‹ Le livre du petit citoyenChapitre 1 sur 77 · I.E VILLAGE CB 8AINT-JE&N BRËVSLAT · texte numérisé non relu

I.E VILLAGE CB 8AINT-JE&N BRËVSLAT

Je m'étais toujours promis, si jamais je pouvais me donuer quinze jours de liberté, d'aller les passer à Saint-Jean-Brévelay. C'est un petit bourg du Morbihan, assez mal situé au milieu des landes. Quelques champs passablement cultivés, quelques chemins creux bordés d'arbres, avec une rivière poissonneuse, en forment tout l'agrément ; mais c'est U que j'ai été élevé. J'ai perdu tout ceux que j'aimais il y a cinquante ans, et j'espérais faire revivre leurs chères images en visitant les lieux où nous avons vécu ensemble. Il me reste d'ailleurs, à Saint-Jean même, un ami de ce temps-là, mon ami Jean Le Ftâ, ancien instituteur de la commune et ancien caporal au 14* de ligne.

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actif. D'abord, il soigne ses lettres comme une paM: d'écriture; ensuite, il les compose avec tout le soilv il'un auteur qui écri.t un livre. Ce sont plutôt desdis-li^ sertations que des lettres ; on pourrrait les publier 1' . :ivec des sous-titres. Je suis moi-même un peu négli>|^ gent, pour d'autres motifs. Je ne savais trop dam lu quel état je le trouverais, lorsque je me décidai, rétéli^ dernier, à aller le surprendre. Je laissai mes bagages lb« à la station la plus voisine, et je partis à pied pour h aller trouver mon vieux camarade. J

J'avais bien trois lieues de pays à faire, presque toutes au milieu de landes désertes, et par des chemins à peine tracés. Je me retrouvai cependant sans la moindre difficulté, marchant devant moi avec une assurance dont je m'émerveillai le soir en y réfléchissant. En sortant des rochers de Eerdroguen, j'aperçus tout à coup le petit clocher pointu, surmonté de son coq de cuivre, l'immense sapin qui s'élève tout à côté, et le toit de Kerjau, notre maison ; mais à partir de ce moment je ne fis que marcher de surprise en surprise. Il n'y avait pas autrefois d'autre toit d'ardoises dans le bourg entier que notre Kerjau ; à présent je voyais les chaumières remplacées . par des maisons à un étage, couvertes de belles ; ardoises rayonnant au soleil. Le nombre des maisons ^', paraissait aussi plus que doublé. J'entrai dans une belle route, bien empierrée, proprement entretenue,

; qui me conduisit au commencement du bourg. Une

3tion avertissait le voyageur qu'il eDtraii u»«.^ Jean-Brévelay, département du Morbihan, ar* ssement de Ploërmel, à 32 kilomètres de Yannes. avait pas de ces prévenances pour les étrangers 825. Il est vrai que la plupart des c étrangers > avaient pas lire. Un autre écriteau m'apprit que 16 trouvais dans la Rtie de la République. Chaque son portait unnuméro, et, pour comble de magnince, un cordeau placé en travers de la rue sup- :tait un réverbère. La rue de la République me nduisit à une belle place, au milieu de laquelle je > avec admiration une fontaine, d'où sortait un air ruisseau. Je me rappelai fort bien la fontaine; le se trouvait autrefois au milieu des champs; n l'a élargie, entourée de pierres bien taillées ; on i planté des arbres tout autour, de manière à faire iin joli bouquet de verdure ; son eau limpide tombe l'abord dans une auge assez vaste, où les bestiaux peuvent s'abreuver. Sur l'arrière-plan est la mairie, Qanquée à droite et à gauche de l'école des garçons et de l'école des filles; je vois luire de loin, dans la rue qui mène au cimetière et à l'église, des panonceaux. Un notaire I En 1825, le notaire était à Bignan, les écoles n'étaient nulle part; il fallait, pour en trouver, aller jusqu'aux grandes villes, telles que Ploërmel ou Josselin ; la salle basse de la ferme de Pénic-Kchon servait de mairie. Les boutiques aussi sont venues : un mercier; nous en avions déjà un, sous la Restauration, mais j'en aperçois un second

nues assez sottes pour préférer les modes de Vannes à la mode plusieurs fois séculaire de Saint-Jean-Brévelay.

Tout à coup, pendant que je contemple ces mer* veilles, je découvre que je suis moi-même l'objet d'une curiosité tout aussi vive. Vingt ou trente gamins, depuis deux ans jusqu'à dix ou douze, sont sur mes talons, me regardant de tous leurs yeux. Dès qu'ils voient que je fais attention à eux, un mouvement d'effarement et de recul se produit sur les premiers rangs; deux ou trois des mieux mis et des plu8 âgés ôtent poliment leurs casquettes, et me font leurs offres de service, c Monsieur veut-ii aller au Cfieval blanc? — Je parie que monsieur va chez M. le recteur I Monsieur, le presbytère est par ici. >

Ck>ii:prenant à mon tour que ce n'est pas le moment de flâner, je leur demande la maison de Jean Le Flô. - Jean Le Flô ! toutes ces petites têtes se regardent. H est évident qu'ils ne connaissent pas Jean Le Flô. J*en suis tout saisi. Est-ce que mon ami serait mort"? * Jean Le Flô! l'ancien instituteur! le père de Julienne! > Même étonnement, même silence. J'allais demander à être conduit chez le recteur, car je voyais bien que tout le monde était encore au labourage, ^uand je me souvins que Le Flô était officier d'académie. € Le monsieur que je demande, dis-je à mon auditoire devenu aussi très anxieux, porte à sa lioutonnière un ruban violet. > — t M. l'adjoint! s'écrièrent ensemble toutes les voix. Par ici, monsieur! je vais vous conduire, monsieur! » Et de rire, ^t de sauter, et de frapper des mains, et de me saluer fie plus belle. Adjoint, mon Dieu ! qui eût pu le prévoir? et populaire, à n'en pas douter. Je me sentis plein de joie, c Allons chez M. l'adjoint, dis-je à mon tour! > On me fait rétrograder jusqu'au bazar. € C'est ici! vous êtes rendu! » Au bazar! au bazar à rinstar de Paris! Je pousse une claire-voie proprement peinte en vert, et qui fait tinter une sonnette. Une femme assez mûre, mais avenante, se présente : ^ Julienne! — Mon parrain! » Je l'embrasse de tout mon cœur. — « Et ton père I — Il est là-haut, à défaire un ballot de livres I Quelle joie pour lui de vous voir, mon parrain 1 » Elle se précipite dans l'escalier, je cours après elle, trois ou quatre enfants

nous suivent, à ce qu'il me semble, en criant fort que nous. LeFlô nous a entendus. Il cavre porte, me tend les bras : c Mon Jules ! » Puis se nant : c Monsieur le sénateur I » Et sur cette belle rôle, il se trouve si ridicule, et nous le trouvons,] lienne et moi, si ridicule, que nous nous metto tous les trois à éclater de rire jusqu'à en verser d larmes. Les enfants rient comme nous, sans savoir pourquoi. Je vois à présent qu'il n'y en a que deux: un garçon de onze ans, une fille de neuf. On m'explique que Julienne a fait un grand mariage, que son marit un véritable génie pour le commerce. C'est Le Breton, qui était commis chez Ruello en 1 848. 11 est en courses, il va revenir. Jean LeFlô, pris d'émulation en voyant les succès de son gendre, a monté de son côté us petit fonds de librairie. Je vois au demi-sourire de Julienne que ce n'est pas la meilleure source d« revenu de la maison. Mon ami Jean n'était pas né pour faire fortune. En revanche, il est devenu adjoint. Il y a gros à parier qu'il est le vrai maire de ta commune. Et moi qui craignais de le trouver dans la gêne avec ses 160 francs de retraite ! Deux heures après. Le Breton était revenu, et je me trouvais à table au milieu de la famille, toute joyeuse de mon arrivée. Voilà comment je suis rentré dans mon pays natal, après une absence de cinquante ans. it n'ai jamais été plus heureux que ce soir-là.

Jean, qui connatt mes habitudes, puis qu'il a été

Xuon domestique (je peus bien le dire, il le répète à

^ut propos), est entré dans ma chambre h. six heures

, du matin, avec son pelil-fils : « Voilà, dit-il, un

petit citoyen... >

Le petit citoyen se prit d'amitié pour moi, alin - sans doute de suivie l'exemple de sa famille . Il m'ap- ~ pelait son parrain, persuadé qu'il en avait le droit, puisque sa mère était ma filleule. C'était un garçonnet bien bâti, passablement déluré, et qui, ayant toujours vécu dans la plus étroite intimité avec son grand-père, était singulièrement avisé et précoce, comme je ne tardai pas à le voir. Il était fort préoccupé de politique, et ce n'était pas étonnant, son

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— Mia izLÎ. L:i: diH-- '-^ -^ rirlfri: ir Fins et du piKivem-JZLrn.t nzf i'^iTf :.:^. Au;:.:r-i'hui, si c*la t'aimaie. je vaii :* :iir^ ::i^i:*rr Sôint-Jean- I^r-éveiâv.

— Ùû! p-i'ur cel-ii-Ii- zici. rirriiz. ;e le connais mieux que vous. 11 n"y d :\is -ic. -.Mir^ dins tout le liourg où je ne puisse aller Ifs yeux :erciês. Nous avons le maire. M. Barbier, q-^ ce vient presque jimaii ici, et est toujours à Jr-sselin: M. le recteur; M. Éven.le vicaire: M.Gaudin. le ju^e de piix: M. Le Gonidec- qui est notaire : Jean-Ljuis, le îournier; ies deux bouchers, M. Denvs et M. Guerin. M. Guérin est conseiller municipal ; gTand-p»êre dit que c'est un iilanc et un aristocrate. Le médecin, M. B-^ussicault, demeure à Plumelec; il ne vient ici que le dimanche et le mercredi. M. de Saré...

— Dis-moi, mon cher enfant, es-tu allé à Plumelec?

— Bien des fois, mon parrain. 11 n y a pas une !ieue !

— Et le bourg, est-il aussi propre que Saint-Jeanî Qu'en penses-tu?

— 11 s*en faut bien ! D n'y a pas de réverbères ;

*ues ne sont pas empierrées; elUs ne sont pas yées. On voit des gens toute la journée, et quelfois toute la nuit, dans les cabarets, à crier et à attre; les enfants ne vont pas à l'école, ils sont ; malpropres, tous déguenillés. On dit qu'ils ne que voler des fruits. C'est un nfauvais pays,

I parrain. Quelle différence avec nous 1

- Mais sais-tu d'où vient cette différence?

- C'est grand-père. Tout le monde vous le dira, ne à Plumelec. Quand on leur reproche leur maue conduite, ils ne manquent pas de répondre :

si nous avions un adjoint comme le vôtre 1

- Mais comment s'y prend ton grand-père pour duire si bien sa commune?

- Comment il s'y prend ? Je ne sais pas, mon par-

I I C'est la crème des honnêtes gens. Ici tout le ide l'aime, et tout le monde a peur de lui.

- Cependant ce n'est pas lui qui balaie les rues, allume les réverbères, qui va le soir fermer les arets et qui mène les enfants à l'école?

- Non ! non ! non ! Il fak, voyez-vous, des arrèqu'il écrit lui-même, en bâtarde, sur de grandes

lies de papier blanc; et quelquefois, c'est maman les écrit, quand grand-père a les yeux fatigués, s c'est toujours lui qui les fait. Jean-Pierre va coller à la porte de la mairie et à la porte de lise. Dès le lendemain, tout le monde les a lus. dit partout : C'est superbe ! il a bien raison, nsieur l'adjoint ! Et Ton est obligé de lui obéir.

— Parce que c'est la loi.

— Est-ce que ton grand-père fait aussi des rètés pour empêcher les brigands d'entrer dans 1 maisons malgré les habitants, de saccager tout qui s'y trouve, et de voler leur argent dans le tiroirs?

— Il n*j a pas de brigands par ici, mon parrain.

— Mais s'il y en avait ?

— Grand-père n'aurait pas besoin de faire des arrêtés pour cela. C'est la raison et la justice que chacun garde ce qu'il a acquis par son travail et ce qui lui est échu par héritage. M. lerecteuretM. Évennous répètent cela tous les dimanches ; ils disent que c'est la volonté de Dieu. Grand-père nous réunit quelquefois le soir, pendant l'hiver, dans la grande salle de la mairie, et il nous lit des livres où l'on démontre que, si chacun n'était pas maître de son bien, personne ne se donnerait la peine de travailler pour en amasser. On ne ferait plus de maisons pour s'abriter ni d'étoffes pour se vêtir. Les marins n'iraient pas sur la mer pour rapporter du poisson et toutes sortes d'aliments au péril de leur vie. Les enfants orphelins périraient misérablement. Nous serions dans un état pire que celui des animaux, car plusieurs d'entre eux ont un instinct qui les porte à travailler, comme les abeilles qui ne cessent de faire de bon miel. Il parait, mon parrain, qu'ilyaenAtrique, loin, bien loin d'ici, des pays sauvages où l'on ne connaît

*^ pas la loi de Dieu. Là, les faibles sont égorgés ou em-

^' ployés comme des esclaves et des bêtes de somme au ■service des plus forts, et les forts eux-mêmes vivent .comme des bêtes, à moitié nus, dans des cavernes, «obligés d'être toujours prêts à se défendre, abandon- 'nés dans leurs maladies, n'ayant jamais auprès d'eux -personne à aimer, et personne qui les aime. Grand- 'père dit que leur nombre va toujours en diminuant, et qu'ils finiront par disparaître de la surface de la terre. Il dit aussi que la loi paraît quelquefois nous gêner, mais qu'en y pensant mieux, on reconnaît que nous lui devons notre sécurité et notre bonheur.

Quand Marie-Jeanne, notre servante, a pétri un bon pain avec de la farine de seigle, elle le porte chez Jean-Louis, le fournier, qui le fait cuire dans son four. Elle est bien sûre qu'il le lui rendra quand il sera cuit; et elle lui donne de l'argent pour cela. Avec cet argent, il achète tout ce qu'il lui faut pour lui et pour sa famille. Il serait bien avancé, avec son four, si personne n'avait confiance en lui ! El M. Boussicault, le médecin, qui guérit tous ceux qui sont malades? 11 parait qu'il a travaillé pendant vingt ans, sans rien gagner, pour se rendre capable de nous guérir. A présent, si on ne le payait pas quand on va le trouver le mercredi, est-ce qu'on en trouverait d'autres pour travailler comme lui à se faire médecins? 11 faudrait souffrir sans remède, et peut-être mourir à la moindre maladie. Grand-père

prit, comme le soleil est une lumière pour lesT Avec la loi, mon parrain, tout le monde a toi qu'il lui faut. Mon père ne sait pas faire de soûl il en achète chez le cordonnier, qui, à son t achète du drap à la maison. Je pense, mon par que les gens de Saint-Jean-Brévelay seraient embarrassés, s'ils étaient obligés d'aller à Va chaque fois qu'ils ont besoin de drap, ou de si tandis que mon père part tous les samedis av( carriole, et rapporte le soir des ballots de drap toile, du sucre, du café, de la morue, qu'il a j avec son argent, bien sûr que ceux qui viendroi prendre chez lui, lui paieront ce qu'il a déboi avec quelque chose de plus pour ses risques peine. C'est la loi qui fait tout cela. (En riant de son cœur :) Il n'y a pas besoin des arrêtés de gi père, puisque la loi est là. Il dit qu'elle est i protectrice, notre bienfaitrice. Il a bien ra Quand M. Ozon, l'ancien maire, est mort, c'étail pitié de voir ses enfants. Madame Ozon était n la première; ils n'avaient aucun parent, pers pour s'occuper d'eux. J'étais trop petit alors connaître la loi. Ils étaient à peu près de mon Je dis à maman : Il faudra les prendre chez r Elle me répondit: Sois tranquille; ils ne manque de rien. Ils sont bien malheureux d'avoir perdu père; il ne pourra plus les aimer et les survei

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