ESSA! SUR L'ÉDUCATION
5iorït plus passagers , et néantnoins les délicieuses émotions qu'elle procure élè?ent rame;, dissipent les impressions chagrines que t eonni ou les contrariétés y développent , et le charme pénétrant de la mélodie agit quelquefois sur tout notre être avec un empire merveilleux. D'ailleurs, quand les dispositions naturelles sont très prononcées, et qu'on ne cherche point à atteindre au degré de perfection de l'artiste eh ce qui tient à Texécution, on parvient avec peu de travail à se créer des jouissances douces par les effets de la musique. .
L'esprit humain ne sauroit supporter une tehsion continue , et plus les objets qui l'occupent habituellement sont graves , plus aussi le besoin du repos est impérieux. On ne sauroit donc sans danger s'interdire quelques tnstans de distraction , même au milieu des affaires et des intérêts les plus importans. Celte distraction s'obtient, soit par les exercices physiques, soit par les plaisirs intellectuels , selon que nos goûts nous portent vers les uns ou vers les autres. Je m'abstiendrai, par cette raison, de condamner ou de conseiller d'une manière particulière âticun de ces deux moyens, et il me semble
DES PRINCES. l6v3
préférable de laisser la, liberté du choi^ dans toutes les choses, qui ne sont p^int incompafibl(Bs avec le devoir. La santé , Timaginsition , le plus ou Iç moins de vivacité du caractère , peuvei^t établir tant de différence à, cet égard, qû*il ne faut pas gêner jusqu'à un certain point les inclinations d'un jeune prince dans tout ce qui fait partie de son amusement, et s'attacher seulement à combattre celles qui s^roiéi^t basses oa trop vulgaires pour son rang, lors<^n;iênie qu'elles ne seroient point répréhçnsîbles sous le^ rapport de la morale , en lui faisant, comprendre de bonne heure le danger de donner prise à la critique , en montrant dans la dignité la plus éminente , et qui fixe tous les regards^ des penchans peu analogues à la noblesse de son origine. Car l'idée que nous' nous faisons de la grandeur est souvent tellement fgiusse, que nous sommes plus choqués d'un manque de délicatesse dans le langage, dans les manières, dans les habitudes, que d'un manque de délicatesse dans les sentimens et dans les actions ; et il résulte de là que le respect que nous devons à ceux qui gouvernent est altéré quelquefois par des causes très frivoles en elles-mêmes, tan-
|64 ESSAI SUR LÉDUGATION
dis que les vices du cœur, couyerts de quelques qualités brillantes, n'excitent que foiblement notre indignation.
Enfin , l'éducation , en se proposant pour but principal de développer dans l'âme les vertus qui sont indispensables pour l'exercice des plus hautes fonctions de la société , en donnant des soins assidus à la culture de l'esprit et du jugement, doit veiller encore à former l'extérieur, à rendre les manières agréables et polies, afin que la personne aussi bien que les actions du prince puissent soutenir l'examen le plus scrupuleux.
'9J)éovxt 2rr0 T^xts miraniqu^;.
Les progrés extraordinaires qui ont été faits» dans les sciences exactes , surtout le zèle avec, lequel toutes les classes de la société se sont occupées de cette étude , depuis environ cinquante ans, a donné un grand développement à. rindustrie , en multipliant ses ressources paîr la découverte d une foule de procédés ingénieux, qui, appliqués aux arts mécaniques, en. ont simplifié les ^moyens , et perfectionné les^ résultats. Ce mouvement des esprits est général;, partout les manufactures se sont augmentées ,. les spéculations commerciales se sont étendues; partout aujourd'hui on voit régner celte activité dont les produits ajoutent aux jpuis:>
l66 ESSAI SUR LÉDLCATION
sances du riche , et diminuent les privations du pauvre. Cette disposition est un bienfait de la civilisation; elle présente de nombreux avantages , sous le rapport des intérêts moraux , comme sous celui des intérêts purem-ent matériels; car, d'une part, elle établit en quelque sorte un lien Jibéral entre toutes les classes de la société, en les rapprochant les unes des autres , autant par la conformité de goûts et de sentiment qui réunit les individus dont l'éducation est également soignée, que par le besoin continuel d'un secours réciproque ; d'autre part, elle répand l'aisance avec le travail dans la classe indigente ; et si la probité et la modération présidoient à toutes les entreprises, elles
seroîentune source de bien-être pour tous.
Un prince ne saurolt comprimer cet élan universel, sans se rendre coupable d'injustice, et sans courir^ en même temps le danger de faire réagir contre lui tant d'intérêts froissés. Mais ce .n'est point assez qu'il tolère cette tendance des esprits ; il faut encoi'e qu'il la protège , qu'il la dirige , afin de la faire tourner au profit de la prospérité publique. Il faut que la sagesse de son gouvernement inspire une confiance
> DBS PRINCES. 167
illimitée que sa benne foi serve de garantie au^ fortunes particulières, pour que rindustrie '^ livre avec sécurité à toutes les combinaisons susceptibles. d'ftccroHre ses ressources. Enfin 9.. il me semble qu'il est infiniment essentiel pour le repos et l'harmonie de TÉtat , qu'un prince ne soit étranger à rien de ce qui constitue sa^ force ^ sa gloire et sa richesse , et que la va<riété de^seâ connoissapce^ le mette à même de faire sentir partout son influence protectrice, en étant le moteur de tout ce qui peut avoir un bat utile. L élévation de son rang, le pouvoir dont U est accompagné , lui donnent sans doute beaucoup d ascendant; mais notre siècle montre un désir d'indépendance , quelquefois si peuraisonné , que les esprits sont toujours enclinsà se roidir contre Joote domination positive ;, ce n'est donc que par la puissance de l'opinion ,. ce n'est qu'en gagnant les cœurs qu'on peut aujourd'hui exercer une autorité certaine et durable.
Dans ce conflit d'évènemens qui ont change' la face de l'Europe , tous les peuples ont reçu ou directement ou indirectement l'impulsion des idées nouvelles ; les fortunes plus également
l68 ESSAI SUR LÉDUGÂTION
réparties, l'abolition des privilèges de la noblesse , ont en quelque sorte nivelé les existences sociales ; le bienfait de l'éducation répandu dans toutes les classes a iotroduit dans~ toutes Fesprit d'examen. Les classes intermédiaires sont celles qui ont le plus gagné à ce mouvement universel ; enrichies par les spéculations commerciales, elles ont étendu leur influence politique à l'aide des institutions libres. Mais accoutumées à ne considérer ces avantages que comme la conséquence de l'habileté avec laquelle elles ont su profiter de la ^narche des ^choses , elles regardent comme une conquête ce qu'elles ne tiennent que de la libéralité des souverains. Imbues de -cette opinion fausse, elles se croient obligéei^ de se montrer constamment dans une attitude hostile, et presque partout on leç voit disposées à se mettre en opposition avec les gouvernemens. A la défiance qui les agite , on lés croiroit sans cesse menacées , et dans Içurs fortunes, et dans leurs intérêts lesplus chers; cependant dans aucun temps , l'industrie et le commerce n'ont obtenu une protection à la fois aussi franche et aussi honorable. Il suffit d'examiner d'une manière impar-
DES PRINCEÔ. 169
tiale la situation de l'Europe , pour être convaiacu que tous les souverains qui riègnent actuel* lement, loin de chercher à mettre des entraves au commerce, secondent au contraire ses opérations par tous les moyens les plus efficaces. De irombreux établissemens industriels s élèvent de toutes parts ; les entreprises de ce genre sont encouragées avec une sollicitude spéciale. De magnifiques canaux, des roules spacieuses et commodes 9 établissent des communications faciles entre les contrées les plus éloignées , et favorisent réchange des productions des divers climats. Jamais les rapports entre les nations n'ont été ni aussi librë$, ni aussi bienveillans. La sagesse dés monarques entretient la paix en Europe^ et ce noble exemple de concorde semble inviter tous ses enfahs à se tendre \ine main fraternelle. D'où vient donc cette crainte obstinée, qui se plaît à considérer les souverains comme des despotes ombrageux, ennemis des libertés et des prospérités publiques ?. elle est affectée dans quelques individus, qui en font un levier pour soulever les passions de Ist multitude; elle est sincère, naais puérile, dans beaucoup d'autres. Néanmoins, il est très nécessaire de la détruire
resserrer les lieas de la confiance entre le ppace et ses sujets , que des communications familiè-
170 BSSAI StK l'éducation
dans ceux qui sont de bonne foi , afin de briser cet instrument de sédition entre les mains des perturbateui*s»
Or, il me semble que rieu n*est plus propre à
tii]
res et fréquentes , qui fassent connoître à celui qui gouYcrne jusqu'aux moindres détails dès cboseâ qui se rattachent à la tranquillité publique , en donnant à ceux qui obéissent la facilité d'exposer leurs besoins devant celui qui , le premier entre tous , a le pouvoir d y remédier. Je crois donc qu'en faisant entrer dans 1 éducation d'un prince des idées générales «ur le commerce , ainsi que sur les divers procédés des arts mécaniques, ce genre d'instruction auroit de nos joursdes résultats infiniment plus importans qu'on ne le suppose ; car plus uiiv prince se rendra accessible à tous ses sujets indistinctement, plus il sera capable de comprendre les intérêts de chacun , et plus aussi il inspirera de confiance et d'amour. Le négociant actif , le fabricant industrieux, même l'humble arti$aa , seront flattés de s'entretenir avec leur souverain de ce qui est l'objet de leurs travaux
D£5 rSI^CES. 171
journalier» ; eo relrooiant *€iaii5 celui qui , par $00 rang , ne semUe appelé qnli s\»ccaper des plus liants intérêts fie la société y des connoi^ sances qm le rapprochent en qnel<{iie sorte de leurs proférions, leur confiance sera pins vÎTe et plus intime ; ils se conTaincront par eux * munies que la sollicitude rojale sétend sur toutes les conditions; que rien ne loi paroit petit dès qnll s'agît de £ûre le kîen j de gagner les coeurs; quelle na Tonla tcMit conncitre qn afin de ponroir plus sûrement £iire sentir partout I latTœoce de sa bonté paternelle. Un mol bienTeilIânt dans la Louche d'un prince a tant de charme et de puissance ! Que de moTen> doux et Ciciiês dencronrager llndustrie, dlionorer le trarall et la probité ! <pie de moyens an««^ de déjouer I^^ calculs de llntrigue , de lui ôter le poaroîr de troabler les e*prîts par de perfidies iQ.^HQuatfoas !
Lorsqu'un soureraîn parcoarl ses états, Kjcs— qu 3 rl^îte les dirers étabtlâsemens soit d'^utllité publique. â4>ît d'utilité prîrée. il faot qull pelisse montrer aies idées nettes et précises • sur les ohjVrts qfïî s'offrent à ses r^^gard.»*- eu raisonfier A^. manière à coQvaîacre chacun de la soK-
17a ESSAI SUR l'Éducation DES princes.
dite de ses vues , ainsi que de la droiture de ses intentions. L'activité qu'il déploiera dans les soins de son gouvernement, en donnant une attention également éclairée à toutes les parties de son immense tâche, entretiendra partout l'ordre , la justice et l'union. Il sera servi avec zèle , avec exactitude , aimé et béni du riche et du pauvre ; semblable au soleil qui vivifie tout ce qui reçoit la chaleur bienfaisante de ses rayons , tout s'embellira à soa aspect ^ la paix , l'abondance et l'amour régneront dans son empire ; la religion , les arts et les lettres célébreront à l'envi cet âge du bonheur; et si le méchant osoit encore proférer des plaintes, les accens de l'allégresse universelle étoufferoient sa voix mal assurée.
Que les lumières brillent sur les trônes» qu'elles &y allient à la piété , à I^ fermeté du caractère, et elles éclipseront bientôt le pâle flambeau d'une philosophie subversive ; les peuples , réconciliés par le sentiment de leur bien-être avec l'autorité royale , cômpre;^dront qu'elle seule est le gage des prospérités , qu'ils chercjicroient en vain dans une indépendance inquiète et turbulente.
Cours (omplrt Hr |ll)tb0opl^tr.
( OopHS fige 4e lôzejas jviqH'à œluî et dix-kMt).
CMMcmqiUt W fM|ilMipl|ir.
La rectjtade do jogement étaot une des qualités les plus indispensables poor la conduite de la rie , dans les différentes c<MMiitions de la société , tout ce qui tend ^sentiellement k per-
1^4 ESSAI SUR LÉDLCATION
leclîonner la raîson de l'homme devient aussi la portion la plus importante de Téducation.
Par rectitude de jugement , je n'entends pas seulementcelte lucidité d'esprit qui nous fait distingnéi^ et choisir en toute chosele moyeale plus convenable pour atteindre le but que nous nous proposons , soit dans ce qui concerne notre intérêt propre, soit dans ce qui concerne celui des personnes qui dépendent de nous ; mais j'entends surtout cette raison souveraine ,. cette lumière de l'âme, qui, ne perdant jamais de vue la dignité de notre être , noijs fait sentir la nécessité de mettre constamment nos actions d'accord avec la justice et la vérité éternelle.
Sans doute le cours général des études doit être conduit de manière à consacrer ce principe fondamental ; néanmoins la philosophie seule lui donne tout le développement dont -il est susceptible. Cette science peut être considérée comme le complément de toutes les autres , parce qu'elle les consolide; qu'elle nous apprend à comparer,' à raisonner, et que, par les règles &ùres qu'elle nous fournit , elle nous loet également en garde , et contre les erreurs de Tesprit, et contre ccflles du cœur.
DES PIIINCES. 173
Les premières années de la jeunesse sont spécialement consacrées à la culture de Tinteliigedce : on cherche à l'étendre , à Torner, par un certain nombre de connoissance^ positives ; mais tous ces.dons précieux ne séroient qu'une parure vaine et frivole, s'ils n'élevoîent point l'âme 9 si la' sagesse ne les rendoit utiles à nos semblables.
En proposant, ainsi que je l'ai fait dans ce petit plan d'éducation , d'astreindre les jeunes gens autant que possible à l'exercice de la pensée ) dans les diverses matières qu'on leur fait parcourir, j'ai eu particulièrement en vue de disposer par là leur esprit au sérieux et à la maturité que réclame la philosophie, lorsqu'on veut en retirer un avantage solide ; car un esprit superficiel n'y* verroit qu'une étude abstraite, difficile et décourageante, tandis qu'un esprit familiarisé avec la réflexion y trouvera un attrait capable de le captiver. et de ranimer son ardeur. Enfin cette science a une influence si étendue .sous tant de rapports, qu'on ne san* roit mettre trop d'importance à cette dernière partie de l'instruction , qui achève de perfectionner tout l'être itioral.
176 ESSAI SDR l'Éducation
De tous les moyens qu'on peut employer pour porter Thomme à la vertu « il n'en est point de plus puissant que de lui faire connoître la fin pour laquelle il a été créé., et l'usage qu'il doit faire des facultés que le créateur lui a départies.
La philosophie dans son ensemble, comme dans les différentes branches qui la composent, remplit Içs fonctions d'un guide éclairé, qui nous conduit avec méthode , tantôt au travers des merveilles invisibles , tantôt au travers de celles que nos sens peuvent saisir. Dans cette marche intéressante et mystérieuse, l'homme retrouve à chaque pas la preuve évidente de l'existence d'un principe éternel. Nôtre âme puise dans la .philosophie contemplative une intensité de force qui la rapproche des plus hautes vérités ; eiLs'élançant avec toute l'activité de son essence dans le monde intellectuel^ elle s'y épure et goûte par anticipation les joies ineffables qui l'attendent dans 4cette région céleste. ^ Affranchie en quelque sorte de la servitude de la matière , elle embrasse toute la grandeur de sa destinée, et communique à l'esprit une lumière surnaturelle.
La philosophie rassemble', dans un même
DES fàiNCES. 177
foyer, toutes les leçoasde yertu que des maitirefi prudens oat semées daas les cceurâ de leurs é\h^€» 9 pejadwt tout le cours de 1 educalioja. Elle 7d&ime ees précieuses étiocelles, aous trace d'une ma^nièr^ claire et précise le, nombre de Qos de^N^oirs, noua eu démontre la sainteté ; et , eja nous les présentant , noa point comme des lois ^arbitraires inventées par k eapfice de.« heaumes, mais comme un écoulement do la sagesse divine , qui grava da®s notre âme des principea ira ortiables de justice et de vérité , elle nous donne la force de nous élever au-dessus de nows-mèçï^e , pour nious conformer ayee une entière soumission aux vues de la Providence , et nous, rendre par là dignes d'atteindre au ikoble but vers lequel nous devons lendre.
U est aisé de concevoir combieu un© semblable étude, est capable de nous, faire çtppréoier les maximes d une morale pure , de- nous inspirer le courage de con^attre nos passions , de nous affermir de plus en plus dans la route du bien , de nous rendre enfin wssi parfaits qu il est donné à la nature humaine de Tôtre.
Ainsi, en considérant la philosophie sous le rapport de notre salut éternel nous ne pou-
\^S vssAi SUR l'Éducation
YODS révoquer en doute son influence salutaire ; si nous la considérons ensuite sous le rapport de lutillté temporelle , nous trouvons encore tju elle enricbit notre esprit d une multitude de connoissances intéressantes y qu elle agrandit nos facultés , qu'elle nous donne des règles infaillibles, qui servent de guides à notre intelli» gence , dans les diverses opérations auxque^lles notre volonté la soumet. On peut dire même qu'elle nous procure une foule de jouissances de tous lés instans, puisqu'elle nous ramène à la contemplation de la nature.
Est-il un spectacle plus magni&que^ plus imposant, que celui qui se déploie k nos regards dans l'ordre et l'harmonie de l'univers ! L'éclatante beauté du firmament, le cours régulier des astres, la richesse et la fécondité de la terre, l'immense chaîne des êtres créés , le flux et le reflux de l'Océan , tous ces phénomènes publient la gloire du Très -Haut, et frappent rhomme d'une religieuse admiration. Ravi de cet ensemble sublime , il cherclie à comprendre les lois générales qui le gouvernent avec une aussi étonûante régularité depuis le commencement des siècles. La physique alors lui prête
son flambeau ; elle le conduit de merveilles en merveilles, lui révèle un grand nombre de mystères, et en le faisant remonter en chaque chose de l'effet au principe, elle l'amène à se convaincre, par les lumières de sa raison , qu'il y a un Dieu souverainement grand, souverainement bon, source éternelle de tout ce qui existe.
Pénétré de cette première vérité, il arrête son attention sur lui-inème , et il se voit l'objet immédiat de la sollicitude céleste ; c'est pour lui que la terre se pare et produit. Là, une multitude prodigieuse de fleurs étalent à ses yeux, et la ri« chesse et l'éclat de leurs couleurs, et la structure élégante de leurs formes ; ici de majestueuses forêts le couvrent de leurs voûtes silencieuses. Une quantité innombrable de fruits délicieux , de végétaux de toute espèce, lui fournissent bien au-delà de ce qui est nécessaire à sa subsistance. Tous les animaux reconnoissent son empire et obéissent à sa voix ; lui seul , entre toutes les créatures vivantes, a reçu le don sublime . de connoître son créateur , de s'élever jusqu'à lui par un culte de reconnoissance et d'amour.
S'il descend dans sa conscience, il y trouve des
i80 ESSAI SUll 1*13DU€AT10N
notions exactes du juste et de Tînju.sfte , du bien et du mal 9 préceptes salutaires que la bonté suprême y imprima, afin qu'ils servissent de règle et de freîo à toutes ses actions ; car ce roi -de la terre a besoin d^iji guide : iBCxplicable assemblage de foiblesse et de grandeur, il est à la fois près du néant par la fragilité de sa nature 9 et près de Dieu par tes nobles facultés de «on âme. Cette réflexion qui s*offre à rêsprit de l'homme dès qu'il étudie les lois générales de l'univers, dès qu'il obsenre ce qui se passe en lui-même , lui réyèle toute la grandeur de sa dei^inée. Il sent que ses désirs ne sauroient se renfermer dans la sphère de tout ce qui est borné et périssable, qu'il est créé pour tendre à un but plus noble, plus élevé , plus digne de lui. L'existence de Dieu et Timmortalité de r&me , célèbres questions sur lesquelles la métaphysique appelle i^cialement son attention , le disposent à recevoir avec respect les vérités que la religion lui enseigne. L'examen de ces objets purement spirituels Télève au -• dessus de la matière , ennoblit toutes ses facultés , en les dirigeant vers le seul bien solide , la félicité éternelle promise aux justes.
DES PSINCSS. iSl
Eu consi4éraat atteotivemeat la cQoditioo d'ua roi , le nombre et Tiiliportaoce de ses devoirs moraux i les séductioaâ et les dltngers qoî IWttviroQAent, et qui peu?eat rempêeber de lesaccomplir,, oa comprendra toute rutîiité d'tine science qui renferme-des élémens de i^agesse et de Tertu capables de le guider dans les dlifférentes <^îrconstâiices de sa ¥ie> d'afiennir Bùu esprit , de donner de relaxation à son âine , et à^ sa volonté cette énergie qUi^naî^ de lacoiiyic* tîoû, et qi4 est indiispentoble pour per^^érer dans des entreprises difjB^^îl^s let pour triompher^ des obstacles qu'elles présentent; d une sGÀen(>e9 enfin^ qui, seoa^lable au fainal placé danis le* ^port, montre «^ux navi^gateurs menaoés de ia^ teeapête la route qu'ils doi^i^t tenir pour éditer les écueils qui bordent le rivage, : Si 1 W 'examina ensuite lé nombre «des cou*^ nois&ànces qui sont nécessaires à celui qiui gou- Yerne ^ia sagacité d'e£{)j*it dont; il doit être dî^ué potfr Connoître les bommes dont il «'entoure , la vertu et la capacité de ceux auxquels il confie une poi^îou de ^on pouv^oir, on convieadra encoche qu'iuaescieikee qui appreiâdàeinvisager sous toutes lies faices des qAiestions cofn^iquées et
l8i2 ESSAI SUR l'I^DUGATION
embarVassantes, à séparer en toute chose le jdste et rinjuste, le vrai du faux, doit avoir une influence infiniment étendue. Cette rectitudede jugement s'acquiert ou se perfectionne par l'étude de la logique, dont les principes s'appliquent à toutes les opérations de notre entendement.
11 me semble donc qu'un cours complet de philosophie est également utile à un jeune prince , pour former son eœur, pour orner son esprit, et pour développer en lui tous les taJens dont il aura besoin dans les diverses fonctions qui appartiennent à l'autorité royale. Le premier y puisera ces sentimens de douceur et de générosité qui sont les plus nobles attributs de la puissance, et le second, une justesse, une pénétration, sures garanties du succès dans le maniement des affaires publiques.
Le cours de philosophie , de même que celui de rhétorique, renfermera tous les ouvrages qui traitent des matières propres à cette étude ; et ici, comme partout ailleurs, l'antiquité nous fournira des richesses jprécieuses. Les divers systèmes des philosophes spiritualistes de la Grèce , k coïncidence de leurs doctrines avec celle de l'Évangile, dans plusieurs points im-
DES PAIiVGBS^ l85
portans de la morale , est , il nie semble , un des argumens les plus forts en favieur des idées in-* nées , dont notre âme conserre Temprekite en dépit des préjugés de l'éducation , et quelle que soit la violence des passions qui lentraînentliors du cercle de ses devoirs. U est digne de robser-*vateur d'examiner comment des hommes séparés par les siècles , par les climats, par les institutions politiques , se sont tous réunis dans la vé* rite , dès que leur esprit s'est élevé à cette hauteur où elle se montre dans tout son éclat.
La philosophie moderne aura, aussi sa place dans ce cours; depuis environ cent ans elle a exercé une influence si universelle , elle s'est associée si intimement à la littérature , aux arts, aux actions publiques et privées , qu'il importe à jcelui qui doit maîtriser les opinions aussi bien que les évènemens, d'approfondir les causes secrètes de ces grandeis catastrophes, qui, de nos jours , opt interverti l'ordre général. C'est ;ici le moment d'appeler l'attention d'un jeune prince sur les productions de la philosophie moderne, de lui faire connoître les ouvrages français, anglais, allemands, les plus remarquables sous ce rapport; de les lui faire analy-
l84 ESSAI SUR L'éDU€AXION
ser selon les' principes de la logique ; de lui apprendre à séparer la vérité de Ttek-reuryà we point 9e laisser éblouir par lies siibtîiDés; du raisonofement , à recoonc^re enfio le iMeti partoul oiSi il se trouHre, connue à eondamner le mal sa«i$ restriction , quelles que soient tes foraye« séduisantes sons iesqueiks il se présente.
Quelques personnel cottsidèFent rignora^ce dn anal comme la ^aUvi^rde «le la vertu; mais je crois que la aottntdrssanÉCie du danger avec liai ferme volobté de l'éviter , eM cm frein infiniment plus isoble et phrs puissant $ il e€t le irait delà tonvictixm , et par tconiséquent tnd^ pendant des idrconstauees et des paissions 4'mi^ trui ; il nons poite i veiller plus scnapiÂense^ ornent sur aous-mième, à n'iloouter «b ^td^ïte occasion que la voix de notre conscienèe. tt lue semble donc que l'éducation ^ dsins tomates ^ses parties , doit être CimévSâe de mi^mère à 'Pigmenter l'énergie de lime à Ittesufe qu'elle étend les lumières de l'esprit, afin de laisser à rhomme un guide întérieÉr, lorsque les guides extérieors viensent à lui m^tiquer.
DES PR1JVC£«. «83
€our0 ^pémï ViBùCfatme.
il a estpèFSoone <|ui conteste l'empire irréjiistible<^e les iairts eKèrcent sur tout notre système oi^aQk|i3e;^et«i quelques êtres disgraciés de la iiaftuve sont inaccessibles am& douces éiiiott<»ûs qu'ils réveillent da«Ks rame, il £aut conTenir, du moins , qwe le plus grand «ombre «st subjugué parie piTestige de leurs enrdbantemeDio Le type du beati et du vrai étant au dedans de nous, tout <ce qui dams lés objets 'e^érieuns porte ce t^aractère , :se troiare natureHement ^eti Mmio-^ nié avec nos sentimens les plus intimies. Ci 'est ain^i qu'un beau tableau , qu'uwe statue parfaite dans toutes ses proportions, que des tno* numens d'un style noble ou gracieux, eiediient
i86 ESSAI s€R l'Éducation
subitement notre admiration, que nous les contemplons sans nous lasser des jouissances qu'ils nous procurent » que nous ne pouvons en détacher nos regards , lors même que nous n'avons pas les connoissances requises pour en juger la perfection selon les règles de l'art.
C'est ainsi que l'oreille est sensible au charme de la poésie , que la beauté du rhythme , la mesure cadencée des vers , le retour uniforme de la rime , nous bercent d'un plaisir vague et délicieux.
C'est ainsi encore que les sons harmonieux de la musique font vibrer toutes les cordes de notre âme ; que des chants langoureux nous inspirent une tendre mélancolie , que des accords nobles et graves donnent plus de ferveur aux sentimens religieux , que la musique guer«rière exalte le courage , enflamme l'enthou* siasme, et nous porte à affronter la mort.
C'est, ainsi surtout que 1 éloquence captive toutes les facultés de notre être , qu'elle excite ou tempère à son gré nos passions , qu'elle imprime un mouvement régulier à une multitude turbulente , qu'elle règne enfin en souveraine absolue sur les cœurs et sur les esprits.
Le pouvoir magique de Téloquence est démontré par une foule de phénomènes qui se reproduisent journellement, et qu'on observe d'une manière plus frappante encore dans les lieux où les hommes sont en masse. Au théâtre , un mol , un geste qui révèle une émotion profonde, fait éclater ces transports unanimes, ces commotions soudaines , qui , semblables à celles que produit 1 étincelle électrique , sont senties par tous les êtres réunis dans la même enceinte. Un prédicateur éloquent fait pleurer ou tressaillir tout son auditoire , selon qu'il emploie les doux accens de la persuasion ou le ressort puissant de la terreur. Un avocat qui manie avec art la parole , donne à la cause qu'il plaide les couleurs et les formes les plus propres à la faire triompher, et les juges ont souvent besoin de se réfugier dans l'inflexible austérité que leur prescrit la justice , pour ne point absoudre le coupable qui est défendu par l'éloquence.
C'est particulièrement lorsqu'elle lutte contre la force matérielle, qu'il est curieux d'examiner tout son pouvoir. Qu'une armée se mutine, qu'elle méconnoisse l'autorité de son chef et les lois salutaires de la subordinatioil ; aussi-
l88 ESSAI SUR LÉDUGATION
tôt quelques paroles pranoncées arec énergie et noblesse changent cette disposition bostile en des sentimens d'obéissance et de respect. Qu'une troupe guerrière, frappée d*uae terneur subite à la vue du idanger, fuie devant l'ennetni ; et la voix éloquente de son général qui luirap^ pelle son devoir ^ va la ramener èia combat , et lui faire efiacer par des prodiges d'intrépidité la bonté d'une faiblesse passagèie.
Qu'un peuple égaré se souille du phtô grand de tous les attentats ; que , mû par une rage frénétique ^ il se porte aux derniers e^Loès du crime -, en menaçant ia liberté et k vie de son souverain ; et la voix de ce même souverain , si elle peut m faire eùtendre , ie fera toniber à ses pieds pour implcH^er son pardon. Le monstre qui, au 2 i jan^ vier f 793^ «ordonna anx tambowis dé battre , afin qu'ils couvrissent de!» accens qui peut^tré au*^ noient sauvé à la France le plus odieux dés forfaits^ avoit compris , dans son ignorance gros^ sière, toute la force de cette vérilé*
Il me semble donc que parmi tous les talens qu un roi dimt posséder , il n'en est point qui puisse influer d^me manière plus directe sur
DES PBiNGE& ' 189
son repos ^ sur sa irte pême ^ que celui de Téloquei^e. C'est par elle qu'il se rendra maître desr esprits 9. qu'il gouYernera à son ^é rofÛDion, qu'il ramènera dans le devoir ceux qui tente^ roient de s'en écarter ; c'(^t par elle , enfin , qu'il imprimera à tous les intérêts, à toutes les passions , le mouvement le pjus propre à main^ tenir l'harmonie dans l'état qu'il gooTerne*
Néanmoins , le genre d'éloquence qui convient particulièrement à un roi, C'est^elui qui tire sa force des ressources de l'esprit , de celles de l'imagination , et des ress^orts de l'âme, plutôt que celui qui est le résultat d'études spéciales dirigées vers un hut déterminé. L'orateur qui compose daqs le silence du cabinet un discours sur une matière quelconque , peut à loisir rassembler tous les matériaux qui lui sont nécessaires ; il peut combiner kabilement les raisonnemens et les preuves, Inélégance de rélocution et la noblesse des pensées | le calme dont il }Ouit lui laisse le libre usage de tous ses moyens. Mais cette éloquence rapide et fitcile qui s'exprime spontanément sur toute espèce de sujets , que des évènèmens i^rtuits et dange*
igo ESSAI SUR l'i&ducation
reux peuvent soiiyent obliger à traiter, demande le concours dun esprit pénétrant et élevé , d une mémoire fidèle , d'une imagination vive et féconde en expédiens, d'un caractère énergique, et d'une extrême adresse dans l'art de manier la parole , afin de pouvoir faire jouer tour à tour , et sans aucune préparation préalable , tous les ressorts susceptibles de produire l'effet désiré.
Les conditions premières de ce talent précieux sont : d'abord un courage supérieur à tous les périls , qui laisse à l'esprit la liberté dont il a besoin pour opérer d'une manière prompte et régulière; ensuite un grand nombre de connoissances acquises, et le développement de toutes les facultés , qui peuvent être d'un plus grand secours dans les diverses conjonctures difficiles dans lesquelles, par la nature même de nos devoirs sociaux, nous pouvons nous trouver placés; et indépendamment de celles où le talent de l'éloquence peut devenir d'une nécessité absolue pour un souverain , il en est beaucoup d'autres encore qui le lui rendent infiniment utile.
Dans les conseils d'état où l'on discute journellement les plus hautes questions de politi-
que, d'admiaistration, de fioance^de gaerre 9 en un mot, les plus grands intérêts des peuples , n est-il pas bien important qu'un roi soit à même d y émettre son opinion avec la noblesse qui convient à son rang, et d'en développer tous les motifs dans un langage élégant et clair ?
Dans ces réunions solennelles de plusieurs monarques, dans lesquelles il s agit de régler les destinées des nations , ne vaudroit-il pas bien mieux que ces graves sujets y fussent traités par les souverains eux-mêmes que par leurs ministres, qui, en y mêlant leurs passions personnelles, entravent quelquefois la marche des affaires ?
Il me semble donc que parmi tous les avantages physiques et moraux qui sont le résultat d'une éducation soignée , il n'en est point de plus propre à en relever l'éclat que celui de l'éloquence. Je conviens que le plus ou le moins de perfection dans cet art dépend, en quelque sorte , de certains dons de la nature ; mais ici , comme partout ailleurs, je dirai encore que des soins éclairés peuvent beaucoup, et que l'intelligence humaine est capable des plus grands efforts lorsqu'elle est habilement conduite , et
19^ ESSAI SUR LIl>UCATION
qu'on en dérelofipe toutes les ressources par une activité constante et processive.
C'est lorsque l'instruction a acquis presque toute son étendue, qu'i)faut s'altacker spéciar lement à cultiver l'art de l'éloquence ; à cette époque, l'âne, s'étaat nourrie des sublimes le^ çons de la religion et de la philosophie , se pénétrera sans peine des plus hantes pensées ; les oonnoissances historiques, consolidées par l'ha^ bitude de la réflexion , auront mari 1 esprit , et fourniront une foule de rapprochemens justes et de citations heureuses; les langues et le& littératures anciennes et modernes, ayant enrichi l'imagination de tout ce qu'il y a de plus propre à lui donner de la force et de l'éclat, elle suggérera tout naturellement les expresaieais les plus convenables » les images les plus frappan* tes , et contribuera puissamment à rendre l'élo* cution élégante et facile. Le goût, épuré par les études littéraires, servira de règle et de frein à llmagination « et main tiendra la grâce et rkarmonie dans le discours.
Je voudrois donc que , pendant les deux an* nées qui seront consacrées au cours de phiio-^ Sophie , on exerçât chaque jour les jeunes gens
à l'éloquence , en leur donaant à traiter yerbalement et sans aucune préparation «rne question quelconque de politique , d'administration , de morale , de finance , de guerre , de littérature , enfin de toutes les matières sur lesquelles l'attention d'un souverain est particulièrement appelée ; «t soit que l'on fît discuter les élèves entre eux, ou qu'on les fît discuter séparément avec les profes^urs, il faudroit quelquefois leur susciter des embarras , en* leur présentant des argumens spécieux, afin de familiariser leur esprit avec la résistance^ et de les accoutumer par ce moyen àrn^ point se laisser intimider par elle 9 comme aussi à savoir la combattre avec l'énergie du courage, et toutes les ressources d'une saine logique.
Les gouvernemens représentatifs tendent par leur nature à propager les lumières ; l'émulation qui y règne, et surtout le mouvement qu'ils impriment à tous les intérêts positifs, font que toutes les classes de la société cherchent dans une éducation soignée les talens nécessaires pour occuper des places, et pour acquérir une certaine influence politique. Il résulte de là que tous les individus sont ou se croient capa-
igi ESSAI SUm L'iDUCATIOIf
hies 4e ju^r le^ fautes^ les traders , les foi- )>l6$ses de ceux qui gouvernent^ et cet examen a'est pafi sans danger, toutes les fois qne la per* 90EBe du souverain ne saur oit le soutenir dans toute sa rigueur ; car s'il est d'un moindre in- <2onyénieot pour les peuples sérieux , qui considèrent ayant tout la bonté, la droiture, la justice , il devient un écueil de tous les instans pour les peuples frivoles , qui placent en première ligne les grâces , les talens, les succès; ^t alors cette soif d'indépendance, qui est souvent d autant pins violente qu'elle est moins raisonnée» ne peut être contenue dans de justes bornes que par le prestige qu'exerce sur tous les esprits la force morale de celui qui
gouverne.
inat))ématti|ur$*
Oa a beaucoup raisonné sur l'inAportance des mathématiques ; les uns veulent en fdire la base de Tinstruction , d'autres le complément; quelques personnes prétendent les en écarter toutà-fait. Ne soyons pas trc^ exclusifs ; on peut abuser de tout , comme on peut également faire son profit de tout. L'essentiel, dans l'éducation, est de donner assez de développement et de solidité aux principes religieux et moraux pour que ceux-ci puissent dans tous les Cas atténuer le danger de certaines sciences, qui, envisagées sous d'autres rapports, deviennent d'une utilité absolue ou relative. Il est très vrai qu'un prince peut gouverner avec beaucoup de gran-
196 ESSAI SUR LÉDUGATION
deur et d'éclat^ sans avoir nulle connoissance des mathématiques; néanmoins, il est très vrai aussi 9 que plus on renferme de sciences différentes dans le cercle de son instruction , plus on se met à même de trouver, dans les ressources multipliées de son esprit, des moyens directement applicables aux diverses opérations de son intelligence. C'est ainsi qu'il puisera dans les études spéculatives les nobles inspirations d'une âme élevée , et qu'il usera du secours des combinaisons exactes pour comprendre et diriger les objets qui sont immédiatement résolus par le calcul.
Toutefois , )e croîs , pour plusieurs raisons graves , l'étude des mathématiques très périlleuse dans la première jeunesse. D'abord , il n'est pas douteux que la foi peut facilement être altérée par une science qui apprend à ne faire cas que de ce qui peut subir lès lois rigoureuses de la démonstration; il y a une imprudence manifeste et coupable à exposer de jeunes esprits à rencontrer ce redoutable' écueil, avant que les cœurs aient été suffisamment fortifiés par des principes religieux capables d'en faire apprécier le danger.
Quant aux mouvemens généreux de Tâme qu'il est si important de développer à cet âge heureux où les passions étant moins violentes et personnelles , sont plus susceptibles de correspondre à l'impulsion élevée qu'on leur imprime , je crois que sous ce point de yue encore l'étude trop prématurée des mathématiques doit paralyser ces nobles élans , parce qu'elles inspirent trop de confiance dans la force matéridle , en ne s'attachaut qu'a.ux ré-, sultats positifs.
Maintenant, si nous examinons de quel ayan-. tage elle? peuvent être pour la culture de l'intelligence dans l'extrême jeunesse , nous trouverons encore que les incoavéniens qu'elles entraînent, surpassent de beaucoup le bien qu'on peut en attendre ;.car les mathématiques ne développent qu'upe seule de nos facultés , celle de l'attention, et toutes les autres doivent infailliblement s'éteindre dans un travail qui ne réclame point leur concours. Que deviendra l'imagination , ce don précieux , des-, tiné à parer, à vivi6er toutes le^ conceptions de notre entendement? est-elle nécessaire pour tirer des lignes, pour mesurer des angles» pour
iqS essai sur lëducation
résoudre des problèmes? On lui dira: Retirezvous ; votre abondance , votre mobilité , m'importunent ; je dois me concentrer dans une sécheresse imperturbable. On dira à Tesprît : Vous êtes dispensé de parcourir divers objets , de me servir en prenant différentes formes ; renfermez-vous dans un petit espace , devenez une mécanique , dont tous les ressorts se meuvent constamment dans le même sens. On dira : 3e n'ai pfits besoin de ces élans d'enthousiasme qui font rêver la gloire; leur utilité ne m'est pas démonti^ée. Je n'ai pas besoin de cette chaleur d'âme , de cette richesse de pensées qui rendent éloquent ; il est bien plus court de combattre la résistance par la force matérielle , que de chercher à la fléchir par les doux accens de la persuasion. Je n'ai pas besoin non plus de ce goût délicat , de cette sensibilité exquise qui font aimer la littérature et les arts ; il ne me faut qu'une seule faculté , la force d'attention , pour me livrer tout entier à des calculs abstraits. Ce portrait n'est point exagéré, et quiconque a connu des personnes uniquement formées par les mathématiques, est à même d*apprécier la justesse de cette observation.
DBS PR1NG&S. I()9
Je croîs d<Mi€ <]ue letude trop prétnliturée d'ude science essentiellement positiVe, dùit nuire à la culture générale de rînteiligence ^ comme à Tessor des nrouyemens géftéreut de Tâme. Cependaiit ce danger, presque itiëvîtàble dans Textrêdie jeuoess!^^ disparaît dès que Téducaiion morale à acquis toute son étendue ; ; et alors letude des mathémâUqu^S- devient non seulement sànis incOnTéiiient, mais encore dans . certains cais d'une impfurtance relative incontes'table ; car, dans le nombre des fonctions qui sont du ressort de Tautorité royale , il en est quelques unes qui réclament le secours des co^m^ bindsoitô exactes ; el du moiment qu*un souverain s'impose lobllgalion de tout diriger, il faut . dussè qu il trouve dans la diversité de ses tiatlens. des ve6$0urees directement applicables à cbd<{Ué partie de son immense juridiction. D'^iheUrs , il me semble qu'en faisant marcher simultanément les cours de philosophie, d'éloquence etde mathématiques, on ne fait que replacer. ces matières dans l'ordre qui leur convient , et l'on se réserve ainsi la facilité d'en conduire l'enseitgnement de façon à ce que l'une serve d'appui à l'autre dans les points où elles s'enchaînent,
ilOO ESSAI SUR l'i6dUGATION
comme on se réserve également les moyens de contrebalancer Taridité contagieuse des calculs mathématiques, par les hautes leçons de là philosophie , et par le charme entraînant de leloquence.
A Tâge de seize ans , toutes fes facultés intellectuelles sont assez développées pour qu'on n'ait plus à craindre d en altérer l'équilibre ; de plus, l'attention sera plus aisément captivée à cette époque, ce qui rendra les progrès dans les sciences abstraites infiniment plus rapides. On pourra donc alors leur donner d'autant plus d'extension, que les études préliminaires auront affermi davantage les principes moraux, et cultivé les connoissances littéraires. Aucune partie de l'éducation n'aura été négligée pour les mathémati-> ques, qui à leur tour compléteront l'instruc* tion générale. ,
J^nanired*
L'ordre et les talens apportés dans Tadministratîoa des finances peuvent être comptés au nombre des premières causes de la tranquillité et dé la puissance matérielle d'un État. La probité des gouvernemens est la condition fondamentale de leur prospérité ; car elle seule établit sur une base solide le crédit public au dedans et au dehors. La confiance étant le nerf de toutes les opérations financières , il importe de la maintenirdan&son intégrité 9 par la loyauté des transactions , et la plus scrupuleuse exactitude à remplir les engagemens qui en sont les conséquences. Néanmoins cette probité, qui est sans nul doute la plus forte garantie du bien-
^02 £SSA1 SUR LBI>U€ATlON
être général, a besoin encore de s appuyer sur des connoissances acquises , et sur un esprit d'économie bien entendue , afin de conser*ver toujours , entre les ressources effectives et les charges , cet équilibre qui laisse les moyens de s'acquitter avec fidélité des obligations qu'on s'est imposées.
A la vérité , dans un gouvernement représentatif, l'administration des finances n'entre point directement dans les attributions du souverain, puisqu'il n'a point le droit de créer des impôts par sa seule volonté , ni eelui de disposer selon son bon plaisir des reveons de TÉtat. Mais, si sous ce rapport on lui ôtë la puissance de faire le mal , on n'a pu du moins lui ravir celle de faire un bien immense, par des vues ^ages et des combinaisons heureuses , qui peuvent naître de son instruction en matière de finance, et par lesquelles il peut provoquer des améliorations dans^ le système de cette intéressante partie de la prospérité nationale.
Il est, dans les cas de pénurie, des sacrifices et des réformes indispensables; il est, dans d'au* très cas également graves, des augmentation^ de dépenses qu'on ne peut éviter. La prudence,
D£S PHiNG£S. 2o3
Tordre et la sagacité prévoient ces diverses positioQS, préparent de loin les ressources nécessaires , et se réservent ainsi la possibilité de parer des dangers inattendus , sans recourir à des expédiens onéreux, iîonime dans les conjonctures embarrassantes les réformes utiles s'opèrent avant qu'elles soient indiquées ou arrachées par les nKirmures des peuples.
Il est important qu'un souverain comprenne tous les objets qui se lient intimement à la conservation de l'ordre public ; il est essentiel que des connoissances positives lui aidèut à les approfondir; car ce n'est qu'ainsi qu'il peut se former une opinion indépendante, qui le mette à l'abri des surprises de l'intrigue ; sans cette indépendance d'opinion , fondée sur ses talens personnels, il sera continuellement exposé à devenir victime des entrepises téméraires , ou des coupables manœuvres de quelques ambitieux , qui auroient assez d'adresse pour se faire croire plus habiles qu'ils ne le seroient en réalité.
Un roi constitutionnel nomme ses ministres , il est donc nécessaire quil sache juger la capacité de ceux qu'il investit du pouvoir; etcom-
ao4 ESSAI SUR LEDUGATION
ment pourra-t-il agir eu toute sûreté de conscience dans un acte d'an intérêt aussi majeur , s'il est dépouiTU lui-même des cdnnoissances propres à l'éclairer dans ce choix difficile ? On répond à cela , que les dépositaires du pouvoir sont responsables , et qu'en supposant que le souverain place mal sa confiance , cette erreur ne sauroit avoir de suites bien funestes , parce que les chambres exerçant la puissance législative, ont le droit de mettre les ministres en jugement. Mais cette accusation , dirigée contre les plus hauts fonctionnaires de l'État, revêtus d'une autorité qui émane de la volonté suprême , n'est-elle pas une sorte de scandale dont le blâme rejaillit pour ainsi dire sur le trône? D'ailleurs, l'équité seule dicte -t -elle toujours les accusations de cette nature, et l'esprit de parti ou l'animosité personnelle , couverts de quelques prétextes spécieux, n'en sont-ils pas ordinairenient les premiers motifs ? Dans cette situation critique , comment le souverain parviendra-t-il à connoître la vérité , si une conviction fondée sur une expérience acquise ne lui aide point à asseoir son jugement. Ce seroit en vain qu'il espéreroit s'éclairer par
les débats publics ; 1^ choc des opinions , la violence de langage qui en résulte, éloignent la lumière de la question qu'on agite, et d^ns cette conjoncture embarrassante il faudra , ou congédier un ministre intègre , ou conserver un ministre coupable , selon le vœu manifesté par le parti dominant. Ballotté dans ce conflit de passions contraires, l'autorité souveraine sera sans cesse paralysée dans ses actes les plus importans , tandis qu une opinion appuyée sur des connoissances précises dans la matière dont il s'agit, ne fléchira point devant les obstacles, et marchera avec une fermeté inébranlable vers le but qu elle s'est proposé.
J'ai essayé de développer dans les diverses parties de ce petit plan d'éducation , l'influence que l'instruction du souverain peut exercer sur l'ensemble de 1 édifice social ; je ne parlerai donc ici que du bien qu'il peut faire , et des maux qu'il peut éviter, par ses connoissances financières. L'ordr^ , et une sage économie , sont à cet égard les jiremières choses à lui enseigner ; dès la plus tendre jeunesse , il faut s'attacher à lui faire comprendre l'utilité de régler sa dépense , de restreindre l'appareil du luxe qui en-
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viroane les trônes , quand des circonslADced impérieuses 1 exigent ; de préveuir enfin par des sacrifices volontaires et personnels tons les malheurs qu entraîne le délabrement des finances. Ce dernier point devient, dans certains cas , d'une importance absolue « pour la gloire comme pour la conservation de la puissance royale ; car, des concessions librement c<MÇisenties , en vue du bien - être universel , loin de porter aucune atteinte à l'autorité suprême , lui donnent au contraire une force morale qui dou'ble l'intensité de son action ; an lieu que de^ concessions arrachées par des murmures ou par la violence décèlent la foiblesse du caractère et déconsidèrent le souverain.
11 me semble donc indispensable d'tnstiiiire un jeune prince de tous les objets relatifs à l'administration des finances , et quelle que soit la forme de gouvernement par lequel îl règne, une surveillance active et éclairée exercée par lui aura toujours une influence infiniment sa^ lutaire. Elle sera la garantie de la morale pu* blique , parce qu'il voudra que la loyauté pré^ âde à toutes les opérations ; elle sera la garan^ tîe «le l'ordre et de la prospérité , parce qu'il
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n'accordera sa confiance qu'à des hommes in'^ l^res et capables ; elle sera encore la garantie du bien- être général, parce qu'ea suivant par un travail assidu les moindres variations de la situation iinancière de l'État,, il se réserve le moyen de remédier aux embarras qui survien* droient , avant qu'ils ne fussent connus du public ; et qu'en évitant ainsi ces secousses funestes qui résultent de l'inquiétude des esprits , il reste toujours maître ^^s évènemens.
La destinée d'un souverain est si, étroite ment liée à celle des peuples qu'il gouverne^ que leur bonheur devient nécessairement le but de tous ses efforts, dès qu'il est suffisamment instruit de tout ce qui peut le procurer. C'est avec cette profonde conviction , que j'ai osé omettre quelques idées sur la manière de diriger les études d'un jeune prince destiné au trône. J'ai cru entrevoir qu'en adoptant un plan , propre à la fois à développer toutes les qualités de l'âme , ainsi que les dons les plus précieux de l'intelligence , on pourroit arriver à des résultats aussi brillans que solides. Je ne me dissimule point la témérité d'une entreprise qui, pourdevenirutile,auroit besoin d'un secours plus
2o6 ESSAI SUR l'Éducation des princes.
efficace que celui que mon foible talent peut lui prêter ; je dois donc m'interdire tout espoir de succès sous le rapport du mérite littéraire de cet essai , et je me trouverai heureuse si quelques unes de mes vues obtiennent le suffrage de ces esprits généreux et sincères qui , enflammés du désir de (a félicité universelle , ne voient dans les institutions libérales qu'une source d'union et de prospérité publique , rejetant avec horreur la coupable pensée d'en faire un instrument de discorde et de dissolution pour les i^ociétés monarchiques.
ihtfa^ti^
A l'âge de dix-huit ans ^ le cours général des études se trouvera terminé ; néanmoins , si à cette époque un jeune prince n'étoit point ap* pelé au trône , il seroit , je crois , infiniment utile de le faire voyager , afin que l'instruction qu'il aura puisée dans les livres s'appuie de celle qu'on acquiert par le commerce des hommes ;
910 ESSAI SUR l'éducation
et il me semble que deux ou trois années employées à parcourir l'Europe , lui foumiroient une multitude d'occasions capables d'exercer «t d'affermir son jugement , de développer l'énergie du caractère, et de hâter en quelque sorte son expérience dans l'art du gouvernement. Eu restant dans sa patrie , dans une situation inactive , son âme perdroit par degré le ressort qu'une éducation généreuse lui auroit donné ; placé constamment dans la même spbère, dans une sphère de magnificence et de grandeur, au milieu des pompes de la cour, qui isolent du reste du monde , il seroit enivré des louanges de 1^ flatterie, sans que les accens de la vérité pussent arriver jusqu'à lui , n'ayant pas de devoirs bien hnportans à remplir, il s'abandonneroit peutêtre sans scrupule à la mollesse , aux plaisirs frivoles , et perdroit ainsi tout le fruit des sages leçons qui auroient disposé son jeune cœur à devenir l'asile de tous sentimens nobles et vertueux.
Mais pour que ces voyages tournent réeUe- Dleat tu profit de son perfectionnement moral , il faut que la prudence y préside , que les con-
seils d'un guide sûr et fidèle le prémunissent contre les dangers d'un monde nouveau pour lui , et au milieu duquel il ne peut se diriger qu'avec les lumières d'une raison et d'une expérience supérieures à celles de son âge.
Je voudrois que ces excursions lointaines servissent à la fois à donner le dernier poli à la culture de son esprit; à son extérieur, cette grâce noble et modeste qu'on acquiert par l'habitude des relations sociales ; à son corps, de la force et de l'activité , de l'énergie à son caractère ; je voudrois surtout qu'elles servissent à nourrir les sentimens de bienveillance qu'une éducation religieuse aura éveillés dans son âme ; je voudrois enfin qu'elles fussent une école de morale vivante et animée , dont les tableaux , successivement offerts à ses regards, tendroient à affermir de plus en plus les principes d'après lesquels sa jeunesse auroit été formée* Tous ces avantages peuvent être atteints, en adoptant pour îes voyagea une méthode qui coïncide avec le plan général de l'éducation.
La première règ^e à s'imposer à cet égard est d'éhjagoer de la personne du prince tout appa-
2ia ESSAI SUR l'Éducation
reii de luxe et de grandeur; son but principal étant de communiquer avec les hommes» d'étudier leurs mœurs, leurs caractères, leurs passions, dans les divers climats, sous les difierentes institutions politiques , il devient, indispensable d établir des rapports libres et fréquens entre lui et les individus de. toutes les classes, qui, dans les pays étrangers, peuvent fournir des élémens à son instruction. Il faut donc qu'il vive avec eux , qu'il gagne leur confiance par des manières simples et populaires , que les lois gênantes de l'étiquette des cours, ne viennent pas mettre une barrière insur*. montable entre lui et le reste des hommes. Le sentiment des convenances , la dignité du langage et ses qualités personnelles, rappelleront l'élévation de son rang , qu'une bonté aimable, et facile cherchera à faire oublier; et il inspi-rera ainsi le respect, sans paroître vouloir le commander par 1 éclat d'une grandeur factice. Le jeune prince voyageroit avec son gouverneur, qui ne le quitteroit jamais, et avec un ou. deux de ses amis d'enfance élevés avec lui ; un très petit. nombre de personnes attachées à son
DES PRINCES. ai3
iservîce lui rendraient tous les soins rigoureusement nécessaires , et composeroient toute sa suite , dans laquelle on ne verroit figurer ni fourgons de bagages, ni officiers de bouche , ni tout ce vain étalage d'une magnificence inutile et d'une recherche de délicatesse qui énervent l'âme. On abandonneroit au hasard les besoins physiques de la vie, pour donner plus de temps aux jouissances morales et aux observations curieuses que doivent ofiriir à chaque pas des contrées inconnues et des peuples nouveaux. On s'endurciroit aux fatigues corporelles par de longues courses à pied, bravant l'intempérie des saisons, là rigueur du froid, l'ardeur du soleil dans les divers climats. On reposeroit dans la chaumière du pauvre , comme dans les palais des rois; on répareroit ses forces tour k tour avec là nourriture frugale et commune des habitans des campagnes, ou avec les mets exquis des banquets les plus somptueux, selon les lieux et les circonstances. Rien ne seroit besoin et habitude ; on apprendroit à supporter avec patience les incommodités, les privations, et cette vie, en quelque sorte un peu aventureuse, coa-
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tribueroit en même temps à fortifier la saoté et à déyelopper i énergie da caractère.
Il est aisé de concevoir combien aussi elle présenteroit d'intérêt sous le rapport de TiQstruotion et des plaisirs purs qui se succède* roient sans cesse dans cette petite réunion d'êtres formés par les mêmes leçons , unis par les mêmes liens ^ qui, mettant en commun avec l'abandon d'une tendre intimité , leurs observations, leurs pensées, leurs sentimens , trouveroient, dans ces entretiens délicieux, des jouis* sauces toujours douces et toujours nouvelles, propres à imprimer du mouvement à l'âme , à l'enflammer d'une noble émulation. Tout a de l'attrait pour des esprits cultivés et pour des cœurs innocens. Les beautés de la nature , la variété des sites , l'aspect pittoresque d'un peuple étranger, ses mœurs, ses usages, lesmonu mens d'une ville célèbre, les chefs-d'œuvre des arts, les institutions, les lois, les abus des sociétés politiques: quel vaste champ pour l'observation 9 quel aliment intarissable pour la curiosité ! il faudroit tout voir, tout étudier. La connoissance des langues vivantes ouvriroil
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un libre accès dans tous les pays de TEuropé, et donneroit des moyens de communication avec ]es individus de toutes les classes, de tous les états. On parcourroit plus rapidement les lieux qui n'offrent que des objets d'une importance secondaire, pour donner une plus longue attention à ceux qui peuvent fournir def élémens plus multipliés à rinstruction morale. Là des conversations avec les guerriers, les hommes d'état y les commerçans, les particuliers des hautes classes, les gens de lettrés, les artistes, feroient connoître les bases sur lesquelles reposent la gloire, le bonheur, la richesse des nations. On se mêleroit quelquefois parmi le peuple, pour apprendre par lui-même quels sont les sentimens qu'il éprouve , les abus dont il se plaint et les maux qu'il souffre.
.Un prince peut , sans déroger à la dignité de son rang , se montrer populaire ; il le peut surtout dans un pays étranger, où il n'est point tenu à une représentation de tous les instans , qui, dans sa résidence habituelle, le force pour ainsi dire à subir les lois arbitraires de l'étiquette. Néanmoins en communiquant avec
âi6 ESSAI SUR l'Éducation
toutes les classes de la société , pour y recueillir des leçons salutaires et d'utiles renseignemens, il ne fuira point le séjour des cours. Ce théâtre brillant sera pour lui une école de grâce, de politesse et d'élégance : souvent aussi il y verra la vertu sur les trônes ; des monarques pleins de piété et de modération, travaillant sans relâclie au bonheur de leurs peuples, et ne considérant la puissance que comme le noble droit de se dévouer à la félicité publique. Quel empire n'exercera point sur son jeune cœur cet exemple touchant ! Pénétré d'un zèle sublime , la tâche auguste qu'il doit accomplir un jour s'agrandira encore à ses yeux, et de généreuses résolutions, en donnant une trempe plus forte à son âme , achèveront de la former pour la pratique dos devoirs sacrés auxquels la divine Providence l'appelle. Lorsqu'il reparoîtra dans sa patrie paré de tous ses avantages, tous les cœurs voleront au-devant de ses pas; les plus séduisantes espérances s'attacheront à une destinée aussi chère , que l'amour des peuples environnera du double prestige de l'enthousiasme et de la confiance.
Puisse ce vœu si profondément senti retentir jusqu'aux extrémités de la terre ! Puissent la paix, la concorde et une sage liberté^ remplacer l'esprit d'insubordination qui tend à bouleverser les empires ! Puissent les rois ne poursuivre qu'une gloire pure et solide , qui couronne leur noble front des lauriers immortels décernés au génie bienfaisant !
FIN-