‹ Le livre du peupleChapitre 3 sur 28 · LE LI\BE · texte numérisé non relu

LE LI\BE

cela, chacun n'a pensé qu'à soi , chacun n'a eu en vue que son intérêt propre. La haine et l'envie vous ont animés. Sondez votre âme, et presque tous vous y trouverez cette pensée secrète : «' Je travaille et i je souffre, celui-là est oisif et regorge de jouissances. Pourquoi lui plutôt que moi ? )> Et le désir que vous nourrissez seroit d'être à sa place, pour vivre comme lui et agir comme lui.

Or, ce ne seroit pas là détruire le mal, mais le perpétuer. Le mal est dans l'injustice, et non en ce que ce soit celui-ci plutôt que celui-là qui profite de l'injustice.

Voulez- vous réussir? faites ce qui est bon par de bons moyens. Ne confondez pas la force que dirigent la justice et la charité avec la violence brutale et féroce.

Voulez- VOUS réussir ? pensez à vos frères autant qu^à vous. Que leur cause soit votre cause, leur bien votre bien , leur mal votre mal. Ne vous voyez vous-mêmes et ne vous sentez qu'en eux. Que votre insouciance se transforme en sympathie profonde, et votre égoîsme en dévouement . Alors vous ne serez plus des individus dispersés dont quelques-uns mieux unis font tout ce qu'ils veulent. Vous serez un , et quand vous serez un , vous serez tout; et qui désormais s'interposera entre vous et le but que vous voulez atteindre? Isolés à présent parce que chacun ne s'occupe que de soi , de ses fins personnelles, on vous oppose les uns aux autres, on vous maîtrise les uns par les autres : quand vous n'aurez qu'un intérêt, une volonté, une action commune^ où est la force qui vous vaincra ?

Mais comprenez bien quelle lâche est

la vôtre, sans quoi vaus échoueriez toujours.

Ce n^est point de vous Êiire individuellement un sort meilleur; car la masse resteroit également souffrante, et rien ne seroit changé dans le monde. Le bien et le mal y subsisteroient en même proportion ; ils y seroient seulement , quant aux personnes, distribués différemment.

L'un monteroit, l'autre descendroit, et ce seroit tout.

Ce n'est point de substituer une domination à une autre domination. Qu'importe qui domine? Toute domination implique des classes distinctes, par conséquent des privilèges, par conséquent un assemblage d'intérêts qui se combattent , et, en vertu des lois faites par les classes élevées pour s'assurer les avantages de leur position supérieure, le sacrifice de

fous OU de presque tous à quelques-uns. Le peuple est comme Fengraîs de la terre où elles prennent racine.

Votre tâche , la Yoici ; elle est grande. Vous avez à former la famille universelle, à construire la Cité de Dieu , à réaliser progressivement , par un travail ininterrompu, son oeuvre dans l'humanité.

Lorsque, vous aimant les uns les autres comme des frères, vous vous traiterez mutuellement en frères; que chacun, cherchant son bien dans le bien de tous^ unira sa vie à k vie de tous, ses intérêts à l'intérêt de tous , prêt sans cesse à se dévouer pour tous les membres de la commune famille, également prêts euxmêmes à se (lévouer pour lui, la plupart des maux sous le poids desquels gémit la race humaine disparoltront , comme les vapeurs qui chargent l'horizon se dissi-

pent au lever du sol^l; et ce q^e Dieu veut s'accomplira , car sa volonté est que l'amour unissant peu à peu, d'une manière toujours plus intime , les éléments épars de l'humanité, et les organisant en un seul corps , elle soit une comme luimême est un.

( Vous connoissez maintenant le but où

\ vous tiev6z t«ndfe. La nature vohs^ dirige

vers ttii, vous presse incessamment de

rûttdndre, en vous inspirant le désir in-

\incible d'être délivrés des maux qui de toutes parts vous assiègent, le désir d'un état meilleur, et qui ne peut être meilleur pour vous qu'il ne le soit aussi pour vos frères. Ainsi, en travaillant pour eux, vous travaillerez pour vous; et vous ne pouvez travailler avec fruit pour, vous , qu'en travaillant pour eux avec un amour que rien ne lasse.

Ce n'est pas tout, cependant, de connoître le but que vous a marqué le Créateur; il est nécessaire de savoir encore par quels moyens vous y parviendrez, sans quoi vos efforts seroicnt stériles. Pauvres voyageurs fatigués, vous aspirez au gtte du soir ; apprenez - en la route.

Je vous dirai toute la vérité, parce que c'est elle qui sauve. Il y en a qui ^croient bon de la voiler : ce sont ou des impos-

teurs , ou des timides que Dieu effraie ; car la vérité c'est Dieu méme^ et la voifef c'est voiler Dieu.

La sagesse qui préside à la vie humaine et l'empêche d'errer au hasard, consiste dans la connoissance et dans la pratique des vraies lois de l'humanité; et Tensemble de ces lois dont se compose Tordre moral , est ce qu'on appelle droit et devoir.

Plusieurs ne vous parlent que de vos devoirs ; d^autres ne vous parlent que de vos droits. C'est séparer dangereusement ce qui de fait est inséparable. Il faut que vous connoissiez et vos devoirs et vos droits, pour défendre ceux-ci , pour accomplir ceux-là. Jamais vous ne sortirez autrement de votre misère.

Le droit et le devoir sont comme deux

palmiers qui ne portent point de fruit s'ils ne croissent à côté Tun de Fautre.

Votre droit c'est vous, votre vie, votre liberté.

Ei^-ce que chacun n'a pas le droit de vivre, le droit de conserver ce qu'il tient de Dieu?

Est-ce que chacun n'a pas le droit d'exercer sans obstacle et de développer ses facultés tant spirituelles que corpordles, afin de pourvoir à ses besoins, d'améliorer sa condition, de. s'éloigner toujours plus de la brute, et de s'approcher toujours plus de Dieu ?

Est-ce qu'on peut justement retenir un pauvre être humain dans son ignorance et dans sa misère, dans son dénuement et son abaissement , lorsque ses ef-

forts pour en sortir ne nuisent à personne, ou ne nuisent qu*i ceux qui fondent leur bien-être sur Finiquité en le fondant sur le mal des autres ?

La colère de ces hommes mauvais , lorsque le faible secoue les chaînes qui l'étreignent , n'est-ce pas la colère de la bête fêroce contre sa victime qui se débat? Et leurs plaintes, ne sont-ce pas les plaintes du vautour à qui sa proie échappe?

Or, ce qui est vrai de chacun est vrai de tous. Tous doivent vivre , tous doivent jouir d'une légitime liberté d'action, pour accomplir leur fin en se développant et se perfectionnant sans cesse* On doit donc mutuellement respecter le droit les uns de» autres , et c'est là le commence* ment du devoir, la justice.

Mais la justice ne suffiroit pas aux ber soins de rhumanité. Chacun, sous son empire, jouiroit à la vérité pleinement de son droit , mai$ resteroit isolé dans le .monde, privé des secours et de l'aide perpétuellement nécessaires à tous. Un homme manquer oit^il d6 pain, on diroit : € Qu'il en cherche; est-ce que je Yeïk empêche ? Je ne lui ai point enlevé ce qui étoît à lui. Chacun chez soi et chacun pour soi. » On répéteroit le mot de Caïn : « Suis-je chargé de mon frère? » La veuve, l'orphelin, le malade, lefoible, seroient abandonnés. Nul appui réciproque, nul-bon office désintéressé. Partout l'égoïsme et l'indifférence. Plus de liens véritables, plus de souffrances ni de joies partagées,. plus de respiration commune.

La vie, retirée au fond de chaque cœur, s'y consumeroit solitaire, comme une lampe dans un tombeau, n'éclairant que les débris de l'homme; car un homme

Dt' PEUPLE. 43

sans entrailles y dénué de compassion, de. sympathies, d'amour, qu'est -ce autre chose qu'un cadavre qtii se meut ?

Et puisque nous avons besoin les uns des autres, de nous appuyer les uns sur les autres, comme les frêles tiges des herbes des champs que le moindre souffle agite et courbe; puisque le genre humain périroit sans une mutuelle communication des biens que chacun possède individuellement en vertu de la loi de justice, une autre loi est nécessaire à sa conservation, et cette loi est la charité, et la charité, quiforme un seul corps vivant des membres éparsde l'humanité , est la consommation du devoir, doixt la justice est le premier fondement.

Que seroit un homme privé de toute liberté sur la terre, qui ne pourroit ni

aller, ni venir, ni agir, qu'aulant qu'un autre le lui cfommanderoit ou le lui pernieUroit? Que seroit- ce» qu'un peuple entier réduit à cette condition î Les bêtes sauvages vivent plus heureuses et moins dégradées an sein des forêts.

Mais aussi que si^roit un homme con^ centré uniquement en lui-même par l'égoîsme, ne nuisant à personne directement et ne servant non plus personne, ne songeant qu'à soi, ne vivant que pour soit Que seroit un peuple composé d'individus sans liens, où nul ne cémpatiroit aux maux d'autrui, ne se tiendroit obligé d'aider ses frères et de les secourir; où tout échange de services, tout acte de miséricorde et de pitié ne seroit qu'un calcul d'intérêt ; où la plainte de celui qui souffre , les gémissements de la douleur, le san^ot de la détresse, le cri de la faim, s'exhaleroient dans les airs comme

un vain bruil ; où rien ne se rq>androit de chacun en tous et de tous en chacun , par une secrète impulsion de Tamour^ qui ne sait ce que c'est que posséder^ parce qu'il ne jouît que de ce qu'il donne?

Ce peuple , semblable aux légers dé^ bris abandonnés sur Faire après que le grain a été recueilli, pourriroit bien vitQ dans la boue, s'il n'étoit emporté par l'une de ces tempêtes à qui Dieu ordonne de passer sur ce monde pour le purifier.

C'est le droit qui affranchit, mai& c'est le devoir qui unit, et l'union c'est la vie, et la parfaite union est la vie parfaite.

La nature eatière nous avertit de l'indispensable besoin que tous ont les uns

des autres. Le précepte divin du secours mutuel, et du dévouement et de rameur, nous est à chaque instant rappelé par ce que nos yeux voient autour de nous.

Lorsque le temps est venu pour elles d'al* 1er chercher en d'autres climats la pâture que le Père céleste leur y a préparée , les hirondelles s'assemblent; puis, sans se séparer jamais, elles voguent, nautonniers aériens, vers les rivages où elles se reposeront dans la paix et dans l'abondancé. Seule, que deviendroit chacune d'elles? Pas une n'échapperoît aux périls de la route. Réunies , elles résistent aux vents; l'aile débile ou fatiguée s'appuie sur une aile moins frêle. Pauvres douces petites créatures que le dernier printemps vit éclore , les plus jeunes , abritées par leurs aînées, atteignent sous leur garde le terme du voyage ,. et sur la terre lointaine où la Providence les a conduites par-dessus les mers , rêvent le nid natal

et ces premières joies ^ ces joies mystérieuses, ineffables^ que Dieu a mises., pour . tous les êtres ^ à l'entrée de la vie.

Je vous l'ai dit : inotre droit c'est vous, votre vie, votre liberté. Chaque homme n'est-il pas indi^duellement distinct dé tout autre? N'a-t-il paâ son existence

propre, séparée et indépendante y ses organes corporels , sa pensée , sa volonté ?■ Il ne seroit pas, s'il n'étoit soi et uniquement soi. *

Or, se conserver, se développer" selon ses lois particulières , en harmonie avec les lois universelles; posséder pleinement ie don de Dieu, en jouir sans trouble, vDilà le droit,, hors duquel nul ordre, nul progrès, nulle existence ; et le droit, dèslors, a pour chacun sa racine dans son être même.

Ainsi le droit, en ce qu'il a de primitif fit de radical,. est inaliénable. A-i-ôn jamais imaginé gu'on pût aliéner son être, le donner à autrui ,- le lui rendre propre? On peut, on doit quelquefois mourir pour/son frère ; mais on ne peut ni transformer son frère eh soi , ni se transforsmer en son frère.

DU PEUPLE. ôi

Le droit de se conserver, ou le droit délivre, implique le droit à tout ee qui est indispensable à rentrelien de là vie* L'auteur de l'univers n'a pas faitThomme de pire condition que les animaux. Tous

ne sont-ils pas conviés au riche banquet

de la nature ? Un seul d'entre eux en estil exeki ? Dans l'atpme liquide où voyage, comme la baleine dans l'océan, l'insecte imperceptible, la Providence a déposé raliment nécessaire à sa subsistance, et lui aussi puise à la mamelle intarissable de la commune mère sa gouttelette du lait qu'elle distribue, selon la mesure de ses, besoins, à chaque créature.

Mais l'homme , plus élevé qu'aucune d'elles, a deux sortes de vie, la vie du corps et la vie de l'esprit. // ne vit pas seulement- de pain, mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu, c'est-à-dire de la vérité qui nourrit son intelligence.

Que seroit-il sans la connœssance de la loi religieuse et morale qui l'unit à Dieu et à ses semblables, qui le sépare de la brute par le sublime privilège dé la vertu ?

Éélairé de là lumière qui luit éternellement .au sein de TËtre infini , et qui est lui-même, il découvre ce qui ne passe ni ne change , le vrai immuable , les idées , les modèles à jamais subsistf^nts de tout ce qui est et de tout ce qui peut être.

Et si, de cette hauteur d'où il contemple ses propres destinées , qu'aucune durée ne limite, où l'espérance déploie dans l'immensité ses ailes infatigables, où il sent au dedans de soi une force secrète qui le ravit au-dessus du temps , comme un corps léger monte du fond des mers ; si , de cette hauteur, nous redescendons dans l'étroite vallée où s'accomplit la pre-

mière phase de son existence, que seroit-* il encore sans la science qui, l'instruisant des lois de la. nature, la soumet à son empire, en ramène à soû usage toutes les productions, Tarme de ses puissances les plus énergiques pour la dompter ellemême et la contraindre d'obéir à ses volontés , dilate enfin dé plus en plus la sphère de son action , en dilatant indéfiniment celle de son intelligence ?

11 dit à la terre : Fais germer cette plante en ton sein ; et la plante y germe pour que son fruit le nourrisse.

Il dit aux yents : Transportez-moi aux extrémités du monde; et les vents dociles le déposent au rivage désiré.

11 dit à la vapeur : Fais l'œuvre de mes bras, prête-moi ta force si prodigieusement supérieure à la mienne; et, pen-

dant qu'il se répose, celte force, aveugle opère , avec une régularité merveilleuse , ce que sa pensée a conçu. •

La connoissânce , donc , de la loi religieuse et morale, et celle des lois de l'univers, telle est la vie de l'esprit, et tous ont -droit à cette connaissance, parce que tous ont le droit de vivre, le droit de se conserver et de se développer.

Or, se développer, c'est croître sans obstacle , c'est appliquer librement son activité à tout ce vers quoi la porte l'imr pulsion interne, dans les limites fixées par l'ordre universel ; et le droit , dèslors essentiellement inséparable de la liberté, se confond avec elle dans son exercice. .

Nul boHune n'appartient à un autre homme. Ne sont-ils pas égaux par na-

ture? Sur quel fondement donc l'un d'eux prétendroit-il s'asservir les autres? Chacun, maître de soi,, peut à son gré disposer de soi : autrement, au lieu d'être ce que Dieu l'a fait y un être raisonnable, doué de .volonté, pouvant agir ou n'agir pas, selon sa propre détermina-, tion^ il devient un pur. automate. Or, je vous le demande, est-ce là l'homme?

Concevez-vous un être humain privé de raison , ou une raison sans volonté , ou une volonté sans action , ou un acte qui soit réellement de celui qui l'opère s'il ne dépend pas de lui uniquement ?

Ainsi, la liberté c'est le droit, et le droit c'est la liberté.

Avec elle disparoi t tout ordre moral.

Celui qui ne pense , ne croit , ne fait (}ue ce qu'on lui commande, de quel mérite est-il capable, et de quoi répond-il? 11

n'existe pour lui ni vrai ni faux , ni bien ni maK

Le bien et le mal implique un choix , implique la liberté, et la liberté, soumise aux conditions générales, de Tordre , qui sont celles de Texistence même , a sa limite et sa règle , non dans des prescriptions humaines , mais dans les lois divines : pour le corps dans les lois physiques, pour Fesprit dans les lois de la jus* tice et de la raison.

Votis n'mez de médire que Dieu , et sa volonté est que vous soyez libres, afin d'être semblables à lui, et de mériter par vos efforts, qu'il aidera d'en haut, d'être un jour pleinement unis à lui.

Louanges, amour à celui qui a créé l'homme, et l'a fait si grand que les mondes innombrables semés dans l'espace ne

Page 1