ESSAI SUR l'Éducation
ou le moins de progrès dans Tinstruction dépend de la capacité des élèves , de leur application, et quelquefois de plusieurs causes physiques 9 qui hâtent ou retardent le développement de Tintelligence. Il est donc nécessaire que les maîtres proportionnent toujours leurs leçons aux moyens des enfans, et quels que fussent les talens et le zèle des professeurs , il leur seroit souvent impossible d arrivera un résultat aussi prompt ni aussi complet qu'ils pourroient lé désirer* Mais dans l'étude comme dans toute autre chose, l'essentiel n'est point de marcher vite, il faut surtout marcher sûrement ; et lorsque les facultés des enfans ne suffisent point à une course rapide , il est indispensable que le maître ralentisse la sienne, pour attendre le moment où la nature secondera davantage ses efforts. Le point important dans l'éducation, est qu'elle repose sur des fondemens solides ; et pour atteindre ce but , il faut que chaque leçon soit comprise , qu'elle le soit de manière à provoquer des réflexions utiles, à pénétrer le cœur desprincipes qu'on veut y graver, et qui doivent devenir la règle de conduite pour toute la vie.
11 seroit à souhaiter néanmoins que les cours de religion 9 d'histoire et de géographie fussent assez avancés à Tâge de quatorze ans pour qu'on pût alors remplacer les leçons verbales par des lectures choisies, qui seroient propres à compléter Tinstruction dans ces parties, en s'attachant toujours à maintenir les jeunes gens dans la bpnne habitude de se rendre compté de ce qu'ils lisent, d'en raisonner avec leurs maîtres , et de demander l'explication des choses que leur esprit ne peut saisir parfaitement.
Quant à l'étude des, langues modernes, cinq années de travail sont plus que sufEbantes pour acquérir la connoissance de la langue du pays , et pour pouvoir comprendre et parler les lan* gués étrangères. Je place donc le cours de lit* térature de celle-ci à l'âge de douze ans , parce que cette époque m'a paru la plus favorable , comme étant celle qui offre le plus de loisir pour se livrer à cette occupation intéressante , sans nuire à d'autres instructions plus essen-* tielles, qui, plus tard, en remplissant tous les momens , n'en laisseroient plus pour les objets qui ne sont que de pur agrément, ou seulement d'une utilité secondaire. Je crois superflu de
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faire observer que , parmi les ouvrages qui composeront ces cours de littératures, il ne doit s'en trouver aucun de ceux qui pourroient avoir une influence dangereuse sur les mœurs , ou dont les maximes seroient en opposition di* recte avec les principes religieux et motaux qu'on veut inculquer aux jeunes gens; car il vaut mieux resserrer le cercle des connoissances dans ce genre , que de l'étendre aux dépens dé l'innocence du cœur. Ainsi, en faisant un choix bien entendu parmi les historiens et les poètes de toutes les nations modernes, on évitera tout inconvénient , et l'on aura encore un nombre assez considérable d'auteurs pour pouvoir varier les lectures des élèves, selon leurs progrès , alimenter leur imagination , et pour leur faire même découvrir des leçons salutaires sous le voile brillant des fictions poétiques.
Pour peu qu'ils soient doués de quelque activité d'esprit, cette étude leur oflrîra infiniment d'attraits ; en exploitant ainsi les trésors de toutes les nations, ils s'identifieront avec le goût et le génie de chacune d'elles , et se formeront un fonds de pensées et de souvenirs, qui, devenant en quelque sorte leur propriété , sera:
pour eux une mine de richesses , dans laquelle ils puiseront alternativement des ressources utiles et de nobles jouissances.
L'imagination est un des dons précieux que> nous tenons de la libéralité du créateur; sans elle on ne produit rien de beau, parce qu'on ne saurait s'élever à une certaine hauteur de conception. Pou-rquoi donc ne cultiveroit-on^pas cette heureuse faculté de notre être, comme oa cultive le jugement et la mémoire? pourquoi ne chercheroit-on pas à lui donner l'essor dont elle est susceptible? Ses élans ne peuvent être dangereux qu'autant qu'on l'abandonne- à toute sa fougue , et qu'elle ne trowve point dans la pureté de l'âme le contrepoids de ses écarts. Réglée 9 enchaînée par la raison et le goût, elle devient un agrément inappréciable , qui prête de l'élégance, du mouvement-, de la majesté au langage, donne à l'espril cette grâce et cette yariété qui ont tant de charme, et qui tempèrent la roideur que les connoissances positives y impriment ordinairement. Son secours est non seulement tout -puissant dans ce qui concerne les opérations de Tintelligence , mais encore dans une multitude de circonstances habituelles
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de la vie , où elle suggère ces ressources spontauées j ces résolutious subites qui triompheuf des obstacles produits par des causes impré-^ vues.
Un cours de littérature étrangère me pareil très propre à stimuler l'imagination ; des expressions qui ne sont point celles que nous entendons tous les jours , et que nous comprenons pourtant; pn tour original 9 particulier à une langue qui n'est point la nôtre ;. des images forr tes ou gracieuses rendues dans un idiome qui nous plaît, tout cela ouvre un vaste phamp à I« pensée , et nous présente un attrait indéfinissable. A mesure que 1 on avance dans cette étude le plaisir devient plus rif , et Ion se trouve avoir fait un cl^emin immense ^ sans s'être pour ainsi dire aperçu de la longueur et de la diffi^ culte du trajet.
Les langues méridionales ont surtout un charme irrésistible : la richesse, Tharmonie qui les caractérisent aljiègent le travail de la mémoire; la douceur, la variété de leur prosodie , leur donne une grâce inexprimable, qui produit sur l'oreille et sur l'imagination l'effet d'une mélodie délicieuse. Le génie des écrivains mé*-
ridiouaux se ressent à la fois de la souplesse, de la facilité du langage et de l'influence d'un beau ciel. Quelle chaleur, quelle vie, dans les ou-* Yrages des poètes italiens ! quelles peintures gracieuse,s et variées, quel style enchanteur, quelle délicatesse d'expression dans les compo^ sitions du Tasse ! La Jérusalem délivrée , ce poème si justement, vanté , nous attache par le mouvement qui y règne, par une peinture char* maiite des temps de la chevalerie, dont les mœurs et les habitudes sont si éminemment poétiques, par plusieurs épisodes intéressans et écrits avec une grâce inimitable , et enGn , par le talent avec lequel l'auteur a dessiné le caractère sublime du héros qui conduisit cette expédition mémorable. Rien i^e languit dans ce poème , et quoique le Tasse^ ait mis en scène une foule de personnages brillans, qui capti* vent momentanément l'intérêt et l'admiration du lecteur, ils ne nuisent point cependant à l'effet général du tableau, ni à la rapidité de l'action. Le Dante, poète sombre et terrible, renferme des beautés du premier ordre. L'Arioste, plein d'imagination et de gaieté,, mais dont il ne faudroit mettre que quelques frag-
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mens entre les mains de la jeunesse. Tassoni , auteur d un joli petit poème badin (/a Secehia rapila ) , considéré comme un modèle dans ce genre. C'est particulièrement dans ces sortes d'ouvrages 9 dans les poésies fugitives et dans * les pastorales , que brille le génie des Italiens ; . la nature a donné à leur esprit une teinte gracieuse et poétique^ Des gens de la classe la plus grossière du peuple s'expriment souvent avec une élégance remarquable. Ils sont passionnés pour tous les arts d'imagination , et doués d'un tact exquis pour en juger et apprécier les productions. Les chants populaires de la belle Italie sont des stances du Tasse, de Métastase, de Guarini : le paisible gondolier, en balançant mollement sur les eaux sa légère gondole , chante ces vers harmonieux, embellis encore par le charme d'une mélodie douce et pure; et le voyageur étonné écoute avec ravissement ces accens magiques- L'Italie possède aussi un grand nombre de pièces de théâtre qui offrent de l'intérêt. Métastase, Maffei, Goldoni, sont digues de fixer l'attention et la curiosité des étrangers; mais leur langue , qui , par sa mollesse et sa grâce un
peu enfantine, jse prête merveilleusement à la peinture de tous les sentimens doux et tendre^,» manque d énergie pour exprimer les passions violentes, pour retracer les situations fortement dramatiques , qui sont du ressort de la tragédie, et c'est peut-être à cette cause qu'il faut attribuer rimmense distance qui existe entre les tragiques italiens et les ouvrages de Racine et de Voltaire.
On trouve dans Goldoûi un style agréable et facile «t des situations comiques; et quoique ses comédies offreat peu de ces grands traits de génie qui brillent dans les chefs-d œuvre de Molière , elles ont cependant beaucoupde mérite, et sont très capables de nous payeur de la peine que nous aurons prise d'apprendre la langue dans laquelle elles sont écrites. En général il me semble que le moyen de multiplier nos jouissances , c'est de ne pas être trop exclusifs ; et pourquoi ne nous plairions-nous pas dans la société de ceux qui ne nous ressemblent point, si nous trouvons en eux de l'agrément et des qualités estimables ? Souvent nous condamnons les productions des étrangers, parce que nous les jugeons avec toutes nos préventions natio-
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nales , ou parce que , ne Mchant pas les différentes langues dans lesquelles elles ont été composées , nous ne pouvons les connoitre que par des traductions informes; et alors Tidée que nous en concevons étant ou très imparfaite , ou entièrement fausse, nous rend dédaigneux et injustes pour tous les peuple^ qui n ont pas adopté dans leurs littératures les mêmes règles et la même marche que nous. Mais prenons là peine d étudier les auteurs étrangers dans les Jangues dans lesquelles ils ont écrit , transport tons-nous au milieu de leurs compatriotes et de leurs contemporains ^ cherchons à nous idèn— tifier avec leurs mœurs, leurs ha))itudes9 même avec leur existence politique ; alors les impressions défavorables que nous aurons reçues d'abord s'effaceront peu à peu de notre esprit, et nous finirons par convenir que les choses qui nous ont choqués comme des fautes de goût, ne sont que les conséquences naturelles de Tempire -qu exercent sur nos pensées les objets qui nous environnent , l'éducation qu'on nous a donnée , les opinions et les habitudes nationales. En nous dépouillant ainsi de tout amour-propre , pour juger les productions de^
étrangers avec des dispositions plus généreuses» nous serons, non seulement plus équitables envers eux 9 mais nous augmenterons ainsi nos plaisirs et nos richesses • puisque nous saurons l'ouir et profiter de ce qu'il y a de beau et d'utile chez tous les peuples , sans être pour cela obligés d'adopter ce qui nous paroît défectueux , ou trop incompatible avec les mœurs de notre pays.
La langue espagnole a toute la douceur et la flexibilité de l'italien , avec infiniment plus de noblesse et de force. Etant un composé de l'arabe et du latin , elle unit la grâce orientale à l'énergique précision de la langue latine. Ses terminaisons sonores, ses expressions harmonieuses, son accentuation cadencée, le nombre infini de ses diminutifs et de ses superlatifs , en font la langue la plus agréable et la plus belle de l'Europe. Un étranger, l'apprend sans difficulté , parce qu'elle a une grande ressemblance avec des langues généralement connues, comme l'italien , le français, et surtout le latin , souche de tous les dialectes méridionaux , et qu'elle a de plus un caractère de douceur et d'harmonie qui lui est particulier, qui lui donne un charme
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qui frappe l'oreille autant que l'esprit, et dont Timpression est aussi vive que profonde. Tout encourage et stimule dans cette ëtude , et Ton est bien amplement récompensé de son travail, par le plaisir qu'on trouve à parler cette langue élégante , et par celui, plus grand encore, que nous procure la littérature espagnole ,~ dont le cachet original et piquant nous offre des ressources si variées.
Les auteurs de cette nation sont pleins de verve; leur imagination féconde et brillante crée sans efforts , et prête à tous les objets ce coloris vif et animé , cet éclat séduisant , semblable à celui qu'un ciel pur répand sur les beautés de la nature dans, ces heureux climats. L'esprit y puise une activité plus expansive , une surabondance de chaleur et de vie, qui se manifeste tour à tour par les saillies d'une gaieté fine et spirituelle , par des pensées nobles et élevées, qui décèlent les profondes émotions de l'âme , ou par les leçons d'une saine philo* Sophie, présentées sous une multitude déformes et de traits ingénieux. Les admirables ouvrages de Cervantes et de Quevedo réunissent au suprême degré ces différens genres de mérite ;
et le génie de ces deux auteurs célèbres suffiroii seul pour fonder la gloire nationale , lors même qu'un grand nombre d'autres noms fameux ne réclameroient pas le .juste tribut de louanges dû à leurs talens. Ercilla, Lopez de Vega , Calderon , sont empreints de cet esprit chevaleresque, source de tant de nobles actions, de cette énergie de Tâme, si nécessaire dans toutes les positions de la vie , au milieu des vicissitudes privées , comme au milieu des vicissitudes publiques.
Les Espagnols savent allier d'une façon merveilleuse , la dignité du caractère à la légèreté de l'esprit, et cet heureux assemblage , de profondeur de sentimens et de mobilité d'imagination se montre dans leur littérature , et lui prête ce charme puissant qui nait de l'union de la grâce avec la solidité.
Les partisans de la philosophie moderne dédaignent l'Espagne actuelle^ ils ne la trouvent point à la hauteur des idées qui dominent aujourd'hui en Europe. Ses opinions leur paroissent surannées , et ils attribuent à l'indolence de la nation , ainsi qu'à son défaut d'émulation pour tout ce qui tient à la culture de l'esprit ^
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soû attachement à ses antiques institutions. En effet les doctrines nouvelles ont moins germé dans ce pays que partout ailleurs ; elles ne se sont point naturalisées sur son sol 9 et leur règne n'ayant été qu'éphémère , n'a pas exercé assez d'influence sur la littérature pour en effacer la couleur primitive. Est-ce un bien , estce un mal ? car, si d'un côté , les intérêts maté- , riels de la vie gagnent à un ordre de choses qui assure plus de liberté à tous , il me semble que la littérature et les arts doivent nécessairement perdre beaucoup, là où tes esprits s'agitant constamment dans la sphère étroite des calculs positifs, se font en quelque sorte un principe et une habitude de l'égoïsmè , qui étouffe le génie en tarissant la source de ses plus sublimes inspirations, celles qu'il puise dans les sentimens qui ont le dévouement pour base.
Les Espagnols ont besoin d'enthousiasme et de sacrifices ; leur- physionomie nationale n'a point été altérée par le teihps , et l'inébranlable constance de leur caractère se montre encore aujourd'hui telle que l'ont admirée les siècles antérieurs. Ce patriotisme exalté , cette foi vive, cet esprit chevaleresque , se manifestent avec la
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même énergie et dans leurs longues guerres contre les Maures, et dans Théroïqùe défense de Saragosse. Leurs penchans et leurs souvenirs semblent devoir nourrir ces nobles sentimens , comme le feu sacré de Thonneur et de la gloire. Il faut en tout qu un peuple sôit lui-même pour être quelque chose , et s'il est beau de faire servir les progrès de la civilisation moderne à former des liens de fraternité entré les nations ,
il ne faut pas cependant qu'elle tende à les travestir toutes en une seule. Car de même que loriginalité individuelle ajoute à Tagrémeiit d'une société particulière, l'originalité nation nale est indispensable pour l'harmonie universelle de la société européenne.
Après cet aperçu si incomplet sur les langues méridionales, sur les littératures italienne et espagnole , et sur leurs rapports avec le caractère national, il convient de parler de la langue française, et d'une littérature si riche en chefs* d'oeuvre de tous les genres.
La langue française est douce et agréable, sans être cependant aussi musicale que les langues du Midi. \Je muet qui termine une quan* tité de mots, et la nuance trop peu sentie entré
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ses syllabes longues et brèves, donnent à sa prosodie quelque chose de sourd et d'uniforme. Néanmoins elle a beaucoup de grâce, de rapidité, d'énergie même, lorsqu'elle est maniée avec adresse. La langue française se plie mieux qu'aucune autre à ce qu'on appelle en France esprit de conversation : à cet 2œt amusant qui Consiste à se jouer avec élégance dés mots et des choses ; à saisir avec finesse les ridicules de la société, et à répandre enfin de l'intérêt et du mouvement sur les sujets les plus frivoles. Mais si elle se prête facilement à un badinage léger, aux saillies d'une gaieté presque toujours un peu satirique , elle n'est pas moins propre à exprimer avec force et noblesse des pensées élevées, quand elle est l'organe d'un talent supérieur ; et les grands hommes dont la France s'honore, les poètes, les orateurs, les moralistes, les phi* losophes célèbres de cette nation^ sont une preuve.de plu&que le véritable génie triomphe de tous les obstacles.
L'étude de la langue française est difficile pour un étranger; la dafierence qui existe entre le son delà plupartdes mots etleur orthographe, les règles si compliquées de celles-ci, en font
un vrai chaos, qu'on ne peut débrouiller qu'à force de persévérance et de raisonnement. Toutefois le secours d'un maître habile peut alléger beaucoup ce travail pénible, qui est bientôt oublié, lorsqu'on est arrivé au point d'instructign nécessaire pour sentir les beautés de la littérature française , si intéressante à tous égards.
La poésie a été dans tous les temps l'interprète des sentimens qui ébranlent fortement l'âme 9 et le langage* naturel dans lequel .les hommes ont célébré les dieux 9 l'amour et la gloire ; aussi a-t-elle , devancé chez tous les peuples la culture des lettres. L'antiquité eut des poètes bien avant d'avoir des savans et des philosophes ; la France, dans le moyen âge, eut ses ménestrels et ses troubabours , qui chantoient, comme Homère, lefs exploits des héros de la patrie. .Pendant long-temps l'Europe n'eut d'autre littérature que les laii^ et lés ballades , qui tour à tour enQammoient les guerriers dans les combat^, ou charmoient les belles dans les fêtes. Quand les institutions du moyen âge tombèrent en décadence , le goût prit une autre direction , et ce fut vers l'étude de l'antiquité que se tournèrent tous les regards ; on
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cultiva avec ardeur les langues anciennes , on imita les auteurs grecs et latins i mais il resta et il reste encore aujourd'hui dans toutes lés littératures de l'Europe une teinte plus ou moins marquée des mœurs et des souvenirs de la chevalerie , et la littérature française est la seule maintenant qui n'en conserve plus aucune trace.
La France entra dans la carrière littéraire plus tard que les peuples du Midi ; ce fut de. ceuxci qu elle reçut l'impulsion , et les muses formèrent le brillant cortège de la princesse italienne qui devait s'asseoir sur le trône des Valois. François I*', prince aimable autant que valeureux , comprit tout ce que la culture des arts et des lettres pouvoit ajouter à la gloire d'une nation; il fonda des universités,' attira à sa cour des savans et des artistes étrangers, et mérita d'attacher son nom au siècle qui vit renaître la noble émulation de l'étude , que l'ignorance et des occupation^ toutes guerrières avoient étouffée jusque là. Néanmoins les évènemens politiques arrêtèrent long^temps encore l'essor du génie français; les troubles religieux, les fureurs de la ligue-, replongèrent les esprits dans la barbarie , et ce ne
fut que SOUS le règne de Louis XIY que là langue française acquit de la fixité , que la littéra-^ ture prit un caractère précis, et qu'elle att«i-« gnit ce degré de perfection qui lui assigne up rang distingué parmi les richesses littéraires de rEurope«
Cette époque développa en France ce goût classique qui s y est presque toujours montré depuis , et que l^n considéra dès lors comme la source unique des belles conceptions. Le rè-r gne précédent avoit admiré le génie du grand Corneille, fondateur de la poésie dramatique en France , et qui avoit pris pour modèle le théâtre espagnol ; mais Racine ainsi que les autres poètes de son temps imitèrent exclusive-^ met les anciens, et 1 on ne peut nier qu'ils puisèrent à cette école des beautés du premier ordre. Racin<e plaît par Télégance , la noblesse ,. la pureté de sa versification, psp* la dignité des^ situations et des caractères ; il pénètre le cœur> par une sensibilité douce et profonde ; il possède enfin une réunion de qualités qui le fe-. ront admirer dans tous les temps, et chez tous, les peuples. Le sévère et satirique Boileau ,.., considéré comme Tun des premiers, poètes de^
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son temps; Qxiînaull, poète lyrique, plein de sentiment et de grâce ; La Fontaine, poète charmant , rempli d'abandon et de nature), qui unit avec un art qnerveilleux la finesse d esprit à la naïveté de l'expression ; Jéan-Baptiste Rousseau , connu par des odes et des poésies de divers genres , qui renferment 'de grandes beautés ; enfin , Molière, l'inimitable Molière, qui sut peindre avec un talent également supérieur, et les rïdicùlesde la société, et les vices des hommes; traçant avec une verve de gaieté intarissable les sottes prétentions de la vanité , et pénétrant jusque dans les replis les plus secrets du cœur humain , pour nous montrer avec une effrayante vérité ses misères les plus honteuses. La Rochefoucauld, moraliste célèbre ; le sublime Bossuet , le tendre et généreux Fénelon ; Fléchîer, connu autant par sa rare éloquence que par son ardente charité ; Bourdaloue, Mascaron , prédicateurs fameux ; La Bruyère, Malebranche, philosophes ; et tous ces admirables solitaires de Port-Royal , dans lesquels le génie le plus élevé s'unît à la piété la plus vive , et parmi lesquels les noms de Pascal et de Nicole rappellent tant d'ouvrages dignes d^admîralion et de
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respecL. Tous ces grands jbommes Hlustrèrent le règne de Louis XIV, et répandirent sur cette belle époque de l'histoire de France, le doux éclat de la gloire littéraire, comme la brillante valeur du roi et les nobles travaux de Çondé et de Turénne y répandirent l'éclat éblouissant de la gloire des armes ; et quand celle-ci eul^ été obiscurcie par tous les revers de Fincon* stante fortune , quand le grand monarque ressentit à la fois tous les traits du malheur, l'autre,, semblable à la fidèle amitié , fit luire encore un rayon consolant sur sa tète auguste.
Quelles terribles leçons ce règne ne renferme-t41 pasl quels contrastes frappans ! Tantde prospérités, payées par tant d'infortunes! des triomphes si éclatans., suivis de défaites si désastreuses ! de si brillantes espérances ; briséespar la douleur et la mort! La triste vieillesse de Louis XIV, l'isolement affreux dans lequel s'écoulèrent ses dernières années, inspire une sombre terreur, et semble être le funeste présage de toutes les vicissitudes que la France éprouva depuis , et qui furent le prélude de la plus sanglante catastrophe. Cependant le mou-
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vement que ce caractère énergiqntte avoit imprimé à la nation avoit été si puissant , que le seul prestige de son nom agissoit encore sur les esprits, et entretenoit dans les cœurs Tamour de Tordre et le respect pour la royauté» Mais dès que ce monarque fut descendu dans la tombe , on vit tous les élémens de la grandeur nationale se séparer. Un scepticisme révoltant remplaça Tenthousiasme pour les vérités éternelles; un goût effréné pour Tindépendance , le noble attachement au trône; la mauvaise foi, Tantique probité ; le mépris des .convenances , les plaisirs les plus ignobles prirent la placé' de la galanterie chevaleresque ; une philosophie audacieuse et anti-sociale , prêrchànt ouvertement ses doctrines perverses, altéra peu à peu toutes les sources de la prospérité publique , et tant de germes destructeurs amenèrent enfin la dissolution de la monarchie.
Avant d'aborder cette période afQigeante , jetons un dernier regard sur des travaux littéraires qui rappellent les chefs-d'œuvre enfantés sous le règne de Louis XÏV, qui les surpassent peut-être sous certains rapports , et
hâtons-nous d admirer un jeune poète tandis que son talent noble et pur est encore digne de nos éloges.
Voltaire débuta dans la carrière dramatique par les succès les plus brillans. Heureux s'il eût toujours puisé ses inspirations dans les sentiméns religieux, dans les beaux mouyemens dont son cœur était capable ! Sa gloire eût été plus solide, et sa destinée plus paisible. Ses tragédies , si belles, si nobles, si pathétiques, excitèrent des transports universels ; aucun poète n obtint jamais de triomphe plus éclatant , ni plus soutenu ; aucun aussi ne poss;ède à un plus haut degré la force de génie , la richesse d'imagination, retendue de l'esprit, et cette sensibilité pénétrante qui éveille dans l'âme des émotions si délicieuses et si profondes. Son talent est sublime quand il s'appuie sur les vertus du chris^ tianisine., sur les sentimens généreux qui en découlent ; il devient faible et abject quand il sert à outrager ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes ; et Voltaire , poète tragique , opposé à Voltaire , écrivain philosophe , ou pour mieux dire , chef d'une secte impie, est peutêtre un des exemples les plus frappans de ce
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qa'estla créature humaiBe , quand, elle étoufiCe daûs son sein cette flamme céleste qui relève au-dessus des intérêts de la terre , et sans laquelle le génie le plus vaste ^ les dons les plus précieux de la naiure ne sont que misère et aridité.
Parmi les orateurs de la chaire , Massillon captive notre admiration ; son éloquence' {Pleine d élégance et donction , sadouceur évangélique portent lempreinte de toutes les vertus chrétiennes, dont sa vie entière offrit le tableau touchant. Quelques poètes dramatiques du second ordre , Crébillon, Lamothe , du Belloy, occupèrent aussi la. renommée à cette époque. Néanmoins un talent plus parfait , joint à un esprit plein de finesse et de grâce, obtint des succès plus unanimes, et les poèmes badins de Gresset, aiùsi que sa comédie du Méchant^ sont des modèles de bon goût, qui rappellent le siècle de Louis XIV. Mais en général la poésie tomboit alors en décadence; les esprit tendoient vers rétude des sciences positives , et vers l'examen dés questions métaphysiques , asservies aux système , d une philosophie matérialiste. Le caractère national , déjà altéré ^ dédaignoît Fen-
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thousiasiDé comme une niaiserie incompatible avec \eâ luinières du temps , et l'on préféroit à ses élans sublimes les subtilités de la dialectique, plus utiles à la cause des passions. Alors* on vit paroître tous ces grands prosateurs , qu'on admire à juste titre sous le rapport dé la beauté du style , mais dont là plupart des écrits sont remplis de sophismes ^ et infectés dé doctrines pernicieuses; Montesquieu et«BufFon sont ceux qui sacrifièrent le moins à Tidole du jour. J.-J. Roussèaui. Voltaire, d'Aleiûbert, Diderot, Condillac, Helvétius, et quelques autres, furent les ennemis les plus ardens de la religion et des rois. La justice commande cependant d'excepter Montesquieu de la condamnation générale; car si le premier de ses ouvrages insultoit ouvertement à toute espèce d'autorité sur la terre , il en effaça depuis le scandale par des.prdductions qui montrent le génie le plus élevé , les vues les plus étendues , le caractère le plus modéré , et le patriotisme le plus sincère.
Quant à tous ces apôtres de Terreur , leur hypocrite amour de l'humanité ne masque que bien foiblement les perfides intentions qui les animent, et Tonne connoît que trop le résultat
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de leurs doctrines insensées. Une révolution opé * rée par le3 idées doit infailliblement être plus terrible et plus longue que celle qui est la conséquence de passions soudaines: celles-ci peuvent, il est vrai^ entraîner des malheurs dont la seule pensée fait frémir ; mais les autres attaquent tout lensemble de l'édifice social ^ et sacrifient froidement l'innocence et la vertu. Les uîies se taisent dès qu'elles sont assouvies ou réprimées ; les autres étendent leur influence bien au-delà du moment actuel ^ et un empire qui a été ébranlé par une secousse dé ce genre , présente la triste image d'un homme qui, ayant pris un poison qui ne lui a point donné la mort, reste en proie à des convulsions fréquentes.
Dans une semblable conjoncture, il n'y a que deux moyens de salut : une fermeté judicieuse dans les gouvernans pour conjurer les dangers prochains, et la régénération de la société par l'éducation pour assurer la tranquillité future-
L'influence du souverain sur les lettres est immense, même sous ua gouvernement libre ; il peut par l'ascendant de son caractère et de son esprit les diriger à son gré , sans avoir re-.
cours à des yeies arbitraires ; Tapprobation on le blâme » la faveur ou la punition , lui laissent la faculté de réprimer ou d'encourager^ selon que le^ circonstances le commandent. Mais pour qu'un prince destiné à régner puisse exercer un jour ces droits avec une parfaite justice , il faut qu'il soit à même , par 1-étendue de ses connoissanceSy de se placer à une hauteur convenable pour juger les opinions sans aucune impulsion étrangère ; il faut que son regard embrasse à la fois le passé , le présent et l'avenir ; qu'il sache tolérer la liberté de penser conciliable avec Tordre, et condamner au silence la fougue indiscrète qui tend à l'anéantir. Il est donc nécessaire qu'il possède ce tact parfait qui tient à l'universalité de l'esprit , et que rien ne me paroit plus propre à donner qu'un cours de littérature , qui renfenne les ouvrages les plus remarquables dans plusieurs langues ; ce sont les pensées des grands hommes de tous les pays» ce sont les lumières de toutes les nations rassemblées d^ns un même foyer. Néanmoins, en réunissant dans cette esquisse imparfaite de la littérature française une partie de ses productions célèbres, je n'ai point eu l'intention
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de compreadre dans un cours de littérature , fait par un jeuae prince de douze à quatorze ans, des ouvrages philosophiques, de quelque genre qu'ils soient. Cette étude» dans un âge où le jugement est peu développé, pourrait être dangereuse, ou au moins inutile; elle entrera pkis tard dans ce plan d'éducation , et servira à en cpnsolider ]a base* Lçs poètes^ ies historiens, les orateurs de la chaire et quelques moralistes, suffiront nojalntenant poiir enrichir rimagination , lesprit et le cobur, de tous les dons précieux qui peuvent ennoblir la . nature humaine.
Nous allons entrer dans une région bij&n diCférenjtc dç celles que naus. venons de parcourir; les images variées et gracieuses > les brillantes saillies d une gaieté originale et piquante , tout ce luxe de l'imagination qui di^^ngi^ les littératures du Midi , ne se montrera plus que par intervalles , et comme enveloppé de la teinte rôveuse et mélancolique d une nature plus sévère. Les traits décidés de la littérature françoise ,. sa physionomie régulière , vont dispa*roitre aussi pour faire place à des beautés. d'un genre opposé, mais non moins intéres^ntes.
Les pensées fortes et profondes , les souvenirs du moyen âge, les traces de la mythologie Scandinave, vont remplacer des inspirations puisées à d'autres sources, et les littératures du Nord ouvriront une carrière nouvelle à iiotre curio* site, L'Angleterre plus anciennement célèbre sous ce rapport, nous occupera d'abord; ses travaux' littéraires servirent de guide aux peu<ples'de la Germanie, et leur inspifèrent la noble audace qui réveilla en eux le génie national.
La langue anglaise est un mélange assez bi^ zarre d'allçmand'et de fiançais ;- il ne faut point y chercher la mollesse et la grâce des dialectes méridionaux , ni cette harmonie délicieuse qui séduit l'oreille. Les sons des langues du Mord sont en général forts et rudes, ce qui en rend la prononciation difficile aux étrangers; niais cet obstacle de peu d'importance est racheté , quant à la langue anglaise , par la simplicité de ses règles grammaticales pour la connoissance desquelles une étude très légère suffit. D'ailleurs , elle a été en quelque sorte assouplie par un exercice long et constant , et les talens si variés des auteurs anglais, ainsi que les discus-
lia ESSAI SUR l'éducation
sions publiques. Tout enrichie de toutes les ressources dont elte est susceptible.
La poésie anglaise porte la double empreinte de la civilisation moderne et des traditions antiques ; en admettant tout ce qui tient au per* fectionnement de l'esprit humain , elle n'a point rejeté les souvenirs qui se rattachent aux temps les plus reculés de son histoire. Les pensées philosophiques, développées par des évènemens récens , se montrent ^ côté des images fantastiques qui semblent avoir traversé les siècles ; elle s'appuie à la fois sur les traits positifs de son , existence actuelle , et évoque les ombres du passé comme des témoins de son ancienne origine. La happe d'Ossian résonne encore à travers les âges, et ses accords solennels se mêlent aux chants des poètes de nos jours. Les bardes , comme Shakspeare et Walter Scott , ont puisé leurs inspirations sur le sol dé la patrie ; ils ont tOus cette teinte vaporeuse qui revêt les objets d'une forme aérienne, et leurs pinceaux magiques marient avec art la couleur du présent au prestige des souvenirs de la vieille Angleterre. Puissans ressorts , propres à la fojs
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à émouvoir les esprits formés par l'éducation et ceux de la multitude ! -
Il y a dans la poésie anglaise de l'imagination et beaucoup de sensibilité; la eontemplsÉion de la nature, laMauceur^et la délicatesse des affections domestiques, les sentimens religieux, enfin tout ce qu'il y a de plus vrai et de plus noble dans le cœur de Thomme s y peint avec un naJ;urel plein de grâce. Dryden , Pope , Milton , Shakspeare , sont appréciés par tous ceux qui connoissent la littérature anglaise. Mais ses titres de gloire ne se fondent pas seulement sur les talens et les charmes de ses poètes; des philosophes, des historietis, dignes de figurer parmi les noms les plus fameux de 1 antiquité , des romanciers même d'un mérite supérieur, forment une réunion de succès brillans dans les différentes carrières littéraires. ^^
MewtoB~et Glarke , ces génies créateurs, qui rendirent d'immenses services aux sciences, s'occupèrent des études les plus hautes , sans rien perdre de cette modestie et de cette candeur, attributs touchans des hommes de bien , et surent concilier les découvertes modernes avec le respect pour les livres sacrés ; Ferguson ,
tl4 ESSAI SUK l/ÉDUGATION
Blair, et plusieurs autres sayans, furent aussi recommandables par retendue .de leur instruction que par leurs principes religieux* Cependai\l là philosophie anglaise ne fut ^s 4;oujoiirs exempte d'erreurs; Hohbes, Shaftesbury, Bqlingbroké , se montrèrent ennemis de la rêvé* lation; Locke même, dans sa Métaphysique « avança quelques propositions dangereuses, qui, développées et appliquées par les philosi^hes français du dix-huitième siècle, eurent ude si triste infiuence sur/les évènemens de cette époque. En Angleterre cette influence fut moins marquée ; le caractère sérieux de la nation 9 son patriotisme sincère, sa pente naturelle vers tous les sentimens élevés, lui isendirent suspecte-uoe philosophie qui tendoit au matérialisme. £n France, au contraire, la mobilité inquiète du caractèr^Pitidnal admit, avec un empressemeat irréfléchi, des systèmes qui mèloientà lattrait de la nouveauté celui noa moins piquant pour des esprits frondeurs, de fournir des armes, à Taide desquelles ont pût attaquer des opinions et des autorités consacrées par les siècles.
L'Angleterre s'enorgueillit avec raison de ses historiens ; Goldsmith', Hume et Robeclson ,
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réiipissetit la perfection du style à un esprit vaste et judicieux ; leur plume éloquente sait, tracer les.évènemens avec le calme et la noble impartialité qui appartient à l'histoire. Des romanciers illustres, tels que Richardson et sir Walter Scott, réclament le tribut d'admira**' tion dû à leurs talens: de semblables productions sortent toui<À>fait de la classe de ces ouvrages frivoles et dangereux qu'on désigne sous le nom de romans, et doht le nombre s'est» multiplié de nos joqrs d'une maniéré: si ef^ frayante. La jeunesàe montre ordinatrenœnt un; goût très vif pour ces sortes de lectures, et Waltec Scott, en donnant les moyens dé diriger ce goût dan$ une voi^ s^e , a rendu un service éminent à la so<^iété ; car il me semble .que rien n'est plus propre que son rare talent à dégoûter à; tout jamais 4^ ces peintures fades ou exagérées^ de tout ce fatras d'ineonséq^uenees sur lesquels' ejst, fondé l'intérêt de la plupart des romans ^ eb qui les rendent si souvent pernicieiix pooi; le cœur, e( toujours pour l'eqmt^
Enfin dçs .maîtres pcudehs>et éclairés' sau^ ront combiner ce cours de> littératcire d^ima^ nière à pe que lesélè.ves. y tnouveot toûtce.quj
Il6 ESSAI SUR LÉDDCATION
peut plaire à rimagination, étendre les idées^, et donner à Tâme une impulsion généteuse ; ils sauront aussi , en développant dans les jeune.< gens le goût de la saine littérature , les prémunir contre la séduction des ouvrages frivoles ou dangereux
Nous voici arrivés. à une étude dans laquelle nous serons réduits à marcher pour ainsi dire sans guide. Nul rapport, nulle analogie entre ce que nous avons appris, et ce que nous allons apprendre , ne pourra nous servir de point d'appui pour pénétrer ce que nous ne savons pas encore. La langue allemande, est une langue mère.: elle a subi les modifications que la civilisation amène toujours dans le langage des hommes , mais rien d'étranger ne s'y est introduit dans aucun temps; et, tandi3 que tons les autres dialectes européens ont entre eux plus « ou moins de ressemblance , elle seule possède un caractère original et primitif, qui a été perfectionné et non altéré. D'abord cette qualité qui lui est propre rend plus difficile le travail de celui qui l'étudié , en trouvant des sons et des règles de construction , aVec lesquels rien jusqu'ici n'a pu le familiariser ; il se croit engagé
dans une route qui ne présente que des obstacles insurmontables. Toutefois ces mêmes obstacles, qui dans les premiers momens lui* paraissent si rebutans , serviront plus tard à hâter ses progrès; cardes que Ton commence à {>énétrer le génie de la langue , Tesprit est frappé de sa beauté, de son énergie , de« sa. richesse poétique. Elle ,ne séduit pas, comme litalien et l'espagnol, par la douce mélodie de sa prononciation ; au contraire , ses mots surchargés de consonnes sont forts et retentissans.: ce qui lui donne un charme réel;. c est le merveilleux acrcordde toutes ses parties. Elle est simple, naive et précise , dans les relations habituelles de la vie , et susceptible de ' s'élever au plus haut degré d'enthousiasme , dans tout ce qui est du domaine de l'imagination; Les images lui sont si naturelles, qu'on en retrouve de frappantes dans les tournures de phrases les plus ordi-, naires; la variété de ses épithètes, l'admirable ressource de ses mots composés , mênie ses longues et savantes périodes qui captivent l'at^ tention , tout en elle offre de l'attrait , lorsqu'on est parvenu à connoître les nombreux ressorts à l'aide desquels on peut la mouvoir à son gré.
1 iS ESSAI SCR LEDUCATION
Cel byaMage est ira tnense sous le rapport littéraire, en ce que chaque sujet peut être traité avec la manière qui lui contient , sans que Fauteur éprouve cette contrainte qui le force souvent à aifoiblir ou à dénaturer ses pensées, feuté d^xpressioas capables de tes présenter dans tout leur éclat ou dans toute leur stmpli- 'cité. Le génie se sent libre des ehtraves du langage, et cette liberté doit nécessairement tourner au profit dé l'art.
Dans le genre lyrique , qui est la partie la plus remarquable de la poésie allemande , l'imagination s élance avec nne noble audace , plane audessus de tout ce qui est terrestre , et , semblable à Taigte , elle parcourt d nn vol rapide les^ régions dte l'infini , sans. que la pauvreté de la langue la ramène à des pensées et à des sentimens vulgaires. Dans les ouvrages qui ont pour but de peindre les mœurs et les caractères des classes obscures de la société » les détails de la vie domestique ont un charme de vérité qui tient atitant aux ressources du langage qu'aux talons des écrivains.
La muse allenïiande et la muse anglaise sont sœurs. KIopstoek a montré d'une façon très in-
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géiiieuse^ dauà ttoè de ses odés^ cette identité d'origine. Dans les temps, du 'paganisme « les bardés étoient les poètes nationaux. Le moyen âge eut ses troubadours qai chantoieut Tamour et les combats. A la renaissance desjettres en Allemagne, les esprits, séduits par Téclat de la littérature française, sous le règne de Louis XIY, se dirigèrent vers Tîmitation des chefs-d'œuvre de cette époque ; mais ce. genre transplanté, qui:^ ne setrouvoit en harmonie , ni avec les mœurs, ni avec les sour.enirs , niaTOC le caractère de la nation, ne produisit que peu d'ouvrages remarquables. Hagedom, 6eUert,Weiss,Wieland et' quelques autres,, formèrent ce qu:on appelle- 1 école française. Parmi.ces auteurs, Wieland est le seul qui porte un cachet d'originalité 3 son^ ^énfîe , fJus indépendant, ne s'astreigait point à. copier servilement ses modèles , et son esprit plus universel est à Ta fois* italien , français et allemand. Son imagination est féconde et gracieuse comme celle des habitans du Midi dans sespoésies ; sa prose a quelquefois la brillante facilité des écrivains français du dix*huitième siècle,, et il aime les souvenirs de la chevalerie comme les Allemands. C'est principalement comme
\*kO ESSAI SUR l'Éducation
poète que son talent est distingué , et parmi ses poèmes les meilleurs sont ceux dont les sujets sont pris dans des contes de chevalerie. Gandalin , Gériôn le Courtois , Oberôn , sont remarquables par la grâce qui y règne : dans ce der * nier surtout , le poète , tour à tour enjoué et mélancoKqoe, manie arec autant d'art la plaisanterie que le merveilleux et le sentiment , et place toujours ses personnages dans une situation propre k amuser ou à intéresser le lecteur. Wieland, parles ressorts si multipliés de son imagination , par le charme de son talent, peut être considéré comme occupant le premier rang entre les écrivains de 1 école française ; mais ses productions, quoique fort goûtées par ses compatriotes, n'eurent point d'imitateurs , parce qu'après' lui la littérature allemande prit une direction entièrement nationale. Haller, Gessner, Gleim ^ Ramier et Klopstock , donnèrent l'impulsion, en faisant sentir l'analogie qui existe entre le génie anglais et le génie allemand. Klopstpck fut un de ceux qui contribuèrent le pins à afiranchir le génie national de toute servitude étrangère, en montrant les ressources immenses qu'offroient la religion
et les souvenirs de la patrie. La Mesêiade , cette * admirable coinpQ.sitioa dans laquelle lenthousiasme du poète est toujours à la hauteur de la majesié du sujet, porte l'empreinte d'un talent et d'une âme sublime;s. Ses odes patriotiques, ses poésies de diyers.genres^ se distinguent par
la grâce , la dignité et l'élévation des sentimens.
Yoss, traducteur d'Homère, composa un petit poème charmant (Louise), où la beauté des vers, et réloquente simplicité avec laquelle il peint des mœurs pures et naïves se font également ' remarquer. Toutefois, des hommes dont Tinflueuce fut plus universelle encore fixèrent définitivement le goût allemand dans la littérature et lesarls. Lessing, célèbretritique, exerça un grand empire sur les esprits, par la force de ses arguraens et tamour du beau dont son âme étoit enflammée : il analysa le théâtre français avec une sagacité étonnante,, et- composa des drames et des ouvrages philosophiques. Winckelmanu, qui brille d un éclat si vif parmi les écrivains allemands , et dont le style , beau encore dans la traduction, est un vrai modèle.dans loriginal : malgré sa prodigieuse érudition , il n a point cette sécheresse trop souvent triste compagne
1*22 ESSAI SUR l'Éducation
de là science, et son âmaginatioa * Ttvifiëe par le soleil de Tltalie ^ et par les lâôuvenirs de la terre classique du génie, décrit les ch^fe^d'œuvre dé lantiquité avec cette chaleurs créatrice qui ajipartîent & 1 artiste* Goëtbe unit le génie poétique à la supériorité de 1 esprit ; son talent ^ si iriobile^ si fécond, s'est exercé avec succès dans tous les' genres. Il possède ati $upi*ènié degré l'art de se transporter dans lestémp's et les lieux, pour donner à ses tableaux une vérité de coloris qui leur prête iin cbarme ravissant. Néanmoins dans le grand nombre de ses ouvrages il est essentiel de faire uû choix, car la fougue de son imagination Tentraine dans de fréqiléns éclarts. Schiller, cdbime poète dramatique , est admiré pour la beauté de sa versifiçattob , sa profonde sensibilité , et le& situations pathétiques qu'il crée et développe avec tous les avantages que donne l'élévation de l'âme^ unie à la pai^faite cènnôisâatice du cœur humam; et si les pfremieifs essais de Isa jeunesse sont qt^liquefois répi^éhensiblefe, sous le rapport de Tarteomme sous céhii de la nïoratc., il moiitra toiifotfrs depuis un goût pur et sévère. Bârger, poète très èstîniié'j doué d'uiîi talent original , qui se fonde
DKS PRINCES. 1 »5
ien partie sur le ressort de hi terreur, sur les apparitions de spectres et de reyeoans/ dont il a su tirer des ressources merveilleuses ;" sa muse est 1res poptilaîre , et ses poèmes sont Connus -dans Joutes lei classes de la société. Tiegde • poète moral et pur , dont les écrits émeirretit doucement l'âme par la puissance des sentimens religieux. Jacobi*, Matthison, Salis, récomiâandables par leurs diverses productions. Enfin , une foule d autres poètes dignes d éloges' devroient être cités , s'il étoît possible de Comprendre dans ce coup d'oeil rapide sur la Kltérature allemande tous ceux qui ont part à sa gloire. Je ne puis m'empêcber iiéanmoin^ dfe faire mention ici dee deux' Sèhlégél , dont ïes opinions ont en tant d'influence dans leor patrie , tant par la supériorité de leurs- critiques que par leurs talens en poéae , leurs ouvrages philosophiques, et- surtout par le mouvement puissant -et généreux que leurs écrits ont imprimé aul âmes. Ces deux hommes célèbres , ardens admirateurs du moyen âge, onttîélébré avec enthousiasme les mœurs de celte époque ; celte foi vive, ce dévouement sans bornes, qui caractérisent les beaux temps de la chevalerie.
I2l4 ESSAI StfJ^ L'ÉDUCATJON
A. W.. Schlegel est ayantageusemenl: connu paur des poésies pleines de goût et de délicatesse ; son style est pur et soutenu , et sa manière de traiter la littérature en général se rapproche de la touche noble et entraînante de Winckelntann, F. Schlegel s'étant voué plus exclusivement à la philosophie , n'a pas cultivé autant que son frère la littérature ; mais son esprit est original, et ses connoissances sont* très étei^dues. Cependant il faut convenir que si les poètes allemands brillent par les plus précieuses facultés de l'imagination , leur défaut ordinaire est de mêler trop de métaphysique à la poésie , et ce défaut 9 qui tient à la nature même de leur génie, les rend quelquefois^ vagues et obscnrS. L'Allemagne possède un grand nombre (Thisloriens savans ; jnais l'art de resserrer les faits dans un cadre, pour lies considérer sous un point de vue philosophique , appartient à l'école moderùe , et, parmi les écrivains distingués qui la. composent, Schiller et Herder occupent le premier rang. La Révolution des Pays-Bas .de Schiller est un ouvrage plein d'intérêt et d'éloquence.. Dans* son Histoire de la guerre de trente ans, on retrouve partout le sentiment
du patriotisme le plus vrai ; et le talent supérieur avec lequel il caractérise les principaux personnages , montre à la fois le poète dramatique et l'observateur philosophe. Herder a écrit sur rhistoire , la littérature et la théologie ; ses connoissances sont immense^ , et appuyées sur des recherches curieuses sur l'origine des peuples de l'antiquité. Les matières les plus arides s'embellissent sous sa plume magique, et sa Philosophie de l'histoire montre comment le génie revêt le sujet le plus sérieux des formes les plu9 gracieuses et les plus séduisantes. Il ,a , comme Goethe , l'art de donner à ses tableaux les couleurs qui leur sont propres , et son imagination brillante et poétique , en se pénétrant de tous les grands souvenirs , fait retrouver le mouvement et la vie jusqu'au milieu des ruines. J. de Millier est encore un historien remarquable par son étonnante érudition, par son s^le plein de chaleur; ses Annales de la Suisse sont un ouvrage éloquent ; les principaux évè- Aemens de l'indépendance helvétique y sont retracés avec autant d'énei^e tpie de talent , et Muller décrit en peintre les contrées pitto-
126 ESSAI SUR LEDUGATION
resqoes témoins de ces faits mémorables; nëanmoin$ on peut, lui reprocher de s'arrêter trop aux di^tails. Je ne polrois pas si je, voulois citer touB 1^ auteurs célèbres dans les diverses branches de la littérature allemande ;.d ailleurs, mon but n est point d'analyser, ni même de désigner, toutes les productions importantes qui appartiennent ^ chaque pays, mais seulement d'examiner d une n|anièr^ générale quelle a été la direction des esprits chez toutes les nations civilisées dans les dernières éppques de notre histoire, et d'indiquer, s'il est possible, rinCluence queles différens systèmes^ littéraires ont eue sur les. deâtiné#s desi peuples.
L'Italie asservie depuis si longrtemps, depuisr si long-temps habituée à changer de maîtres, s'est vouée exciLwsivenieJXt à la poésie ;. elle jouit avee délice de son beau ciel, de Tas^Nee^ d'une nature triante et féconde ; elle se nourrit de sé& grands souvenirs. Les productions de son génie se distinguent par la mollesse et la gvio^ , toiiies les richesses de l'invagination y sont prodig^^s;; mats on n'y sent point l'énergie du patriotisme > et cela eàt tout naturel; cependiant on s^txiin&
cette bçlle et poétique Italie ^ d'avoir su se consoler noblement . de sa nullité politique par sa supi^ématie dans les beaux-arts.
La littérature espagnole est chevaleresque; ses productions les plus célèbres se rattai^hent stnx époques les plus glorieuses de Thistoite natio-*oale ; Iç souvenir de ses grands hommej^, à la fois poêles et guerriers, vit encore. dans tous lesi cœurs, çt je crqis qu'il a puissamment contribué à entretenir ces sentimens héroïques que l'Espagoe a déployés en x:ombattant contre la tyrannie étrangère.
£n France la littérature avoit un caractère de gçai^4^ur et de sagesse, tant quelle sut se renfermer dans les bornes qu elle s etoit posées ellç-méme ; et quoique son empire ne fut pas fondé sur les souvenirs de la .patrie y en faisant alliance, avec la religion elle s etoit suQisapir ment nationalisée pour pouvoir exercer unie puissance salutaire sur les esprits. Tout étoit grand, et fort dans la, nation, qu^d, Tenthousiasipe , le dévouement et tous les sentime|>s généreux étoient honorés. Peut-on lire * sajps attendrissement ces preuves d'amour et de.fid<^lité données à Louis XIY dans le teuips. de ^s
lajB ESSAI SUR l'Éducation
plus grands malheurs? et quoique ses sujets eussent avec quelque fondement " pu accuser son ambition de les avoir attiré» sur là France , ils trouvèrent plus beau de le secourir et de le consoler par un élan magnanime , qui conservât à la nàrion une attitude imposante au milieu de ses revers. Mais aussi de quelle tristesse Tâme n'est-elle pas saisie, en voyant labandon. Tinjustice, l'ingratitude qui ont environné le vertueux Louis XVI ! et ne retrouve-t-on pas , dans tous les évènemens de cette époque honteuse , les traces "d'une philosophie aride, qui a tari la source de tous les nobles eflforts , en affranchissant les hommes des devoirs les plus sacrés ?
L'Angleterre eut aussi ses erreurs et ses crimes politiques; néanmoins, dans aucun temps, elle ne s'est fait un système de l'égoïsme et de l'irréligion; et là encore on retrouve l'influence d^une littérature qui tend à fonder l'indépendance des peuples sur les principes de là morale.
L'Allemagne, enfin, fournit un dernier exemple à l'appui de cette opinion : déchirée par des guerres longues et désastreuses , courbée sous un joug étranger, réduite.à prodiguer son sang et ses richesses pour servir l'ambition d'aùtrui ,
elle s'esl noblement relevée de cet état d'humiliation; un élan spontané et général a signalé son réveil, et ce concours unanime de tant de volontés, que les intérêts d'une politique timide sembloient devoir diviser, doit être attribué encore en grande partie à la littérature, qui , en donnant aux esprits une direction toute nationale, a ranimé cet enthousiasme généreux qui vivifie toutes les grandes résolutions. Car la littérature allemande a cela de particulièrement remarquable , qu'elle a su se garantir de cette philosophie desséchante , qui fait de l'intérêt personnel le mobile de toutes les actions; elle l'a exclue non seulement comme une cause de mort pour le génie , dans tout ce qui appartient aux beaux-arts, mais encore comme incompatible avec la dignité humaine dans les diverses positions de la vie ; et quoique la tolérance religieuse et la pluralité des sectes aient amené en Allemagne une grande liberté de penser, quoique quelques savans aient avancé des hypothèses hardies, le matérialisme dans toute sa laideur, et avec toutes ses conséquences, n'a jamais été admis comme base de la philosophie allemande.
IJO ESSAI SUR l'bDUGATION
Il doit donc résulter, selon moi, de ce cours de littérature ainsi conçu , une réunion d'avantages précieux. Sous le rapport de lagrément, il présente une source féconde dé connoissances variées; il nourrit et fortifie l'intelligence par un genre d'étude qui développe toutes ses facultés; en élevant l'âme, il fait naître le goût des occupations nobles et utiles; enfin, il me semble propre encore à donner cette élégance de manières et de langage, cette aménité de mœurs, qu'on remarque presque toujours dans ceux dont l'esprit a été cultivé avec soin. Sous le rapport des avantages moraux, il me paroît très capable d'inspirer des sentimens généreux, de former le jugement et le caractère , de disposer enfin un jeune prince à cette tolérance religieuse et politique qui exerce un ascendant d'autant plus assuré , qu'elle ne considère point la violence et l'injustice comme des moyens de répression efficaces , et qu'elle n'agit sur les opinions qu'avec cette ferm^eté calme et constante que donne l'étendue des lumières, unies à des principes invariables en religion comme en politique.
Je n'ai point parlé ici de l'enseignement de la
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mythologie, mais tout le monde sentira qu'il est indispensable que ce cours de littérature soit précédé ou accompagné d'une étude , sans laquelle un grand nombre de poètes, et la plupart des monumens des arts, deviendroient inintelligibles pour nous.
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BES LAHaUES a&BOQUX XT 1.ATIHE.
•En renversant, comme je le fais, un système d'enseignement qui a été pratiqué jusqu'ici par tous les hommes recommandables qui se sont voués à l'instruction de la jeunesse, je sens que ma présomption doit paroître sans excuse; je me hâte donc de justifier autant que possible mon audace , en expliquant les motifs qui m'ont déterminée à suivre une marche si peu conforme
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aux régies adoptées par tant de personnes éclai^ rées, et qui, par cela seul qu elle se trouve eu opposition avec leur manière de voir, semble mériter le blâme. On considère généralement les langues mortes , et letude des auteurs anciens , comme le fondement de l'éducation ; en effet, il paroît très naturel de prendre pour guides ceux qui ont été les fidndateursde toutes les sciences , qui nous ont laissé les modèles les plus parfaits, et de partir de ce point pour parcourir progressivement le cercle des connoissauces humaines. Cependant je me hasarderai à avancer, à l'appui d'une opinion contraire à ce principe, les raisons suivantes: premièrement, je ferai observer que le motif qui existoit autrefois pour puiser les lumières à leur berceau, ue subsiste plus maintenant.. Lorsque l'Europe étoit ensevelie dans rignorance , que les lettres n'y étoient cultivées que par quelques individus vivant dans la retraite , que les littératures, nationales n'étoient point encore sorties- du. chaos, il falloît sans doute chercher des modèles de goût et des élémens d'instruction dans les chefs-d'œuvre de la civilisai ion antique. Mais aujourd'hui que les «'lémens de la culture
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de Tesprit humain sont plus rapprochés de nous, que nous vivons au sein des Iidnicres que la civilisation moderne a introduites , pourquoi n'userions** nous pas d'abord des moyens qui sont à notre portée , qiri sont en harmonie avec nos mœurs ^ avec les premiers objets qui frappent nos regards , avec les premiers sentimens qui s éveillent dans notre âme? Il me semble que cette méthode plus simple réuniroit deux avantages précieux : lun , que les progrès de l'enfance seroient plus rapides , en raison de ce qu'on n'exerceroit ses facultés que sur des matières plus en rapport avec elles; l'autre, qu'on n'useroit point, par un travail pénible trop prématuré , cet enthousiasme que les beautés antiques inspirent lorsqu'on les étudie avec un esprit plus mur, et un goût développé par des connoissances littéraires antécédentes.
L'étude des langues grecque et latine est bien moins à la portée de l'enfance que celle des langues modernes ; car il est bien difficile que des esprits qui n'ont point été assouplis par le travail, dont toutes les facultés sont encore, pour ainsi dire, dans un état de confusion et d'engourdissement, puissent saisir des. règles
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aussi compliquées, aussi savantes, que le sont celles des langues mortes. Ils n'y parviennent donc qu'avec une extrême lenteur, et les plus belles , Jes plus précieuses années de la jeunesse se perdent dans des eflforts, qui n'ont pas toujours des résultats proportionnés à la. peine qu'ils ont coûtée. Ainsi le premier inconvénient qu'il me semble entrevoir dans cette méthode , est qu'une seule étude absorbe lé temps qui peut suffire pour toutes, s'il est distribué de manière à placer chaque chose à l'époque où l'intelligence de l'enfant est plus capable du degré de force d'attention qu'elle exige. Quelle immense diffiérence n'y a-t-il pas entre ce que nous pénétrons à Faîde de nos propres facultés, et ce qm n'arrive à notre esprit qu'avec le secours de movens entièrement en dehors de ijous ! Dans le premier cas , les progrès sont d'autant plus rapides que la conception a été plus prompte; dans le second, la marche est entravée par l'incertitude , l'ennui et le dégoût \. dans le premier aussi la curiosité et l'amourpropre nous font tendre au but ; dans le second le découragement nou§ laisse quelquefois à moitié chemin. Le travail est une des pénibles
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coadîtions de notre pauvre nature ; il demande que nous lui fassions violence ; et pour que les efforts réitérés qu'il nous impose ne nous révoltent pas trop,, il faut autant que possible que rin^aginatioQ y ait sa part. Des leçons de religion , d'histoire , de géographie ^ peuvent plaire à un enfant, parce que tout y est saillant et animé ; il parcourt avec intérêt le monde physique et moral ; sa jeune intelligence saisit les faits et les objets , elle les compare et s'en pénétre ; les personnages historiques sout en scène ; ils agissent selon les différens motifs qui les guident , et forment sous ses yeux un tableau mouvant , qui excite tour à tour son admiration ou son mépris. Son âme ne reste point impassible au milieu de ce concours d*évènemens^ et les émotions qu'ils y font naître servent à mieux graver dans sa mémoire ce qu'il cherche à apprendre. Mais il n'en est pas de même de l'étude des langues, qui demande une attention plus froide et plus soutenue ; néanmoins, comme la connoissance des langues anciennes me paroît une portion indispensable d'une éducation complète, je crois qu'en la plaçant à l'âge de dou^e ans on obtiendroit un résultat plus im-
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médiat^ surtout en faisant précéder le cours des langues grecque et latine par plusieurs* matières qui auront préparé l'intelligence de l'enfant , qlii lauront rendu capable de pénétration et de persévérance ; en lui faisant d'abord étudier par principes les dialectes modernes, son esprit sera déjà familiarisé avec lés difficultés des règles grammaticales, avec ce mécanisme qui , à quelques exceptions près , est le même partout , et il arrivera ainsi de degré en degré à l'étude la plus difficile, qu'il envisagera alors avec d'autant moins d'effroi qu'il se sentira plus de moyens pour triompher des obstacles qu'elle présente. Il retrouvera dans le latin les racines .d'un grand nombre de mots italiens, espagnols et français; il saisira de lui-même les rapports qui existent entre la souche de toutes les langues méridionales et celles qui en dérivent : toutes ces petites découvertes répandront de l'intérêt sur son travail, et contribueront beaucoup à hâter ses progrès. Le grec lui rappellera les savantes constructions des périodes allemandes ; enfin , il ne se croira pas sur un terrain entièrement inconnu , parce que les
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choses qu'il sait et celles qu'il étudie actuellement se prêtent un appui réciproque.
Je sens qu'on peut reprocher à ma méthode de marcher en quelque sorte en sens contraire ; mais est-il donc si important de partir toujours du même point pour arriver à tel autre? et l'essentiel n'est-îl pas plutôt d'atteindre au but définitif, par la voie la plus prompte et la plus sûre? Or, Je crois qu'un des grands secrets de l'enseignement consiste à gradueriez leçons, de manière à les mettre pendant tout le cours dé l'éducation en harmonie avec les ressources de l'intelligence.
La seconde raison qui m'a fait placer l'étude des langues modernes avant celle des langues anciennes , c'est l'avantage de la flexibilité d'organes , qui dans l'enfance se prêtent si admirablement à sentir, et à rendre Jusqu'aux nuances les plus délicates des sons; et il m'a semblé infiniment préférable qu'un Jeune prince acquit cette pureté de prononciation dans les dialectes modernes, qu'il aura l'occasion de parler, que dans les langues mortes , qu'il ne parlera probablement jamais. Efin , une troisième et
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dernière raison est qu'en renvoyant cette étude à un âge plus avancé, oh obtiendroit, en deux ans peut-être , des résultats plus satisfaisans que ceux qu'amèneroient dix années de travail commencé dans un âge trop tendre ; et cependant le temps, loin d'avoir été perdu, se trouvera au contraire rempli, par une foule de connoissances solides et agréables, qui auront suffisamment préparé l'esprit à des travaux encore plus sérieux.
Un grand nombre de personnes prétendent que les enfans ne sont susceptibles , ni de pénétration, ni de goût pour l'étude, dans la première époque de la jeunesse , et qu'ainsi il vaut mieux les laisser entièrement libres jusqu'au moment où leur intelligence , plus développée , saisit mieux les leçons qu'on leur donne. Cette opinion est fausse, et dangereuse dans ses conséquences ; car l'oisiveté ne développe point l'esprit, elle ne fait point naître le désir et le besoin de l'étude ; elle en éloigne au contraire , parce qu'elle hait toute contrainte. L'enfant que vous aurez laissé parvenir à l'âge de neuf ans, sans lui apprendre à lire, n'apprendra pas plus facilement que celui qui n'en aura
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que trois , et vous aurez beaucoup plus de peine à fixer son attention , parce que les habitudes d'indépendance qu'il aura contractées lui rendront le travail odieux , et Tobéissance pénible. L'état d'inaction dans lequel les premiers temps de son enfance se seront écoulés aura maintenu son intelligence dans une sorte d'engourdissement; elle n'aura point les ressorts que l'exercice intellectuel lui donne ; et comment pourra-t-elle , avec de semblables dispositions , parcourir ensuite dans l'espace de peu d'années le cercle de toutes les connoissances qui doivent servir à son perfectionnement ? Il faudra donc alors surcharger un enfant d'occupations , pour lui faire rattraper le temps perdu , au risque de nuire à sa santé ; ou bien il faudra se borner à ne lui enseigner que les choses les plus indispensables , et son éducation sera imcomplète. Ce qui fatigue le physique et le moral des jeunes gens , ce n'est point le travail en lui-même, c'est le travail qui n'est point en proportion avec les forces du corps et les facultés de l'esprit. Faites en sorte qu'un enfant comprenne tout ce que vous lui enseignez; slimulez-le de manière à ce qu'il sente ses pra-
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près moyens; épargnez-lui, autant que possible/les réprimandes et les punitions humiliantes ; laissez-lui dans ses momens de récréation toute la liberté nécessaire au développement de ses forces physiques ; et non seulement il apprendra avec rapidité , mais il trouvera encore du charme dans l'étude. C'est une erreur de croire que Imtelligence humaine n'est capable d'aucun effort, même dans l'âge le plus tendre ; elle ne paraît si bornée que parce qu'on l'exerce d'abord sur les plus grandes difficultés, et tout équilibre entre ses ressources, et ce qu'on exige d'elle , se trouvant ainsi rompu , il n'est pas étonnant que ses progrès soient aussi lents, et quelquefois tout-à-faît nuls. Fénelon, en parlant de la méthode à suivre pour enseigner la religion , dit qu'il voudrait que l'on commençât par en donner aux chrétiens les premiers éléments , et qu'on les menât avec ordre jusqu'aux plus hauts mystères. Il me semble que cet excellent précepte peut s'appliquer à toute chose, et qu'il renferme le secret le plus infaillible pour arriver à des résultats parfaits.
Je suppose donc qu'un jeune prince, dont les
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études auroient été dirigées d'après la marche que j'ai indiquée dans ce petit plan d'éducation , arriveroit à l'âge de douze ans, avec une foule de connoissances, non pas superficielles, mais approfondies à l'aide de la réflexion , et de l'exercice de toutes ses. facultés ; son esprit auroit puisé dans ce travail varié et continu une intensité telle , qu'il se sentiroit capable de tout pénétrer. Il auroit de l'ardeur pour son instruction , parce que le intiment de ses premiers succès l'enhardiroit à en chercher de plus grands. Ce seroit alors que l'étude des langties mortes lui demanderoit de nouveaux efforts; ces efforts ne le rebuteroient pas , car il auroit l'expérience de ses forces, et l'espoir de réussir ; l'amour - propre et la curiosité le stîmuleroient à l'envi, et lui feroient faire des progrès rapides dans tout ce qu'il entreprendroit. Enfin, ce jeune prince de douze ans ne ressembleroit pas à la plupart desenfans de cet âge, qui ne montrent ordinairement du dégoût pour le travail qu'en raison du peu de soin qu'on a pris de leur faire comprendre les avantages et les jouissances qu'il procure.
N'ayant jamais étudié les langues anciennes,
je ne peu;i^ assurément pas apprécier au juste le temps et la peine qu'exige cette coniiois-sance ; mais seroit-il donc si absurde de croire qu uii enfant dont toutes les facultés intellectuelles se seroient exercées sur un certain nombre de matières , depuis l'âge de sept ans jusqu'à celui de douze , seroit à cette époque bien plus capable de vaincre de nouvelles difficultés , que celui qui ùe se sera occupé jusque là que d'un seul objet? Les résumés des leçons d'histoire , les petites compositions que j'ai proposées dans les deux chapitres qui traitent de l'enseignement de l'histoire et de la géographie, l'auront habitué à fixer son esprit , à faire usage de ses moyens ; l'étude des langues modernes l'aura familiarisé avec les règles de la syntaxe , avec celles des conjugaisons , des déclinaisons , ^ enfin avec tout ce qui constitue l'ensemble du discours. Il aura traduit, composé même sur quelques sujets simples dans les langues étrangères; il aura par conséquent amassé d'immenses matériaux, qui lui fourniront des ressources incalculables, et ne pourra-t-il pas, avec tous ces avantages, parvenir dans l'espace de
l/f/f ESSAI SUR LEDUCATION DES PRINCES.
deux ans , à connoître assez les langues grecque et latine pour commencer ensuite un cours de rhétorique ?
C0ur0
DS mKÉTOmiQVB, BEAUZ-AmTS, A^TS mAGAHIÇUBS.
( Depub l'âge de quatorze ans jusqu'à celui de seize. )
W^tmtupit.
La rhétorique ayant spécialement pour objet de former les jemies gens è la copiposition , toutes ses leçons tendent à fixer le goût, à le rendre pur et solide : en proposant une infinité de modèles exquis, elle fait naître et développe cet enthousiasme du beau, qui dispose à Télo-
)46 ESSAI SUR LEDUGATION
quence , parce qu'il en fait sentir tout le charme. Mais cette admiration seroit stérile et ne suffiroit pas pour faire un bon orateur, si des règles sûres ne lui servoient constamment de guides, en lui indiquant tous les moyens par lesquels il peut disposer favorablement son auditoire, le convaincre ou Tentraîner, soit par la douce persuasion , soit par la véhémence de son discours, selon le sujet qu'il traite et la fin qu'il se propose ; car , quoique l'élévation de l'âme puisse suggérer des pensées nobles et belles, qui çie sont que l'expression des sentimens qui l'animent, il faut encore que l'orateur puise dans une connoissaiice parfaite de toutes les parties de l'éloquence l'art de présenter ces peûsées dans leur véritable jour, de les enchaîner de manière à ce qu'elles aient plus de force, de conduire ses auditeurs avec un intérêt toujours contenu et toujours progressif, jusqu'à ce dernier moment où, réunissant tous ses moyens, il fait jouer à la fois tous les ressorts qui le rendent maître des esprits.
C'est dans les anciens que l'on trouve les niodèles les plus accomplis de ce rare talent. Démosthène et Gicéroh frappent et ravissent,
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non seulement par la beauté de leur ensemble, mais encore par cette adresse nïerveilleuse avec laquelle ils captivent l'imagination , lesprit et le cœur. C'est dans leurs écrits immortels qu'on retrouvera dans tous les temps le type de la véritable éloquence , de cet assemblage divin , qui tient son empire de la chaleur et de la norblesse de l'âme, de la culture de l'esprit et de la connoissance du. cœur humain.
On ne sauroit donc mettre trop de soins à faire goûter aux jeunes gens toutes les beautés dont les auteurs grecs et latins étincellent , et pour cela il ne faut pas se borner à leur en expliquer les traits principaux , mais il faut les mettre à même de se pénétrer de leur génie , en les étudijant dans leur caractère primitif; car, quoique 4es chefs-d'œuvre de l'antiquité aient été traduits par des personnes habiles dans toutes les langues modernes, des traductions, quelque exactes qu'elles puissent être, ne rendant jamais que foiblement les traits distinctifs des originaux. Les pensées restent à la vérité, et peuvent fournir encore d'amples sujets de méditations. Néanmoins, dépouillées du pre/;* tige du langage, elles n'ont plus le charme en-
l4d ESSAI SUR LEDUGATION
traînant du naturel, la force et ki coocièion qui les fait paroître dans tout leur éclat. Elles perdent par conséquent cette puissance rapide et unirersêlle , qui frappe l'esprit et ^'insinue dans f âme j et elles n'excitent plus dans le lecteur qu'une approbation froide , fruit du travail et de l'efxamen , au lieu de cet enthousiasme créateur qui appartient aux beaux-arts.
Je sens qu'on ne peut atteindre ce but qu'avec des études variées , suivies et solides : il m'a donc semblé indispensable de donnér.deux années au cours de rhétorique , afin que les jeunes gens eussent le temps de se perfectionner daus cette science utile, de développer par degré leur goût et leur talent, en s'occupant successivement de tous les auteurs qui servent de guicles et de inodèles dans cette classe. Il me semble aussi qu'on pourroît la rendre plus profitable encore , en y faiisaiit entrer tous les ouvrages ou plutôt tous les morceaux remarquables des littératures modernes qui peuvent être donnés , soit comme modèles de style , soit comme modèles de composition ; èt'ce moyen d'un perfectîôntiémeht plus étendu , qiiî deviendtoit difficile à pratiquer dans ua collège , ou
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dans une éducaticm particaKère. où les res^» sources seroîent plus restreintes, neTeneoûtrè-*roit nul obstacle dans Téducation dtin prince > auquel on peut aisément procqrer tous les^ maîtres nécessaires. Tout cbncourroit ainsi à consolider les 'connoissanjces déjà acquises par Aelles -qu'on acquiert actuellement; les anciennes ne seroient point négligées^ pour les nouvelles; toutes* les études , réunies dans le même cercle, marcheroîent avec ù» ensemblerégulier et imposant, se prêtant un appui réci*proqué , et téndroient ainsi à multiplier les facultés , à mesure que l'en augmenteroit le nombre des matières suc lesquelles- on les. exerce.
L'instruction religieuse seroit développée parla lecture de l'Ecriture sainte; la piété ranimée et nourrie paï celle 'des pères grecs et latins,, qui sont à la fois des nM)dètei^ de vertus et des modèles d'éloquence. On sent combien des leçons (i'une morale subliine revêtues de la pompe et de la majesté des images, de toute cette richesse poétique qui séduit f imagination,: sont capables de produire une impression vive sur de jeunes esprits. Parmi lès modernes, il est
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encore un nombre assez considérable d'orateurs de la chaire dignes de servir dé guides , 'tant pour la beauté du style que pour l'élévation des pensées; mais TEcriture Surtout a un caractère de divinité qu'on ne peut méconnoître : l'intelligence suprême y est si visiblement empreinte 9 que la foi puisée à cette source puiA et primitive s'y pénètre d'une constance inébranlable pour toute la conduite de la vie.
L'instruction historique trouveroit de nouveau]i alimens dans l'étude des historiens de l'antiquité, et dans celles des historiens les plus estimés de nos temps modernes : la connoissance des langues vivantes ouvriroît une mine féconde que l'on exploiteroit à son profit Enfin la religion et la morale , seules bases solides de toute science humaine^ n'abandonne^ soient jamais l'enfance , et lui serviroient constamment de bouclier contre les séductions de l'erreur.
Je suis très convaipcu de l'utilité indispensable de l'éducation morale dès l'âge le plus tendre. L'âme étant ce qu'il y a de plus noble dans notre être , on ne sauroit lui donner des soins ni trop prématurés ni trop soutenus; mais
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c'est surtout à mesure que Tesprît se développe qu'il faut redoubler d'attention pour lui conserver toute sa pureté ; car ne voit-on pas fréquemment des hommes , instruits, dans toutes les sciences humaines, montrer une incrédulité efifrayantc ; ce n'est point.aux sciences qu'il faut attribuer ce triste résultat , c'est une éducation mal dirigée et incomplète qui eaest la cause véritable. Si vous vous bornez à étendre l'esprit 5 à l'orner de tout ce qui peut réveiller et nourrir son orgueil , sans vous occuper d'imprimer fortement dans le coeur ce qui doit mettre un frein à cet orgueil insensé , comment voulez-vous qu'il ne franchisse pas des limites qu'on ne lui a p/oint marquées, ou dont on ne lui a pas fait assez sentir l'importance ! De quoi se compose en général l'instruction religieuse ? d'un petit catéchisme qu'un enfant apprend^ tant bien que mal, jusqu'à sa première commuT nion ; après cela, on l'abandonne à lui-même : les sciences du monde viennent alors absorber tout son temps. On exige encore qu'il remplisse ses devoirs de chrétien ; par obéissance pouc ses:maîtres il se conforme à certaines pratiques; mais son cœur est-il bien touché, bien pénétré
ib2 ESSAI SUR l'Éducation
de l'amour de Dîea ? D ne connoît de la reli^ gioh que ce qu'elle a de 'plus abstrait / de plus positif; on le loi a enseigné dans un âge tendre , où son intelligence pouToit à peine en saisir une foîble partie , comment donc seroit-ii pos^ sible qu'il eût jamais cette conviction intime et puissante qui s'appuie sur le raisonnement même ^* pour croire ce qui est incomprëheàsible!
Les païens traitoient moins légèrement que nous l'instruction morale de la jeunesse; ils consîdéroîent le perfectionnement de l'âme comme la première condition du talent , non seulement dans tout ce qui concerne les productions de l'esprit, mais encore dans le maniement des affaires ; et l'on ne sauroit trop admirer l'attention suivie , et les soins scrupuleux qulls donnoient à l'éducation de la jeunesse, pour la rendre capable de rempKr dignement les plus hauts emplois. Les connaissances variées et solides que les plus grands génies de l'antiquité ont jugées indispensables pour i*homme public , prouvent le respect avec lequel ils envîsàgeient ces augustes missions, qdi rendent un individu l'arbitre de la société. Ils ont pensé avec raison
DES PRirfOES. i53
que pour accomplir des devoirs aussi étendus y aussi importans , les seules qualités de l'esprit étoieut insuffisantes, et qu'il falloit encore posséder celles du cœur. Ils ne se sont donc point attachés exclusivement à cultiver leur mémoire ^ à l'orner par la lecture des poètes , à rendre leur élocution élégante et fleurie par l'application des préceptes de la rhétorique, et ils ont encore consacré un temps considérable à l'étude de la philosophie la plus spiritualiste de l'antiquité , afin que la fragilité humaine trouvât un appui dans les principes de la morale et J^amour de la vertu. Combien donc sommes- nous coupables, nous, qui possédons des moyens infaillibles de perfectionnement dans une religion divine, lorsque nous nous éloignons avec un dédain insultant de cette source pure et sacrée , pour tourner toute l'activité de notre intelligence vers la vaine gloire du monde et ses intérêts passagers!
i54 ESSAI SUR l'Éducation
6ratijr-2lrte.
La culture des arts et des lettres a une influence immense sur la destinée d'un peuple ; elle adoucit les mœurs , donne aux esprits une direction noble y et imprime aux âmes ces mouvemens généreux , résultats ordinaires de toute occupation, qui, dédaignant les calculs étroits de. l'intérêt positif, nous porte à chercher des jouissances, plus intimes dans un monde idéal , dans le champ de la gloire : elle est à la fois une source de grandeur individuelle et de grandeur nationale, de bonheur particulier et de tranquillité publique. Il est donc de la justice , autant que de la saine politique d'un Souverain , de favoriser ces heureuses dispositions lors-
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qu'elles existent, ou de les réveiller dans ces temps de sécheresse et de stérilité, qui semblent ne laisser aux imaginations que l'activité nécessaire pour tourner dans le cercle vulgaire des combinaisons matérielles de la vie , en les frappant d'impuissance pour toutes les conceptions élevées. Il est glorieux pour un prince d'attacher son nom à ces brillantes époques , qui voient fleurir les lettres et les arts : la postérité la plus reculée paiera encore un tribut de reconnoissance à la mémoire des Médicis, de Léon X, de François P', de Louis XIY; tandis que ces cOhquérans farouches qui n'ont marqué leur passage sur la terre que par des traces de sang et de dé*vastation , que ces rois indolens qui n'ont voulu troubler par aucun soin leur indigne repos, n'obtiendront d elle qu'un souvenir d'horreur et de mépris.
Les sociétés civilisées recèlent tous lés élémens de leur. splendeur ; elles n'ont besoin que d'une étincelle d'enthousiasme pour faire éclore les talens les plus distingués. Que l'éducation ranime cette flamme céleste , qu'elle développe dans les âmes tous les sentimens généreux comme elle s'attache à enseigner les procédés
i56 ESSAI SUR l'éducation
qui se rapportent à la partie mécanique des arts; que le souTerain lui-même soit embrasé de 1 amour du beau^ que son caractère soit noble, que son goût soit pur, et aussitôt on yoit surgir de toutes parts des hommes privilégiés qui q'attendoi^t qu'un souffle vivifiaint pour s'abandonner avec confiance aux inq)irdtions de leur génies Les facultés de req[>rit bumain sont les inièmes dans tou» lès temps ; il importe seulement de. jréunir ces rayons épars, de leur assigner un centre , d'imprimer à ce vaste foyer de lumière un mouvement régulier; et c'est à celui qui exerce la doublé influence du pouvoir et du mérite personnel qu'il appartient de donner cette impulsion ïoute*puissan te. Je. crois donc que l'instruction d'un jeune prince destiné à régner doit reofermrer tous les objets qui peuvent avoir un rapport direct avec- les mœurs et la gloire nationale , afin que par là on le rende capablede veiller avec une sollicitude -éclairée sur toutes leis braoïohes de. la prospérité publique. Les gens de lettres et les artistes dirigent l'opinion»; ils sont en qtielque sorte les gardiens de la tranquillité des empirer; et lorsqu'ils rie sont mus que par des mbtifs* désintéressés >
DBS PRINCES. 157
que par des sentimeos vraiment géaéreuSL , le bien qu'Us opèrent est immense. Citoyens pailûbles, c'est à l'ombre tutélaire de l'olivier qu'ils consacrent leurs jours au culte des muses; une ambition turbulente ne les porte point à troubler l'État ; une vie calmie et solitaire est l'objet de leurs vœux. La protection du souverain, l'estime des personnes éclairées , et cette gloire douce et pure attachées à des travaux qui relèvent la dignité humaine , suflSsent à leur bonheur. Us n'occupent point la renommée de leurs prétentions et de leurs intrigues; c'est dans le silence de la retraite qu'ils enfantent les œuvres qui doivent répandre de Téclat sur la patrie ; ils la servent aussi d'une manière bien efficace, puisqu'ils travaillent à sa grandeur en augmentant le nombre des productions dont elle peut s'enoi^eillir, et en perpétuant le goût des occupations innocentes. Ils ont droit à tous égards à la bienveillance du prince ; car ik agissent pour ainsi dire de concert avec lui pour donner de la splendeur à la nation , ils s'associent à la noble tâche qui tend à la conservation de la morale publique.
Néanmoins, une protection éclairée, de quel-
l58 ESSAI SUR LEpUGATION
que nature qu'elle soit , suppose toujours dans celui qui laccordie le goût et les connoissances requises pour là rendre utile. Il faut donc s'attacher à développer dans un jeune prince ce tact exquis qui sait apprécier avec justesse , et le mérite de la composition , et le talent d'exé* cution de l'artiste, afin qu'il puisse donner à propps ces encouragemens tout-puissans, ces éloges toujours si flatteurs dans la bouche du souverain, mais qui acquièrent bien plus de valeur encore lorsqu'ils sont distribués par celui qui s'exprime en connaisseur.
Cependant , un prince destiné à régner ne doit point cultiver des arts qui absorbent l'existerice, et dont le charme entraînant pourrait le détourner des travaux sérieux , de l'application continue qu'exigent les soins du gouvernement. La théorie doit seule, il me semble, servir à former son goût , et à cet égard' les ressources de tou;s genres sont à .sa portée. Les chefs-d'œuvre les plus précieux ornent son palais ; toutes les capitales possèdent des collections plus ou moins curieuses ; et dans toutes , l'esprit observateur peut s'exercer avec fruit, et trouver des élémens de comparaison et de per-
DES PEIKCES. iSp
fectionnement pour le goût. L'architecture ^ la sculpture , la peinture , le génie antique et le génie moderne , ont rivalise de zèle pour em* bellir les somptueuses demeures des grands de la terre. La musique y déploie la majesté de ses accords harmonieux et le charme enirrant de la mélodie. Tout ce qull y a de plus parûiit^ de plus exquis dans les arts • est groupé autour des trônes, et les jouissances pures qui naissent de la contemplation do beau en écartent ^ pour quelques icstans du moin5 , les soucis trop sou- Tent inséparables de la grandeur.
U suffira donc de fixer 1 attention d'un jeune prince sur les richesses dont il est enrironoé , de lui en faire remarquer les beautés et les d<;faots • de lui expliquer les difficulU^ que Tartûte a duTaincre , tontes les connoL%%ane4eri^ qu il lui a fallu pour en triompher, m^me le^ qualités de l'âme qull a du pofsséder pour pouvoir sVlerer à cette hauteur de coot^'t^ù^jHL, Par ce moyen on donnera non seulement à on jeusMe prince des iiiotîotts>exarte§ «or re»r<4e'fjiee dn beau^ iur la main^re d? prrjcéder de Taftiçle^ dan» W o5f^émL4 oof^l^ qu'os lui fa>jt adnjcr^« «Mrjci «oo Im jsifywrçr» awOk*r*i de i>î*^':3'«>*- p«>vf ^t^iiix qiyj ocit
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SU lès produii'e; alors saprotectioBplusraisootiée sera encore plas honorable pdiii^ceux quil'auronl obtenue^ et $âs aoguHes suffrage vivifieront eette noble émulation qui fait éclore le génie.
La oiagnificence d un souverain da]as tput ce qui concerne les arts , les dons qu'il accorde aux artistes qui s'en rendent digae^ (quand toutefois ils sont sagement balancés avec ses ressources ) , loin de devoir être taxés de prodigalité , sont des dépenses utiles qui ajoutent à la gloire comme au bien-être de l'État. Rien, aussi, n'est plus touchant que cette sollicitude royale , qui s'étend sur toutes les professions, sur tous leis travaux. » qui concourent à la prospérité de l'ordre social ; cette sollicitude paternelle que tous les citoyena . honnêtes peuvent invoquer avec confiance ; ei à cet égard . il fwt avouer encore que nous trouvons aujourd'hui qe noble exemple sur tous les trônes de l'EuropQ.
Ce que je propose; ici pour former (e, goût d'un jeune prince, pour lui inspirer l'amour des arts , ne peut point nuire aux autres connoissances plus essentielles dont son instruction se compose ; car il ne s'agit pas des études qui sont relatives à la pratique , mais seulement de
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celles qui ont popr objet la théorie ; et celles-ci qe demandent ni beaucoup de peine , ni beaucoup de temps. L'examen ;«ttentif des monumens qui sont sous ses yeux , quelques traités sur la peinture et la sculpture, les admirables écrits de Winckelmann , de Mengs ^ de Goethe donneront des résultats lumineux dans ce genre; des conversations fréquentes avec les artistes les plus distingués achèveront de perfectionner le goût 9 par la réunion dés idées générales aux coBUoissances pratiques. Néanmoins , il faut éviter soigneusement d'enflammer l'enthousiasme d un jeune prince pour les arts ; au point de faire naître en bai le désir de les cultiver; ce penchant, je le répète encore, pourroit avoir des conséquenses funestes, en Téloignant des occupations sérieuses qui doivent remplir son existence lorsqu'il»sera>appeIé à gouverner. Cependant s'il se sentoit un attrait bien vif pour la musique, il ny auroit pas, je crois, d'incon* vénient grave à lui enseigner un art dans lequel il trouveroit, dans ses momens de loisir, une noble et puissante distraction pour l'esprit. La musique isole et absorbe moins la vie que U peinture et la poésie ; les plaisirs qu'elle donnç