‹ Le livre du petit citoyenChapitre 8 sur 77 · LA CAISSE D'ÉPARGNE · texte numérisé non relu

LA CAISSE D'ÉPARGNE

plus de 2 francs ou 2 fr. 50 c. pour les meilleurs corps d'état (Jeannic est de Saint-Jean-Brévelay) et qu'on ne peut pas travailler tous les jours. Ceux qui mettent à la caisse d'épargne sont pauvres, mais ce ne sont pas les plus pauvres ; et cependant, mon parrain, de qui aura-t-on pitié, sinon de ceux qui souffrent le plus? Et même nous autres, qui avons nos livrets et notre compte, ajouta-t-il en riant, nous avançons en vérité bien doucement. Il faut avoir épargné bien longtemps, bien persévéramment, pour compter qu'on a mis sa vieillesse à l'abri du besoin,

— Nous avons encore, lui dis-je, la caisse de la vieillesse, qui fonctionne comme la société de secours mutuel et garantit une certaine rente à un certain âge, moyennant une certaine cotisation que l'on paie.

— Une certaine rente, un certain âge, une certaine cotisation, tout cela est un peu vague, mon parrain; et je gage que cette certaine rente n'est pas grosse, et que cette certaine cotisation est bien lourde à payer.

— Tu te trompes, mon enfant : l'opération est fonik sur ce que les assurés qui meurent avant l'âge où ils auraient reçu une pension perdent toutes les cotisations qu'ils ont payées, et qui reviennent ainsi i la masse.

— Et vous croyez, mon parrain, qu'avec la caisse de la vieillesse, on peut être sûr de ne jamais être réduit à la misère et à la mendicité?

— Non, mon enfant. Nos remèdes ne suppriment

pas le malheur ; ils radoucissent et le rendent pKs rare. La science économique ressemble en cela à ft^^ médecine, qui trouve des remèdes pour des maladnlj^r; réputées incurables, qui diminue la durée d'au»^ maladies, ou parvient à les rendre moins douloH^ reuses, mais qui ne rêve pas d'arriver un jouràsuM^ primer entièrement les maladies. Vz

— Votre caisse de la vieillesse, mon parrain, mi sauve que le vieillard, et ne fait rien pour ceux qA tiennent à lui, qui ne vivent que par lui. Grand-pèttlTx dit que la loi, et même la loi pénale, a des entraiileiil^^ ce que je ne suis pas sûr de comprendre. Si elleadeiL entrailles, elle doit avoir pensé aux veuves et ami orphelins. l

— Je te parlerai une autre fois de la loi pénale,! mon enfant; mais puisque nous en sommes aux sociétés de secours et aux institutions de prévoyance, je te dirai qu'on a inventé les assurances sur la vie, précisément dans l'intérêt des orphelins. Un père, un mari, dépose une somme, ou s'engage à payer une cotisation, sans qu'il lui en revienne jamais rien, à condition que la compagnie d'assurance paiera à sa veuve ou à ses enfants une somme beaiicoup plus forte que toutes celles qu'il a versées. On peut ainsi mettre ceux qu'on aime à l'abri du besoin, avec un sacrifice relativement très léger. >

Jeannic promenait sa main avec agitation sur son front et dans ses cheveux, comme un homme qui veut mettre de Tordre dans ses idées, et qui voit les

îSLioDS surgir en foule. < Caisses d'épargne, caisses retraites pour la vieillesse, assurances sur la vie...

avez-vous encore, mon parrain? — Si j'en ai ! je i pas même parlé des assurances contre l'incen- ' ', ni des assurances contre ta grêle, ni des assu- I tces maritimes, ni...

— Mais est-il bien nécessaire de connaître tout a, mon parrain?

— 11 sufTit, mon ami, de savoir, que {e principe de mutualité est excellent, et qu'il est déraisonnable

ne pas prendre ses précautions contre les mauses chances, puisqu'on le peut. Quant aux formes s sociétés de secours, d'assurance mutuelle et de ivoyance, elles sont infinies; tu as tout le temps les étudier. — Va faire une partie de balle ! i

LA FABBIQU

f En route! en roule! Voilà le premier jour des vacances ; il fait un temps splendide. Nous partons pour Saint-Caradecl

— Pour Saint-Caradec, mon parrain 1 Est-il possible ? Il y a plus de cinq lieues 1

— Il n'y en a que quatre. En roule ! en route! U carriole est attelée. Grand-père vient ; et Julienne, e madame Guillard. On a mis dans le coffre unbo! jambon, des crêpes, des bouteilles de vin. Nous trou verons là-bas du raisin et des poires magnifiques. 1 n'y a que les paresseux qui resteront i la maison.

— Ce ne sera pas moi, dit Jeannic. En route ! ei route! Nous allons joliment nous amuser. Et nou monterons à pied la côte de Cadoudal?

- A pied ! Gomment donc? Voudrais-tu la monter toiture? Une dote toute bordée de chèvrefeuilles, îUets sauvages et de clématites ! Il me semble que L sens déjà la bonne odeur. Il faut mettre ton cha- \i de paille.

-Et prendre mon filet et ma boîte pour les papillons, iame Guillard, si nous trouvons un beau Nacré, un beauVulcain, nous le garderons pour le musée tonal. Mon parrain, est-ce une bien belle ville, Qt-Garadec ?

- Une ville ! Il n'y a pas plus de quatre maisons !' u appelles cela une ville ? Est-ce comme cela que îonnais ton département ?

-Ne vous fâchez pas.Qu'est-ce doncquenous allons ter?

- La fabrique, morbleu ! La nouvelle fabrique I Fiire et tissage mécanique ! Des broches par milliers !

ouvriers par centaines ! Et des rattacheurs I Et soigneuses de carderie !

- Bravo ! bravo ! Mathurin, Françoise, nous allons ' le nouveau tissage mécanique! Vous garderez 1 la maison. Il ne nous arrivera rien, n'ayez pas r ! En route ! En route pour Saint-Garadec 1 » [ous voilà partis.

e n'avais pas la moindre intention d'expliquer annic dans quel état on reçoit le coton, par quels cédés on le prépare, ni le mécanisme d'un métier -acting, ni le tissage et le pliage des étoffes. Je geais surtout à lui faire faire un joyeux voyage,

à le tirer un peu de Saint-Jean-Brévelay, à lui donner] le spectacle de cette machine à vapeur mettant tous] ces métiers en mouvement, de cette grande activité^ si parfaitement gouvernée et disciplinée, de ces transformations rapides d'une matière première que Ton voit d'abord sale et emmêlée, et qui, si peu de temps après, se roule sur un fuseau en fil d'une admirable ténuité. Il ne manqua pas d'être émerveillé de ce qu'il voyait. La vapeur ne lui était apparue jusque-là que sous la forme d'une charrue mécanique. Il regardait de tous ses yeux les bancs couverts de broches immobiles qui tout à coup se mettaient à tourner toutes ensemble avec une rapidité vertigineuse, et tout à coup s' ariiê talent pour recommencer à tourner un moment après. Je le promenai à travers toutes les salles, et le conduisis même dans les magasins remplis de fils de tous numéros et d'immenses métrages d'étoffes fabriquées. Nous ne quittâmes la fabrique que quand la cloche annonça la suspension des travaux pour le déjeuner. Je lui montrai sous un hangar les femmes à qui leurs enfants avaient apporté leur déjeuner dans un bidon; nous entrâmes dans le restaurant où la compagnie fournit à ceux de ses ouvriers qui se sont abonnés des mets de bonne qualité à prix coûtant. Je le conduisis aussi à l'école; il vit partir les enfants qui allaient commencer leur demi-journée, et arriver ceux qui avaient fini la leur. Il aurait bien voulu rester jusqu'à la nuit pour assister à la sortie des

^3?riers et des ouvrières, et peut-être à leur repas "to soir; mais nous avions un voyage à faire, et nous avions être de retour pour le dîner. Je parcourus ^ec lui quelques logements d'ouvriers, ceux qu'ils ►"Ht loués dans le village, et ceux que les plus avisés t'entre eux occupent dans la cité bâtie tout exprès >ar la compagnie. Mon philosophe avait beaucoup ngardé, il avait fureté dans tous les coins. Il était Surtout surpris de trouver toutes les maisons vides. De quoi s'étonnait-il? Ne venait-il pas de voir dans les ateliers les hommes, les femmes, les enfants? Un village de fabrique est désert depuis la cloche qui sonne l'entrée jusqu'à celle qui sonne la sortie.

€ Mais, mon parrain, que deviennent les tout petits enfants?» Je l'attendais là. Je le conduisis à la crèche. Cétait la première qu'il voyait. Les promenades des marmots, leurs chants et leurs exercices, lui causèrent un véritable ébahissement. De la crèche, nous passâmes à l'asile. Les écoles venaient ensuite; mais là il se retrouvait comme chez lui. Il fallut enfin i*emonter en voiture. On s'entassa comme on put, et jrand-père fouetta vigoureusement la jument pour le pas arriver trop tard. Jeannic fut taciturne tout le temps de la route. Il réfléchissait à tout ce qu'il avait vu dans la journée.

Le lendemain, il avait cent questions à me faire, sur la force de la vapeur et la façon dont on l'alimente, sur les courroies de transmission, sur les tordeuses et les retordeuses, sur la navette qu'un^^

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