PETIT CITOÏEN
Bu-L
quelle appartiendront les biens que le testateur ou la testatrice laissera après sa mort. >
Jeannic parut très étonné de cette explication : « J'avais toujours cru, dit-il, que les biens du père passaient naturellement à ses enfants.
— Quand un homme a des enfants, lui dis-je, la loi fait deux parts de sa succession. Une première part appartient nécessairement à ses enfants, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas : c'est ce qu'on appelle la réserve. Une seconde part, qui forme ce qu'on appelle la quotité disponible, reste à la disposition du père, qui peut la donner à qui il lui plaît.
5> Par exemple, un homme n'a qu'un enfant. Cet enfant a droit à la moitié de tout ce qu'il laissera. Si le père ne fait pas de testament, l'enfant a tout. S'il fait un testament par lequel il donne plus de la moitié, le tribunal réduit le legs à la moitié disponible. Quand le père a deux enfants, il ne peut donner que le tiers de ses biens ; quand il en a davantage, quel qu'en soit le nombre, il ne peut donner que le quart. Quand un des enfants meurt avant son père, en laissant lui-même des enfants, ces enfants, quel qu'en soit le nombre, ont tous ensemble à se partager la part que leur père aurait eue. On dit alors qu'ils le représentent. Je suppose, par exemple, que je meure en laissant un fils, et trois petits-fils d'un autre fils que j'aurais perdu : mon fils aura un tiers de ma succession ; les trois fils de son frère qui est mort, auront ensemble le second tiers , et ie pourrai disposer
L mon gré du troisième tiers, qui sera la partie lisponible.
— Et la partie disponible, mon parrain, on la ionne à qui on veut?
— Oui. On peut la donner à un ami, à un inconnu, faire une bonne œuvre, fonder un lit dans un hôpital, une bourse dans une école, un prix dans ^He Académie. On voit des pères qui n'ont qu'un fils distraire la partie disponible pour la donner à ce *ïXème fils, qui l'aurait eue naturellement, s'il n'y avait ï>iis eu de testament. Sais-tu pourquoi? — Non, mon parrain. — C'est que la moitié qui appartient de droit 4 son fils lui revient sans condition, et que le père peut faire des conditions pour la moitié qu'il lui donne.
— Je ne comprends pas bien, mon parrain, pourf|uoi on a fait toutes ces règles-là. Elles me paraissent bien compliquées. lime semble que la justice est quelque chose de simple et de clair, tandis que ce que vous me dites là est comme un écheveau embrouillé que je ne parviendrai pas à démêler sans prendre beaucoup de peine. Grand-père dit qu'on peut apprendre la morale sans maître quand on a une bonne nature et de bons exemples sous les yeux, mais il faut un maître et un bon maître pour se retrouver dans vos portions réservées et dans vos portions disponibles.
— Et dans les lois de succession chez tous les peuples. Notre loi, dont je t'ai dit à peine ciuelc^ae^ mots, est peut-être la plus claire, el pouTV^xiV.'^ V\v\
bien du temps et de la peine pour arriver à la con prendre. Mais je veux te montrer par des exerapk qu'elle est raisonnable malgré ses complications, i connaissais un homme qui s'était montré cruel i même impitoyable envers sa femme. Us avaient i fils qui n'avait jamais manqué de respect envers si père, mais qui, voyant sa mère maltraitée et m; traitée injustement, s'était particulièrement attac à elle. Le père ne le lui pardonna pas. On vit, à mort, par le testament qu'il laissa, qu'il aurait en* rement déshérité son fils s'il l'avait pu. J'ai vu exemple tout différent dans une autre famille. Le { et la mère étaient très unis, et profondément i pectables. Us avaient deux enfants dont l'un était mauvais sujet, perdu de vices. Us ne lui laissé que ce qu'ils ne pouvaient pas lui ôler, et récom] sèrentla bonne conduite de son frère. Ces exemi mon cher enfant, sont très rares. Uy apeu d'hom pervers ; mais il y en a, et la loi est obligée de prévoir. Ceux qui ont fait la loi ont d'ailleurs p< que nous laissons presque tous, après nous, biens de deux sortes, ceux dont nous avons hé et qui appartiennent pour ainsi dire à la fan dans toutes ses générations ; et ceux que nous y a^ ajoutés par notre activité et notre économie. î avons sur ces deux sortes de biens les mêmes di légaux; mais pourtant il y a là un motif j conserver et à la fois pour restreindre le droi tester.
— Ainsi donc, mon parrain, on ne peut jamais disposer librement de toute sa fortune?
— Si fait, mon ami. Quand on n'a ni enfants, ni petits-enfants, ni ascendants, on est tout à fait libre; il n'y a de réserve que pour les descendants en ligne directe, c'est-à-dire pour les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, et, à leur défaut, pour les ascendants; mais pour les parents collatéraux, frères, neveux, cousins, la réserve n'existe pas. Il y a des gens qui font la cour à de vieux célibataires, dans l'espoir d'en hériter, quelquefois au détriment de parents nécessiteux. La loi a pris quelques précautions contre les manœuvres les plus déloyales, mais elle ne peut tout prévoir, ni tout empêcher. Elle doit respecter la liberté, même dans ses écarts... Tu as eu souvent l'occasion d'aller à des enterrements?
— Pas bien souvent, mon parrain. Maman n'aime pas que j'y aille. Elle dit qu'on a bien assez d'occasions de voir des choses lugubres, et qu'il vaut mieux épargner ce spectacle aux enfants. Je suis pourtant allé à l'enterrement de madame Ozon, et maman pleurait, pleurait tout le temps, parce qu'elle disait que madame Guillemot, la fille de madame Ozon, avait été sa maîtresse, quand maman était bien pauvre, et qu'elle était toujours restée sa meilleure amie.
— - Eh bien, mon enfant, il y a une chose souvent plus triste que les cérémonies oui se font à l'église
Quand il n'y a pas d'enfants, toutes les espérances l^j^^' sont surexcitées. Les collatéraux se rendent là avec f^-'^ des désirs ardents, une ambition fiévreuse ; et quaui il arrive que le défunt a placé ses libéralités d'une manière inattendue, le désespoir, la colère, la)a-|['^^ lousie, se manifestent quelquefois de la façon la plus honteuse et la plus grossière.
> J'avais, il y a longtemps, en 1832, un ami que ton grand-père a bien connu. Il s'appelait Maillard. Nous étions à Rennes, étudiants en droit tous les deux, pauvres et laborieux tous les deux. Nous avions associé nos deux misères. Nous demeurions ensemble dans une chambre sans cheminée, où le froid était terrible pendant l'hiver. Nous avions à braver les dédains de nos camarades plus heureux que nous, qui ne nous pardonnaient pas d'être mal vêtus et de ne prendre aucune part à leurs plaisirs. Cette injustice, que nous subissions en commun, formait entre nous un lien de plus, et je puis dire que nous nous aimions comme des frères.
» Nous fûmes séparés l'année suivante, parce que l'idée me vint de concourir pour l'École normale. Je lus reçu; je fis à pied la route de Paris, et ce fut, à peu près, ma dernière lutte contre l'âpre pauvreté, car î\ partir de ce moment j'avais une carrière. Maillard se trouva bien seul après mon départ. Nous nous (îcii vîmes assidÙTuexvV ^^ud^\!L\. Uç. crémières
années; et puis réloignement, la différence de nos études et de nos préoccupations, sans doute aussi de nouvelles amitiés que nous formâmes, rendirent notre correspondance de plus en plus languissante ; elle cessa au bout de quelques années. En 1849, j'étais professeur à la Sorbonne et député des Côtesdu-Nord; je recevais tous les matins un gros paquel de lettres. Un jour, il s'en trouva dans le nombre une de mon ami Maillard ; je la reconnus sur-le-champ à l'écriture, et je l'ouvris avec empressement. La lettre était timbrée de Fougères; je vis, dès les premiers mots, qu'elle ne m'apportait que de mauvaises nouvelles. Maillard s'était fait recevoir avocat, et il était entré comme secrétaire chez un avocat très connu et très employé, qui lui avait fait plaider quelques petites causes. Il avait montré du talent, son patron était éclairé et bienveillant, l'avenir se présentait assez bien, quand le pauvre garçon, dans une visite qu'il fit, à Fougères, à une de ses tantes, tomba amoureux et se maria II avait alors vingt-cinq ans. ï Maillard était depuis longtemps orphelin de père et de mère. Sa mère avait un frère, M. Duguin, et •deux sœurs, dont l'une était mariée à un M. Morel, et l'autre était restée fille. M. Duguin était marin, capitaine au long cours ; c'était un vieux garçon que l'on croyait à son aise. Le mari de madame Morel faisait je ne sais quel commerce; il était surchargé d'enfants; on le disait avare, peut-être n'était-il que pauvre. Quant à la vieille fille, mademoiselle Duguin, elle
tenait une école de jeunes filles à Nantes, et quoi-li ne qu'il n'y eût pas le plus petit mot à dire sur sa coi-lkelU duite, elle passait, à cause de ses opinions, 'poitflionc une personne excentrique; les malveillants disaient Ip^même pour un esprit déréglé. J'étais au courant de w'^ ^ tout cela, car. Maillard m'avait conté bien souvent que ses deux tantes ne feraient jamais rien pour lui; A' v qu'il avait à peine trouvé un millier de francs dans la succession de son* père, et qu'il faisait son droit avec cette somme, et les très insuffisants secours que son oncle Duguin y ajoutait. Je crois qu'il trouva à donner quelques leçons de latin à des enfants, après mon départ de Rennes, et ce fut un bonheur, car, s'il avait dû continuer le régime que nous avions suivi pendant une année, sa santé n'y aurait pas résisté.
> Enfin, comme je te l'ai dit, il se maria, à vingtcinq ans, à une fille qui n'avait rien, et ce fut une grande faute. Il est tout à fait honteux et dégradant, mon cher petit, d'épouser une fille que l'on n'aime pas, mais qui vous apporte de l'argent ou une position dans le monde; mais, d'un autre côté, quand on épouse une fille pauvre, il faut être sûr de pouvoir la nourrir et suffire aux besoins d'une jeune famille. Le pauvre Maillard crut qu'en restant dans sa ville natale il trouverait de l'emploi au barreau; il ne trouva rien. Les anciens accaparaient tout. Il se fit pourtant une réputation de capacité ; le tribunal l'estimait, mais il n'avait guère pour clients que ceux
l^i ne pouvaient pas payer leur avocat. Madame *orellui avait fermé sa porte après son mariage. ^l donna, comme à Rennes, quelques leçons mal E^îiyées, et gagna quelque misérable somme en met- •^ntàjour, chaque soir, les registres du percepteur les contributions. Pour comble de malheur, sa femme ^lait morte en lui laissant une petite fille : « J'avais îu ridée de te demander d'être son parrain, me disait-il dans sa lettre; mais comme tu étais devenu m personnage, j'eus peur d'avoir l'air de me rappeer à toi pour obtenir ta protection ou ton secours, e n'ai plus peur à présent, mon pauvre Jules, ajouait-il, et pour la plus triste de toutes les raisons, l'est que je vais mourir. Je t'ai nommé tuteur de ma ille, à laquelle je ne laisse rien. Je sais que tu es tiarié, que tu as des enfants, que tu n'es pas riche; e ne compte pas que tu puisses payer sa pension lans une école, je sais que tu le ferais si tu le pouais; mais tes relations dans l'Université t'aideront i la caser pour rien quelque part. En tout cas, parlonne à l'égoïsme d'un père ; je te mets un nouveau ardeau sur les bras, à toi qui, je le sais, en as beauîoup d'autres. Ma fille aura bientôt quatorze ans, je 16 te dis pas combien elle est aimable, car je ne veux pas m'attendrir. Tu recevras peut-être l'annonce de ma mort en même temps que cette lettre. »
1 II ne mourut que quelques semaines après. J'avais eu le temps de lui écrire plusieurs fois. J'avais aussi écrit à un notaire de Fougères qu'on m'avait
le père de Maillard et Maillard lui-même. Je tard qu'il lui avait rendu discrètement c services. Il me renseigna très exactement su et les deux tantes de mon pauvre ami ; mais seignements étaient loin d'être encouragean toutes sortes de raisons, il n'y avait pas à sur les Morel. Il me conseilla d'écrire à M.
i II est ici, me disait-il; il prétend avoir d( ment quitté ta mer. Je l'ai vu, car il se trou sèment que je suis son notaire, et je lui ai votre pupille, maïs il m'a fort mal reçu. Il SOO francs par an, jusqu'àce qu'elle ait dix-1 pour sa pension dans un couvent; à dix-1 qu'elle ne compte plus sur lui. Il n'a jam son beau-frère, ni son neveu, et il n'y a pas pérer qu'il s'intéresse à sa petile-nièce. Il n resse d'ailleurs à personne. Les More! ont e
elle a évidemment une liberté d'esprit peu ordinaire chez une femme, et je crois qu'elle prend plaisir à heurter de front les préjugés. Ces allures ne doivent pas lui avoir profité dans la profession qu'elle exerce, et cependant on la dit dans une situation indépendante. Il est difBcile de s'adresser à elle, car si elle vous propose, comme cela est possible, de prendre votre pupille chez elle, le cas sera embarrassant, i Cet honnête homme ne me disait pas qu'il faisait prendre des informations à Nantes par un ami très sûr. En attendant, je réussis par son moyen à trouver un asile convenable pour la jeune personne; je me promis de ne pas toucher aux 300 francs de l'oncle Duguin, et de les accumuler chaque année, pour que ma pupille eût, à l'âge de dix-huit ans, une petite somme de mille à douze cents francs devant elle. Je ne sais si j'aurais réussi tout seul à exécuter mon plan. M. Dubruel, le notaire, me rendit tout facile. A peine lui eus-je mis en main les affaires de cette pauvre enfant, qu'il devint pour elle un ami, et je pourrais presque dire un père.
> Je ne tardai pas à apprendre que M. Duguin était sérieusement malade. Je pensai que, s'il mourait sans testament, sa fortune se diviserait en trois parts égales; car ma pupille, suivant la règle que je t'ai expliquée, représentait son père, qui lui-même représentait sa mère, sœur de M. Duguin, comme mademoiselle Duguin et madame Morel. 11 vivait ï^resaue sordidement. Les commérafi;es delà ville lui
altribuaient une grosse fortune, mais je n'y croyîds pas. S'il avait trois mille francs de rentes, cela faisait un revenu de mille francs pour ma protégée; ni mes espérances ni mes vœux n'allaient au delà. J'appris que les Morel redoublaient d'efforts pour accaparer le moribond, et je fis le voyage de Fougères pour forcer sa porte qu'il avait obstinément fermée à ma pupille. Il me reçut avec elle, au grand désespoir des Morel. Je lui représentai la situation d'une fillette de seize ans, petite-fille de la sœur qu'il avait perdue, abandonnée sans ressources et sans appui. Il ne montra pas de tendresse ; mais il fut convenable et poli, et je sortis de là avec la conviction que ma pupille aurait au moins sa part légitime. La pauvre enfant, qui souffrait cruellement de sa position, partageait mon espérance; Dubruel nous encourageait. « Mais, disait-il, avec ces vieux garçons, il faut s'attendre à tout. » J'étais à peine rentré à Paris, que j'appris la mort de M. Duguin. Je retournai à Fougères en toute hâte. Je vis d'abord M. Dubruel. t Y a-t-il un testament? lui dis-je. — Il y en a un; mais je n'en suis que le dépositaire. Il me l'a remis tout fait, sous enveloppe cachetée. J'en ignore le contenu. » Je le trouvai triste et préoccupé. Il me dit cependant que la fortune du défunt était assez belle. 11 laissait, tous frais prélevés, un revenu de cinq mille francs. « 11 est impossible, dis-je à Dubruel, qu'il n'ait rien fait pour sa petite-nièce. — Je l'espère, > me repondit-il, mais d'uivaiY km^ÔL^i^^^x^^'l^i^,
» Je passai la nuit chez Dubruel avec ma pupille. Nous nous dîmes le lendemain qu'aucun de nous n'avait pu fermer l'œil. Nous assistâmes au service, où la iamille était au grand complet. Mademoiselle Duguin elle-même était venue. Ma pupille rentra, après la messe, avec madame Dubruel, sans qu'aucune des femmes de la famille lui eût fait la moindre avance. Les hommes suivirent le corps jusqu'au cimetière. Une heure après, tous les intéressés se trouvaient réunis dans le cabinet de Dubruel, où devait se faire la lecture du testament. Ma pupille, pâle comme un linge, était entre moi et madame Dubruel, qui n'avait pas voulu la quitter. M. et madame Morel , qui me parurent des personnes très vulgaires, ne branlèrent pas à notre entrée. Mademoiselle Duguin fit une inclination un peu raide. Je remarquai que ses yeux étaient constamment fixés sur ma pupille, que ce regard troublait et embarrassait. Mademoiselle Duguin était une grande fille maigre, sèche, tannée, ridée, dont les yeux brillaient comme des charbons. L'expression de son visage me parut dure. Il n'y avait rien d'excentrique dans ses façons et dans son costume, quoique ses gestes et son attitude eussent quelque chose de décidé et de masculin. Elle se tenait loin de sa sœur, et il était facile de voir qu'il n'y avait entre elles nulle trace d'amitié. Il n'y avait non plus aucune ressemblance. Mademoiselle Duguin — la Duguin, comme on l'appelait communément — ressemb\a\V^\\\VoVV'$i^\A\>x'^.
Dubruel remplit quelques formalités qui me parurent longues ; il fit reconnaître les cachets, puis il rompit l'enveloppe et parcourut rapidement des yeux le testament. Tous les regards le dévoraient. Il me regarda, et je compris que toutes nos espérances avaient été vaines. Le défunt déclarait qu'il n'avait jamais été marié, mais qu'il avait un fils naturel, dont il donnait le nom et l'adresse. Il le reconnaissait et lui donnait toute sa fortune. Ses autres parents n'étaient pas même nommés dans le testament.
» A peine la lecture fut-elle terminée, que M. Moral, chancelant comme un homme ivre, et la figure blême de fureur, s'avança près de M. Dubruel pour se convaincre de la vérité par ses propres yeux. Madame Morel éclata en sanglots, puis en invectives contre son frère, qu'elle traita de débauché et de parent dénaturé. Ma petite pupille pleurait doucement, et abandonnait sa main à madame Dubruel, qui la pressait avec la tendresse d'une mère. Seule la Duguin était restée immobile, les yeux toujours fixés sur sa petite nièce. Elle n'avait ni tressailli, ni changé de visage à la lecture du testament. Au moment où je donnais à madame Dubruel le signal de nous retirer et de laisser les Morel exhaler leurs ressentiments, mademoiselle Duguin se leva brusquement, traversa presque toute la pièce, et prenant la main de ma pupille : « Mon frère te laisse sans pain, lui dit-elle, mais tu ne seras pas plus longtemps à la charge des étrangers. Viens chezmoV-, îeu^ ^\às» ^;i^ \\Oçv^ , \:\
eras comme je travaille, el le peu que j'ai sera )rès ma mort. Je sais, me dit-elle, que vous ubruel vous avez fait votre devoir et plus que evoir; j'ai été au courant de tout, et même de te que vous avez faite sur la Duguin. On peut oir dit du mal de ses idées, mais je défie tout de d'en dire sur sa conduite. Vous êtes son : donnez-la-moi, je vous la demande. J'avais jusqu'à la fin, ajouta-t-elle, que mon frère lui m sort. Mais tout est peut-être mieux ainsi, le et pour moi. s
t elle l'a emmenée, mon parrain?
Ile l'a emmenée, mon enfant; et elle l'a mariée; a tenu sa parole en mourant, car elle lui a ^a très petite fortune. Elle a fait plus encore : ilé pour elle jusqu'à la fin la plus tendre des sinon la plus caressante. >
LA CAISSE D'ËF&RaHB
Jeannic réfléchit profondément sur l'histoire de ma pupille.
i Mon parrain, dit-il le lendemain en entrant chei moi, c'est bien heureux que mademoiselle Duguin se soit chargée de votre pupille I — Oui , mon petit' homme, c'est très heureux, et je le remercie ie l'intérêt que tu portes à ma protégée. — Mademoiselle Duguin, mon parrain, avait été mal traitée par son frère, qui l'avait oubliée; et pourtant, au lieo ie se fâcher comme ces vilains Morel, elle choisit ce moment-là pour faire une bonne action. — Tu aï raison, cela l'honore. — Ce n'était donc pas une vilaine femme, après tout, comme on vous l'avait dit, mon parrain. — Cèia\X ?« coausikYe* uae per
Là caiss£ D'épargne. 91
onne très honorable et très estimable; mais, mon nfant, personne ne m'avait dit qu'elle fût une mauaise femme. Elle avait seulement le tort de parler rop librement sur certaines choses. Une femme i'expose toujours à être mal jugée, quand elle ne st conforme pas strictement aux usages et aux convelances.
— Oui, mon parrain. Qu'est-ce que vous auriez fait, si mademoiselle Duguin n'avait pas été si généreuse? — J'aurais cherché, avec M. Dubruel, le moyen de placer notre chère enfant, comme institutrice ou comme gouvernante dans une maison honnête. — Est-ce que ces places-là se trouvent facilement? — Très difficilement, au contraire. Il est difficile, même pour un homme, de trouver un bon emploi; mais cela est vingt fois, cent fois plus difficile pour une femme. — Assurément, mon parrain, dit-il avec un peu d'animation, vous n'auriez pas souffert que la fille de votre ami devînt une servante ? 1
Je ne pus m'empêcher de sourire,, car Julienne avait été servante chez madame Guillemot, etM. l'adjoint lui-même avait été domestique chez mon père et chez M. Ozoh; mais ne voulant pas, pour le moment, discuter la thèse de l'égalité avec un si rude logicien, je me contentai de lui dire, ce qui était vrai, que j'avais pensé à continuer, moi-même l'éducation de ma pupille, à lui faire prendre un brevet, et à lui obtenir une place d'institutrice-adjointe.
€ Mais, mon parrain, si M. Maillard ne vous avait
PKTIT aiOfElf. 7
pas trouvé pour prendre soin de sa fille après sa mort ? — Il se serait adressé à quelque autre de ses anciens amis. — Et s'il n'avait pas d'ami ? — D aurait écrit à quelque homme de cœur, à M. Dubruel, par exemple. — Et s'il n'avait pas connu M. Dubruel ?
— Où veux-tu en venir avec toutes tes questions^lui dis-je un peu impatienté? Dis-moi tout de suite ce qui te trotte par la tête ; car je suis persuadé qu'il y a encore du Jean Le Flô par là-dessous. — Oui, mon parrain, il y en a. Mais dites-moi d'abord si M. Maillard était un honnête homme? — Un très honnête homme, répondis-je en le voyant venir. — Eh bien, mon parrain, la fille d'un très honnête homme ne doit pas être exposée à mourir de faim. Cela est contraire à la raison et à la justice.
— Jeannic, lui dis-je en riant, tu n'es qu'un socialiste, et un socialiste pire que mademoiselle Duguin. — Que mademoiselle Duguin! dit-il ,Je voudrais bien lui ressembler à mademoiselle Duguin , car elle a fait une bonne action ; et j'en ferai aussi quand je serai grand. Mais, mon parrain, pourquoi m'appelezvous socialiste? Je ne vois pas qu'il y ait grand mal à être socialiste, si l'on mérite ce nom en disant que personne ne doit être malheureux sans l'avoir mérité. —Il y a, lui dis-je, deux sortes de socialistes : les uns le sont par bonté, parce qu'ils voudraient que personne ne fût malheureux, et les autres par convoi tise et par jalousie, parce qu'ils ne peuvent pas souf
frir que les autres possèdent des biens dont ils sont eux-mêmes privés. Ton grand-père et toi, lui dis-je, vous êtes des socialistes de la première espèce, et vous avez dans votre erreur des compagnons très illustres, Fénelon, par exemple. Tu as peut-être lu Télémoque? — Oui, dit-il. Je Tai dans ma bibliothèque. > II avait quatorze volumes dans c sa bibliothèque ». Je les avais comptés et triés, et je me proposais d'y faire des additions considérables, c Puisque tu as lu Télémaque^ lui dis-je, tu connais la république de Salente. Crois-tu qu'on puisse la réaliser? — Je sais, dit-il, que ce n'est qu'un rêve, mais c'est un beau rêve. — Pas si beau, lui dis-je; et si tu veux bien y penser quelque temps, tu verras qu'il ne te serait pas agréable à toi-même de faire partie de la quatrième classe, ou même de la première classe, de porter toujours le même vêtement, de manger la même nourriture, de travailler toujours aux mêmes choses. — Oui, dit-il, cela m'ennuierait. Je crois que, quand on est grand, on ne peut pas être tenu comme des enfants qui sont à l'école. Mais aussi, mon parrain, je vous ai dit que ce n'est qu'un rêve. — C'est un rêve, et un mauvais rêve, lui dis-je, puisqu'il supprime la liberté, et il en est ainsi des inventions de tous les socialistes, même les meilleurs. »
Il parut mortifié, et même, je dois le dire, un peu indigné. « Ainsi, il ne faut pas s'occuper des pauvres gens 1 II faut les laisser souffrir, sans les regarder ! Us peuvent bien mourir de faim, ce n'est pas notr^
affaire, à nous autres qui avons de quoi dîner ! — Tu déraisonnes, mon cher garçon, lui dis-je un peu sévèrement. Qui te donne le droit de me faire dire qu'on ne doit pas s'occuper de ceux qui souffrent? — Oui, je sais, dit-il ; vous leur faites l'aumône 1 1 II avait des airs de mépris impayables. Je retrouvais non seulement les propos, mais l'accent solennel et emphatique de son grand-père, c II ne faut pas, dis-je très simplement, tant mépriser ceux qui font l'aumône et ceux qui la reçoivent. L'aumône doit être faite avec discernement; elle doit être reçue avec reconnaissance, et en même temps avec dignité. Cela dit pour ne pas tomber dans des exagérations que je trouve un peu ridicules, je conviens avec toi que l'aumône n'est qu'un palliatif souvent insignifiant, et que ce n'est pas en leur donnant de l'argent qu'on sert le mieux les pauvres. Au lieu d'adoucir leurs maux quand ils sont tombés, il vaut bien mieux leur donner les moyens, ou de ne pas tomber, ou de se relever par leurs propres forces. La société s'en est préoccupée ; elle redouble journellement ses efforts, et, quoiqu'il reste encore beaucoup à faire, il serait injuste et cruel de ne pas rendre justice à ce qui a déjà été fait. i>
Jean Le FIô entra dans ma chambre comme je prononçais ces derniers mots, et il les appuya avec énergie. Jeannic nous regardait tous les deux l'un après l'autre avec un certain étonnement. < Ton petit-ûls, lui dis-je, est tout surpris de nous voird'ac-
cord, parce que je lui ai dit deux ou trois fois que tu étais un exalté et un rêveur... — Et un socialiste, dit Jeannic, qui avait ce mot sur le cœur. — Et un socialiste, repris-je; mais tu sais, Jeannic, un socialiste de la bonne espèce ; de l'espèce de Fénelon et de mademoiselle Duguin !» Il se mit franchement à rire, c Je sais bien, dit-il, que vous pensez les mêmes choses, quoique vous les disiez chacun à votre façon. Mais, mon parrain, quelles sont donc les inventions dont vous parlez, et qui doivent servir de remède à la misère?
— Je ne te citerai pas les hôpitaux, lui dis-je... — Non certainement, mon parrain, ni les hospices, parce que ce ne sont que des adoucissements pour ceux qui sont tombés, > dit-il en imitant légèrement ma voix.
. Je lui répondis sans perdre ma bonne humeur : € Mais tu conviendras qu'il serait bien malheureux de ne pas les avoir. As-tu des objections contre les écoles? — Non 1 dit-il avec ardeur. » Et il ajouta, en rougissant et en regardant son grand -père, qui caressait ses longs cheveux : c J'ai lu dans un livre, mon parrain, qu'il faut donner aux écoles tous les millions dont elles ont besoin, et ne pas les regretter. — Tu n'es qu'un vil flatteur... On ne fera jamais rien qui soit plus efficace que l'école pour améliorer la condition des sociétés humaines ; et quand je dis l'école, je parle également des plus humbles écoles de hameaux, où l'on apprend l'a b c aux petits enfants, et des plus hautes universités, où l'on
recule les bornes de la science. > Jeannic, enp nant tous ses plus grands airs : t Le peuple qui al meilleures écoles est le premier peuple; s'il ne F pas aujourd'hui, il le sera demain. — Tu ferais mieux, dis-je à Le Flô tout en lui serrant la main, de lia faire lire de plus beaux livres. — J'ai mes idées sur ce sujet, > me dit mon camarade en riant, et en embrassant son petit-fils, qui me donna ensuite à moimême un gros baiser. J'étais plus touché de ces Ifr moigtiages d'afifection que je ne voulais le paraître. c Mais continuons, lui dis-je. Avez-vous, à Saint- Jean, une société de secours mutuels? — Oui! oui! dit Jeannic, et c'est mon père qui l'a fondée et qui en est le président. Il a été à Vannes tout exprès pour étudier les deux sociétés qui s'y trouvent ; il a rapporté ici les règlements, et grand-père et lui ont fait des conférences tous les dimanches pour expliquer la chose aux paysans. Mon père disait qu'ils avaient la tête bien dure. Ils ont fini cependant par corn prendre, car la société est fondée et grand-père dit que c'est une société modèle.
— Et tu sais sans doute, mon bon ami, quel est le but d'une société de secours mutuels? — Oui, mon parrain. Les ouvriers, et tous ceux qui vivent à la journée, se trouvent tout à coup sans ressources quand la maladie les empêche de travailler. Ils sont obligés alors de compter sur la bonne volonté de leurs voisins et de leurs amis, qui, n'ayant eux-mêmes que le nécessaire, et étant obligés de travailler tout le
r, ne peuvent que difficilement leur venir en e. On a donc songé à faire une bourse commune, is laquelle les associés versent tous les mois, tous les samedis, une somme modique qui, mulliée par le nombre des adhérents, devient très portante. La charge est si légère, que les moins hes la supportent sans trop de peine ; et le bénéî est considérable, car, si la maladie survient, non ilement on reçoit pour rien les visites du médecin la société et les remèdes fournis par le pharmaa de la société, mais on touche encore une petite time prise sur le fonds commun, et qui remplace qu'à un certain point le salaire. C'est une excelte institution. Mon père dit qu'un bon ouvrier fait partie d'une bonne société de secours mu- Is ne dépend plus de personne.
—Ton père a raison, mon ami, s'il ne pense qu'aux ladies accidentelles, à celles qui durent un certain ips et qui peuvent se guérir. Mais il y a des infir- ;és, des incapacités de travailler malheureusement urables. Par exemple, un couvreur tombe du haut n toit et se casse un bras ou une jambe; un tailr ou un autre ouvrier perd la vue. Dans ces cas-là, dra-t-il aller à l'hospice? se séparer des siens? st bien dur. Et puis, il n'y a pas toujours un hose, et quand on en a un, il ne s'y trouve pas tours une place vacante. Voilà donc un ouvrier qui, r encore, était vaillant et bien portant, qui élevait n sa petite famille, et qui, du jour au lendemain.
se trouve réduit à mendier, inutile aux autres et k] lui-même. A-t-on pensé à celui-là, mon Jeannid Les sociétés de secours mutuels ne peuvent pas avoir de pensionnaires perpétuels; il a donc fallu cheràer autre chose. A-t-on cherché? a-fc-on trouvé?
! — Dites-le-moi, je vous en prie, mon parrain. Je suis bien sûr que Ton a cherché, mais j^ai bien peur qu'on n*ait pas pu trouver.
— On a trouvé la caisse d'épargne. On s'est dit: Les riches augmentent leurs richesses de deux façons, en travaillant et en épargnant. On ne peut pas toujours faire un travail productif; mais on peut presque toujours épargner. Aux riches, aux gens aisés, cela est très facile; à ceux qui ne gagnent que le strict nécessaire, cela est presque impossible. Cependant ce n'est pas impossible tout à fait. Il y a toujours un moment, même dans la situation la plus gênée, où l'on peut dépenser un peu moins qu'on ne reçoit. Pourquoi les pauvres gens ne se donnent-ils pas la peine d'épargner ce peu, et de l'accumuler? C'est que les sommes sont si petites et la privation si dure, qu'on ne voit pas la raison d'aggraver encore une situation déjàtrop pénible. D'ailleurs, jusqu'à la création de la caisse d'épargne, la somme épargnée restait là inerte, stérile : 20 francs épargnés aujourd'hui ne faisaient que 20 francs au bout de vingt ans, et peut-être moins de 20 francs, puisque la valeur de l'argent diminue au lieu de s'accroître. Le bourgeois qui a mis 500 francs de côté, les place, en tire un
^*^térêt; ses 500 francs travaillent pour lui sans qu'il ^^«n mêle ; ils valent 525 francs ou 520 francs au bout ^^une année, 540 francs au bout de la seconde; et ^mme les intérêts s'accumulent et portent euxtmêmes des intérêts, cela va d'abord tout doucement ^l ensuite plus vite, de sorte qu'au bout d'un certain laombre d'années le capital se trouve doublé. Si l'ouvrier, le journalier, le pauvre, qui n'épargne jamais 500 francs, nilOO francs, nîmême peut-être 20 francs, pouvait aussi placer à intérêt les 5 francs, ou le franc, ou les centimes qu'il parvient à économiser, il auraiJ une raison toute nouvelle de se priver; et cette raison serait de jour en jour plus forte, à mesure que sa mise s'accroîtrait. Voilà, mon enfant, l'idée économique et l'idée morale sur laquelle repose l'institution de la caisse d'épargne. L'Etat s'en est mêlé : il fait gratis le service administratif; il garantit les fonds déposés, et l'intérêt. Les déposants sont d'abord venus lentement; à présent l'habitude est prise, et plus elle se répandra, plus les mœurs y gagneront, et plus la situation du pauvre perdra ce qu'elle a de douloureux et de précaire... Mais, j'y pense, il est impossible que tu ne connaisses pas l'existence de la caisse d'épargne?
— Je la connais si bien, mon parrain, que tel que vous me voyez, moi, Jeannic Le Breton, j'ai 250 francs placés à la caisse d'épargne.
— En vérité! Et comment as-tu accumulé ces richesses?
— Notre maire, me dit Jean Le Flô, est clou comme tu le sais, sur son fauteuil, de sorte que l'ai ministration roule exclusivement sur moi. Maisjiic dit-il, si je ne peux pas travailler, je peux payer;etî a toujours la bourse à la main. C'est lui qui apayédi ses deniers les deux pompes de la commune. Eni autres cadeaux, il donne tous les ans huit livrets de 25 francs pour notre distribution des prix. Jeannie en a eu deux pour sa part l'année dernière; et, ajoutei-il en clignant de l'œil, il se peut qu'il en ait encore autant cette année. Le Breton faisait quelques difficultés pour permettre à son fils de recevoir ces livrets: c'est comme pour les bourses, disait-il, il faut laisser cela à ceux qui en ont besoin;mais j'ai trouvé le moyen de nous tirer d'affaire. Puisque ton fils reçoit pour 50 francs de livrets, lui ai-je dit, tu vas tout à l'heure me verser 100 francs dans la caisse des écoles. Voilà comment Jeannie est capitaliste. Tu comprends que nous avons trouvé plus d'une occasion de grossir un peu son magot. Il a déjà ses projets pour le moment où, étant arrivé au maximum de 1000 francs, il sera obligé de retirer son argent de la caisse d'épargne, et de faire un placement régulier.
— Fort bien ; mais, autant que j'en puis juger à sa mine, notre financier n'est pas pleinement satisfait de nos explications.
— Non vraiment, mon parrain : je vois bien les avantages de la caisse d'épargne; mais je sais aussi que la journée d'un ouvrier ne se paie pas