‹ Le livre du petit citoyenChapitre 34 sur 77 · LE RETOUR DES CLOCHES · texte numérisé non relu

LE RETOUR DES CLOCHES

Il y avait une fois cinq petits amis qui demeuraient dans un village non loin de Toulon, la ville de guerre. Ils allaient tous à la même école, et, après la classe, ils allaient jouer dans les bois.

Le plus grand, Léon, avait douze ans ; Paul, 20 le plus petit, avait huit ans. Léon ne marchait jamais sans son tambour. Pierrot, qui avait dix ans, portait toujours un drapeau. Frédéric et

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Tiennet marchaient derrière Léon et Pierrot avec des sabres de bois. Paul marchait toujours le dernier et ne portait que ses pensées.

Elles étaient lourdes, ses pensées, car le petit s Paul était amoureux. Il aimait — oui, vraiment — il aimait la grande sœur de Tiennet.

La sœur de Tiennet s'appelait Lison. Elle avait

quinze ans. Elle venait, deux fois par jour, à

rheure des repas, appeler son frère dans les bois.

loLe bruit du tambour guidait Lison. Elle criait

de sa jolie voix :

— Tiennet ! Tiennet-et-et !

Alors, chut ! Silence ! Le tambour était muet et les garçons se cachaient dans les fourrés. Et 15 quand Lison, rentrant chez elle, criait pour la dernière fois :

I— Tiennet-et-et !

Aussitôt, ran tan plan ! le tambour recommençait.

Pierrot levait le drapeau, par-dessus les fourrés, 20 et quand Lison arrivait enfin, ils couraient vers elle, tous ensemble, avec un cri. Et Paul, étant le plus petit, était toujours embrassé. C'est pourquoi il aimait Lison.

Tous les autres aussi Taimaient.

25 Le Vendredi saint de cette année-là, Tiennet n'alla pas jouer et Léon laissa son tambour à la

Le Retour des Cloches

maison. Sa mère lui

avait dit : "Les cloches

sont parties pour Rome. Tu auras ton tambour

demain,"

Toutes les cloches de France étaient parties s pour Rome. Elles reviendraient seulement le lendemain à midi. Les quatre amis ne parlèrent plus d'autre chose.

— Comment reviendront-elles ? dit l'un.

— Par le chemin du ciel, dit un autre ; elles ic auront des ailes pour l'occasion.

— PQurr9r;s-nous les voir?

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— Peut-être.

Mais tout à coup Léon dit :

— Eh bien ! mes amis ! Cette histoire est un conte, comme le ^* Petit Chaperon rouge.'' Les

5 cloches, dit-il, le bras tendu, sont là-bas dans les clochers. Seulement, elles ne sonnent pas. Ce n'est pas vrai qu'elles vont à Rome. Voilà !

Les petits amis acceptèrent l'explication. Ils étaient convaincus, froidement, un peu tristes de

to connaître la vérité. Comment secouer cette mélancolie ? Un jeu était nécessaire pour cela. Voici ce qu'ils décidèrent :

Comme le petit Tiennet qui n'était pas là, ignorait la vérité sur les cloches, ils riraient de son

15 ignorance. Le lendemain, ils mèneraient le petit Tiennet sur le sommet de la colline. Là ils feraient semblant de voir les cloches passer dans le ciel. Tiennet ne les verrait pas puisqu'elles étaient toutes dans les clochers, et ce serait très drôle.

10 Les quatre garçons se séparèrent pleins de songes. Quelle figure ferait leur petit camarade en haut de la grande colline ! Cependant ils étaient un peu tristes parce que Lison depuis deux jours n'était pas venue les appeler. Mais après

istout, c'était bien naturel, ce jour-là, puisque son frère Tiennet, sans doute à cause du Vendredi saint, était à la maison, comme le tambour.

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Le lendemain, les cinq petits amis prirent la route de la grande colline. Le grand Léon avait son tambour, mais il ne le battait pas. Sa mère lui avait (Jit d'attendre le retour des cloches. Pierrot avait son drapeau, Frédérics et Tiennet leurs sabres de bois, et Paul, ses pensées.

Après ime heure de marche :

— Halte! commanda Léon.

Et le petit régiment s'assit, content d'avoir un 10 peu de repos et réjoui à l'idée de rire de la crédulité de Tiennet.

— Lison, viendra-t-elle te chercher aujourd'hui? lui dit Paul tout à coup.

La réponse de Tiennet les plongea tous dans i s un grand trouble.

— Non, dit-il d'un air grave, Lison ne viendra pas nous appeler. Elle est bien malade. Le médecin a dit, ce matin, qu'elle pouvait mourir. Je suis venu avec vous aujourd'hui parce qu'on 20 m'a dit une chose : si l'on pense bien vite un vœu quand les cloches passent dans le ciel, le bon Dieu fait ce qu'on lui demande. Alors, vous comprenez, n'est-ce pas, pour Lison, je veux voir les cloches ! 25

Il y eut un long silence !

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— C'est comme les étoiles filantes, dît enfin le petit Pierrot.

Et Frédéric continua:

— Si vous demandez une chose au- bon Dieu s quand vous voyez ime étoile filante, le bon Dieu

fait ce que vous voulez.

— Oui, c'est comme ça, dit Tiennet.

Et il répéta :

— Je veux voir les cloches, pour Lîson !

lo — Si je les vois, dit Paul, je ferai le vœu, moi. . . . Pour Lison, c'est la même chose.

Paul avait raison. Tous les petits faisaient le même vœu.

Il y eut encore un très long silence.

is Quelque chose bouleversait leurs petits cœurs. C'était doux et triste. C'était leur amour pour Lison. Ils voulaient voir Lison, la revoir souvent, jolie et vivante, l'entendre encore appeler Tiennet dans les bois, l'embrasser encore. Mais le médecin

20 avait dit qu'elle pouvait mourir ! Ah ! si l'histoire des cloches était vraie ! Si l'un d'eux pouvait les voir, là-haut, traversant les petits nuages du ciel ! Et pourquoi non ? Comme ils étaient malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent ! Ils

25 aimaient tant la grande Lison! Après tout, les cloches volaient peut-être ! Pourquoi pas ?

Personne ne pensait plus à rire du pauvre Tien-

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net. Ils voulaient voir les cloches maintenant ; ils voulaient à tout prix sauver Lison.

Ils étaient arrivés sur le sommet de la colline.

Sans rien dire, tous les cinq commencèrent à 5 regarder dans le ciel. Ils cherchaient leur espérance. A chaque instant leurs cœurs bondissaient. Tantôt, c'était une mouche qui avait Pair d'une cloche volant dans le ciel; tantôt, c'était un moineau qui volait tranquillement dans Tair.

lo Tous les petits regardaient vers l'Orient et vers Rome.

— En voilà une ! je l'ai vue !

Il avait vu une cloche, le petit Paul. Oui, avec les yeux de son désir, avec les yeux de son amour, 15 il l'avait vue.

— En es- tu bien sûr? cria Tiennet, un peu pâle.

— Oui, oui ! bien sûr.

Tous les yeux cherchèrent au ciel le petit point 20 que Paul avait montré du doigt.

Le sceptique Léon la vit à son tour :

— Là, là ! oui, là, je la vois !

Il y avait tant de petits nuages dans le ciel

d'avril ! Tous ouvrirent ardemment les yeux.

25 L'un après l'autre, tous la virent, la cloche aux

grandes ailes qui apportait la santé de Lison.

JJ est certain que le bon Dieu des enfants

Pomme, Prune, Pouce 67

entendit leur vœu, puisque Lison revînt quelques jours plus tard les appeler dans les bois.

Ce Samedi saint, quand ils descendirent la grande colline, au pied de laquelle est bâti Toulon, le tambour de Léon battait joyeusement, le drapeau 5 flottait avec gaieté, les sabres de bois jetaient des éclairs. ... Et le petit Paul répétait à Tiennet, avec un air de défi :

— Si quelqu ^un nous dit que nous n'avons pas vu les cloches, il verra ! 10

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