‹ Le livre du peupleChapitre 10 sur 28 · LE LIVRET · texte numérisé non relu

LE LIVRET

f\e peuple, que ses maîtres, dans leur or-

; gueil , comptent pour si peu , qu'ils re-

' gardent avec tant de dédain , qui n'est à

leurs yeux qu'un instrument de leurs

convoitises insatiabfes, un champ qu'on

exploite , un animal qu'on selle et qu'on

\ bride pour monter dessus, le peuple c'est

V le genre humain.

Si vous savez iéfendre vos droits, si vous accomplissez vos devoirs , cet effrayant désordre cessera. Le genre humain , relevé de sa longue déchéance, ne sera plus la propriété de quelques durs dominateurs, ni la terre leur héritage exclusif. Tous auront part aux biens destinés à tous par la Providence. Les sueurs^ la fatigue, la faim, les larmes et les souftVanoes et les angoisses des uns ne nourriront plus l'opulence des autres, et leur luxe effréné, et kurs passions, et leurs jouissances monstrueuses.

Toutefois, ne vous abusez ni sur la temps ni sur les choses. Gardez-vous de rêver l'impossible , ce qui ne peut être , ce qui ne sera jamais. Loin de remédier aux maux qui surabondent en ce monde, vous ne feriez que les rendre et plus nombreux et plus pesants.

L'égalité parfaite , absolue , non des droits (celle-ci constitue Tordre même) , mais des positions et des avantages annexés à chaque position, n'est point dans les lois de Ja nature, qui a distribué inégalement ses dons entre les hommes , les forces du corps et celles de l'esprit. Sans cela, que seroit la société ? Comment subsisteroit-elle , comment se développeroitelle , si la diversité des génies et des aptitudes ne produîsoit comme une série de destinations correspondantes aux fonctions qu'elle implique, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés? Ceux-ci

labourent les champs, ceux-là cultivent là science, et tous contribuent à leur manière au bien conimun .

Le mouvement même de la vie sociale oppose un obstacle invincible à l'égalité des fortunes : établie le matin , le soir elle n'existeroit plus; l'industrie plus ou moins intelligente, plus ou moins active, la bonne ou mauvaise économie Tauroient déjà détruite. Et l'on ne doit pas s'en plaindre; car ce continuel effort de chacun , cet instinctif emploi de ses facultés pour augmenter son propre bien- 4tre est une des conditions du bien-être général.

Ne pensez pas non plus que votre état si misérable puisse complètement changer tout d'un coup. Ce changement total et subit est, quoi que vous fassiez, imposable. U impliqueroit une violence telle

qu'au lieu de réformer la société , il bri* seroit les ressorts de la société.

Lorsque vous aurez réussi à donner pour fondement à F organisation politique l'égalité chrétienne des droits, la régéné^ ^tion voulue de vous , et que Dieu vous commande de vouloir, s'accomplira de $oi-même d{ms ses trois branches inséparables, Tordre matériel, l'ordre intellectuel et l'ordre moral.

D'où vient le mal dans l'ordre maté^ riel? Est-ce de l'ai^nce des uns? Non, mais du dénuement des autres; de ce que, en vertu des lois faites par le riche pour l'exclusif intérêt du riche, il profite presque seul du travail du pauvre, de plus en plus stérile pour lui. De quoi donc s' agit -il? D'assurer au travail ce qui lui appartient équitablement dans les jj^roduits du travail même ; il s'agit , noa

de dépouiller celoi qui possède déjà, mais de créer une propriété à celui qui maintenant est privé de toute propriété.

Or, comment y parvîendra*t-on ? Par deux moyens : l'abolition des lois de privilège et de monopole ; la diffusion des capitaux que le crédit multiplie , ou des instruments de travail rendras accessibles^ à tous.

L'eRet de ces deux moyens , combinée avec la puissance incalculable de Fassociation, seroit de rétablir peu à peu le cours naturel de la richesse , artificiellement concentrée en quelques mains; d'en procurer une distribution plus égalé ,^ plus juste , et de l'accroître indéfiniment.

Rien de. ce qui doit durer ne se fait quà Taide du temps, par la lente maïs

6firé influence de l'énergie organisatrice. Lorsqu'une prairie jaunit et se dessèche parce qu'on a détourné le ruisseau qui Tarrosoit, il faut, pour qu'elle reverdisse, y conduire de nouvelles eaux, qui, répandues sur sa surface, pénétreront au pied de chaque brin d'herbe et ranimeront sa vie languissante.

Le travail affranchi, maître de soi, seroit maître du monde; car le travail, c'est l'action même de l'humanité accomplissant Tœuvre dont Ta chargée le Créateur.

Hommes de travail , prenez donc courage; ne vous manquez point à vousmêmes, et Dieu ne vous manquera point.

Chacun de vos efforts produira son fruit, amènera dans votre sort une amélioration d'où successivement en sortiront d'autres plus grandes, et de celles-ci

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d'autres encore , jusqu'au jour où la terre, pleinement renouvelée, sera comme un champ dont une même famille recueille et partage en paix la moisson..

A mesure que , votre aisance augmentent , vous serez moins absorbés dans les besoins du corps , des besoins d'une autre nature s'éveilleront en vous, et réclameront à leur tour l'aliment propre à les satisfaire^ Vous voudrez savoir, et vous le pourrez parce que ni les secours ni le loisir nécessaires pour cultiver l'esprit, acquérir la science , ne vous manqueront plus. Tous puiseront à la source ouverte à tous, rinstruction, qui rendra leur travail plus fécond , et progressivement les introduira dans une sphère supérieure d'existence-.

Les occupations relatives aux pures nécessités physiques rabaissent l'homme

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au rang de l'animal, exclusivement concentré en elles. Or, dans votre situation présente, sur sept jours il en est six uniquement consacrés au corps; à peine le septième vous est-il laissé pour vivre de la vie spirituelle , de la véritable vie de l'homme. Peu à peu, au lieu d'un seul jour vous en aurez deux , vous en aurez trois , et toujours davantage ; car la tendance directe du progrès est de spiritua- User de plus en plus l'homme et de substituer à sa force, dans tous les labeurs matériels, les forceis brutes de la nature, soumise à l'empire de son intelligente volonté.

Alors de secrètes puissances , actuellement endormies en vous, y développeront comme un nouvel être sans cesse agrandi par la connoissance qui se dilatera sans cesse, et avec elle le sentiment de l'art et ses délicates jouissances , et les joies in-

times, inépuisables que produit la con* templation du vrai et du beau.

 ces deux ordres de perfectionnement matériel et intellectuel s'en joindra un troisième, sans lequel les premiers ne s'effiectueroient jamais ; car nul perfectionnement qui n'ait sa racine dans le perfectionnement moral ; et tous ils s'en^ chaînent Tun à l'autre et se secondent mutuellement.

Le devoir, devenu plus facile par la diminution des souffrances qui excitent à Fenfreindre , sera chaque jour plus rarement violé. Presque tous les crimea que la loi punit naissent de la faim : ils disparoltront lorsque les hommes qu'elle obsède maintenant seront à l'abri de ses suggestions fatales.

Des saintes maximes d'égalité, de li-

berté , de fraternité , immuablement établies, émanera l'organisation sociale. Les intérêts privés peu à peu se fondront en un seul intérêt, celui de tous , parce que, soustraits à l'influence du froid et stérile égoisme , tous comprendront , tous sentiront qu'il n'y a de vie que dans l'amour, d'apaisement de l'âme que dans le dé*vouement qu'il inspire. Semblable à la colombe qui repose sur son nid, il pénétrera de sa douce chaleur le germe divin caché au fond de la nature humaine , et l'on verra éclore comme un monde nouveau.

Dans ce monde , illuminé de la splendeur du souverain Être, le lien sacré qui opère l'union des créatures et de leur Auteur apparottra aux hommes tel qu'il est ; et la Religion , dépouillée des vêtements vieillis qui la recouvrent, du corps infirme usé par les ans où elle gtt comme

en un tombeau, se remontrera dans sa pureté et sa sainteté éternelle, L'Évangile du Christ, scellé pour un temps, sera ouvert devant les nations, et toutes elles viendront y lire la Loi, y puiser la vle^

A présent, abaissées vers la terre, perdues dans les ténèbres et le vide de ce qui passe, les âmes aspirent à la lumière, au bien immuable, infini; elles ont soif de Dieu. Sitôt qu'elles auront retrouvé leur voie, elles s'élanceront vers lui d'un impétueux mouvement, ainsi qu'en un désert brûlé par les feux du midi, des ^ voyageurs se hâtent vers la fontaine longtemps désirée qui les abreuvera de ses eaux limpides.

La société , conçue selon, sa vraie nature , cessera d'être une lutte organisée entre les intérêts divers. L'inflexible Justice y protégera également tous les droits.

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 quel titre le fort dépouilleroit-il le foible des siens , lui en interdiroit-il l'exercice ? Qu'est-ce que Dieu a donné à l'un qu'il n'ait aussi donné à l'autre ? Le commun Père a-t-il réprouvé quelques-uns de ses enfants ? Vous qui réclamez la jouissance exclusive de ses dons , montrez le testament qui déshérite vos frères.

L'œil constamment ouvert sur les maux pour les soulager, la charité modifiera profondément les lois. Elles tendront de plus en plus à compenser, par une sollicitude , une assistance spéciale , les désavantages qui résultent inévitablement pour plusieurs soit des inégalités naturelles, soit de certaines circonstances fortuites de naissance ou de position.

Le Fils de l'homme disoit : « Les re- « nards ont leur tanière , les oiseaux du « ciel ont leur nid ; mais le Fils de l'homme

» n'a pas une pierne pour y reposer sa » lêle. » ^

On De punira plus les infortunés qui portent le poids des mêmes destinées que le Fils de l'homme; on ae leur imputera plus le crime de ceux qui les délaissent.

La législation même , instituée pour la répression des vrais délits j changera de caractère. Un esprit de miséricorde et de douce compassion y remplacera l'esprit de vengeance, l'idée fausse et sanglante d'expiation. On verra dans le criminel un frère égaré qu'on doit plaindre, éclairer, i^mener; un malade que l'on doit s'ef^ forcer de guérir s'il est guérissable, empêcher de nuire aux autres et à soi-même s'il ne l'est pas. L'amélioration du coupable sera le but de !a punition. Comment sa souffrance pourrdt-elle être une répa^ration pour la société t

La vie n'appartient qu'à Bien , et c^est pourquoi il est écrit : « Tous ne tuerez « point. » Quand la loi tue, elle n'inflige pas un châtiment > elle commet un. meurtre.

Âppele2[-vous justice l'acte qui rend^ infâme celui qui l'accomplit, l'acte qui ravit à un être humain tous ses droits en-, semble^.et non-seulement ses droits, mais la faculté même de posséder jamais aucun droit?. Lorsque de cet être animé vous avez . fait une poignée de cendre , cette cendre, emportée par les vents, sera-è-elie sur la terre où elle, tombe une semence de bien , un germe de vertu ?

Qu'importe, au reste î L'amour domine la justice même, et le propre de l'amour est de se dévouer à celui qu'on aime, de se sacrifier à lui volontairement. Le frère ne dit point à son frère : Donne*^

moi ta vie ; il lui donne la sienne. La peine de mort fut abrogée, il y a dix-huit siècles/sur la croix du Christ*.

Le devoir qui unit les individus et les. ^milles unira également Içs peuples. Les maximes impies qui les divisent, qui fondent leurs relations sur des principes étrangers et souvent contraires à ceux de la morale, les barbares maximes qui les supposent naturellement ennemis les uns des autres, seront rejetées avec horreur*.

Déjà ils commencent à comprendre^ que loin d'être opposés, comme le disent ceux qui les trompent pour les diviser et les divisent pour les maîtriser plus sûrement , leurs intérêts sont identiques ; déjà un vif instinct les porte à se r^p-^ prêcher, à se reconnoître pour frères..

Bientôt ils s'appuieront, s'aideront mu-^ tuellement. Ce qui les séparoit chancellQ

et croule ; les distances même s'effacent. On entrevoit dans le lointain des âges l'époque heureuse où le monde ne for^ mera qu'une même cité régie par la même loi , la loi de justice et de charité ,, d'égalité et de fraternité, religion fi^ture de la race humaine tout entière , qui sa-. luera dans le Christ son législateur suprême et dernier.

Les maux sans nombre qui dérivent des vices des gouvernements diminueront à mesure- qu'au principe de domination ,^ sur lequel ils reposent , la raison publique, surmontant l'opiniâtre résistance des préjugés et des intérêts, substituera celui de l'association libre, immédiate conséquence de la souveraineté du peuple, la seule réelle, la seule qui ait un> fondement solide, inébranlable dans le.

droit.

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Ce changement, certain tôt ou tard, suffira pour anéantir les causes généMes de guerre. Qu'est-ce qui pourroît troubler profondément la paix lorsqu'il n'y aura plus ni guerres de conquête , ni guerres de succession, ni guerres commerciales ?

Or les guerres de conquête, funestes aux vainqueurs comme aux vaincus , ont constamment pour cause l'àn^bition d'uni chef insatiable de pouvoir et de richesses. Que le chef, quel qu'il soit, au lieu de commander obéisse au peuple>. dont il n'est et ne peut être légitimement que le sknple mandataire : les guerres de con-^ quête, et les désastres et les calamités, qu'elles traînent après elles, cessent à; l'instant même de désoler l'humanité;, car le peuple qui àttaqueroit la liberté d'un autre peuple, ses droits, son existence , renonceroit à sa propre liberté , à.

ses propres droits , et se condamneroit lui-même à mort.

Les guerres de succession d'où viennent-elles? que sont-elles? Une conséquence du droit monstrueu]^ qui fait d'un pays, d'un peuple la propriété d'une faipille^ sa possession héréditaire. Ces guerres disparoissent donc avec le droit

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qui les engendre

Des enti'aves apportées aux communiacations, des peuples entre eux , à l'expansion de l'industrie et aux lois naturelles qui tendent à établir partout l'équilibre entre la production et les besoins, non d'une nation , mais de toutes les nations , de ces entraves arbitraires, dont le fisc profite seul aux dépens de la {prospérité publique , naissent les guerres commerciales, si fréquenles dans les temps modernes. Elles n'auront plus de cause pos-

sible quand la parfaite liberté de corn^ merce aura couronné les autres libertés.

Délivrées du fléau de la guerre , à la»quelle succédera d'abord une concurrence transitoire , les nations comprendront r intérêt qu'elles ont toutes à coordonna leurs efforts , à organiser leurs travaux , afin de tirer de l'héritage commun, du patrimoine universel tout ce qu'il peut fournir pour satisfaire les besoins des hommes, pour multiplier leurs jouissances ; et de cet ensemble de travaux dirigés à la même fin sortira une masse incalculable d'utiles productions, que la science, en se développant, augmentera sans cesse , tandis que le développement moral en déterminera une plus équitable distribution.

Ainsi peu à peu croîtra le bien-être de

chacun , étroitement lié au bien-être de tous ; ainsi , de proche en proche , le mal ira s'afToiblissant , par une suite naturelle du progrès général. Sans doute il ne sera jamais ici-bas détruit enlièpeir ment; sans doute il y aura toujours des souflTrances sur la terre. Et c'est ^ ne l'oubliez jamais, que tout ne finit pas sur la terre; que la vie présente, pour le genre humain comme pour, l'individu , chargés d'accomplir une œuvre laborieuse mais grande et sainte , n'est qu'une préparation nécessaire à une existence plus parfaite.

Peuple, garde-toi d'incarner tes sublimes espérances dans la boue que tu foules aux pieds. Durant ce court passage tu n'es entouré que de fantômes, d'ombres vaines : les réalités te sont invisibles , l'œil de chair ne peut les saisir ; mais Dieu, qui en a donné l'invincible dé-

sir à l'homme, çn a mis aussi dans son cœur r infaillible pressentiment.

Lève les yeux : ici est le travail , la tâche à remplir j ailleurs est le repos , la vraie Joie , la récompense certaine du devoir accompli jusqu'au bout.

Lorsqu' après les fatigues de la journée le laboureur voit le soir venir , il rentre en paix dans sa chaumière, songeant à la moisson cachée dans les guérôts , que les nuées humecteront de leurs tièdes ondées, que le soleil mûrira ; car il sait que la nuit ne sera point éternelle.

FIN

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