SUR LE PONT DE BÂLE
En 1681, par un beau jour de septembre, M. de
Louvois, ministre de la guerre de Louis XIV,
ajipela dans son cabinet un jeune officier, M.
15 Hérard de Chamilli, fils du général de ce nom, et
lui dit avec son habituelle brusquerie :
— Monsieur, vous allez épouser mademoiselle Lecoq ce soir, secrètement, n'est-ce pas? Ce mariage est contre Tavis de votre oncle. La de-
20 moiselle est sans fortune et elle n'est pas de votre rang. Un gentilhomme doit respecter les volontés de sa famille. Je peux vous envoyer à la Bastille pour vous apprendre votre devoir. Mais non, je ne ferai pas cela. Vous allez mériter votre pardon.
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Vous allez partir à Tinstant dans une voiture fermée. Elle attend à la porte. Vous ne regarderez rien ; vous ne parlerez à personne. Dans trois jours, quand le cocher vous dira : ^X'est ici," vous ouvrirez cette dépêche que je vous donnes Voici un costume de paysan de la Haute Alsace. Mettez-le et partez. Adieu, monsieur.
Le ministre de la guerfe disparut.
— Il est fou, pensa le jeune homme.
L'obéissance est le devoir d'un soldat. M. de 10
Chamilli mit le costume de paysan et quitta le ministère.
La voiture était dans la rue. Il monta sans même regarder le cocher, qui fouetta aussitôt ses chevaux.
Comme ils passaient près de la porte Saint- is Denis, l'officier reconnut une jeune fille qui lui envoya un baiser. C'était bien sa fiancée M"® Lecoq, la fille d'un luthier du Palais-Royal.
Trois jours plus tard, la voiture s'arrêta aux portes de Bâle. Le cocher, qui n'avait pas dit 20 un mot à son voyageur, descendit de son siège. Il ouvrit la portière et déclara respectueusement au jeune Parisien déguisé en paysan d'Alsace :
— C'est ici !
Monsieur de Chamilli répondit en riant : 25
— J'étais sûr que nous n'alUons pas traverser le Rhin!
86 Petits Contes de France
Il ouvrit alors la dépêche de M. de Louvoîs et la lut:
"Restez sur le pont de Bâle dimanche de neuf heures du matin à trois heures de Taprès-inidi. s Prenez note exacte de tout ce que vous verrez et revenez me dire cela sans délai/'
C'est dimanche; il est neuf heures; le jeune officier est à son poste sur le pont de la vieille cité ; il reste là jusqu'à trois heures de Taprès-midi.
lo II observe bien, mais il ne voit rien d'extraordinaire. Toutefois, il note, pour obéir aux ordres de son ministre, tous les incidents qui marquent ces quelques heures.
La voiture l'attend ; il repart pour Paris. Trois
15 jours après il arrive. Il est minuit. Le ministre le reçoit dans son salon. M. de ChamilU remarque que l'expression de son visage est moins sévère ; la première phrase trahit de l'impatience :
— Eh bien ! Monsieur ! Qu'avez-vous vu ?
20 — Rien d'extraordinaire. Excellence. Votre Excellence ne trouvera rien d'intéressant dans la note que j'ai écrite.
— Lisez, monsieur ; je serai juge.
M. de Chamilli lut donc, d'une voix troublée as par l'émotion:
'*Neuf heures du matin : Je vois sur le pont de
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Bâle un âne conduit par un enfant. Je vois ensuite un gros Allemand qui fume sa pipe. Dix heures : Personne. Onze heures : Des gens qui reviennent de l'église traversent en grand nombre.
Midi : un vieux paysan en veste jaune s'arrête s devant le parapet et frappe trois coups avec son bâton. . . ."
— Halte ! dit M. de Louvois brusquement.
Vous avez dit : un paysan ?
— Un vieux paysan. ... le
— En veste jaune? Et il a frappé sur le parapet du pont ?
— Trois coups avec son bâton.
— C'est assez: Je vais réveiller le roi. Le roi doit savoir ceci immédiatement. Attendez-moi, monsieur! C'est de la plus haute importance.
Attendez-moi !
s Cette fois, M. de Chamilli ne doutait plus; le ministre de la guerre était fou.
Un quart d'heure après, le ministre revînt; cette fois, il rayonnait.
— Monsieur, dit-il au jeune officier, vous avez lo rendu im immense service au roi. Il nie charge
de vous annoncer deux choses : d'abord il vous donne un régiment, et puis, il anoblit la famille de votre bien-aimée. Allez, monsieur, annoncez ces nouvelles à votre futur beau-père.
15 M. de Chamilli ne comprenait pas. Toutefois, il annonça ces joyeuses nouvelles à M. Lecoq et à sa charmante fille Dorothée. Une semaine passa; M. de Louvois ne disait rien. Le voyage de M. de Chamilli était toujours un mystère.
20 Ce fut une grande joie à Paris quand les journaux annoncèrent l'importante nouvelle. La voici :
Strasbourg avait été assiégé par l'armée française ; la ville s'était rendue ; elle était maintenant
25 réunie au royaume de France. C'était le résultat d'une négociation secrète entre M. de Louvois et
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les échevms de la ville assiégée; les trois coups frappés sur le parapet du pont de Bâle par le paysan en veste jaune avaient annoncé le succès de cette négociation. La ville de Strasbourg était française ! s