‹ Le livre du peupleChapitre 1 sur 28 · V^»^ LECOU · texte numérisé non relu

V^»^ LECOU

ÉDlTECIly 50, B0B REUVE' DES-PBTITS-CH AHPS.

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En passant sur cette terre^ comme nous y passons tous, pauvres voyageurs d*un jour, j'aî entendu de grands gémissements : j'ai ouvert les yeux y et mes yeux ont vu des souffrances inouïes 9 des douleurs sans nombre. Pâle, malade 9 défaillante , couverte de vêtements de deuil parsemés de taches de sang, Thu-

maiiilé s'est levée devant moi, et je me suis demandé : Est-ce donc là l'homme? est-ce là lui tel que Dieu Ta fait? Et mon âme s'est émue profondément , et ce doute l'a remplie d'angoisses.

Mais bientôt j'ai compris que ces souffrances et ces douleurs ne viennent pas de Dieu, de qui tout bien émane et de qui rien n'émane que le bien; qu'elles sont l'œuvre de l'homme même , enseveli dans son ignorance et corrompu dans ses paesions ; et j'ai espéré, et j'ai eu foi dans l'avenir de la race humaine. Ses destinées changeront lorsqu'elle voudra qu'elles changent, et elle le voudra sitôt qu'au sentiment de son mal se joindra la claire connoissance du remède qui le peut guérir.

Regarde, ô peuple, s'il n'est pas temps de justifier l'Auteur des êtres en te créant un sort plus conforme à sa justice, à sa bonté.

Tu dis : J'ai froid; et, pour réchauifm^ tes

membres amaigris, on les étreiiU de triplr^s liens de fer.

Tu dis : J'ai faim; et on te répond: Mange les miettes balayées de nos salles de festin.

Tu dis : J'ai soif; et Ton te répond : Bois tes larmes.

Tu succombes sous le labeur, et tes maîtres s'en réjouissent; ils appellent tes fatigues et ton épuisement le frein nécessaire du travail.

Tu le plains de nepouvoir cultiver ton esprit, dévelo|q|)er ton intelligence; et tes dominateurs disent : C'est bien ! il faut que le peuple soit abruti pour être gouvernable.

Dieu adressa, dans l'origine, ce commandement à tous les hommes : Croissez et multîpliez, et remplissez la terre, et subjuguez-la ; et Ton te dit à toi : Renonce à la famille, aux chaâtes douceurs du mariage, aux pures joies de la paternité; abstiens-toi, vis seul : que pourrois-tu multiplier que tes misères?

Il est donc certain que l'humanité n'est pas ce que Dieu a voulu qu'elle fût; elle a dévié de ses voies. Comment y rentrera-t-elle?

Ecoutez :

Il y eut une Loi dès le oommencement :cette Loi fut oubliée, violée.

De nouveau, après quarante siècles, le^ Christ la promulgua plus parfaite, plus sainte.

Et on l'a violée, oubliée encore.

Maintenant elle gît là sous les ruines des devoirs et des droits; et c'est pourquoi, courbés et tristes, vous errez au hasard dans la nuit.

En cette divine Loi, en elle seule est votre salut, la semence féconde des biens que le Créateur vous a destinés.

Ecartez les décombres amoncelés sur elle, et cette espérance consolante, cette parole prophétique des anciens jours s'accomplir» pleinement en vous : .

Le peuple qui languissoit dans les ténè* bres a vu uke okande lumière ; et la lumière

s'est LEVÉE SUR CEUX QUI ÉTOIENT ASSIS DANS LA RÉGION DE L'OMBRE DE LA MORT.

Toutes choses ne sont pas en ce monde comme elles devroient être. Il y a trop de maux et des maux trop grands. Ce n'est pas là ce que Dieu a voulu.

Les hommes 9 nés d'un même père, auroient dû ne former qu'une seule grande famille, unie par le doux lien d'un amour fraternel. Elle eût ressemblé, dans sa croissance, à un arbre dont la tige produit en s'élevant des branches nombreuses, d'où sortent des rameaux, et de ceux-ci d'autres ©ncore, nourris de la même sève, animés de la même vie.

Dans une famille, tous ont en vue l'avantage de tous, parce que tous s'aiment et que tous ont part au bien. commun. Il n'est pas un de ses membres qui n'y contribue d'une manière diverse, selon sa force, son intelligence, ses aptitudes particulières. L'un fait ceci, l'autre cela; mais l'action de chacun profite à tous, et l'action de tous profite à chacun. Qu'on ait peu ou beaucoup, on partage en frères. Nulles distinctions autour du foyer domestique. On n'y voit point ici la faim,

à côté Tabondanoe. La coupe que Dieu remplit de ses dons passe de main en main, et le vieillards le petit enfant, celui qui ne peut plus ou ne peut pas encore supporter la fatigue, eH celui qui re- "vient des champs le front . baigné de sueur, y trempent égatement leurs lèpres. Leurs joies, kurs souffrances sont communes. Si Tun est infirme, s'il tombe malade, s'il devient avec Fâge incapable de travail , les autres le nourrissent et le soignent, de sorte qu'en aucun temps il n'est abandonné*

Point de rivalités possibles quand on n'a qu'un même intérêt; point de dissensions dès-lors. Ce qui enfante les dissensions, la haine , l'envie , c'est le désir insatiable de posséder plus et toujours plus, lorsque l'on possède pour soi seul. La Providence maudit ces possessions solilaires. Elles irritent sans cesse la convoi-

Use et ne la satisfont jamais. On ne. jouit que des biens, partagés.

Père, mère, enfants, frères, sœurs, quoi de plus saint, de plus doux que ces noms ? et pourquoi y en a-t-il d'autres sur la terre?

Si ces liens s'étoient conservés tels qu'ils furent originairement, la plupart des maux qui affligent la race humaine lui seroient f estés^-ineonnus, et la sympa^ thie eût allégé les maux inévitables. Les seules larmes doiit F amertume soit sans mélange sont celles qui ne tombent dans le sein de personne, et que personne n'essuie.

D'où viïînt que Inotré destinée est si pesante, et notre vie si pleine de misères? Ne nous en prenons qu'à nous-mêmes.

Nous avons méconnu les lois de la na-

ture y nous nous sommes détournés de ses voies. Celui qui se sépare des siens pour gravir sans aide entre des rochers ne.doit pas se plaindre que le voyage soit rude.

«Regardez les oiseauic du ciel; ils ^ne ^ sèment ni ne moissonnent, ni ne rassemblent en des greniers, et le Père céleste les nourrit. N*êtes-vous pas d'un plu& grand prix qu'eux ? » .

11 y a place pour tous sur la terre, et Dieu l'a rendue assez féconde pour four-^ nir abondamment aux besoins de tous.^ Si plu^iieurs manquent du nécessaire,, c'est donc que l'homme a troublé Tordra établi de Dieu; c'est qu'il a rcnnpu l'unité de la famille primitive; c'est que le& membres de cette famille sont devenus premièrement étrangers les uns aux au-) très, puis ennemis les uns des autres.^

U s'est Ibrmé des multitudes de sociétés particulières , dé peuplades , de tribus^ de nations , qui , au lieu de se tendre la main, de s'aider mutuellement, n'ont songé qu'à se nuire.

Les passions mauTaises, et l'égoïsme d'où elles naissent toutes y ont armé le& frères contre les frères. Chacun a cherché son bien aux dépens d'autrui. La rapine a banni la sécurité du monde, la guerre l'a dévasté. On s'est disputé avec (breur les lambeaux sanglants de l'héritage commun. Or, quand la force destinée au travail qui produit est presque tout entière employée à détruire; quand l'incendie, le pillage, le meurtre, marquent sur le sol le passage de l'homme; que la conquête intervertit les rapports, naturels entre chaque population et l'étendue du territoire qu'elle occupe et peut cultiver; que des obstacles sans.

nombre interrompent ou entravent les communications d'un pays 4 l'autre et le libre échange de leurs productions : comment des désordres aussi profonds n'entraineroient-ils pas des souffrances éga* leipent profondes?

Les nations ainsi divisées entre elles ^ chaque nation s'est encore divisée en elle-même. Quelques-uns sont venus qui ont proféré cette parole impie : Â nous de commander et de gouverner; les aur^ ti!es ne doivent qu'obéir.

Us ont fait les lois pour leur avantage y et les ont maintenues par la force. D'un côté le pouvoir, les richesses, les jouissances ; de l'autre toutes les charges de la société.

En certains temps et certains pays, l'homme est devenu propriété de l'hom-

me; on a trafiqué de luî^ on Ta vendu, acheté comme uîie bête de somme.

En d'autres pays et d'autres temps , sans lui ôtér sa liberté, on a fait en sorte que le fruit de son travail revînt presque en entier à ceux qui le tenoient sous leur dépendance. Mieux eût vahi pour Ixii un complet esclavage. Car le maître au moins nourrit, loge, vêtit son esclave, le soigne dans ses maladies, à cause de l'intérêt qu'il a de le conserver. Ilfais celui qui n'appartient à personne, on s'en sert pendant qu'il y a quelque profit à en tirer, puis on le laisse là. A quoi est -il bon lorsque l'âge et le labeur ont usé ses for^ ces? à mourir de faim et de. froid au coin de la rue. Encore son aiq)ect dioqueroitil ceux qui ont toutes les joies de la vie. Peut-être leur diroit-il quand ils passent : Un morceau de pain pour l'amour de Dieu ! Cela seroit importun à entendre..

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On le ramasse done et on le jette dans un de ces lieux immondes, de ces dépôts de mendicité, comme on les appelle , qui sont comme l'entrée de la \oirie.

Partout Tamour excessif de soi a étouffé l'amour des. autres. Des frères ont dit à leurs frères : Nous ne sommes pas de même race que vous. Notre sang est plus, pur, nous ne voulons pas le mêler avec le vôtre. Vous et vos enfants, vous êtes à jamais destinés à nous servir.

Ailleurs, on a établi des distinctions

fondées non sur la naissance, mais sur

l'argent.

Que possédez-vous? — Tant. — Asseyez-vous au banquet social : la table est dressée pour vous. Toi qui n'as rieq , retire-toi. Est-ce qu'il y a une patrie pour le pauvre ?

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Ainsi îa fortune a marqué lès rangs, -déterminé les classes,. On a eu des droits de toute sorte, parce qu'on était riche; le privilège exclusif de prendre part à l'administration des affaires de tous, c'est-à-dire de faire ses propres affaires aux dépens de tous, ou de presque tous.

Les prolétaires, ainsi qu'on les nomme avec un jsqperbe dédain, aflTranchis individuellement, ont été en masse la propriété de ceux qui règlent les relations entre les membres de la société, le mou- ' vement de Findùstrie, les conditions du travail, son prix et la répartition de ses fruits. Ce qu'il leur a plu d'ordonner, on l'a nommé loi, et les lois n'ont été pour la plupart que des mesures d'intérêt privé, deà moyens d'augmenter et de perpétuer la domination et les abus de la domination du petit nombre sur le plus grand.

•Td est devenu le monde lorsque le lien de la fraternité a été brisé. Le repos, l'opulence, tous les avantages pour les uns; pour les autres la fatigue, la misère, et une fosse au bout^

Ceux-là forment, sous différentanoms, les classes supérieures, les classes élevées 'y de ceux-ci se compose le peuple.

Vous êtes peuple : sachez d'a)K>rd ce que c'est que le peuple.

Il y a des hommes qui sous le poids du jour, sans cesse exposés au soleil , à la

pluie , au vent , à toutes les intempéries des saisons, labourent la terre , déposent <lans son sein, avec la semence qui fructifiera, une portipn de leur force et de leur vie, et en obtiennent ainsi, à la sueur ^e leur front y la nourriture nécessaire à tous.

Ces hommes-là sont des lM>mmes du peuple.

D'autres exploitent les forêts, les carrières, les mines, descendent à d'immenses profondeurs, dans les entrailles du sol, afin d'en extraire le sel, la bouille, le minerai, tous les matériaux indispensables âux métiers^ aux arts. Ceux-ci, comme les premiers, vieillissent dans un dur labeur, pour procurer à tous les choses dont tous ont besoin.

Ce sont encore des hommes du peuple.

D'autres fondent les métaux, les façon* nent, leur donnent les formes qui les rendent propres à mille usages variés; d'autrestravaillent lebois; d'autres tissent la laine, le lin, la soie, fabriquent les étoffes diverses; d'autres pourvoient de la même manière aux différentes nécessités qui dérivent ou de la nature directement, ou de Tétat social.

Ce sont encore des hommes du peuple.

Plusieurs, au milieu de périls contitîuels, parcourent les mers, pour transporter d'une contrée à l'autre ce qui est propre à chacuned' elles, ou luttent contre lés flots el^ les tempêtes sous le^ feux des tropiques comme au milieu des glaces polaires, soit pour augmenter par la pêche la masse commune des subsistances, soit pour arracher à l'océan une multi-

tudé de productions utiles à la vie humaine, s

Ce sont encore des hommes du peuple.

Et qui prend les arçies pour la patrie, qui la défend , qui ' donne pour elle ses plus belles années , et ses veilles et • sofi sang? qui se dévoue et meurl pour la sécurité des autres, pour leur assurer les tranquilles jouissances du foyer domes- * tique, si ce n'est les enfants du peuple ?

Quelques-uns d'eux aussi, à travers mille obstacles, poussés, soutenus par leur gépie, développent et perfectionnent les arts, les lettres, les sciences, qui adoucissent les mœurs^ civilisent les nations, les environnent de cette splendeur éclatante qu'on appelle là gloire, forment enfin une des sources, et la plus féconde, de la prospérité publique .

Ainsi , en chaque pays,^ tous ceux qui fatiguent et qui peinent pour produire et répandre les productions, tous ceux dont Faction tourne au profit de la communauté entière, les classes les plus utiles à son bî^i-étre, les phis indispensables à sa conservation , ^(Â\k le peuple. Otez un petit nombre de privilégiés ensevelis dans la pure jouissance, le peuple c'est le genre humain.

Sans le peuple nulle prospérité, nul développement , nulle vie ; car point de vie sans travail , et le travail est partout la destinée du peuple.

Qu'il disparût soudain, quedeviendroit la société? Elle disparoîtroit avec luil 11 ne resteroît que quelques rares individus disf^ersés sur le sol , qu'alors il leur faudroit bien cultiver de leurs mains. Pour

vivre, ils seroient immédiatement obligés de se faire peuple.

Or> dans cette société presque uniquement composée du peuple , et qui ne subsiste que par le peuple, quelle est la condition du peuple? que fait-elle pour lui?

Elle le condamne à lutter sans cesse contre des multitudes d'obstacles de tout genre qu'elle oppose à l'amélioration de son sort, au soulagement dé ses maux; elle lui laisse à peine une petite portion du fruit de ses travaux; elle le traite comme le laboureur traite son cheval et son bœuf, et souvent moins bien ; elle lui crée, sous des noms divers, une servitude sans terme et une misère sans espérance.

Si Ton comptoit toutes les souffrances que, depuis des siècles et des siècles , le peuple a endurées sur la surface du globe, non par une suite des lois de la nature.

mais des vices de la société, ie nombre en égaleroit celui des brins d'herbe qui couvrent la terre humectée de ses pleurs.

En sera-t-il donc toujours ainsi ?

Cette multitude est-elle destinée à parcourir perpétuellement le cercle des mêmes douleurs? N'a-t*elle rien à attendre de l'avenir? Sur tous les points de la route tracée pour elle à travers le temps , ne sortira-t-il jamais de ses entrailles qu'un lamentable cri de détresse? Y a-t-il en elle ou hors d'elle quelque nécessité fatale qui doive jusqu'à la fin lui interdire un état meilleur ? Le Père céleste l'a-t-il condamnée à souffrir également toujours?

Ne le pensez pasj ce seroît blasphémer en vous-même.

Les voies de Dieu sont des voies d'à-

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mour. Ce qui vient de lui, ce ne sont pas les maux qui affligent ses pauvres eréatu-, res, mais les biens qu'il répand autour d'elles avec profusion.

Le vent doux et tiède qui les ranime au printemps est son souffle, et la rosée qui les rafraîchit durant les feux de Tété est sa moite haleine.

Quelques-uns disent : Vous ête$ en naissant destinés au supplice; ici -bas,, votre vie n'est que cela et ne doit être que cela. Mais le supplice, ce sont eux qui le font, et parce qu'ils ont fondé leur bien à eux sur le maldes autres, ils voudroient persuader à ceux-ci que leur misère est irrémédiable, ' et qu'essayer seulement d'en sortir seroit une tentative aussi criminelle qu'insensée.

N'écoute? pas cette parole menteuse.

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