairs des amants. Ayez votre heure d'illusion, votre part du glorieux mensonge; un instant dans vos bras mortels,
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enfermez, pressez, étreignez rimmortelle beauté du néant !
CE qui fait la grandeur de l'amourj sa sublime et religieuse horreur, c'est qu'il perpétue la Vie, la Pensée, l'Esprit et le Sang, Dieu en ses milliers de formes.
Aussi, pour les noces du Masculin et du Féminin éternels , il semble parfois que les cieux, les mers, les forêts, tout tressaille, chante et s'illumine. L'air est tiède ; les étoiles brillent, comme des yeux brûlants de désirs ; la mer carressante baise la plage, et chante, paisible, une chanson vague, qui berce et allanguit l'âme ; le clair de lune bleu enveloppe les bois ; tout se tait ; et les fleurs se meurent dans la nuit, les soupirs des fleurs montent dans la nuit, leurs chauds soupirs, leurs parfums lourds, où s'exhale leur âme expirante et consumée de volupté . O Hyménée, 6 Hymen ! L'amour
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S6 Le livre du néant.
recrée ce qu'avait tué la mort : mais chose effrayante! c'est pour elle de nouveau qu'il travaille et refait son œuvre.
C'est pourquoi ceux qui vont aimer, de peur qu'ils n'hésitent sans doute, comme les initiés du Vieux de la Montagne, sontils voués à l'ivresse !
Les fleurs, le vent du sud, la lune d'été versent leurs poisons subtils; et, complices du Destin, dont ils seront bientôt les victimes, ayant bu le fatal et délicieux breuvage, les pâles amants s'étreignent en de mortels baisers, et, malgré eux souvent, évoquent de nouveaux êtres au sanglant mystère de la vie.
FEMME, vide magnifique, miroir lumineux du néant, fugitive image, qui souvent rassembles en toi tout le mystère et toutes les cruelles splendeurs de la
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Pensées douloureuses. 57
Nature créatrice, pourquoi t'étonner que quelques-uns pâlissent, lorsqu'ils s'approchenf de tes lèvres, et viennent goûter entre tes bras une mort délicieuse et pro- .
fonde ?
LA pauvre tête de mort , elle éclate de rire, au souvenir de la vie terrestre. Au souvenir de ses passions, de ses rêves, de ses amours, la pauvre tête de mort, elle éclate de rire. EUe se rappelle ses orgueils, ses croyances, et ce qu'elle appelait ses pensées, et elle éclate de rire, l'horrible tête de mort, pendant que les vers, qui grouillaient en elle, la quittent, ayant fini leur œuvre.
UE de ténèbres j'ai traversées, que d'épouvantes et de soufirances! Et
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5» Le livre du niant.
cependant, malgré l'horreur et la nuit du gouffre, je suis revenu à la surface; — j'ai revu le sourire de l'enfant, la candeur des vierges, la sainteté des mères, la grandeur des héros, toutes ces clartés de l'âme humaine ; — et j'ai de nouveau douté de l'omnipotence du Mal, comme j'avais fait jadis de celle de Dieu, de sa pureté, de sa bonté.
UN mystère repose, un mystère d'amour, au fond de certaines fleurs et de certaines nuits tièdes; mais les mots malaisément expriment ce qu'enseignent les choses silencieuses.
E me contredis à toute heure ; mon âme est comme l'onde, mobile et chan-
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Peitsiei douloureuses. 59
géante, parfois lumière et or, reflétant un grand ciel d'azur, parfois livide, sombre, glacée, morbide, triste comme un marais d'automne, fouetté par une pluie grisâtre ou par un vent funèbre et gémissant.