‹ Le livre du petit citoyenChapitre 35 sur 77 · POMME, PRUNE, POUCE · texte numérisé non relu

POMME, PRUNE, POUCE

La marquise de la Paillardière dit un jour à son fils Bertrand que la petite Cécile Vertuchat Tavait trouvé beau au dernier bal du Cercle militaire, et que les Vertuchat, retirés des affaires après trente ans de quincaillerie, étaient très riches. Bertrand 15 voulait bien épouser une fille riche, mais surtout jolie. Il répondit donc à la marquise :

— Mère, je ne dis pas non, mais je ne connais pas cette petite Vertuchat. Est-elle belle ?

— On dit qu'elle est charmante. D'ailleurs, si 20 tu veux aller dimanche prochain à la messe à Saint-Philippe-du-Roule, tu pourras la contempler

à loisir.

— A quoi la reconnaîtrai-je ?

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— A son père, qui a une verrue sur le nez. Il n'y a pas deux nez comme cela à Paris.

— Mère, c'est entendu, j'irai à Saint-Philippe, et je promets de regarder la fille de l'homme à la verrue.

s Bertrand revint' de Ua^esse le ^imanche suivant avec l'air un peu desmusionpe.

— Eh bien? déinanda, anxieuse, la niarquise de

la Pa^ardîgijg,v^ ^^. i^X^^,^ — Eh bien, mère, ça ne va

pas. M^^ Cécile toVertuchat est très gentille; de beaux yeux, un teint frais, des cheveux superbes, sa robe était d'un goût exquis, mais. . . .

— Mais quoi ?

— Elle a la bouche trop grande.

ts — Et c'est pour une raison aussi futile ? . . .

— Ah! ma pauvre mère, une grande bouche, c'est quelque chose qui n'est pas à sa place sur le visage d'une jeune fille, c'est comme im chapeau trop grand qui descend jusqu'aux yeux.

20 Puis il ajouta, en riant :

— Si mademoiselle Vertuchat arrive, par un moyen quelconque, à diminuer sa bouche, ... je l'épouse.

Le propos fut rapporté à la famille Vertuchat et

25 M"® Cécile, en apprenant cette fâcheuse nouvelle,

fut bien triste. Elle l'avait trouvé si beau, son

Bertrand, avec son air dédaigneux. On lui avait

Pomme, Prune, Pouce 69

tant répété qu'avec sa grosse dot elle n'avait qu'à désirer le Prince Charmant pour le voir tomber à ses genoux. La désillusion était terrible.

— Voyons, dit le père Vertuchat, consterné devant ce chagrin, tout n'est pas perdu. M. s Bertrand a dit qu'il t'épouserait si ta bouche devenait plus petite. Eh bien, il y a. peut-être un moyen de la diminuer.

— Vrai, tu crois? Ah! papa, papa! Je serais si heureuse ! 10

— C'est bien ! c'est bien, ma pauvre enfant, calme-toi, je vais chercher. On dit qu'à Paris, avec de l'argent, on peut supprimer tous les obstacles. Je vais chercher. Bon courage !

M. Vertuchat causa avec des docteurs et desis savants qui lui rirent au nez. Il alla voir des chirurgiens qui lui dirent que la science était impuissante. Il allait désespérer, lorsqu'on lui dit:

— Connaissez- vous Trillemot ? 20

— Je ne connais pas Trillemot. Qu'est-ce qu'il vend?

— Il vend de la bonne prononciation.

— Je ne vois pas le rapport. . . .

— Attendez. Les élèves de Trillemot prononcent 25 Tri, Triy Tri, pendant des heures pour apprendre

à vibrer. Il a des vers pour respirer, comme :

yo Petits Contes de France

J^aime le petit vin d'^ Bordeaux,

Oh! Oh! Oh! Oh!

Qui fait la nique au Malaga,

Ah! Ah! Ah! Ah!

s II a des vers pour siffler :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Il a d'autres vers pour articuler :

Je crrrrains Dieu, cherrrr Abnerrrr, et n^ai point d^autrrrre crrrrainte,

lo Eh bien, avec ces exercices, il change non seulement la prononciation, mais la physionomie de ses élèves. Il a même trouvé un moyen de supprimer les rides. Ayant remarqué que lés personnes qui riaient trop avaient la fâcheuse patte d'oie au coin

15 des yeux, il leur a recommandé, comme correctif, de dire après chaque éclat de rire : Petite pomme d^api. Beaucoup de dames vont chez lui répéter pendant des heures : Petite pomme d^api. L'effet est merveilleux.

20 Le lendemain, Vertuchat alla chez le célèbre professeur de prononciation.

— Monsieur, lui dit-il, je suis riche, je suis prêt à faire tous les sacrifices; dites-moi si vous possédez une phrase pour rendre la bouche plus petite.

Pomme, Prune, Pouce 71

— Oui, monsieur, j'ai trois mots dont Teffet est certain. C'est 25 louis le mot payés d'avance.

— Voilà, s'écria le père ravi, en mettant l'argent sur la table ; et maintenant je vous écoute.

— Pour avoir une petite bouche, on prononce 5 toute la journée cette simple phrase: Pomme^ Prune, Pouce. Essayez vous-même, monsieur.

Pomme, la bouche forme un ovale parfait. Prune, l'ovale diminue, et enfin Pouce, la bouche devient très petite. 10

— Pomme, Prune, Pouce! Pomme, Prune, ^ Pouce! répétait Vertuchat ravi. C'est vrai, c'est absolument vrai. Ah ! . . .

M. Vertuchat rentra chez lui. Il raconta son aventure à Cécile. Elle répéta toute la journée 15 devant une glace la phrase magique. Au bout d'un mois de cet exercice, on demanda à M. Bertrand une autre entrevue. M. Bertrand consentit à revoir M"® Vertuchat, mais il recula, épouvanté : la bouche de la jeune fille était devenue beaucoup plus grande. 20

Le pauvre père, désolé, retourna chez Trillemot :

— Monsieur, c'est une infamie. Vous m'avez trompé. Ma fille a répété vos trois mots pendant trente jours, et sa bouche est plus grande qu'autrefois. ^5

— Ce n'est pas possible. . A-t-elle prononcé Pomme, Prune, Pouce ?

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— C^est-à-dire, pas exactment, je lui ai donné trois fruits ; elle a répété Pomme, Prune, Poire, c'est plus naturel.

— Poire I s'écria Trillemot. Poire! Ah! mal- 5 heureux, cela ne m'étonne plus. Elle a dit Poire ?

— Oui, eh bien!

— Eh bien ! c'est le mot que répètent celles de mes élèves qui ont la bouche trop petite.

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