‹ Le Livre du prophète DanielChapitre 22 sur 27 · GO · texte numérisé non relu

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rites d'ordre supérieur qu'il n'est pas possible de prendre l'yuteur pour un plagiaire. On trouve à chaque page un écrivain puissant et original , plein de sève et d'élan , un penseur à qui ne manquent ni l'imagination ni la fécondité. Sa langue n'est pas celle d'un auteur qui écrit d'après des modèles d'une langue morte : tout en employant la langue des hommes de son temps, il a une langue à lui et son style s'est formé librement. Objection tirée de la différence du style de ce livre et de celui des écrivains de la Captivité. — On attaque ce livre à cause de son caractère mystérieux. Lengerke lui reproche ses visions 'symboliques (ch. II), l'apparition d'un ange (en. X), la description de l'Ancien des jours et du jugement; les anges gardiens qui veillent sur les nations; les supputations énigmatiques qui contrastent avec les écrits des autres prophètes ; on ne trouve pas chez ceux-ci les expressions : un temps, temps et demi-temps ; on n'y parle pas de soixante-dix semaines d'années, et on n'y trouve pas la signification apocalyptique donnée au mot <c Bête. » Seul, Daniel emploie les expressions «l'Ancien des jours, » et Fils de l'Homme. » Nous reviendrons, dans notre travail, sur toutes ces expressions. Pour le moment, contentonsde faire remarquer de nouveau que le livre de Daniel revêt un caractère particulier (voy. p. 48-50). De sorte que nous ne pouvons pas trouver étonnant que son style diffère sur certains points de celui des écrivains de l'exil. Daniel a précisément pour mission de remanier la langue prophétique et d'en tirer, avec une virtuosité toute inspirée, des effets nouveaux. Il n'est donc pas étonnant que, comme tout écrivain, Daniel ait des idiotismes ou des manières de s'exprimer qui lui sont particulières.

Dans son livre, l'avenir nous est exposé sous une forme symbolique ou figurée (ch. II, VIT, VIII). Mais ces visions symboliques sont parfaitement adaptées au milieu babylonien. Daniel a saisi le réel tel qu'il s'est manifesté dans ce milieu. On a dit, il est vrai, que cette méthode de représenter de grandes scènes par des images et par des symboles n'est parvenue à la connaissance des Juifs qu'après leur contact avec les Grecs. Mais cette assertion n'a été avancée que dans l'espoir de donner ainsi au livre de Daniel une date récente. Seulement, on a négligé d'indiquer les écrivains grecs qui ont écrit dans le goût et dans le style prophétique de Daniel. Il serait difficile de trouver un rapport entre les allégories tournées à la grecque et les symboles, les emblèmes, les énigmes propres au génie oriental et adoptées par Daniel. On ne saurait attribuer ce style symbo-

lique à la culture grecque. Aussi avons-nous souvent l'occasion de constater que les Juifs d'Alexandrie n'ont pas compris le livre de Daniel.

Accusation d'obscurité. — Ce style symbolique ne jette pas sur le livre une obscurité qui ne puisse être dissipée par une lecture assidue et réitérée. Les voiles sont très transparents et Daniel les soulève suffisamment.

D'un autre côté, il est vrai que Daniel a un dictionnaire à lui et qu'il s'exprime, par exemple, sur le Messie, dans un style qui lui est propre. A une époque où l'on se préoccupait tout particulièrement de la venue prochaine du grand Libérateur, le prophète eut l'inspiration de noms nouveaux (Fils de l'Homme, Saint des saints; Masiah Nagîd, Palmoni, etc.) pour concentrer l'attention des Juifs sur cet objet capital du mosaïsme.

Quelques mots ont paru difficiles à traduire parce qu'ils appartiennent à l'araméen babylonien et qu'ils n'ont pas eu cours en Palestine. Tel est, par exemple, le mot apadnô (ch. XI, v. 45), sa tente, son palais. Mais il n'y a rien là qui prouve l'obscurité du livre de Daniel. D'autres expressions (comme IX, 26 iS *tni) offrent aujourdhui des difficultés. Mais, en faisant la part des responsabilités, nous montrerons que la faute n'en est pas à Daniel. Le prophète a toujours donné à l'expression de sa pensée cette transparence qui n'appartient qu'aux maîtres. Chez lui, le don souverain des idées est toujours servi par les qualités de clarté et de netteté qui le mettent dans tout son jour et le font briller aux yeux.

Prétendue monotonie et répétitions reprochées à Daniel. — On a trouvé que Daniel n'emploie pas des moyens assez variés. Lengerke lui reproche une trop grande monotonie dans l'invention [die Eintonigkeit in der Erfindung). » Ainsi les mêmes choses arrivent à Daniel et à ses amis ; les mages sont au bout de leur science, afin que Daniel puisse avoir l'occasion de les surpasser (ch. II, IV, V). Les trois amis de Daniel sont jetés dans la fournaise, afin qu'un ange puisse avoir l'occasion de s'interposer en leur faveur. Il en est de même pour Daniel dans la fosse aux lions (ch. VI). Daniel jeûne (IX, X) afin qu'un ange puisse intervenir. Partout, Daniel acquiert de nouveaux honneurs (II, 48, 49 ; III, 30; V, 29; VI, 29). Les chapitres II-VI finissent tous par des louanges du Dieu des Juifs, arrachées à des despotes païens. Tout le livre, depuis le chapitre VII jusqu'à la fin, n'a qu'un but et un seul objet : la mort d'Antiochus et le commencement du règne du Messie. Les rois païens promul-

guent tous des édits, afin que Jéhovah soit universellement adoré. Et tout cela est dit, d'un bout à l'autre, à peu près avec les mêmes mots et les mêmes expressions. » (p. LXXIV et LXXV.)

En examinant de près cette objection., nous constaterons aisément que rien n'est plus éloigné de la vérité que l'accusation qu'elle exprime. Qu'on lise, en effet, les chapitres II-VI et on ne trouvera pas deux récits qui soient semblables. Une plus grande variété de circonstances ne saurait être trouvée nulle part au sujet d'événements qui ont tous un même but, le déploiement de la souveraine puissance, de la gloire et de la miséricorde de Jéhovah. En parcourant les prophéties, on verra que chacune d'elles diffère de l'autre. Le second chapitre offre des symboles entièrement différents des autres -, le ch. VII a des monstres différents ; le ch VIII a un autre groupe de symboles différents de ceux qui précèdent. Le chap. XI laisse les symboles disparaître et prend la forme d'un récit historique. Le passage du chap. IX (24-27) diffère, à tous les points de vue, des autres parties du livre.

Il y a aussi une forte dose de dramatique dans les changements de scènes et de personnes et dans leurs discours. L'auteur ne laisse pas traîner son récit; la narration est fréquemment entrecoupée de sentiments qui y ajoutent un grand intérêt pour les esprits religieux (II, 19-23). Dans l'interprétation des visions et des songes, il y a des passages qui atteignent au sublime (II, 27-45; IV, 19-27; V, 17-28). Dans les chapitres prophétiques, il y a des passages qui atteignent le sommet du sublime (VII, 9-12 ; VIII, 23-25 ; X, 5-9 ; XI, 40-45 ; XII, 1-3).

Nous admettons donc très volontiers que les récits de Daniel sont animés d'un même esprit et tendent tous au même but; nous admettons, en un mot, que la même main se reconnaît partout dans le choix des pensées et dans le coloris du style. Mais nous soutenons en même temps que la variété dans la description est aussi grande qu'on peut la concevoir dans un ouvrage où sont racontés des événements analogues, tendant au même but et offrant une « identité de ton » ou une grande uni* formité de pensées et de sentiments. Il ne faut pas oublier, en effet, que le livre de Daniel se compose d'une série de morceaux historiques et prophétiques reliés entre eux par l'unité d'une conception fondamentale et par le cadre historique dans lequel se meut l'auteur. Aussi trouvons-nous que Reuss est dans le vrai, lorsque, à propos des cinq récits d'autant d'événements remar-

quables de la vie de Daniel ou de ses trois amis, il s'exprime ainsi : « Ces récits sont indépendants les uns des autres et diffèrent entre eux tant pour la forme que pour le contenu. Ils se rattachent aussi à trois régnes successifs, mais ils sont reliés entre eux par le point de vue religieux qui les domine et par leur caractère essentiellement apologétique et polémique. » (p. 206.)

Ainsi il n'est pas étonnant qu'il y ait un ton uniforme, un même but dans les récits de Daniel : ils sont choisis et présentés selon l'idée mère qui a présidé à la composition de tout le recueil. Tous les faits racontés rentrent donc dans la couleur générale du livre. Tous les récits finissent en glorifiant Dieu, et nous ne saurions le trouver étrange, puisqu'ils ont été choisis pour ce motif et parce qu'ils offraient ce même spectacle édifiant. Les critiques ne devraient pas oublier que le livre de Daniel est le recueil de quelques grandes merveilles que Dieu opéra pendant la Captivité pour conserver son peuple pur de la souillure du polythéisme. Nous apprenons donc, par ce recueil, que, à plusieurs reprises, les despotes païens furent obligés de louer le Dieu d'Israël. C'était là un sujet d'une grande importance pour les pauvres Juifs qui étaient à leur merci. Aussi Daniel tient-il à leur montrer qu'il dépend de leur Dieu d'adoucir et d'humilier les maîtres qu'il leur a donnés. Il importait souverainement de montrer aux exilés la supériorité de Jéhovah sur ces rois qui tenaient en leur pouvoir les vies et la fortune de la nation juive. Lengerke peut ne voir dans tous ces faits que Daniel s'exaltant lui-même et glorifiant le Dieu des Juifs et les Juifs euxmêmes, au détriment des dieux païens. Les Néopaïens du rationalisme peuvent trouver là une occasion de regretter la défaite de leurs dieux. Mais Daniel avait le droit d'exprimer d'autres sentiments. Il a voulu nous faire connaître l'action divine manifestée, dans quelques événements, pendant la Captivité. C'est là le fond de son livre. Il n'est pas étonnant que nous retrouvions dans ces récits une remarquable uniformité de but.

Cette objection ne prouve, d'ailleurs, rien contre l'authenticité du livre. L'auteur n'a pas assez varié ses moyens; donc son livre n'est pas authentique ! En supposant que le reproche d'une trop grande monotonie fût fondé, il n'y aurait rien qui motivât une preuve d'inauthenticité du livre. On pourrait tout aussi bien accuser Isaïe d'uniformité lorsqu'il prophétise si souvent contre l'Assyrie et contre Babylone. Des répétitions pourraient être aussi reprochées à Jérémie et à Ezéchiel, lorsqu'ils

parlent si fréquemment de maux qui menacent Jérusalem. Pour qu'un ouvrage soit authentique, il n'est pas nécessaire qu'il soit exempt de redites et qu'il offre beaucoup de variété dans les faits racontés.

Daniel offre, d'ailleurs, dans chacun de ses fragments, toute la variété que le sujet comporte. Tous les tableaux sont variés, d'un ton cru, mais d'un dessin vigoureux, et les personnages sont remarquablement campés. Lengerke aurait sans doute voulu, par exemple, que la salle du festin de Balthasar eût été transformée en bocage et que ce changement eût amené la description d'un décor et d'accessoires conformes à la tradition pastorale ; il aurait trouvé de son goût que Daniel eût intercalé des idylles et ajouté quelques toiles d'un genre plus égayé. La monotonie du livre eût été rompue, si on y avait trouvé au chapitre III, par exemple, une description détaillée des musiciens et des chanteurs : un tableau déjeunes gens blonds à la crinière crépelée et de jeunes filles harnachées de brocart, les tempes serrées par de hauts diadèmes d'argent; et, au milieu, le chef du chœur avec sa belle barbe, sa chevelure bouclée, battant la mesure de ses deux mains, contractant les sourcils aux endroits tragiques et souriant aux endroits gais. Mais ne nous arrêtons pas davantage à ces balivernes. Daniel ne les a pas mises dans son livre parce qu'elles n'y auraient pas été à leur place.

En résumé, Daniel est un personnage bien entier et tout d'une pièce. Un critique mal avisé seul peut s'étonner qu'il garde toujours la même attitude. Le prophète a surtout choisi des tableaux qui ont une couleur religieuse; il nous a transmis des récits dans lesquels règne le même esprit et dans lesquels, bien que sous des formes diverses, nous retrouvons les mêmes idées sur la supériorité de Jéhovah. Mais cette monotonie ne fatigue jamais celui qui les contemple avec un esprit de science et de foi. N'oublions pas, du reste, que cette prétendue monotonie ne prouve rien contre l'authenticité de notre livre.

D'ailleurs, avant d'accuser Daniel de monotonie, Lengerke aurait bien fait de jeter un coup d'oeil sur celle qui règne dans Y Iliade d'Homère et dans les poèmes hindous. II eût pu voir aussi que la monotonie (die EinWnigkeit) doit être réservée pour son œuvre qui se réduit à un certain nombre de mouvements élémentaires, peu différents, et répétés d'un bout à l'autre du livre avec une régularité de tic.

La partie plus spécialement déclamatoire de l'objection de

Lengerke n'a donc pas le don de nous émouvoir le moins du monde. Les faits racontés par Daniel cessent-ils d'être vrais, parce qu'ils amènent des résultats analogues ? Les sages de Babylone se trouvent, à plusieurs reprises, en présence de difficultés qui ne rentrent pas dans le cercle ordinaire de leurs opérations. Le même fait ne peut-il pas s'être reproduit plusieurs fois dans des circonstances différentes ? Qu'y a-t-il là d'invraisemblable ? Dieu préserve ses fidèles serviteurs au milieu de grands dangers et il intervient par des miracles. Est-ce Lengerke qui pourrait empêcher Dieu d'intervenir quand il lui plaît? Le professeur de Kônigsberg a-t-il jamais prouvé l'impossibilité du miracle ? A-t-il combattu victorieusement contre la réalité historique de certains miracles et, en particulier, des miracles attestés par Daniel? Il n'a rien fait de tout cela. En ce qui concerne la mission des anges qui apparaissent et qui viennent en aide à Dani«el et à ses amis, Lengerke n'a jamais fait voir que les récits de ces apparitions prouvent Tinauthenticité du livre de Daniel. Nous examinerons, du reste, en son lieu, les objections qui visent le coté surnaturel de ce livre,. et nous verrons combien pèsent peu les raisonnements de la savante critique.

Bertholdt, suivi par Augusti, avait imaginé de couper Daniel en morceaux : il divisait le livre en neuf parties, c'est-à-dire en autant de parties qu'il y a de chapitres (prenant les ch. X, XI et XII pour un seul chapitre), et il assignait chacune de ces parties à neuf auteurs qui avaient vécu à des époques différentes (Dan., I, 49 et suiv. ; Einleit ., p. 4 543 et suiv.). Cette manière de voir était si extravagante qu'elle ne trouva pas d'écho même chez les critiques dits libéraux. D'ailleurs, tout en attribuant la composition du livre à neuf auteurs différents, Bertholdt s'était vu contraint d'admettre que chaque auteur des parties ajoutées au noyau primitif avait connu le travail de ses prédécesseurs, et que chacun de ces écrivains avait imité le style et le langage du premier. Il admettait donc l'unité de style et de langage qui pénètre tout l'ouvrage ; il reconnaissait dès lors l'unité du livre, et il montrait par là-même l'arbitraire de sa théorie.

Un peu de réflexion suffit, d'ailleurs, pour montrer qu'il n'y a

pas entre ce qui est dit, ch. I, 21, et le texte du chapitre X, 1, la prétendue opposition sur laquelle s'appuyait Bertholdt (Einleit., p. 54) pour attribuer la composition du livre à des auteurs différents. Dans le premier passage, Daniel remarque que, après avoir été emmené à Babylone la première année de la Captivité, il vécut jusqu'à la première année du règne de Cyrus et put voir ainsi la fin des 7 0 fameuses années : il ne dit pas qu'il ne vécut que jusqu'à cette première année du roi Cyrus. Par conséquent, il ne se contredit pas en disant qu'il eut une vision dans la troisième année du règne de ce prince.

C'est aussi sans raison que l'on a supposé que le VIe chapitre aurait été écrit après la mort de Daniel, parce que ce chapitre finit par ces mots : « Et Daniel prospéra sous le règne de Darius et sous le règne de Cyrus le Perse. » Mais il n'y a rien là qui indique une multiplicité d'auteurs ou de documents provenant de sources différentes. Daniel indique seulement qu'il fut dans les honneurs non seulement sous des rois chaldéens, mais aussi sous un roi d'origine Mède et sous un roi des Perses.

Eichhorn se contentait de deux auteurs, un pour la partie historique, l'autre pour les prophéties, et il prétendait que les portions chaldaïque (ch. ÏI-VI) et hébraïque (VII-XII) appartenaient à deux auteurs différents (Einleitung ins Alte Test., % 615). Mais, outre qu'il met sans motif le chapitre VII, écrit en chaldaïque, dans la section hébraïque, il s'est laissé guider par un critérium qui est loin d'être sérieux -, et il aurait pu voir facilement que les deux parties du livre se pénètrent et se complètent, de telle sorte que la partie historique appartient également à Daniel.

Spinoza reconnaît que Daniel a écrit ce que son livre contient à partir du chapitre VIII. « Il n'y a aucun doute, dit-il, qu'à partir du chapitre VIII ce livre ne soit l'ouvrage du prophète dont il porte le nom » (1). Puis, sans autre explication, il se

(1) Transeo ad Danielis librum ; hic sine dubio ex cap. 8, ipsius Danielis scripta continet. Undenam autem priera septem capita descripta fuerint, nescio. Possumus suspicari, quandoquidem prœter

primum Chaldaïce scripta sunt, ex Chaldœorum chronologiis Hoc

tamen notare saltem possumus, hœc capita Chaldaïce scripta esse, et nihilominus œque sacra esse, ac reliqua Bibliorum. Tractât. Thcologlco-pollt., cap. X.

Spinoza veut aussi que l'auteur du livre de Daniel soit le même qui a écrit les livres d'Esdras, d'Esther et de Néhémie. Mais, selon son Habitude, il ne donne à ce sujet que des affirmations en l'air. Du reste, pour juger la force d'esprit de ce Juif et la gravité des motifs qui le dirigent, il suffit de transcrire ici ce qu'il dit du livre

pose cette question : « Mais d'où a-t-on tiré les sept premiers chapitres ? » On pourrait se demander quelle mouche le pique et pourquoi il émet un doute à propos de ces chapitres. La réponse qu'il donne semble indiquer que c'est la présence de l'ara méen qui l'offusque. Il aurait pu comprendre que, si quelqu'un dût connaître les deux langues, c'est Daniel qui avait appris Thébreu en Palestine et qui continua à le parler avec ses compatriotes, tandis qu'il parlait araméen avec les Babyloniens. L'inspection des chapitres écrits dans cette dernière langue lui aurait appris que Daniel l'emploie parce qu'il s'agit d'événements intimement liés à la monarchie chaldéenne et pour mieux reproduire les pensées des personnages qui figurent dans ces récits. Au lieu d'entrer ainsi dans la pensée de l'auteur, Spinoza a recours à sa propre imagination, et il dérive ces chapitres d'une source de son invention. « Nous pouvons conjecturer, dit-il, que ça été des annales chaldéennes, tous ces chapitres, excepté le premier, ayant été écrits en chaldéen. » Ce raisonnement ne laissera pas que de paraître singulier : ces chapitres sont écrits en chaldéen ; donc ils viennent des Chroniques des Chaldéens. Il ne vient pas même à l'esprit de cet écrivain que Daniel, vivant à Babylone, peut très bien avoir écrit, dans la langue chaldéenne que ses compatriotes comprenaient suffisamment, l'histoire de quelques événements survenus de son temps dans ce pays. Il est bon toutefois de transcrire ici le jugement que porte Spinoza sur l'inspiration de ces chapitres : « Nous pouvons du moins noter ici que les sept premiers chapitres, écrits en chaldéen, n'en sont pas réputés moins sacrés que tout le reste de la Bible » (Ibid.).

d'Esther : « Je n'hésite pas à le rattacher à celui d'Hezra, la conjonction par où il commence ne pouvant s'interpréter dans un autre sens : Hune autem [Danielis libro prunus Hezrœ ita annectitur, ut facile dignoscatur cumdem Scriptorem esse, qui res Judœorum a prima captivitate succes'ske narrare pergit; algue huic non dubito annecti Librum Ester ; nain conjunctio, qua is liber incipit, ad nul-

lum alium referri potest Quatuor igitur hos libros, nempe Da-

nii-lis, Hezrœ, Ester is et Nchcmiœ ab uno cudemque Historico scriptos esse affirmamus : quisnam autem isfuerit, nec suspicari quidem / *ssum (Tract. Theologico-politic.. cap. X).

Toutes ces suppositions et tous ces doutes ne l'empêchent pas de partir de là pour dire que « ces livres ont été écrits longtemps après que Judas Machabée eût rétabli le culte du temple». Il va sans dire qu'il ne donne à cette nouvelle conjecture aucun autre fondement que son imagination.

Isaac Newton a très bien compris, de son côté, l'importance des prophéties de Daniel, et il n'a jamais eu l'intention d'attaquer en aucune manière la crédibilité ou le caractère inspiré de ce livre. Mais tout en soutenant que les six derniers chapitres contenaient des prophéties écrites par Daniel à différentes époques, il a supposé que les six premiers chapitres offrent une collection de récits historiques dus à des auteurs différents. Ce savant homme s'est laissé guider ici par de bien faibles motifs. Il dit que le quatrième chapitre est un décret de Nabuchodonosor ; que le premier chapitre a été écrit après la mort de Daniel, puis que l'auteur dit que Daniel vécut jusqu'à la première année de Cyrus ; et il ajoute que, pour la même raison, le cinquième et le sixième furent écrits après la mort du prophète, puisqu'ils finissent par ces mots : « Ce Daniel prospéra sous les règnes de Darius et de Cyrus. » Cependant, Newton veut bien supposer que ces paroles ont pu être ajoutées par le collectionneur des fragments, qu'il croit être Esdras (4).

Ce serait le cas de répéter ici le mot : quandoque bonus dormitat H orner us ! Les objections que Newton nous présente sont, en effet, facilement réfutées. L'édit du roi (ch. IV) nous a été conservé par Daniel qui était chef des hartummayga, des scribes et notaires royaux, et qui a écrit ce document sous la dictée du roi. C'est Daniel qui l'a conservé et qui nous en garantit l'authenticité. Daniel en fut le rédacteur et il en est l'éditeur responsable et inspiré. Quant aux trois autres chapitres, Daniel qui prophétisa encore la troisième année du rège de Cyrus a pu très bien écrire lui-même qu'il vécut jusqu'à la première année du règne de ce roi, c'est-à-dire jusqu'à l'heureuse année de la délivrance de ses compatriotes. Rien ne s'oppose, d'ailleurs, à ce qu'il ait écrit « qu'il prospéra sous le règne de Darius et de Cyrus. » (Voy. notre Commentaire, I, 24 et VI, 28.)

(i) The book of Daniel is a collection of papers written at several times. The six !ast chapters contain prophecies written at several times by Daniel himself; the six first chapters are a collection of historical papers written by others : the fourth chapter is a decree of Nebuchadnezzar : the first chapter was written after Daniel's death ; for the author saith, that Daniel continued to the first year of Cyrus (après la prise de Babylone), and for the same reason, the fifth and sixth were also writen after his death, for they end withs thèse words : « So this Daniel prospered in the reign of Darius, and in the reign of Cyrus the Persan; » yet thèse words might be added by the collector of the papers, whom I take to be Ezra (Operat Ve vol., p. 302, 303).

UNITÉ DU LIVRE ET D'AUTEUR î 69

Le désir de répondre plus facilement à quelques objections, qui n'offrent cependant aucun fondement, et une fausse interprétation du rôle de la Grande Synagogue dans la canonisation des saints Livres qui avaient paru depuis la Captivité, ont amené le Dr Haneberg à adopter le préjugé qui voudrait attribuer une partie du livre de Daniel à des auteurs imaginaires. Nous ne saurions admettre les assertions qu'il émet dans le passage suivant : « Nous devons dire d'avance que, d'après notre opinion, le livre de Daniel, tel que nous l'avons, n'a pas été rédigé par Daniel lui-même. C'est un recueil de documents sur Daniel, ses actions, ses visions. Les Juifs attribuent la collection des pièces qu'ils admettent à la grande Synagogue, c'est-à-dire au sanhédrin qui, à partir du temps d'Esdras, dirigea la nation dans ses plus importantes affaires. Ce recueil fut augmenté plus tard. Par là tombent d'elles-mêmes certaines objections, nommément celles qu'on tire de la suite non chronologique des pièces isolées. Quand on pourrait démontrer qu'on voit paraître des mots grecs dans Daniel, cela prouverait seulement que les collecteurs ont vécu sous l'influence grecque. En attendant, les traces qu'on prétend découvrir de la prédominance de la langue grecque ne sont nullement probantes. Les noms des instruments de musique, qui se trouvent dans Daniel, ont, sans doute, au moins en partie, une résonnance grecque. Mais ils avaient pu être répandus en Mésopotamie, longtemps avant Alexandre, par des musiciens parlant grec (Phrygiens). » Hist. de la Rev. biblique, trad. Goschler, I, p. 444.

Telles sont les raisons qui prouveraient que le livre de Daniel est « un recueil de documents sur Daniel... qui fut augmenté plus tard, » et qui serait devenu néanmoins un livre canonique. On le voit, il ne s'agit en somme que de se débarrasser de quelques objections. Or, il est facile de montrer que celles qui ont fait l'objet des préoccupations du docte critique ne méritaient pas de l'arrêter un instant, et on reconnaît aussi sans peine qu'elles sont loin de motiver une solution si étrange. Ce qu'il appelle « la suite non chronologique » des chapitres, s'explique parfaitement sans avoir recours à des collectionneurs autres que Daniel lui-même, ainsi que nous le ferons voir à la fin de ce paragraphe. Haneberg reconnaît, d'ailleurs, lui même qu'il est inutile de garder en réserve des « collectionneurs » imaginaires sur le dos desquels on puisse mettre les prétendus mots grecs du livre de Daniel. D'un autre côté, il a mal compris ce qui est dit de la grande Synanogue qui « écrivit » Daniel, Ezéchiel, etc.

Cette Grande Assemblée qui compta Esdras, Néhémie et Malachie parmi ses membres, ne doit pas être confondue avec les sanhédrins vulgaires qui lui succédèrent et dont l'autorité se trouva fort amoindrie, puisqu'ils ne possédèrent pas de prophètes. Ainsi les indices que le savant évêque de Spire fait valoir pour justifier une hypothèse, si défavorable au livre de Daniel, sont bien légers et bien faibles.

Nous no voyons pas que le cardinal Newman en ait eu de plus sérieux lorsqu'il a formulé en ces termes sa pensée relative à quelques chapitres du livre de Daniel : « Les parties chaldéenne et grecque du livre de Daniel, quoique non écrites par Daniel, peuvent avoir été écrites, et nous croyons qu'elles l'ont été, par des rédacteurs inspirés en matière de foi et de mœurs. Voilà, sans rien de plus, ce que l'Eglise nous oblige de croire » (L'inspiration de l'Ecriture, par le cardinal Newman, Correspondant, 25 mai 1884, p. 690). Nous n'avons pas à examiner ici si l'Eglise ne demande qu'une croyance à l'inspiration de quelques parties du livre de notre prophète. Mais nous ne voyons rien qui nous autorise à supposer, si mal à propos, que certaines parties de ce livre sont inauthentiques, et nous ne saurions approuver ce sentiment, quelle que ?oit l'autorité qui le recouvre de sonpatronage. En dehors de la question de l'inspiration, admise sur le témoignage de l'Eglise, il y a des questions d'authenticité et de valeur historique qui doivent préoccuper le théologien.

On ne trouvera pas non plus des raisons tant soit peu probantes qui aient autorisé Sack, Herbst, Davidson à n'accorder à Daniel que la seconde partie du livre et à supposer que les chapitres I-VI proviennent dequelque israélite inconnu. C'est aussi sans aucun motif que le Dr Arnold refuse à Daniel la seconde partie du livre en se contentant de lui accorder la première partie. J.-D. Michaelis n'a pas été, non plus, mieux inspiré, lorsque après avoir admis que le prophète est l'auteur des deux premiers et des six derniers chapitres, il révoque en doute l'authenticité des chapitres III-VI. D'après ce critique, ces chapitres formeraient une interpolation a cause des variantes qu'offre la version des Septante. Mais il est facile de voir que cette traduction n'est, en beaucoup d'endroits, pour ce qui concerne le livre de Daniel, qu'une paraphrase, une espèce de Targum, écrit en grec dans le goût des Juifs d'Alexandrie.

D'autres critiques ont voulu prendre le chapitre XI, si détaillé, pour une interpolation postérieure et, dès lors, ils ont englobé dans le même jugement le chapitre VIII qui se rap-

porte aussi au règne d'Antiochus. Bosanquet qui adopte ce point de vue en ce qui concerne les chapitres X et XI (Messiah the Prince, p. XXIII), pense que quelques passages trahissent la main d'un compilateur ou commentateur dont les remarques auraient passé de la marge dans le texte (ibid., p. XV). Il veut, par exemple, retrancher du chapitre X le premier verset {Dans la troisième année de Cyrus, etc.), comme ayant été introduit par un interpolateur qui a voulu modifier la chronologie du règne de Darius. Mais il n'y a encore ici que des suppositions arbitraires imaginées par le critique anglais.

La vision du chapitre X ayant eu lieu la troisième année de Cyrus et Darius le Mède se trouvant mentionné dans ce chapitre comme ayant déjà régné, nous sommes forcément amenés à conclure que ce dernier roi a régné avant le libérateur des Juifs. C'est la vérité ; et nous le verrons clairement en traitant de l'historicité du livre. Mais Bosanquet veut que Darius le Mède soit Darius le Perse, le fils d'Hystaspe. Pour obtenir ce résultat, il y a un procédé fort simple : tout embrouiller. C'est ce que fait Bosanquet. « Si, dit-il, on omet le premier verset du chapitre X, en supposant qu'il n'a pas été écrit par Daniel, la vision contenue dans ce chapitre commencerait par ces mots : « En ces jours-là, moi Daniel, je fus dans le deuil pendant trois semaines. » Et par « ces jours là, » il faudrait entendre les jours marqués dans le chapitre IX (v. I.), c'est-à-dire dans les premiers jours de Darius fils d'Assuérus ; et la question de savoir si ce Darius a régné avant ou après Cyrus reste ouverte (ibid. p. XVI). C'est évident : en supprimant des textes on peut obtenir tout ce qu'on veut. Mais Bosanquet va plus loin et il a une manière fort curieuse de résoudre la question : il n'a qu'à embrouiller encore d'autres textes en y mettant ce qui n'y est pas. « Ce verset, poursuit-il, étant supprimé, il n'y a pas de doute sur l'époque où a régné Darius, car Daniel lui-même dit que ce fut à l'expiration des '< soixante-dix ans, » comptés depuis la destruction de Babylone (IX, 2), que Darius commença à régner à Babylone. » Or, si on consulte le texte on voit que Daniel se contente de dire que, la première année de Darius, il consulta les livres au sujet des soixante et dix ans de la désolation de Jérusalem. Il ne dit en aucune façon que ces soixante et dix ans fussent accomplis à cette époque. Nous verrons en son lieu que ce Darius n'est autre que Nériglissor, gendre de Nabuchodonosor, qui, à la suite d'une conspiration, reçut le royaume des Chaldéens, vingt et un ans avant la prise de Babylone par

Cyrus. Nous ferons voir aussi comment Daniel voyant alors un Mède sur le trône espéra, un instant, que la délivrance pouvait avoir été avancée et que Dieu voudrait peut-être abréger la durée de la destruction de la ville sainte et du Temple. Bosanguet confond d'ailleurs les 70 ans de la déportation avec les 70 ans comptés depuis la destruction de Jérusalem qui furent accomplis dans la seconde année de Darius, fils d'Hystaspe (Zacharie I, 12). Ce sont deux périodes de 70 ans très distinctes. La première commença la troisième année de Joachim et finit la première année de Cyrus devenu maître de Babylone. Il n'y a donc rien dans toutes les combinaisons de Bosanquet qui offre la moindre trace d'une interpolation.

D'autre part, il est reconnu aujourd'hui que les divers récits historique et prophétique ne sont que des parties d'un même tout dues à la plume d'un même auteur. Toutes les hypothèses de pluralité d'auteurs ou d'interpolations sont abandonnées, en effet, même par les prétendus critiques libéraux. Bleek qui ne saurait être suspect de sentiments trop bienveillants pour Daniel, a donné à ce criticisme un coup mortel (Theolog. Zeitschr. III, 241 et ss). Il a montré parfaitement la futilité des objections présentées par Bertholdt et Eichhorn et établi l'unité du livre et de l'auteur (1). Kirmss examina aussi les arguments de ces deux critiques et fit voir qu'ils étaient de mauvais aloi (Commentatio historico critica, etc., p. 27 et ss.). Lengerke maintint aussi l'unité ou l'identité de l'auteur et il la prouva expressément (p. CI) par l'uniformité et par l'exécution du plan [erhellet aus der Gleichfijrmigkeit des Planes und der Ausfuhrung) du livre, dans lequel les morceaux historiques et prophétiques sont unis entre eux.

Pour prouver notre thèse nous nous contenterons donc d'in-

(1) Dans la quatrième édition de son Einleitung (§ 233, p. 469), revue par Wellhausen. il reconnaît que tous les savants modernes attribuent tout le livre à un même auteur et il ajoute que ce sentiment doit être regardé comme certain {und dièses kann auch als sicher angenommen werden). Il trouve que le passage de l'hébreu à l'araméen s'explique tout naturellement au chapitre II (Der Wechsel des Dialects kann hiergegen gar nichts entscheiden, da sich derselbe Kp. 2 au/ natùrliche Weisè crklàrt, und die Chaldàisehen Bcstandtheile au/ keinen Fait eine fur sich bestehende Schrift, k'ônnen gcbildet haben. Bleek montre ensuite que l'opinion de Bertholdt est insoutenable et il indique les raisons qui prouvent l'unité d'auteur (ibid. p. 470).

cliquer quelques arguments par lesquels l'unité du livre et l'identité de l'auteur sont établis et «le- réfuter les objections.

1° Il est évident qu'il y a un plan dans l'ordonnance du livre. La partie historique est présentée avec ordre et suivant la chronologie. Les différents monarques (Nabuchodonosor, Balthasar, et Darius) se succèdent suivant l'ordre des temps et il en est de même des événements. Dans la partie prophétique l'arrangement chronologique (Balthasar, Darius, Cyrus) est observée avec la même régularité. Le livre a une introduction appropriée (ch. I) et une fin convenable (ch. XII).

2° Comme nous l'avons déjà fait observer (p. 153) on trouve dans ce livre une ressemblance de style qui prouve que les prophéties de la seconde partie ne sont pas écrites par une autre main que les chapitres historiques de la première partie. Lorsque l'on passe de l'hébreu au chaldaïque et vice versa, on ne perçoit qu'une différence purement linguistique , et on ne peut en aucune façon conclure de cette différence que le livre aurait eu deux auteurs : l'un pour la partie chaldaïque, l'autre pour la partie hébraïque. Tout homme versé dans la littérature hébréochaldaïque ne saurait lire attentivement le texte original sans se convaincre qu'il est en entier d'une même plume et d'un seul et même auteur.

3» Les deux parties du livre sont en relation l'une avec l'autre et sont semblables sous des aspects divers. Elles sont tellement liées que chacune d'elles implique l'autre. Toutes les deux ont la même caractéristique de style, d'esprit, de pensées et d'expressions. Ainsi I, 17 a trait à II, 16, etc. -, I, 19 et 20 et II, 49 se rapportent à III, 12, etc. ; I, 2 est destiné à préparer la voie à V, 2. Comparez III, 12 avec II, 49; V, H et II, 48 ; V, 21 et IV, 22; VI, 1 et V, 3; VIII, 1 et VII, 2; IX, 2* et VIII, 16; XII, 7 et VII, 25.

Nous n'entrerons pas dans les détails relatifs aux affinités et aux ressemblances qui ont trait à des manières de parler propres à ce livre. Les ressemblances et les idiotismes que nous avons indiqués suffisent pour faire comprendre que tout le livre vient d'une même source et que, dans tout l'ensemble, règne l'unité et l'harmonie d'un plan. Toutes les parties sont homogènes, parfaitement ajustées l'une à l'autre, très correctement soudées entre elles. On trouverait difficilement un livre qui offre plus de marques de l'unité et de l'identité de son auteur. Les qualités distinctives de l'écrivain sont si nombreuses et si frappantes qu'il est impossible de ne pas les voir ou de les perdre de vue.

Il n'y a pas d'auteur qui soit plus complètement lui-même et toujours le même.

Ojection tirée de la diversité des langues. — Nous avons déjà fait voir les raisons qui ont porté Daniel à écrire quelques parties de son livre en araméen et d'autres en hébreu (pp. 61-83). D'un autre côté, nous constatons que toutes ces parties s'accordent entre elles, présentent des traits semblables et s'enchevêtrent tellement l'une dans l'autre, qu'il n'est pas possible de les assigner à des auteurs différents. La parfaite unité de style qui règne dans tout l'ouvrage montre incontestablement un seul et même auteur. Ainsi, malgré l'emploi de deux langues différentes, ce livre est du même auteur. La rédaction en hébreu et en araméen qui avait porté divers critiques à en attribuer les chapitres à divers auteurs est insuffisante pour motiver cette conclusion. Un examen attentif de cet ouvrage fait voir qu'il n'appartient réellement qu'à une seule personne, ce que l'on s'explique très bien lorsqu'on sait que Daniel amené jeune à Babylone dut ajouter à la connaissance de l'hébreu celle de l'ara méen. Il s'exprimait donc avec la même facilité et également bien dans l'un et l'autre idiome. Rien d'étonnant, dès lors, que son livre se distingue tout à la fois par l'emploi de ces deux langues et par une telle ressemblance dans le style et dans les idées, qu'il est impossible de ne pas attribuer le tout à un seul et même auteur. Le lecteur sent, en effet, que le même auteur agit et parle dans tout le livre : le costume est différent, mais le personnage est le même. Une remarquable uniformité de style et de but envahit tout l'ouvrage. Les deux tableaux se complètent et se répondent. Ils sont exposés en même temps et se font vis-à vis comme deux œuvres inspirées par une pensée qui se continue.

Objection tirée de l'emploi que l'auteur fait de la première et de la troisième personne en parlant de Daniel. — L'argument tiré de la diversité des langues est donc renversé. Il en est de même de l'objection tirée de la manière dont Daniel parle de lui-même. On a remarqué, en effet, que l'auteur parle de Daniel à la troisième personne, du premier chapitre à la fin du troisième et dans les chapitres V et VI, tandis que dans les cinq derniers chapitres il parle de lui à la première personne (VII, 15-18 ; VIII, 1-9 ; X, 1-19; XII, 5), sauf dans les versets d'introduction. Puis, on a cru pouvoir conclure de ce fait que cette double manière de parler suggère la pensée de deux écrivains différents. L'objection a surtout en vue la partie historique. Si

cette partie était de Daniel, dit-on, il y parlerait à la première personne, comme il le fait dans la partie prophétique (VII XII) et non à la troisième personne. Cette différence de langage ferait penser que ces premiers chapitres sont des extraits des annales chaldéennes. On ajoute qu'il ne suffit pas d'expliquer cette anomalie par I, Cor., XV, 10 ; II, Cor., X, 5, 6 ; XII, 2.

Mais on a très bien répondu que l'emploi successif des deux personnes s'explique par la nature du sujet : Daniel raconte, sous forme de narration impersonnelle, les faits, les visions symboliques qui font partie de l'histoire de son temps et qui ont eu de nombreux témoins ; mais quand il rapporte des révélations et des visions qui lui ont été communiquées personnellement, il parle en son propre nom et comme témoin-, ces révélations tirent leur autorité du témoignage du prophète, et il faut qu'il en témoigne en s'affîrmant et en se désignant formellement. C'est pour ce motif que la signature de Daniel est exprimée dans le ch. VIII (2, 15) et au sujet des visions suivantes.

C'est ainsi que d'autres prophètes racontant des événements qui les regardent et qu'ils racontent en historiens, s'expriment aussi à la troisième personne. Isaïe (VI 1, 3; XX, 2 ; XXXVII, 2 ; XXXVIII, 1 ; XXXIX, 5), et Jérémie (XXI, 4 ; XXV, 1 ; XXVI, 8) ont agi de la même manière. On ne doit donc pas trouver étrange que Daniel, dans la partie historique de son livre, ait aussi employé cette manière de parler. Il est vrai, du reste, que le prophète s'exprime de la même façon au sujet d'une révélation qui lui a été communiquée. Nous lisons, en effet, au ch. II (19) : « Alors ce secret fut découvert à Daniel... » Mais il est facile de voir qu'il s'agit là encore d'une révélation qui fut indiquée ensuite par Daniel au roi et qui fut solennellement justifiée. La vérification de la vision témoignait suffisamment de sa réalité et de la divinité de l'inspiration.

Ainsi, dans la partie prophétique, pour bien établir que c'est lui-même qui a eu la vision et qui a mis par écrit les sublimes oracles qu'il a reçus, Daniel s'exprime ainsi : « La première année de Balthasar, roi deBabylone, Daniel eut un songe ;... aussitôt il écrivit le songe ; il raconta le sommaire des choses... Je regardais, etc. » (VII, 1, 2). A la fin de ce chapitre, il emploie cette expression : « Moi, Daniel. » C'est de la même manière qu'il se produit au chapitre suivant : « La troisième année du règne du roi Balthasar, une vision m'apparut. Moi, Daniel, je vis... » Il contiuue à parler ainsi à la première personne à propos des visions suivantes. N'ayant pas compris la nécessité où se trou-

vait Daniel de signer les révélations qu'il était chargé de communiquer à ses frères, quelques rationalistes ont vu là une chose qui les offusquait. Ainsi, par exemple, Kuenen trouve que cette expression dénote une certaine préoccupation de l'auteur d'être pris pour Daniel (p. 520), mais il avoue que ces « questions de forme sont ici peu décisives » (Ibid.).

De l'ensemble des citations que nous venons de faire, il résulte évidemment que les en-tête des ch. VII et X ne distinguent pas l'auteur du livre d'avec Daniel. Une manière d'agir analogue se justifie très aisément par les écrivains profanes. Dans les préliminaires de son histoire du Péloponnèse, Thucydide s'exprime ainsi : « Thucidide d'Athènes a écrit l'histoire de la guerre...-, il s'était mis à l'œuvre à l'origine de la guerre ; cependant, d'après des preuves qu'un examen attentif recommande à ma confiance, je crois... Tel est le résultat de mes recherches... » Après avoir annoncé le titre et la matière de son livre, l'auteur apparaît plus expressément pour exposer sa propre pensée et marquer le moment ok elle est née. C'est d'une façon analogue que Daniel se désigne plus spécialement lorsqu'il présente les révélations qu'il a reçues. La dignité de l'inspiration prophétique réclame une démonstration solennelle et une attestation authentique de l'intermédiaire ou du secrétaire du Saint-Esprit.

Conclusion. — Il n'y a donc rien dans le livre qui permette d'inférer que c'est là une compilation plutôt qu'un livre original indépendant dans lequel d'anciens documents auraient été mêlés avec des additions récentes. Il n'est pas permis de regarder le livre comme une mosaïque faite par quelque écrivain qui aurait compilé des fragments appartenant à des auteurs différents. Donc, il n'est pas vrai que les hommes de la Grande Synagogue aient composé le livre de Daniel. On a, en effet, mal compris la tradition juive relative à ce sujet (voy. § IX). Nous devons donc reconnaître aussi que certains traits du onzième chapitre ne suffisent pas pour permettre à quelques critiques de regarder le livre comme une production tardive. Ceux qui ont émis cette opinion n'ont agi que d'après des motifs à priori et de fantaisie. Il n'y a aucune raison de séparer ce chapitre du reste du livre qui n'est certainement pas d'une date récente. Le livre est un tout et il faut le traiter comme tel.

Les critiques rationalistes s'accordent donc aujourd'hui pour reconnaître cette vérité. On a vu l'opinion de Bleek et de Lengerke (p. 172). Nous pourrions reproduire celle de De Wette

(Einl., § 256), d'Hitzig ■ (§ 54), de Rosenmûller (1), d'Ewald, de Gesenius, de Stahelin, de Davidson (2) , qui regardent tous l'uniformité du langage, du style, à la fois dans les portions araméennes et hébraïques, comme une des preuves de l'unité du livre et admettent que cette ressemblance lie ensemble les deux parties. Nous nous contenterons de citer les témoignages plus récents de Kuenen et de Reuss.

Le premier s'exprime ainsi : « Gardons- nous cependant de conclure de cette diversité de langue que nous ayons affaire ici à deux auteurs différents; la connexion étroite qui existe entre le vs. 4a et le vs. 4b (passage où commence l'emploi de l'araméen) exclut d'avance toute conclusion de ce genre. L'unité du livre repose, d'ailleurs, sur les arguments les plus solides. Partout règne le même esprit ; partout, bien que sous des formes diverses, nous retrouvons les mêmes idées sur l'avenir. On a donc eu raison de repousser d'un accord unanime les hypothèses de Bertholdt et autres, qui tendaient à faire attribuer les divers fragments du livre de Daniel à plusieurs auteurs. D'après M. Bertholdt, il n'y en aurait pas moins de neuf.

a Dans la partie historique (I-VII), il est toujours question de Daniel à la troisième personne, en revanche, dans la seconde partie, il parle de lui-même à la première personne (ch. VII : 2, 28; VIII : 2, 15, 27; IX: 2 ; X, 1, etc.). Cette circonstance ne peut en aucune manière indiquer que la partie historique et la partie prophétique ne soient pas du même auteur, pas plus quelle ne constitue un argument contre l'authenticité du livre. De même qu'Esaïe (VII : 1 svv. ; XX), Daniel aurait pu parler de lui-même et de ses amis à la troisième personne » (Hist. crit., etc., 11e vol. p. 519). Kuenen ajoute à la même page que, dans le cours des recherches qui suivront, il « présentera encore divers arguments à l'appui de l'unité du livre. »

De son côté, Reuss arrive à la même conclusion qu'il expose dans le passage suivant : « Dans les six premiers chapitres, il est toujours parlé de Daniel à la troisième personne, et le rédacteur

(1) Rosenmûller exprime ainsi son sentiment à ce sujet : Quicumque sine prœjudicata opinione librum hune legendum aggredituv, per totutn illum uniusmodi sutque simllem orationis sonum, stylum, elocutionem deprehendet (p. 19).

(2) Ce critique, adversaire de l'authenticité du livre de Daniel, s'exprime ainsi : It is no longer denied that the book (of Daniel) was written by one peraon (Introd. to the Old Testam, vol. III, p. 162).

n'insinue nulle part qu'il veut passer pour le prophète lui-même qui est le héros de son récit. Ce n'est que dans les six derniers chapitres, exclusivement consacrés aux prédictions relatives à l'avenir, que le prophète Daniel parle à la première personne, et se pose ainsi comme auteur. On pourrait donc être amené à penser que ces chapitres seuls doivent être considérés comme son œuvre personnelle, tandis qu'un autre écrivain, bien plus récent peut-être, et puisant dans une tradition légendaire, y aurait ajouté les anecdotes merveilleuses qui servent aujourd'hui d'introduction aux textes prophétiques. Mais à y regarder de près, cette combinaison ne peut pas se soutenir. Malgré la différence de forme que nous venons de signaler, le livre ne saurait être ainsi divisé et scindé. Tout s'y tient. Les prédictions de la seconde partie, nous l'avons déjà dit, sont d'avance ébauchées clans le songe de Neboukadneççar, et la figure de Daniel, dans ce que celui-ci raconte sur son propre compte, se dessine, partout où les textes se prêtent à une comparaison de la même façon dans les deux parties, dont l'une, à cet égard, est le calque de l'autre. Il y a même à dire que la transition de la troisième personne à la première se fait de manière que le rédacteur passe de l'une à l'autre comme qui dirait par inadvertance » (ch. VII, I, p. 211). Ce dernier mot est bien impropre. Ce que Reuss prendrait pour une « inadvertance » est tout au contraire un acte réfléchi et parfaitement motivé (voy. pp. 64-70).

Il est donc inutile de mentionner ici expressément les témoignages des critiques protestants modérés, tels que Hengstenberg (Beitrage, etc., Ier vol., p. 8). Hœvernick [Comm. uber das Buch Daniel, pp. XXVII et ss. ; Einl. II, 2e p., pp. 443 et ss.). Keil (Lehrbuch der hist.-kritischen Einleit., 3e éd. p. 415), Stuart (Commentary, etc., p. 400). Rappelons encore néanmoins que, d'après Auberlen l'unité du livre est reconnue maintenant par tous les critiques, même par ceux qui contestent l'authenticité du livre ; et que Pusey constate aussi que personne ne doute maintenant que le livre de Daniel ne soit d'un seul et même auteur {Dan., p. 9).

Nous ne saurions donc approuver les critiques qui, comme Herbst (II, 2, § 34), Haneberg (I, 444), Speil (194), ont supposé que les chapitres historiques, les détails sur la vie de Daniel et sur son époque, ont été ajoutés après coup au livre de ce prophète. C'est avec raison que Hengstenberg, Haevernick, Ziindel (Kritische untersuchungen, etc., p. 40), soutiennent que tout l'ouvrage a été composé par Daniel lui-même. Après avoir indiqué

UNITÉ DU LIVRE ET d'àUTEUR 179

quelques preuves qui établissent que le prophète Daniel seul est l'auteur du livre qui porte son nom, Danko, professeur à l'Université catholique de Vienne arrive à cette conclusion : Ecclesia igitur recte crédit « Librum hune non solum de Daniele, sed a Daniele etiam conscriptum esse, idque prseter Ecclesise judicium, quod solum satis est, ex ipso libro demonstravimus » {Hîstor. Revel. divinœ Vet. Test., p. 489-4 91).

Tout l'ouvrage a été, en effet, composé par Daniel lui-même • On peut donc sur ce sujet s'en rapporter avec confiance au témoignage du rationaliste van Gcens, adepte de Kuenen, qui disait en 1881 : « Nous sommes fondés à voir dans le livre de Daniel un tout, non une simple collection de fragments. Nous l'avons donc dans l'état où son auteur l'a composé , pas de traces d'interpolation. »

Objection relative à la prétendue suite non chronologique des chapitres. — On a dit qu'un certain désordre se laissait voir dans l'arrangement et dans la distribution du livre. L'éditeur de la Bible de Vence (La sainte Bible, Paris, 1822 ; Préf. sur Daniel, p. 5) a découvert que « le livre de Daniel ne présente pas ses prophéties distribuées^selon l'ordre des temps. » Et aussitôt avant d'avoir constaté réellement le fait, il a cherché à l'expliquer. « Deux choses peuvent, dit-il, avoir contribué au dérangement des parties contenues dans ce livre : 1° le déplacement des feuilles ou des rouleaux, qui contenaient les chapitres V et VI; ces deux chapitres doivent être mis entre les chapitres VIII et IX ; 2° la distinction que l'on a faite des chapitres XIII et XIV qui, ne se trouvant pas dans le texte hébreu, ont été rejetées à la fin du livre dans les exemplaires latins; les exemplaires grecs placent le chapitre XIII à la tête du livre et le chapitre XIV à la fin. Selon l'ordre des temps, le chpitre XIII devrait être entre les chapitres I et II, et le chapitre XIV entre les chapitres IX et X » {Ibid.t p. 5 et 6).

Mais, 1° l'hypothèse d'un déplacement des rouleaux n'est justifiée en aucune façon. Il est facile de voir que les chapitres V et VI rentrent plutôt dans la partie historique du livre et que l'auteur a voulu mettre à part les trois visions des chapitres VIII- XII. Daniel a, en effet, établi une ligne de démarcation entre les chapitres II-VII et les chapitres VIII-XII, pour de graves raisons que nous avons déjà indiquées (voy. ci-dessus pp. 67-70). Rien ne serait dès lors plus absurde et plus contraire à l'esprit du livre que de vouloir placer les chapitres V et VI, écrits en araméen, entre les chapitres VIII et IX écrits en hébreu. Evi-

demment les prophéties des chapitres VIII-XII forment un tout à part et disposées d'après les dates de l'année du règne des rois mentionnés déjà dans la partie historique. L'auteur a voulu donner d'abord la suite des faits, des événements et des révélations que pour des raisons déjà suffisamment développées, il a exposés en araméen. Puis, il a classé dans leur ordre chronologique les prophéties plus spécialement réservées aux enfants d'Israël. Peu importe que les visions datées du règne de Balthasar suivent le chapitre relatif à l'histoire de Darius le Mède : c'est une seconde série qui commence (voy. pp. 55-56). Ainsi rien ne motive le déplacement proposé. Il est difficile de comprendre que l'on se soit préoccupé d'une pareille objection (p.p. 4 69-4 70). Il n'v a, en effet, aucune trace d'un dérangement des deux parties du livre ; l'ordonnance en est irréprochable, et rien ne permet de supposer qu'il n'a pas reçu la forme actuelle du vivant même de Daniel 2° Il est vrai que les chapitres XIII et XIV ont été supprimés dans le texte hébreu et que, dans les versions grecques, ces chapitres ne se trouvent pas à leur place. Nous indiquerons ailleurs le motif de cette suppression et de ce déplacement; nous montrerons que le texte hébreu lui-même nous indique suffisamment la place qu'ils occupaient. D'après ce texte, nous serons conduits à rétablir les chapitres XIII (I bis) entre les chapitres I et II, et le chapitre XIV (V bis) entre les chapitres V et VI. Qu'il nous suffise d'avoir montré ici que l'unité du livre de Daniel est incontestable; que ce livre forme un tout et qu'il n'a qu'un seul auteur.

L'auteur n'écrit pas pour satisfaire une vaine curiosité. Il a d'abord évidemment pour but de porter à notre attention sur le fait qui l'intéresse au suprême degré : la démonstration historique de l'action providentielle de Dieu pendant la Captivité.

But spécial de la partie historique : démonstration, par quelques faits, de la souveraineté de Jéhovah et de sa supériorité sur les dieux du paganisme. — Daniel se propose, en effet, d'attester quelques manifestations, quelques interventions du Très- Haut, dans le domaine de l'histoire, pendant l'exil. Il raconte des faits qui montrent que, pendant la triste période des

soixante-dix ans de la déportation de son peuple, Jéhovah, regardé par les païens comme vaincu par les dieux de Nabuchodonosor, s'est manifesté à plusieurs reprises, et a fait voir qu'il planait au-dessus de tous ces dieux, et que seul il méritait les adorations des hommes. Nous avons déjà vu que Daniel avait reçu la mission de faire proclamer la supériorité de Jéhovah et l'absolue souveraineté du dieu des déportés, des vaincus (p. 29-33).

Daniel raconte donc des faits qui montrent que le vrai Dieu fit éclater sa puissance parmi les païens de manière à forcer des rois et les sages de Babylone à reconnaître que ce Dieu de la nation juive est au-dessus de tous les dieux du polythéisme ; que lui seul domine et qu'il règle le sort des empires selon sa volonté.

Daniel veut aussi nous faire comprendre que Dieu n'a pas abandonné les enfants d'Israël 5 qu'il leur avait prouvé que les rois, devenus momentanément leurs maîtres, n'étaient que ses instruments et qu'il saurait bien, au moment voulu, délivrer de leurs mains le peuple qu'il s'était choisi. Il suivait, d'ailleurs, de là que ce peuple était toujours resté, malgré sa dispersion, le conservateur providentiel et le propagateur actif des dogmes sublimes du monothéisme et du messianisme. Nous avons indiqué ce fait en esquissant quelques traits de la mission de Daniel. Ils nous font comprendre que la conservation et la transmission du monothéisme et du messianisme fut encore l'œuvre spéciale des Juifs dispersés. C'est pour nous attester ce fait que Daniel nous indique quelques-uns des moyens dont le Très-Haut se servit, pendant cette période si troublée, pour soutenir Israël dans sa foi, dans ses destinées, pour l'encourager et le consoler. Cette partie historique a surtout pour but de nous montrer que Dieu n'avait pas abandonné les enfants de l'Alliance. Daniel confirme aussi ce même fait en nous faisant connaître quelques traits intéressants au point de vue de l'action providentielle de Dieu pour ses amis et pour lui-même. D'un autre côté, l'histoire des épreuves de Daniel et de ses compagnons, de leur constance, de leur fermeté, de leur délivrance, est bien instructive et elle nous montre une fois de plus le mystère des dispensations divines pendant la Captivité.

Les événements racontés par Daniel ayant eu une si grande importance, ils avaient un but si élevé et ils étaient si bien disposés pour arriver à l'accomplissement des desseins de Dieu, que l'on ne saurait méconnaître l'utilité de les rappeler pour l'instruction de tous les âg*es.

Le but des prophéties spéciales des chapitres VIII et X-XI qui offrent deux visions qui se correspondent et qui se complètent était très utile pour les cinq siècles qui devaieut s'écouler entre la fin de la Captivité et la venue du Christ.

But messianique. — Le livre de Daniel est tout particulièrement une prophétie du Christ. Le prophète n'a pas, en effet, seulement pour mission de'mettre devant nos jeux les dramatiques histoires de Nabuchodonosor, de Balthasar et de Darius. On ne peut s'empêcher de reconnaître que les quatre empires qui se succèdent et les rapports du dernier avec le règne du Messie forment un des sujets capitaux de la première partie du livre de Daniel. Ce sujet est surtout compris dans les deux visions des chapitres II et VIL Les chapitres IX et XII nous offrent des révélations relatives aux deux avènements du Messie. C'est à Daniel qu'incomba la mission de publier ces documents et de nous les transmettre (v. pp. 33-36).

But relatif à la mission reçue par Daniel de glorifier Dieu parmi ses compatriotes et parmi les païens. — Le prophète a voulu nous transmettre aussi quelques traits de sa biographie qu'il nous importe de connaître en vue de l'œuvre à laquelle il a été voué dès sa première jeunesse et à laquelle il a consacré sa vie. C'est dans ce but qu'il met sous nos jeux des événements remarquables auxquels il a été mêlé, des faits connus de ses contemporains, qui le recommandent à nous et qui nous mettent en état de prendre en considération les graves prophéties comprises dans son livre.

La mission qui lui fut confiée (p. 24-36) l'obligea à manifester la grâce qu'il avait reçue de Dieu, grâce qui l'éleva à la cour de Nabuchodonosor pour la défense de la vraie religion et pour le bien des Juifs et des païens.

Pour établir l'autorité de son livre, Daniel était aussi tenu de se faire connaître à nous et d'exhiber les titres qui devaient lui valoir notre confiance. Il était donc de son devoir de citer des faits qui prouvent que Dieu avait donné à ses contemporains des preuves de la mission qu'il lui avait destinée et les grâces par lesquelles il l'avait préparé au grand rôle qu'il voulait lui faire remplir. Du reste, il est facile de voir que, en intercalant quelques traits biographiques dans le récit de ses prophéties, Daniel ne s'étend pas complaisamment sur ce qui le concerne. On ne voit pas chez lui un moi se faisant centre dans l'uuivers. On ne saurait trouver dans ce qu'il dit de lui qu'un aveu recon-

naissant des dons que Dieu lui a faits. Il rapporte toujours tout à Celui de qui dérive tout don parfait.

Objection contre l'anthenticité du livre tirée des louanges que Daniel se donne. — Toute la troupe rationaliste s'est émue à propos des éloges que se donne l'auteur du livre. Lengerke dit que les éloges que l'auteur donne fréquemment à Daniel ne peuvent pas plus provenir de l'ancien Daniel que l'éloge d'Esdras (VII, 6) n'est du docte lettré de ce nom (p. LXXIII). Toute la critique dite libérale n'a pu, dès lors, s'empêcher de répéter qu'il n'est pas croyable que Daniel se fut donné à lui-même les éloges qui sont exprimés dans son livre. Mais cette critique parle sans rien examiner et en jugeant tout d'après la surface. Vojons de près ce que nous apprend le prophète touchant sa personne.

Daniel nous fait connaître quelques déclarations élogieuses qui lui ont été adressées à propos des dons surnaturels qu'il avait reçus de Dieu (I, 19, 20; IV, 45; V, 11, 12; VI, 3; IX, 23 ; X, H). Se jetant sur ces passages avec une incroyable légèreté, les grands critiques ont trouvé que la modestie n'aurait pas permis à Daniel de se donner de tels éloges. Car jugeant le prophète d'après eux-mêmes, ils s'imaginent qu'il n'a pu reconnaître ainsi les bienfaits qu'il avait reçus de Dieu, que pour se mettre en relief, en évidence, se rehausser; et introduisant dans le livre ce qui n'y est pas, ces critiques ont découvert que l'auteur parle souvent de lui-même avec un accent d'admiration qu'on n'adopte guère en parlant de soi-même.

Mais que trouve-t-on d'excessif dans ce que Daniel dit de luimême? Au chapitre I (19, 20), il dit que ses amis et lui furent trouvés supérieurs aux magiciens et aux astrologues de la Chaldée. Il est juste, toutefois, de remarquer que'cette supériorité intellectuelle est présentée comme un don de Dieu (17). C'est la pensée qui domine dans les éloges que Daniel est amené à se donner. Ainsi, en présence de Nabuchodonosor, le prophète dit expressément que son pouvoir ne vient pas d'une sagesse qui lui soit propre, mais de Dieu qui lui a révélé ce secret (II, 29, 30). C'est pourquoi au chapitre IV, 1 5, Nabuchodonosor demande à Daniel de lui révéler le secret du songe et il motive sa demande en disant : « parce que l'Esprit des Dieux saints est en toi. »

Les éloges que la reine-mère (V, II, 12, 13) donne à Daniel remontent au Très-Haut dont il est le serviteur. Ce que Daniel nous apprend (VI, 4) a trait à sa conduite comme ministre, et a pour but d'établir que les courtisans jaloux ne purent trouver

des motifs de l'accuser auprès du roi. Dans IX, 23 et X, M, le prophète reçoit d'un ange l'assurance qu'il est « très aimé de Dieu, » et cette assurance a pour but de le fortifier et de l'encourager dans des moments d'angoisse. Y a-t-il dans tout cela des sentiments de vanité et d'orgueil? Si l'on veut connaître Daniel au point de vue de l'état de son esprit au sujet de sa personne, il faut l'étudier dans les chapitres IX et X. Dans tout le livre on trouve des preuves non équivoques d'une profonde humilité. Jamais il ne recherche des éloges ou des récompenses. Pourquoi n'aurait-il pas pu rappeler les paroles bienveillantes qui lui ont été adressées?

Il a été permis à Moïse de dire qu'il était « le plus doux des hommes » (Nomb., XII, 13). Ce grand législateur a pu déclarer, sans blesser l'humilité, que Dieu lui apparut au milieu d'une flamme qui sortait d'un buisson et lui ordonna d'annoncer aux enfants d'Israël cette apparition et la mission qu'il avait reçue de les délivrer du joug des Egyptiens. Nul ne saurait le blâmer d'avoir raconté les prodiges que Dieu opéra par l'intervention de Moïse et d'Aaron. Nous constatons aussi, sans en être étonnés, que tous les prophètes se louent, puisque, en disant que la parole de Dieu leur a été adressée et qu'ils ont eu des révélations divines, ils déclarent par là-même qu'ils sont inspirés, qu'ils sont devenus des êtres privilégiés, surnaturels, supérieurs aui commun des hommes. Il n'est pas permis non plus d'attribuerdes sentiments d'orgueil à saint Paul parce qu'il dit : « Selon la grâce de Dieu, j'ai jeté le fondement comme fait un sage architecte » (I, Cor., III, 10), ou lorsqu'il nous apprend qu'il fut ravi jusqu'au troisième ciel (II, Cor., XII, 2). Ce même apôtre a aussi très justement, dans TEpître aux Romains, commencé par glorifier son apostolat, non pas pour se faire valoir, mais pour inspirer plus de confiance en ses paroles (I, 1-5). La sainte Vierge Marie n'a pas non plus péché contre l'humilité, lorsque, dans son sublime Magnificat, elle raconte les bienfaits de Dieu à son égard et qu'elle se loue en disant : « Toutes les générations me proclameront bienheureuse. »

Daniel n'a pas plus d'orgueil en racontant les merveilles de Dieu en lui. Il pouvait parler de lui-même comme il le fait, parce que, en établissant qu'il a été promu à la dignité de prophète, il n'attribue pas cette élection à son propre mérite, mais au don gratuit de Dieu. En un mot, Daniel ne se prend pas pour sujet de son livre; la louange qu'il se donne ne s'applique pas à sa personne, mais à Celui qui agit en lui. Son livre, en

effet, est un Te Deum laudamus plein d'effusion, d'humilité et d'amour de Dieu.

L'auréole et l'historien. — Au lieu d'entrer dans l'esprit du livre et de comprendre qu'on peut se louer par devoir, par reconnaissance, pour établir et prouver qu'on a reçu de Dieu une mission ; au lieu de reconnaître que, dans ce cas, la louange s'associe très correctement avec une parfaite modestie et une profonde humilité, les critiques rationalistes s'imaginent que l'on ne saurait se louer que par orgueil. Supposant donc ce sentiment dans l'auteur du livre de Daniel, ils prétendent que cet auteur n'est pas un historien et qu'il n'écrit que dans le but de montrer que les Hébreux sont favorisés de Dieu. Accordons à Kuenen le plaisir de nous exposer cette théorie. « L'auteur, dit-il, a évidemment voulu créer une espèce d'auréole autour du livre de Daniel et de ses amis, ou du moins il a voulu mettre fortement en relief les bénédictions toutes particulières et l'assistance que Dieu accorde à ses fidèles serviteurs (ch. I -, 8 svv., 17-20; II : 20-23, 46, 48, 49; III : 28-30; V : II, 12, 14, 29; VI : 27-30). Laissons à M. Hengstenberg (voir Beitr., I : 220-225) la tâche ingrate de prouver que Daniel a pu lui-même se mettre sur un piédestal sans blesser les lois de l'humilité ou de la modestie. Dans tous les passages cités, il est question du prophète et de ses amis à la troisième personne (1); si cela n'implique pas que nous avons affaire à un auteur autre que Daniel, cela implique encore moins le contraire. La seule question importante est donc de savoir si cet auteur, quel qu'il soit, en créant, répétons-le, une véritable auréole autour des personnes de Daniel et de ses amis, peut encore passer pour n'avoir voulu écrire qu'en simple historien? Nous devons répondre négativement. L'auteur s'est proposé un but déterminé, celui de faire comprendre, nous l'avons déjà dit, que Jéhovah peut donner à ses fidèles serviteurs une science et une position supérieures à celles que pourraient jamais revendiquer les adorateurs des faux dieux (Hist. crit., II, p. 561).

Tout ce raisonnement se résume dans ces quelques mots : l'auteur du livre a voulu créer une auréole autour de Daniel et

(1^ « Ce ne sont pas les chapitres I-VI, ainsi que cela devrait être, mais les chapitres VII-XII qui peuvent donner à penser' que Daniel aurait pu écrire à la troisième personne en parlant de lui. » Note de Kuenen. — Il est difficile de comprendre à quel propos il revient sur la question du pronom personnel. Il a déjà avoué que l'unité d'auteur et de composition de tout le livre est incontestable (p. 177).

de ses amis ; donc, il ne saurait passer pour avoir voulu écrire une simple histoire ; donc, il s'est tout simplement proposé de faire comprendre, par un roman, que le Très -Haut peut donner à ses serviteurs des dons supérieurs à ceux que s'attribuaient les païens.

Nous ferons remarquer d'abord que cet argument se compose de conclusions sans prémisses, de sorte qu'un peu de réflexion suffira pour mettre Kuenen et son école en l'air.

Rappelons, en effet, d'abord au lecteur que nous avons démontré que Daniel a pu très bien « se mettre sur un piédestal sans blesser l'humilité et la modestie. » Nous pouvons même ajouter que « cette tâche ne nous a pas paru du tout ingrate. » Il résulte des textes, visés par Kuenen, non pas que l'auteur « a voulu créer une espèce d'auréole autour de Daniel et de ses amis, » mais qu'il a fait connaître et mis en relief des bénédictions et une assistance particulière que Dieu avait accordées à ces quatre témoins, à ces quatre défenseurs du mosaïsme pendant la Captivité. C'est surtout au premier chapitre que le prophète commence par illuminer la première scène de son livre de l'éclat des bienfaits de Dieu sur ses quatre missionnaires. Nous avons vu que, dans ce tableau et dans ceux qui le suivent, il n'j a ni cette pose, ni cette apothéose que l'on a remarqué dans certains auteurs peints par eux-mêmes et se souriant avec complaisance. On ne constate dans ce que raconte Daniel aucune exaltation de vanité ; il n'abuse pas du moi personnel ; il ne cherche pas à se mettre en scène, et c'est ainsi que s'en tenant à la vérité historique, il ne s'est pas donné un rôle dans le drame du chapitre III. Un pseudo-Daniel n'aurait pas manqué d'enfler son importance et aurait ramené cet événement à sa personnalité. D'un autre côté, les éloges que se donne Daniel ne peuvent être allégués comme prouvant que le livre n'est pas de lui. Les louanges qu'il se donne ou qu'on lui donne sont motivées et appuyées par les faits. Le témoignage qu'il se rend à luimême est vrai : Ezéchiel lui donne les mêmes éloges, en rendant justice à l'inattaquable loyauté, à la rigide intégrité de Daniel et à la profonde connaissance qu'il avait des choses les plus se crêtes (voy. p. 2). Dans l'intérêt de ses révélations prophétiques, Daniel était tenu de nons rendre compte de sa situation : il était de son devoir de nous apprendre comment il avait été choisi pour être le porte-voix de Dieu auprès des Juifs et auprès des Gentils pendant l'exil.

Admettons donc que, par le fait, Daniel et ses amis sont en

tourés « d'une véritable auréole. » Résultera-t-il de là que le prophète « ne peut passer pour n'avoir voulu écrire qu'en simple historien? » Cette conclusion serait par trop étrange. Depuis quand, en effet, un livre cesse-t-il d'être une histoire parce que l'auteur y expose des faits qui le concernent et qui font son éloge ? Un officier qui s'est distingué dans une bataille et qui a été porté à l'ordre du jour, décoré, promu en grade, publie ses mémoires, et, en racontant la bataille, il n'oublie pas démêler à son récit les éloges qu'il a si bien mérités. Suftira-t il aux vulgarisateurs de la pseudo-critique de venir dire : Il se loue ; donc tout son récit n'a aucune réalité historique ; l'auteur a voulu faire une peinture de l'individualisme aux prises avec la destinée. César raconte dans ses Commentaires, à la troisième personne, les batailles qu'il livra et, dans son récit, il met en relief la promptitude et la sûreté de sou jugement ainsi que ses qualités de grand capitaine. Rejettera-t-on son récit parmi les fables ? Dira-t-on qu'il n;a pas fait la conquête des Gaules et que rien de ce qu'il raconte n'a eu lieu ? Dans son Anabase, Xénophon nous apprend qu'il releva le moral de son armée et qu'il la ramena glorieusement des bords du Tigre à ceux de l'Euxin. Son récit, quoique complaisant, n'en est pas moins regardé comme fidèle, et nul ne doute du retour des Dix-Mille. Cependant, d'après le système adopté ici par l'école rationaliste, il faudrait soutenir qu'il n'y a dans ces écrits que des fumisteries d'un Grec vaniteux et d'un Romain fanfaron, en un mot de deux cabotins pré tentieux qui ont voulu se moquer de leurs lecteurs. Les inductions que nous venons d'indiquer proviennent de la même dialectique et elles nous font apprécier suffisamment celle de Kuenen.

Quant au but qu'aurait eu Daniel de donner un roman dont la morale simple et naïve consiste à affirmer que Jéhovah peut communiquer à tout bon Israélite des dons surnaturels qu'il refuse aux sages du paganisme, la docte critique se donne le tort grave de violenter les textes pour rendre sensible une intention qui n'y est pas. Daniel atteste simplement le fait accompli : Jéhovah a accordé à Daniel et à ses compagnons des dons supérieurs à ceux des sages de Babylone. Ces faits sont des réalisations éloquentes de l'intervention divine pendant l'exil. Il n'en découle aucune théorie en vertu de laquelle tout Israélite fidèle sera favorisé des mêmes dons. D'ailleurs, il est facile de voir que le pseudo-Daniel imaginaire de la période des Machabées aurait promis aux Juifs fidèles, l'an 165 avant J.-C, lorsque, depuis

quatre ans, la persécution d'Antiochus sévissait avec une rage inouïe, que Dieu leur donnerait « une science (de tous les livres et de toute la sagesse des Casdim, et des songes. — Dan., I, 47 V 20) et une position supérieure (de pages de Nabuchodonosor — I, 4 9) à celle que pourraient jamais revendiquer les adorateurs des faux dieux. » Nous n'avons pas besoin d'insister pour faire ressortir tout ce qu'il y a de puéril, de vain et de si peu en rapport avec l'époque de Machabées, que ces hypothèses fantaisistes de Kuenen et de toute l'école rationaliste. Ce que nous avons dit suffit pour voir qu'ils en sont pour leurs frais d'érudition facile et d'imagination.

Objection visant la tendance parénétique, polémique, morale et religieuse du livre. — Daniel écrit des récits vrais, mais en les choisissant, il ne s'est pas dépouillé et sevré de toute préoccupation morale, philosophique ou théologique. Il décrit des faits pour que le lecteur en tire, non des images, mais des idées, non de simples peintures, mais des déductions morales. Il n'est pas possible de rapporter des faits qui n'offrent pas à l'esprit l'occasion de s'élever à des idées générales. Les récits historiques contiennent tous une thèse et ils sont toujours assaisonnés d'une pointe de théorie. Les faits bien présentés suffisent pour susciter des réflexions et le lecteur en dégage la morale qui s'y trouve très souvent. C'est ainsi que Daniel a voulu écrire des événements tragiques qui avaient un grand intérêt religieux, un grand but moral au temps de la Captivité. Pourquoi aurait-il écrit, si ce n'est pour agir sur les esprits, pour les diriger, pour un but religieux enfin ? On ne doit pas s'attendre à ce qu'il décrive la réalité vulgaire et plate sans rien qui l'anime et la soutienne. Ce qui eût été étonnant, c'est qu'il eût écrit un livre dont il ne se dégageât pas une idée ou un sentiment religieux. Ainsi les chapitres de ce livre n'en sont pas moins historiques quoi qu'ils aient aussi une valeur didactique.

Il est donc vrai que, à côté du récit des faits, nous trouvons un enseignement philosophique et religieux. En dehors du but historique, l'auteur a un but didactique. Les incidents et les détails de cette histoire ne dérobent pas à la vue l'élément divin de l'idéal. Elle a, au contraire, pour but d'appuyer et de développer les croyances monothéistes et messianiques. Nous y trouvons une occasion de constater que le Dieu qui gouverne les peuples et qui dirige les événements est toujours le Dieu suprême, le seul vrai Dieu. Nabuchodonosor a contemplé dans un

songe surnaturel l'histoire des empires et le règne du Messie (ch. II, VII). Les chapitres IV et V, montrent, par l'exemple de ce roi et de Balthasar-Evilmérodach, son fils, que Dieu sait, lorsqu'il le veut, humilier soudain les grands potentats de la terre au comble de leur orgueil et de leur prospérité. Ces faits nous excitent à nous rappeler que le règne de Dieu est le but de la création et le terme vers lequel le souverain Maître dirige l'histoire du monde. En un mot, en lisant le livre de Daniel, nous comprenons que, par delà l'histoire des faits, il y a l'histoire de Dieu; et que, dès lors, l'histoire pnrénétique, polémique, religieuse, n'en est pas moins une histoire que toute autre histoire.

Abus de l'allégorisme et de l'exégèse d'imagination. — - C'est ce que n'ont pas compris les adversaires du livre de Daniel. Ils déraisonnent à ce sujet de la façon suivante : Ce livre a un but religieux et moral ; donc ce livre n'est qu'un roman. Il est cependant facile de voir que cette critique arbitraire qui ne prouve jamais ses assertions, nous mènerait à la suppression totale de l'histoire. On admettra bien, en effet, sans peine, par exemple, qu'Alexandre le Grand, mourant à trente-deux ans, désanchanté, le sarcasme sur les lèvres et dans le cœur, peut à bon droit être regardé comme offrant un tableau parénétique. Dira-t-on que, dès lors, ce tableau n'offre pas un fait historique ? Les dernières années de Napoléon prêtent aussi à des considérations morales. En voyant passer devant nous la vision de grandeur indicible, que pousse par derrière le vent de Moscou vers la fin, vers Sainte Hélène, soutiendra-t-on que les historiens n'ont voulu que nous pénétrer d'une réflexion salutaire ? Leur récit aurait beau n'avoir d'autre prétention que d'être un récit, nous pourrions néanmoins toujours dire qu'il n'a d'autre but que de nous faire comprendre que tout est vanité. Ceux qu'il avait domptés pourraient dire que l'histoire des conquêtes et de la chute de ce colosse de gloire et- de puissance n'est qu'un drame imaginé par un poète, par un imagiuatif qui a considéré l'histoire comme une sorte d'école destinée à moraliser et à instruire.

Pour peu qu'on sache réfléchir il est facile de constater qu'il sort d'une multitude innombrable de faits historiques quelque chose d'éloquent « comme le silence dont parlait Ossian, ou comme une oraison funèbre de Bossuet. » On n'a pas de peine à reconnaître, en effet, dans ces événements une tendance morale, un but parénétique. Dès lors, on serait à se demander quel est le livre historique qui ne prêterait pas à des interprétations

allégoriques. Les guerres de ce siècle ne seraient plus que des paraboles, des romans ayant pour but de recommander certains devoirs ou d'exciter les peuples à se haïr et à s'entre-déchirer. Il n'y a rien de vrai non plus dans ce qu'on nous dit de ces mouvements convulsifs qui auraient renversé en France, depuis un siècle, plusieurs gouvernements, empires, royautés, républiques. Les récits écrits sur ces divers sujets ne sont que des romans imaginés pour produire et entretenir des divisions parmi nous. Bref, il n'est pns un t'ait historique que l'on ne puisse tourner en parabole. Rien de plus facile, en effet, que de trouver un récit parabolique, par exemple, dans le fait historique de l'abbé Marteau, curé de Vaux-Vilaine (Marne). Ce prêtre, ce héros chrétien, mort en avril 1883, avait demandé, en 1870, à être fusillé à la place de deux de ses paroissiens, désignés par le sort, en représailles d'un officier prussien tué sur le territoire de cette commune. L'officier commandant à Vaux- Vilaine avait accordé au curé la permission de se faire fusiller et un ordre supérieur empêcha seul l'exécution. La prétendue critique pourrait fort bien s'emparer de ce récit et le transformer en une parabole qui a pour but de provoquer l'héroïsme en offrant un idéal sublime d'héroïsme et de vertu. Sans doute le récit historique que nous venons d'exposer a pour résultat d'exciter des sentiments de dévouement. Mais le but parénétique inhérent à ce récit ne suffirait pas pour dire que le récit a été imaginé dans ce but et que le fait historique n'a pas eu lieu. Dans ce cas, il n'y aurait qua généraliser ce procédé et l'on pourrait toujours prétendre que les faits historiques les plus certains ne sont qu'un prétexte à tirades sentimentales et à des situations passionnées et que tous les récits historiques ne sont que des romans à thèses.

Tel est, du reste, le procédé employé par les rationalistes à l'égard du livre de Daniel. Laissons à Kuenen le soin de nous exposer la légende qu'ils ont imaginée à propos du but parénétique de ce livre. « A mesure, dit-il, que ce but devient plus clair à nos yeux, il est plus facile d'attribuer ces récits, tout en faisant la part de la tradition, à autre chose qu'au besoin de présenter certaines vérités religieuses sous une forme saisissante et capable ainsi d'exercer une heureuse influence sur les contemporains de l'auteur. Nous savons fort bien qu'on écrit rarement l'histoire sans avoir l'intention de prouver quelque chose. Il appartient au sentiment critique, exercé par une longue expérience, de décider si, dans un cas déterminé, l'historien est

ou non suspect d'avoir sacrifié la vérité historique au but qu'il s'était proposé d'atteindre par son récit. Ce qui nous frappe surtout à ce point de vue dans le livre de Daniel, c'est l'uniformité des événements, qui contraste avec la variété infinie offerte chaque jour par la réalité, variété dans les accidents, variété dans les caractères des auteurs, variété aussi dans les leçons à tirer des événements. Or, il n'est pas difficile de ramener pour ainsi dire tous les récits de notre livre à un seul thème qui les domine tous, et que l'on pourrait énoncer de la manière suivante : /7sraéîite en contact avec le monde po'ïen; il peut en subir l'influence désastreuse (ch. I); tomber dans l'idolâtrie (ch. III); négliger ses devoirs envers Jéhovah (ch. VI) ; s'il échappe à ces dangers, ce n'est pas la faute des païens qui ne cessent de lui tendre des pièges, qui même le menacent de persécution et de mort dès qu'il refuse de suivre leur exemple (ch. III, VI). Mais, s'il reste fidèle, Dieu l'approuve et le fortifie (ch. I) Dieu le délivre des plus graves périls et sait l'arracher à la mort (ch. VI). Telle serait la morale d'un premier groupe de récits où l'Israélite est évidemment au premier plan. En revanche, un nouveau groupe nous montre surtout le païen, poussant l'arrogance jusqu'à profaner les vases sacrés de Jéhovah (ch. IV : '22, 26-29 [comp. I : 2J-, V : 2-4; 22, 23); mais forcé, malgré la grandeur apparente de sa puissance, de reconnaître, en même temps que ses propres torts, la souveraineté du Dieu d'Israël, et l'efficacité de la protection que Dieu sait accorder à ses fidèles (ch. III : 31-IV : 34; V).

» Tel est le thème général des récits miraculeux du livre de Daniel. On conçoit que ce thème dût répondre parfaitement aux besoins qui se faisaient sentir pendant la période des persécutions d'Antiochus Epiphane. Tous ces récits, sans exception, s'appliquent aux rapports qui existaient à cette époque entre les Juifs et les païens. Daniel et ses amis d'une part, Nébucadnetzar, Belsatzar, et en général,les adversaires de Daniel, de l'autre, ne sont que des types du pieux Israélite et du persécuteur païen au temps des Machabées, et ces types nous montrent comment l'un s'attire le jugement par sa résistance à la volonté de Jéhovah, et comment l'autre est comblé de bénédictions en récompense de sa fidélité envers Dieu. » (Hist. crit., tome II, p. 562- (564.)

D'après ce passage, nous devons admettre que l'auteur du livre de Daniel a voulu « présenter certaines vérités religieuses sous une forme saisissante et capable ainsi d'exercer une heu-

reuse influence sur ses contemporains. » C'est très bien! Mais ce but de l'auteur prouve-t-il qu'il n'a pas écrit une histoire ? Avant de répondre à cette question, Kuenen ne peut s'empêcher de reconnaître que l'on écrit rarement l'histoire sans avoir l'intention de prouver quelque chose ; et il se hâte d'ajouter « qu'il appartient au sentiment critique, exercé par une longue expérience, de décider si, dans un cas déterminé, l'historien est ou non suspect d'avoir sacrifié la vérité historique au but qu'il s'était proposé d'atteindre par son récit. » Puis, immédiatement le professeur hollandais se met en devoir de nous démontrer qu'il possède « ce sentiment critique » et qu'il va établir que Daniel et a sacrifié la vérité historique » et qu'il s'est contenté d'écrire un roman. Nous attendons la preuve. Elle se réduit à dire que « ce qui le frappe « c'est l'uniformité des événements » racontés par Daniel, « qui contraste avec la variété infinie offerte chaque jour par la réalité. » C'est tout. Il nous sera bien sans doute permis de trouver que cette preuve est bien maigre. Elle établit simplement que Daniel n'a pas entassé dans son livre des digressions étrangères à son sujet ; qu'il a fait un triage ; qu'il s'est, en un mot, contenté de raconter des événements qui manifestent la puissance et la gloire de Dieu et qui montrent les attentions qu'il a eues pour son peuple, même à une époque où il était devenu l'objet de châtiments exemplaires. Mais Kuenen ne peut pas se mettre dans l'esprit que les récits de notre livre aient pu se ramener à un seul thème. Cependant, il n'est pas difficile de voir que, dans chaque siècle, il se produit des faits historiques que l'on peut ramener à un même thème. Ainsi dans le cours de ces dix dernières années (1877-1887), il s'est produit des évévements que l'on peut relier par une même pensée et'inscrire sous une même rubrique. On a vu des sectaires acharnés qui ont travaillé à l'œuvre de la déchristianisation de la France et dont la fin a été si brusque, si tragique, que l'on peut considérer leur mort, prématurée et foudroyante, comme des avertissements donnés aux hommes pour leur rappeler leur dépendance et leur faiblesse. Nous voyons dans ces châtiments la main de la Providence qui se retrouve souvent là où l'on ne comptait pas la rencontrer. De sorte que nous pourrions résumer l'oraison funèbre de ces prôneurs d'athéisme par ces mots : Justice et expiation ! Dira-t-on que les récits de ces événements, dans lesquels nous pouvons très bien voir que le doigt de Dieu est intervenu, ont été faits, d'après un dessein préconçu, pour inculquer les vérités morales qu'ils renferment et qu'il faut écarter absolument tout ce que ces récits

semblent offrir d'historique, à cause de « l'uniformité de ces événements ? » Cette conclusion serait justement regardée comme une extravagance. Il y a aussi une certaine monotonie et une grande « uniformité d'événements » dans le récit des prix de vertu qui se renouvellent tous les ans à l'Institut. L'académicien chargé de faire le rapport n'a pas de peine à le constater. Cependant, parmi ces actes de dévouement, de vertu, il y en a toujours un très-grand nombre dont on ne peut nier la réalité historique. Nous n'avons donc pas besoin d'ajouter que, dès lors, on ne peut invoquer « l'uniformité des événements » racontés par Daniel contre le caractère historique de son livre. Ces récits concourent vers un même but ; ils sont parénétiques au plus haut degré. Mais ils ne sauraient déprécier en riant et transfor mer en roman un livre dans lequel ils sont racontés.

Ne sachant pas s'expliquer ce qu'il appelle « l'uniformité des événements « mentionnés dans le livre de Daniel, Kuenen a dédécouvert que les récits de ce livre « se ramènent à un seul thème : l'Israélite en contact avec le monde païen; et il trouve que, d'un côté, le livre enseigne que « Dieu approuve et fortifie l'Israélite fidèle, » qu'il « le délivre des plus grands périls et sait l'arracher à la mort, » tandis que le païen est « forcé de reconnaître ses torts et la souveraineté du Dieu d'Israël. »

Il n'y a dans tout cela qu'une illusion d'optique trop familière aux rationalistes. Où ont-ils vu que Daniel expose cette thèse? Ils ne l'ont vu nulle part dans son livre. Mais ils ont l'habitude de mettre dans le texte ce qu'ils veulent et ils n'ont ensuite aucune peine à en conclure ce qu'ils y ont mis, c'est-à-dire ce qu'ils veulent. Mais ils ont beau tourner et retourner les textes du prophète, ils n'y trouveront pas des promesses concernant les Juifs fidèles et des menaces contre les païens. Les faits miraculeux racontés par Daniel sont des faits particuliers et non des thèses générales. Daniel raconte les événements qui se sont passés pendant l'exil, mais il les raconte en historien et nullement pour établir que l'intervention divine se reproduira infailliblement dans d'autres temps de la même manière. Il se garde bien de dire que Dieu « délivrera l'Israélite fidèle des plus grands périls et qu'il l'arrachera à la mort, » Jamais Daniel ne cherche à faire passer les interventions divines du terrain de la réalité à celui d'une théorie générale. Il n'a pas établi en loi l'action, providentielle de Dieu à son égard et à l'égard de ses amis pendant l'exil. Il n'a jamais dit que ce que ce Dieu avait fait alors se reproduirait pour l'Israélite fidèle-, il n'a jamais dit que « tout

païen serait obligé de reconnaître ses torts et la souveraineté du Dieu d'Israël. » En un mot, ils lisent évidemment le livre de Daniel à contre-sens^ ceux qui y transportent ces thèses.

Enfin Kuenen trouve que « le thème général des récits miraculeux de Daniel répondait parfaitement aux besoins qui se faisaient sentir pendant la période des persécutions d'Antiochus Epiphane. » Il a d'assez bons veux pour voir que « ces récits, sans exception, s'appliquent aux rapports qui existaient à cette époque entre les Juifs et les païens. » Or, rien n'est plus faux. Nous avons vu que ces récits miraculeux, ces interventions divines conviennent admirablement à l'époque de la destruction de Jérusalem et du Temple et pendant les soixante-dix ans de la Captivité 'p. 24-33). Mais nous cherchons vainement quelque indice montrant que ces récits s'appliquent à la période des persécutions d'Antiochus Epiphane. En faisant promettre des miracles à un pseudo-Daniel qui aurait vécu dans ce temps-là, les rationalistes lui mettent dans la bouche une contre-vérité patente et qui aurait scandalisé tous les vrais enfants d'Israël. Il est certain, en effet, que la période des Machibées fut caractérisée par l'absence de miracles.

Absence de miracles pendant la persécution d'Antiochus Epiphane. — Il est impossible, à moins d'être aveugle, de ne pas voir le contraste qui se trouve entre la période décrite par Daniel et la période des Machabées. Kuenen lui-même reconnaît que « le thème général des écrits de Daniel » est que « Dieu délivre et arrache à la mort l'Israélite fidèle » « et force le païen, malgré la grandeur apparente de sa puissance, à reconnaître la souveraineté du Dieu d'Israël. » Or, c'est précisément ce thème général qui ne trouve en aucune manière son application du temps des Machabées. Cette période est dépourvue de miracles : elle n'offre que des martyrs et des soldats.

On sait que lorsque Sennachérib vint assiéger Jérusalem, la puissante armée de ce fier monarque périt en une nuit sous le glaive de l'Ange exterminateur et que le prince humilié dut reprendre le chemin de Ninive. L'Ecriture nous apprend aussi. qu'Héliodore ayant voulu s'emparer du trésor du temple, encourut un châtiment divin et que, satisfait de n'avoir pas perdu la vie dans cette circonstance, il immola une victime au Dieu des Juifs. Mais à partir des premiers événements qui signalent la persécution d'Antiochus, il n'est plus question de miracles ou d'interventions divines surnaturelles d'aucune sorte* D'après Kuenen, le livre de Daniel aurait été publié peu de

temps avant la mort d'Antiochus, l'an 165 av. J.-C. D'un autre cote, nous savons que la persécution d'Antiochus avait commencé en 170. Il s'était donc écoulé cinq ans depuis que ce monstre avait commencé, avec rage, l'œuvre de la destruction du judaïsme. En 1 68, il interdit la célébration des sacrifices quotidiens ; il établit un autel à la grecque au-dessus de l'autel des holocaustes et il y fit sacrifier des porcs à Jéhovah, ce qui était une horrible profanation. A cette même époque le tjran syrien avait déjà pillé et fait piller une ou deux fois le temple, mis la ville au pillage, massacré ou emmené captifs des milliers de Juifs, parmi lesquels il devait bien y avoir quelques justes. Et Jéhovah n'intervint pas !

Antiochus s'acharna à abolir la religion juive et il persécuta avec une violence inouïe les adorateurs de Jéhovah. Il prohiba, sous peine de mort, la célébration du sabbat, la circoncision des enfants mâles et l'observation de la loi mosaïque ; il ordonna de déchirer les exemplaires des saints Livres, de les jeter au feu et de faire périr ceux qui les possédaient.

La persécution fut infatigable et chaque jour compta de nouvelles victimes. Une foule de gens de cœur méprisèrent les actes tyran niques d'Antiochus, préférant les châtiments et la mort même à l'abandon de la foi de leurs pères. On lacérait, à coups de fouets, les corps de ces malheureux, on les mutilait, on les crucifiait vivant encore. C'est ainsi qu'Eléazar, l'un des plus illustres docteurs de la loi, préféra se laisser massacrer plutôt que de manger de la chair de porc (II, Mach., VI, 18-31), et que la pieuse mère dont le martyre est raconté dans ce même livre (cli. VII) mourut avec ses sept fils dans les plus horribles supplices. Et cependant Dieu n'apparaît pas! Il laisse se combler la mesure des monstruosités décrétées par Antiochus. Les femmes qui pratiquaient la circoncision de leurs enfants étaient mises à mort, et les enfants étaient pendus dans la maison de leurs parents C'étaient bien là des' Israélites fidèles que, d'après la théorie, attribuée à l'auteur du livre de Daniel, par Kuenen, Dieu aurait dû « délivrer des grands périls et arracher à la mort. » Il en est de même des Juifs qui moururent pour ne pas violer le jour du sabbat et pour observer la loi. Ainsi au second pillage du temple qui eut lieu l'an 168, Apollonius profita d'un jour de sabbat, pendant lequel il savait qu'il ne rencontrerait aucune résistance, et étant ainsi entré dans la vilie, qui venait d'attester ainsi sa fidélité aux ordres de Jéhovah, il ordonna le massacre et l'incendie. D'autres Juifs qui s'étaient cachés dans des ca-

vernes pour célébrer le saint jour du sabbat furent dénoncés à Philippe qu'Antiochus avait chargé d'accomplir la ruine du culte judaïque. Ces malheureux n'ayant rien tenté pour se sauver, à cause de la sainteté du jour, furent brûlés vifs (II, Mach. \-\\). C'était bien là encore une occasion dans laquelle Dieu aurait dû intervenir, selon le thème supposé du livre de Daniel.

Cependant Dieu n'apparut pas et les récits miraculeux de ce livre ne trouvent aucune place dans la période de cette horribîe persécution du Macédonien. Jéhovah n'y opposa qu'une rsce de héros, qui rendit à la nation juive son éclat et sa gloire : il suscita une phalange de valeureux soldats qui ne se contentèrent pas d'opposer une simple résistance passive, comme Daniel dans la fosse aux lions et ses trois amis dans la fournaise -, mais qui tinrent victorieusement la campagne contre les généraux d'Antiochus et lui firent une guerre terrible de partisans. En 168, Mathathias refusa de sacrifier aux dieux grecs et d'abandonner la religion de ses pères. Mais il ne compta pas sur un miracle. Après avoir renversé l'autel païen, il s'écria : « Que tous ceux qui tiennent à la foi de leurs pères et qui ont le respect du Dieu toutpuissant me suivent. » Puis, il prend la fuite avec ses fils et il se dirige vers le désert où il organise une petite armée. Un an après, lorsqu'il sentit sa fin approcher, il ne promit pas à ses fils que Dieu ferait pour eux des miracles : il les exhorte à suivre fidèlement la voie qu'il leur a tracée ; il leur conseille d'observer pieusement les rites de leurs pères, d'être toujours des défenseurs de l'Alliance, de se tenir prêts à mourir pour le maintien de la loi, et il les assure que si Dieu les voit agir de la sorte, il ne les abandonnera pas (I, Mach., II, 49, 68 : Josèphe, Ant. Jud , XII, VI, 3). Matathias bénit ensuite ses enfants et pria le Tout-Puissant de leur venir en aide et de rendre à son peuple élu la liberté de vivre sous sa loi sainte.

Son fils, Judas, qu'il avait désigné comme le plus propre à prendre la direction des affaires, travailla donc à se créer une armée. En peu de temps, il compta 6,000 soldats déterminés 0t dévoués jusqu'à la mort. Avec eux, il suivit le proverbe : Aidetoi, le Ciel t'aidera ! Ainsi le miracle qui eut lieu à cette époque ne ressemble en rien aux miracles qui avaient eu lieu pendant là Captivité : ce miracle fut une insurrection juive et un réveil du patriotisme chez quelques enfants d'Israël.

Sans doute, Judas Machabée, haranguant ses soldats, les exhorte à la piété envers le Dieu tout-puissant qui peut leur donner la victoire et il demande à Dieu sa toute-puissante as

sistanoe. C'est dansées sentiments que, avant la bataille d'Emmaùs, il adressa ainsi la parole à sa troupe : « Ceignez- vous les reins, servez forts, et tenez-vous prêts pour demain matin ; car mieux vaut cent fois mourir les armes à la main, que de vivre dans l'opprobre ! Maintenant, que la volonté de Dieu soit faite ! » (I, Ma ch., III, 40-60.) Ce grand Machabée implore selon son habitude la protection du Très-Haut ; mais il n'attend pas des miracles ; il ne se croise pas les bras. Général consommé, il distribue son armée d'après les lois de la tactique ; puis il fond sur les Grecs et les met en déroute.

Ainsi à cette époque, la nationalité juive retrouva son antique force et la religion de Jéhovah fut sauvée, non par des miracles, mais parce qu'un noyau de Juifs fidèles se défendit avec furie. On peut juger maintenant la légende rationaliste qui attribue au livre de Daniel la théorie, le « thème » que nous avons discuté et qui est si peu en rapport avec les faits qui se sont passés sous Antiochus. En effet, tel est le thème que nous offre cette légende : « L'histoire des miracles que Dieu a faits pour protéger Daniel et ses amis à la cour de Babylone et pour couvrir de honte leurs persécuteurs, doit montrer aux Juifs ce que Dieu fait pour ceux qui lui sont fidèles (Daniel n'a jamais dit celn ; il se contente de rapporter ce que Dieu a fait pendant l'exil et il ne dit rien de ce que ce souverain être fera pour les Juifs fidèles dans un autre temps ; d'ailleurs, depuis cinq ans que durait la persécution, les Juifs fidèles n'avaient pas vu des marques de cette protection miraculeuse et un pseudo -Daniel de ce temps-là qui aurait assisté aux massacres ordonnés par Antiochus n'aurait pas pu avoir l'idée de mettre en avant le « thème général » d'après lequel Dieu fait des miracles pour protéger l'Israélite fidèle), et les encourager à ne pas se laisser intimider par la persécution, à ne pas renier leur culte et à supporter avec courage le martyre. »

On voit que cet enseignement eût été loin d'être approprié à la période des luttes armées que soutinrent les Machabées contre leur persécuteur. Il eût été bien étonnant que ces Israélites ne se fussent pas dit, du moins après l'apparition du livre du pseudo-Daniel, qu'ils avaient bien mérité d'être, eux aussi, sauvés par un miracle des mains des généraux d'Antiochus, comme les trois confesseurs de leur foi, pendant l'exil, avaient été sauvés des mains de Nabuchodonosor.

Les exemples de la protection miraculeuse de Dieu pendant la Captivité ne préjugent donc en rien de ce que Dieu fera dans

d'autres temps. De ce que Dieu a fait des miracles à une époque, il ne suit pas qu'il doive en faire aussi dans une autre. Sans doute, Judas Machabée (I, Mach., VII, 44-42) put, avec raison, s'exciter à l'espoir de la victoire par le souvenir de l'armée de Sennachérib qui fut exterminée par l'Ange du Seigneur. Mais il ne se contenta pas de prier Dieu d'écraser ainsi l'armée syrienne : il n'attendit pas des miracles, tels que ceux qui sont attestés dans le livre de Daniel. Ausssitôt après sa prière, « les deux armées en vinrent aux mains. » (Ibid., 43.)

Il est donc évident qu'un pseudo-Daniel du temps des Machabées n'aurait pu en aucune façon présenter une théorie d'après laquelle les Juifs fidèles devaient être protégés, comme Daniel et ses amis, d'une manière miraculeuse. A cette époque, Dieu, nous l'avons déjà montré, ne fit pas de miracles pour relever son peuple de l'abaissement où l'avaient jeté la méchanceté et l'impiété d'Antiochus. C'est ce que Reuss a très bien constaté en ces termes dans son introduction au premier livre des Machabées (p. 43) : « Nous ne saurions encore passer sous silence un fait assez digne de remarque, et en même temps on ne peut plus rare dans la littérature historique du peuple juif. Voilà un ouvrage qui d'un bout à l'autre avait à consigner dans ses pages tant de brillants exploits, qui porte partout l'empreinte d'un sentiment religieux des plus prononcés, et qui ne manque jamais l'occasion de faire hommage à Dieu des succès de la cause nationale : et pas une seule fois il n'y est question d'un miracle proprement dit. L'auteur, en racontant les victoires surprenantes remportées par une poignée de héros sur des armées plus ou moins nombreuses, se tient toujours dans les limites des conditions naturelles -, et tout en attribuant à la prière une efficacité non méconnaissable, il n'écarte jamais, pour dériver les effets de la cause, les éléments intermédiaires dé la valeur et du dévouement des guerriers patriotes. »

Telle est, en effet, la situation du peuple juif dans cette épour vantable crise : Dieu ne voulait pas intervenir; et Daniel visant cette période si terrible (VIII, 9-14 ; 23-25; XI, 31-45) ne parle pas de miracles qui se produiraient alors. A peine si l'on y trouve un mot qui pourrait peut-être indiquer une intervention surnaturelle du Très-Haut. Nous voulons parler du mot qui nous apprend que le roi persécuteur « périra sans que la main des hommes s'en mêle. » (VIII, 25.)

Et voilà le moment qu'un faussaire du temps des Machabées aurait choisi pour faire prédire au Daniel de l'exil que les Israé-

iites pieux seraient protégés par Jéhovah et qu'ils seraient préservés de la mort comme les trois hommes sauvés de la fournaise et comme Daniel délivré de la fosse aux lions ! Mais tous les Juifs connaissaient les faits qui venaient de se passer. Il ne leur aurait pas été difficile de protester contre ces prophéties du miracle à jet continu que le rationalisme, pour allégoriser les récits de Daniel, s'est vu contraint d'insérer dans le texte. Evidemment, la pseudo-critique ne pouvait pas se jeter dans le faux d'une façon plus complète. Tout le miraculeux raconté par Daniel est contraire à ce que nous voyons sous les Machabées. Les récits du prophète ne jaillissent pas des faits qui se produisirent alors parmi les Juifs. Aucun de ces récits n'est en situation et il est impossible de montrer.les endroits où ils pourraient s'adapter. Nous ne voyons rien pendant cette persécution si violente qui se rattache à la protection surnaturelle des justes et à l'écrasement des païens.

Cependant Kuenen a osé dire que « Daniel et ses amis, d'une part, Nébucadnetzar, Belsatzar, et en général les adversaires de Daniel, de l'autre, ne sont que des types du pieux Israélite et du persécuteur païen au temps des Machabées. » Il n'a même pas craint d'ajouter, contrairement au témoignage des faits les plus évidents, que « ces types nous montrent comment l'un (le persécuteur païen; s'attire le jugement par sa résistance à la volonté de Jéhovah, et comment l'autre (l'Israélite pieux) est comblé de bénédictions en récompense de sa fidélité envers Dieu, a Après des affirmations aussi saugrenues, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.

Nous verrons plus loin que Nabuchodonosor et Balthasar n'ont pas été présentés par Daniel « comme des types du persécuteur païen au temps des Machabées. » Il sera facile de voir qu'il manque précisément à ces rois le trait spécial qui leur aurait donné quelque ressemblance avec le tyran macédonien. Nous constaterons aussi qu'un pseudo-Daniel machabéen n'aurait pas manqué d'introduire ce trait dans les prétendus « types » d'Antiochus. Contentons-nous pour le moment de contempler Kuenen s'enfonçant de plus en plus dans le pays des chimères à propos des miracles que son pseudo-Daniel aurait placés si maladroitement au temps des Machabées. Le critique hollandais trouve donc que son Daniel « tend a rehausser autant que possible le caractère miraculeux, et à exclure d'avance toute explication naturelle ou psychologique » (ch. I : 13 ; II : 4 0, H, 27, 28; III : 15, 17, 20-27 ; VI: 17, 24-25;. Puis, il ajoute : « On est en droit d'affirmer que

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l'auteur fait parade de son supranaturalisme, et qu'il s'est efforcé de faire accepter à ses lecteurs ses idées sur la manière dont Dieu gouverne le monde. Ne serait-ce pas là un indice qu'il a voulu écrire autre chose que de l'histoire pure et simple, et que ses récits ont, avant tout, une tendance parénétique ? » (p. 561.)

A cette question que l'auteur ne se donne pas la peine de résoudre, tant la réponse lui paraît abonder dans son sens, nous opposerons un démenti formel. Des faits que nous avons exposés, il suit évidemment qu'un homme qui aurait écrit du temps des Machabées n'aurait pas eu la pensée de faire « parade de son supranaturalisme, » qui eût été, à cette époque, complètement hors de saison. De sorte que plus Kuenen constate la disposition de l'auteur à « rehausser autant que possible le caractère miraculeux, » plus il prouve que l'auteur n'écrivait pas au temps de la persécution d'Antiochus. Par conséquent, cette mention réitérée du miraculeux, dans le livre de Daniel, est, au contraire, un indice que l'auteur n'a pas en vue un but parénétique visant la période des Machabées, et que l'on ne peut arguer de ces récits miraculeux qu'il a écrit autre chose que de l'histoire pure.

Achevons enfin de régler nos comptes avec le professeur de Levde en examinant sa dernière objection relative au but de Daniel. Il s'exprime ainsi : « Le rapport établi par l'auteur entre la profanation des vases sacrés et la chute delà monarchie chaldéenne prouve une fois de plus combien peu il se soucie de la vérité historique. L'idée de cette connexion n'a pu venir qu'à un écrivain imbu des idées particularistes d'Israël. » (Ibid., p. 563.)

Il nous semble, au contraire, qu'un écrivain de l'époque des Machabées n'aurait pas eu l'idée de cette connexion. Que voyait-il à cette époque? Antiochus n'avait-il pas emporté les vases sacrés ? Cet ennemi acharné du judaïsme n'avait-il pas depuis trois ou quatre ans, à l'époque où le livre est censé avoir apparu, souillé le temple de l'Eternel de la façon la plus criminelle ? Cependant cette profanation du temple n'avait pas été suivie de la punition immédiate du coupable. Dans quel but le pseudo-Daniel aurait-il imaginé entre le crime de Balthasar et son châtiment une connexion qui ne s'était pas produite à l'égard du monstre qui s'appelait Antiochus Epiphane ? C'est précisément ce prétendu Daniel machabéen qui se serait abstenu d'établir une comparaison qui était si loin de tourner à l'avantage de la thèse qu'on lui prête. Tandis que le vrai Daniel, soucieux de la vérité historique, se contente de mentionner un événement dans lequel le Très-Haut manifesta sa puissance pen-

dant la période de l'anéantissement apparent de son peuple. Du reste, il n'est pas vrai que Daniel associe cette intervention divine avec la chute de la monarchie chaldéenne. L'avènement de Cvrus n'eut pas lieu à cette époque. Le fait rapporté par le prophète se rattache au meurtre de Balthasar par des conjurés qui, dans des vues que nous exposerons plus loin, mirent à sa place un gendre de Nabuchodonosor. Il n'est pas vrai, d'ailleurs, que la connexion du crime de Balthasar et de son châtimeut n'a pu venir qu'à un écrivain de l'époque des Machabées « imbu des idées particularistes d'Israël. » Cette idée a été provoquée par le fait, par une intervention de Celui qui a voulu de la sorte, au temps de l'exil, subvenir aux besoins des Juifs tourmentés alors, plus que jamais, par les angoissantes questions de la vérité du mosaïsme et excités à abandonner le Dieu de leurs pères. En donnant à son peuple des preuves de sa puissance, Jéhovah, le Dieu vivant, qui pouvait passer aux jeux du grand nombre, comme un dieu vaincu parles dieux païens, donnait aux enfants d'Israël des preuves de sa puissance et l'aidait ainsi à conserver sa foi aux immortelles destinées de la nation élue. Jéhovah attestait d'ailleurs ainsi aux païens que lui seul domine et gouverne les rois et les peuples.

Après la réfutation que nous venons de faire de la thèse rationaliste, nous n'avons pas de peine à la reconnaître sous la forme que Reuss lui donne et à motiver la répulsion qu'elle doit nous inspirer. Ce critique ne se préoccupe même pas de prouver cette thèse; il émet les oracles suivants à propos des six premiers chapitres qui, d'après lui, ne seraient qu'un roman : « Cette première partie fait ressortir sous une forme historique : 1° l'obligation pour les pieux Israélites d'éviter toute souillure païenne, en l'étendant jusqu'aux occurences de la vie domestique dont la loi mosaïque ne s'était pas occupée, mais qui avaient été réglées par une tradition plus exigente -, 2° la perspective que les monarques païens mêmes seront obligés de reconnaître Jéhovah et de lui rendre hommage, sous peine d'être écrasés par sa colère; 3° la certitude que toutes les puissances terrestres, quelque formidables qu'elles soient, finiront par faire place à une constitution du monde où les saints (c'est-à-dire le peuple élu) domineront seuls, sans avoir à craindre un retour de fortune; 4° l'assurance que la protection du ciel ne fera pas défaut à ceux qui, pour garder la foi, ne reculeraient pas devant le sacrifice de !a vie. » (Ibid., p. 208.)

Nous ne croyons pas avoir besoin de souligner par de longues

réflexions ce roman rationaliste. 11 est facile de voir que tout cela détonne et n'a aucun rapport avec la période des Mâcha bées. 1° Il ne s'agissait nullement à cette époque de a faire ressortir l'obligation d'éviter des souillures dont la loi mosaïque ne s'était pas occupée. » La persécution dAntiochus visait les pratiques fondamentales du culte judaïque et c'était la vie même du mosaïsme qui était menacée; 2° Daniel n'affirme en aucune façon que « les monarques seront obligés de reconnaître Jéhovah et de lui rendre hommage, sous peine d'être écrasés par sa colère. " Cette promesse qui ne concorde guère avec le train ordinaire des choses ici-bas n'est écrite nulle part dans le livre de Daniel et il eût été trop facile de montrer que, dans mille circonstances, cette prétendue prophétie ne s'était pas accomplie. Les rationalistes ne tiennent pas assez compte d'une réalité qui domine tout ce débat. Ils abandonnent le réel pour l'imaginaire et ils ne voient pas que les peintures de Daniel ne contiennent que des vérités historiques, des événements qui se sont passés de son temps, en un mot des faits : Dieu a secouru Daniel et ses amis dans telle et telle circonstance. Mais de ces mesures accidentelles, les fameux critiques veulent en faire des lois. Le texte a beau ne nous montrer là qu'interventions passagères, exceptionnelles, propres au temps de l'exil; les critiques négatifs ont « besoin d'introduire dans le texte une intention qui n'y est pas. » Comme ils ne veulent rien voir dans le livre de Daniel qu'un but parénétique et polémique, ils voudraient que l'auteur eût fait du miracle un mode permanent de l'action divine dans le monde. Or, c'est précisément ce qu'il n'a pas fait-, 3° quant à la prophétie des quatre empires après lesquels apparaîtra le règne du Messie, il est difficile de voir ce qu'elle venait faire au temps des Machabées. Le pseudo-Daniel n'aurait eu qu'à prédire l'avènement du Messie, sans se préoccuper de retracer, avec des traits parfaitement babyloniens, un passé qui était bien passé, et dont la description n'offrait aucun intérêt aux guerriers qui ne songeaient guère alors qu'à combattre contre les troupes d'Antiochus ; 4° la thèse qui couronne ce chef-d'œuvre de Reuss est encore plus absurde. Il a pu se figurer qu'un écrivain de l'époque des Machabées a osé assurer à ses concitoyens que « la protection du Ciel ne fera pas défaut à ceux qui, pour garder la foi, ne reculeraient pas devant le sacrifice de la vie. » Ainsi voilà les soldats machabéens bien avertis : ils n'ont qu'à attendre des miracles ! L'ennemi ne pourra rien contre eux ! Tels sont les aphorismes vides de sens dans lesquels se complaît la critique

rationaliste. Nous n'avons pas besoin d'insister pour faire remarquer qu'iei, comme partout, cette critique est l'inconséquence même. Aucun homme sensé, observant sans passion et sans parti pris, ne saurait nier que Daniel se contente de raconter quelques faits arrivés de son temps et que ces faits ne peuvent en aucune façon être considérés comme de thèses propres à toutes les époques. Considérées par les Juifs de l'époque des Machabées au point de vue des allégoristes, ces thèses auraient paru si contraires aux événements qui se passaient sous leurs jeux, que tout le livre que la pseudo-critique suppose avoir paru à cette époque, aurait été repoussé comme démenti par les faits.

L'allégorisme de la Dédicace de la statue, de la folie de Nabuchodonosor, du festin de Balthasar et de la fosse aux lions — Nous exposerons plus loin (§ VI) les preuves de l'historicité des récits de Daniel et, par suite, de l'authenticité du livre. Il nous suffira d'examiner ici ces récits au point de vue du but que les rationalistes se plaisent à leur attribuer. Ils prétendent que le pseudo-Daniel de leur invention a voulu présenter sous la forme de symboles et de visions des faits relatifs à Antiouhus Epiphane. Les adeptes de ce symbolisme se croient assez adroits pour escamoter les faits les plus éclatants avec la dextérité du prestidigitateur qui fait disparaître une muscade. Mais il ne nous sera pas difficile de débiner leur truc.

Déjà, nous avons montré que le premier chapitre n'a pas pour but d'établir que Dieu accorde généralement ou qu'il accordera •des dons surnaturels aux Juifs pieux (p. 193). Nous verrons tout à l'heure que le second chapitre n'a pas pour but de prédire le renversement de l'empire d'Antiochus Epiphane Contentonsnous pour le moment d'examiner le but que, d'après les rationalistes, l'auteur se serait proposé dans les chapitres III- VI.

La statue. — Le troisième chapitre (Dédicace de la statue) ne nous offrirait qu'une allégorie. C'est ce que veut expressément Lengerke qui a pris à partie Bertholdt (p. 105), pour avoir dit que l'histoire racontée dans ce chapitre renferme une base réelle, un germe de vérité. En effet, Bertholdt qui va cependant bien loin dans la critique dissolvante, a été un peu plus modéré que de coutume dans cette circonstance. Il admet que Nabuchodonosor fit élever une statue et qu'il convoqua ses officiers pour en solenniser la dédicace. Bertholdt accorde aussi que les compagnons de Daniel, fidèles à leurs croyances, refusèrent l'hommage demandé, et furent, par suite, condamnés à un sévère châtiment, dont Daniel probablement procura une dispense.

Lengerke qui, comme on sait, n'y va pas por quatre chemins, trouvant sans doute que l'opinion de Bertholdt n'est pas assez pleine de fantaisies, déclare qu'elle doit être rejetée (abzuweisen ist). Il faut que tout le récit ne soit qu'une fiction. Lengerke déclare donc que Bleek a très bien discerné la tendance parabolique de ce morceau. Tout ce discernement de Bleek consiste à avoir affirmé, sans preuves, que « l'auteur voulait seulement pcr tout ce récit symbolique, affermir ses compatriotes dans leur attachement au culte de leurs pères, et les exhorter à tout souffrir, plutôt que de s'écarter, ne serait-ce qu'un instant, du culte de Jéhovah ou de rendre aux idoles un hommage religieux quelconque. » Bleek ajoute que « cette tendance vivement exprimée (17, 18) est suivie des prédictions connues : « Jéhovah aura le dessus -, il montrera à ses trois serviteurs son puissant secours et leurs persécuteurs eux-mêmes seront forcés de reconnaître sa puissance. » N'oublions pas qu'il s'agit de prouver que ce récit n'est qu'une fiction et que Bleek se contente d'appuyer son hypothèse sur une simple affirmation.

Tout se réduit du reste à faire dire à Daniel ce qu'il ne dit pas. On peut, en effet, éplucher le texte tant qu'on voudra : on y trouvera seulement que le prophète se contente de raconter des faits qui prouvent que ses trois amis étaient très attachés au culte mosaïque, et qu'ils ne voulurent pas rendre un hommage religieux à l'idole de Nabuchodonosor. Il est vrai qu'une leçon morale religieuse ressort de ce récit ; mais il ne suit nullement de là que ce récit soit parabolique et qu'il ait été imaginé et composé en vue de cette leçon. Le même chapitre montre aussi que Jéhovah a eu le dessus et que ses trois serviteurs ont été efficacement secourus. Mais nous cherchons vainement dans cet exposé une preuve qui donne le droit de conclure que tout le récit est une pure fiction. Bleek a donc recours à une autre affirmation aussi peu motivée que la première. Il prétend que la statue mentionnée par Daniel n'est qu'une allusion à la statue qu'Antiochus Epiphane aurait établie dans le temple de Jérusalem. « Nous ne pouvons, dit-il, nous empêcher de penser à Antiochus Epiphane qui, après avoir pris Jérusalem par surprise, pillé et profané le temple, le consacra à Jupiter Olympien et offrit des sacrifices païens sur l'autel des holocaustes, après que « l'abomination de la désolation, » sans doute la statue de Jupiter eut été érigée sur cet autel. »

Malheureusement pour le critique ralionaliste, cette statue, imaginée par des esprits peu attentifs et mal renseignés, n'est

qu'une fiction. Lengerke lui-même reconnaît que Bleek se trompe lorsqu'il prend « l'abomination de la désolation » pour « une statue de Jupiter Olympien [Bleek irrte darin, dass er den « Greuel der Verwustung » filr eine Statue des Jupiter Olympius hielt). Lengerke a très bien compris qu'il ne pouvait s'empêcher de donner sur ce point raison à Hengstenberg (Beitràge, I, 86) (1). Mais nous ne voulons pas insister sur ces divergences qui indiquent toutefois des faits historiques tout différents ; et nous demandons seulement aux rationalistes de prouver que la statue d'or de Nabuchodonosor était, dans la pensée de l'auteur du livre de Daniel, le symbole de l'autel idolâtrique d'Antiochns. Or, c'est précisément le point capital de cette thèse que Bleek a vainement essayé de motiver. Lengerke et tous les critiques de son école n'ont pas été plus heureux que lui. Ils n'ont produit aucune raison qui montre que la statue, mentionnée par Daniel, n'est qu'une allégorie de l'autel qu'Antiochus établit dans le temple de Jérusalem-, ils n'ont rien trouvé qui montre que l'auteur ait eu le dessein de faire un récit parabolique. Tout y montre, au contraire, que ce récit est historique (§ VI). Qu'on lise le chapitre relatif à la dédicace de la statue et l'on ne pourra s'empêcher de reconnaître qu'il y a là des situations historiques vraies, nullement recherchées. Il est vrai que Nabuchodonosor veut faire adorer cette statue. Mais c'est la manie de tous ces rois babyloniens, persans, grecs de vouloir se faire adorer (p. 34). Si l'auteur avait voulu présenter Nabuchodonosor comme le type de celui qui veut forcer les Juifs à adorer des idoles, si, disons-nous, l'auteur avait voulu décrire l'oppression d'Antiochus, il nous aurait donné un portrait de Nabuchodono-

(1) Il est, en effet, par trop facile de constater qu'il n'est jamais fait mention de cette idole dans les trois récits que nous possédons au sujet de la profanation du temple (I, Mac. 1, 44-64; II, Mac. VI, 1-11; Josephc Antiqq., XII, 5, 4; Guerre des Juifs, I, 1 ; I, 2). Tout au contraire, les récits de la profanation et de la purification nous apprennent que l'objet abominable était un autel païen construit sur l'autel de Dieu. L'auteur du premier livre des Machabées dit (ch. I, 54) : « Ils bâtirent ((o/.oôô|jir]aav) une abomination de désolation sur l'autel. » On ne dit pas d'une statue qu'elle est « bâtie. » D'ailleurs le récit continue ainsi : « et dans toutes les villes de Judab, à l'entour, ils bâtirent des autels. » En racontant la profanation du temple, le même auteur dit : « Et le 25e jour du mois, ils sacrifièrent s'.ir l'autel (Broubv) qui était sur l'autel (ibid. 62) ; » et, dans le récit delà purification : « Us emportèrent dans un lieu impur les pierres qui avaient servi à la profanation (IbuJ. IV, 43). »

sor tout différent. Dans le livre de Daniel, ce roi ne nous est jamais présenté comme ayant essayé, directement et sciemment, de forcer les Juifs à apostasier. En ce qui concerne la dédicace de la statue, il n'avait convoqué nommément que des fonctionnaires, et il ne se proposait en aucune façon de viser les enfants d'Israël.

Mais,. d'un autre côté, s'il est vrai, comme les sages nous l'enseignent avec raison, qu'en toutes choses il faut considérer la fin, nous devons nous demander dans quel but le pseudo-Daniel aurait décrit avec tant de détails la scène de la statue érigée dans la plaine de Doura. Pour nous renseigner sur ce point si important, nous n'avons qu'à nous adresser aux savants du rationalisme que cet imposteur a mis dans sa confidence. Il nous suffira donc de citer ce que Reuss — les autres rationalistes n'ont pas trouvé mieux — dit à propos de notre troisième chapitre : « Cette page peut être envisagée comme une espèce de programme. Elle est destinée à glorifier la fidélité religieuse, à exalter le courage de ceux qui aiment mieux souffirir une mort cruelle que de renier la foi de leurs pères, et à leur promettre implicitement l'assistance du ciel, qui a toujours le pouvoir de les sauver » (Bible, VIÎ, p. 206). Voilà qui est bien. Mais le critique aurait bien pu voir que précisément l'explication qu'il donne, le but qu'il introduit dans ce chapitre, que tout cela, en un mot, ne rime à rien au temps des Machabées. Peut-on s'imaginer que tous ces détails, d'une vérité historique étonnante, auraient été accumulés pour en venir à ce résultat : Laissez-vous lier et jeter dans les flammes ccmme les trois amis de Daniel ; Dieu interviendra et il vous préservera de toute atteinte du feu (de tout danger de mort); bien plus, le roi (AntiochusJ. frappé de stupeur, vous élèvera en rang et en dignité. Comme tout cela était bien approprié à la situation faite aux Juifs sous la persécution d'Antiochus, dans laquelle précisément le Très- Haut avait, à dessein, résolu de ne pas se manifester par des miracles. De fait, depuis cinq ans que durait la persécution, il n'était pas intervenu d'une façon miraculeuse. Une nouvelle ère avait commencé pour le judaïsme palestinien : une partie de la nation, l'élite des Juifs fidèles à leur Dieu, avait pris les armes pour sauver la religion menacée par les entreprises tyranniques d'Antiochus. Et c'est alors qu'un écrivain inconnu serait venu leur dire : Imitez Azarias et ses amis : laissez-vous lier; en d'autres termes, laissez-vous faire prisonniers : le Très-Haut vous préservera de la mort et vous ne serez ni brûlés, ni passés

par les armes, ni empalés, ni crucifiés! Vraiment, les rationalistes qui disent que leur pseudo-Daniel a promis aux Juifs fidèles que Dieu les sauverait comme il l'avait fait pour leurs trois coreligionnaires ; les fameux critiques qui trouvent, d;ms la soumission de ces trois confesseurs de leur foi, un « programme destiné à exalter le courage, » c'est-à-dire à exalter le patriotisme des Juifs qui, depuis trois ans, prenaient part au mouvement national dont les Machabées étaient l'âme et le bras; ces fins critiques, dirons-nous, ne font pas l'éloge de leur intelligence. Il est, en effet, par trop évident que les nouvelles combinaisons au moyen desquelles le rationalisme s'efforce d'arranger à sa guise le livre de Daniel ne sont pas en rapport avec l'époque. Aucun esprit vraiment sérieux n'admettra qu'un Juif pieux du temps d'Antiochus Epiphane ait décrit une fête babylonienne, avec une connaissance de la couleur locale qu'il n'aurait pas pu se procurer à cette époque, pour en venir à conseiller aux Machabées et à leurs soldats de s'endormir à leur poste, l'arme au bras ou au fourreau, et d'attendre des miracles.

La folie. — Le quatrième chapitre est une proclamation de Nabuchodonosor qui raconte un songe dans lequel un Saint du Très-Haut lui a prédit qu'il perdra la raison et qu'il sera réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce qu'il ait reconnu le Dieu du ciel. Dans cet édit, le roi ajoute que son bon sens lui revint et qu'il proclama la grandeur du Dieu des Juifs.

Les critiques n'ont aucune raison de douter de l'exactitude et de l'historicité de ce récit. Il est vrai que les allégoristes ne sont pas de cet avis. Lengerke voit encore ici, avec Bleek, que la prophétie de la folie a une tendance parénétique. Voici ce que Bleek a découvert dans le chapitre IV : « Le récit a pour but de mettre devant les yeux du despote syrien des menaces et une prédiction du sort qui l'attend s'il persiste dans son arrogance et dans son crime; il contribuera un jour par son infortune, par le châtiment que son orgueil aura mérité, à faire connaître parmi les hommes la puissance et la grandeur de Jéhovah ; et ce sera seulement lorsqu'il aura reconnu sa faiblesse et sa dépendance de Jéhovah comme roi du ciel et de la terre, qu'il possédera son royaume en paix : cette tendance parénétique est évidente dans divers passages, versets 14, 22, 29, 31, 32, 34. » Telle est la théorie de Bleek. Après l'avoir adoptée, Lengerke avoue qu'on a nié que Nabuchodonosor soit le type d'Antiochus. Il y manque, en effet, comme l'ont prouvé Hengstemberg et Rirms, le point essentiel et caractéristique qui aurait fait du premier un

type du .second. Un pseudo-Daniel macbabéen aurait certainement imaginé et mis en relief, clans le roi de Babylone, un côté persécuteur des Juifs ; il aurait insisté sur ce point et il aurait rattaché la folie de ce monarque à la destruction de la Ville sainte et du Temple. Or, il n'y a rien dans le chapitre IV qui indique que le châtiment a été amené à cause de l'oppression du peuple de Dieu. Mais pour renverser l'hypothèse du rationalisme, il suffit de mettre en parallèle, d'un côté, Nabuchodonosor atteint d'une démence physique et remontant sur son trône après s'être humilié devant Dieu, et, d'un autre côté, Antiochus qui ne fut pas surnommé l'Insensé pour avoir persécuté les Juifs, mais qui, frappé subitement d'une maladie mortelle, fut irrémissiblement condamné et ne put, malgré son repentir, obtenir sa guérison.

Voici du reste comment Reuss, entre tous, commente ce chapitre IV. « Le lecteur, dit-il, ne manquera pas de se convaincre, à son tour, qu'il a ici affaire à une espèce de parabole qui doit établir cette vérité, que c'est une folie de s'insurger contre le seul vrai Dieu et de méconnaître sa souveraineté absolue » (p. 207). Il est très vrai que cette insurrection contre Dieu est une folie. Mais on sait aussi que cette folie a été le partage de tous les rois de Perse et des Macédoniens leurs successeurs. Le but de la prétendue parabole aurait été de montrer que tout usurpateur des attributs divins était châtié comme Nabuchodosor. Il est difficile de croire que, du temps des Machabées, un pseudo-Daniel eût pu prêter au Daniel de l'exil une prophétie qu'il savait démentie par les faits. D'ailleurs, Reuss se garde bien de montrer que le chapitre IV est « une espèce de parabole. » Nous savons déjà qu'il est inutile de demander à nos adversaires un semblant de preuve qui leur permette de soutenir qu'il n'y a pas là un récit historique. Celui qui demanderait une preuve serait bien naïf, une pirouette de la critique rationaliste doit lui suffire. C'est pourquoi Reuss se contente de confirmer sa thèse en répétant le refrain ordinaire que voici : « On n'aura pas de peine à comprendre que Neboukadneççar représente Antiochus fou, blasphémateur et persécuteur, et cela à une époque où l'on pouvait encore croire qu'il reviendrait à la raison. » (P. 207 )

D'abord, ce critique serait bien en peine de prouver ce dernier point, car, sans parler des rationalistes qui soutiennent que le livre a paru après la mort du tyran syrien, il n'est pas possible d'admettre qu'un écrivain juif du second siècle ait imaginé ce

décret et fait tout ce tableau uniquement pour apprendre à Antiochus (vivant ? mort ?) que Nabucliodonosor fut châtié de Dieu, tandis que lui, Antiochus, qui a agi d'une façon plus criminelle que le roi de Babvlone, n'a pas été réduit à vivre avec les bêtes. Jamais un écrivain de cette époque n'aurait pu avoir la pensée de faire lire aux soldats machabéens tous les détails du songe et de prolonger cette évocation, pour leur montrer qu'Antiochus se convertirait, reviendrait à de meilleurs sentiments et reconnaîtrait la souveraineté de Jéhovab. Il ne se fût pas trouvé un lecteur qui n'eût senti que l'écrivain, pour arriver à ce dénouement, n'aurait pas eu besoin d'une si longue description .

D'un autre côté, il est facile de voir, ainsi que nous lavons déjà fait observer, que, si un écrivain du temps des Machabées avait voulu faire de Nabuchodonosor un type d'Antiochus, il aurait donné à son modèle une physionomie toute autre. Il aurait eu surtout en vue de montrer que ceux qui persécutent la nation juive sont punis par Jéhovah. Or, précisément nous voyons ici que Nabuchodonosor n'est pas puni pour avoir fait la guerre aux Juifs ou pour avoir détruit Jérusalem et le Temple. Le roi de BabyJone devint fou à cause de son orgueil qui le portait à se croire au-dessus de Dieu. Un écrivain palestinien du temps des Machabées aurait donné une cause de la démence du grand roi plus en rapport avec la situation : l'auteur en aurait fait un persécuteur et il l'aurait montré réduit à brouter l'herbe des champs en punition de la guerre faite aux serviteurs de Jéhovah.

Il n'est pas vrai non plus que la folie de Nabucliodonosor soit l'image de la folie de celui qui fut surnommé 'ErcipavJïç (fou) au lieu de 'Erciîpav7jç (illustre). Antiochus reçut le surnom d'insensé, en 166 av. J.-C, non pas à cause de sa conduite envers les Juifs, mais à cause des dépenses folles qu'il fit pour fonder, près d'Antioche, des jeux solennels en l'honneur d'Apollon. D'ailleurs sa folie ne fut pas caractérisée au point de vue physique et elle ne ressemble en rien à celle de Nabuchodonosor.

Remarquons enfin que Reuss paraît- avoir jugé lui-même que son explication de la folie de Nabuchodonosor n'était pas suffisante, car il dit à propos de cette même description de la folie du roi : « Cela signifie simplement que l'homme privé de son bon sens, et négligeant ainsi les soins qu'on donne au corps, finit par revenir à l'état sauvage, même dans son extérieur. Cela suffit pour l'explication du texte, et il est superflu de rappeler des cas de folie où des hommes ont cru être des bêtes. L'auteur

ne dit rien de cela. D'après lui, le roi avait perdu sa raison, voilà tout » (p. 247). La « parabole » du chapitre IV n'aurait ainsi pour but que de recommander la propreté, « les soins du corps, » négligés sans doute par Nabuchodonosor (Antiochus}, et elle ne formerait qu'un chapitre d'un traité d'hygiène. Vraiment, la critique rationaliste est une belle chose!

De notre côté, nous admettrons très volontiers que les considérations qui précèdent suffisent pour nous permettre de soutenir que l'histoire du châtiment de Nabuchodonosor montre que « c'est une folie de s'insurger contre le seul vrai. Dieu et de méconnaître sa souveraineté. » Mais nous ajouterons qu'elles nous donnent aussi le droit de dire bien haut que la moralité de cette histoire ne prouve pas qu'il n'y a ici qu'une « parabole. » Il fallait prouver que cette histoire n'est pas une histoire : mais la preuve de leur thèse est ce qui préoccupe le moins Reuss, Kuenen, Lengerke et les autres critiques de cette trempe.

Le festin de Balthasar. — Ces mêmes critiques ne voient dans le châtiment de ce roi qu'un avertissement poétique donné à Antiochus, en même temps qu'un encouragement donné aux Israélites. Ainsi, Lengerke trouve que le récit du festin de Balthasar est une fiction dont le but est de glorifier Daniel et de montrer le jugement du tyran, c'est-à-dire d'Antiochus Epiphane. Dans ce morceau l'auteur, voyant que toute espérance de conversion s'est évanouie, se propose d'annoncer à ce roi que sa ruine est certaine et irrévocable. C'est là encore une l^pothèse dont nous chercherions en vain la preuve. L'exégèse rationaliste n'est, en effet, qu'une exégèse d'imagination. Nous apprenons donc ici qu'un événement de la vie d'Antiochus a donné occasion au pseudo-Daniel, contemporain de ce roi, d'imaginer la profanation des vases sacrés par Balthasar et ses convives. On raconte, en effet, d'Antiochus, comme quelque chose de souverainement impie, qu'il entra dans le temple et qu'il en enleva avec ses mains impures, les vases sacrés, l'autel d'or, la table des pains de proposition, les encensoirs d'or et divers autres objets qui servaient au service du temple (I, Mach., I, 23-24 ; II, Mach., V, 15-21).

Le lecteur remarquera d'abord sans peine que Balthasar n'a pas dévalisé le temple, comme son père l'avait fait et comme Antiochus le fit plus tard. Dès lors, on ne voit pas comment les événements relatifs au pillage du temple par ce dernier roi auraient suggéré l'idée d'une profanation arrivée dans un festin donné par un roi babylonien fils et successeur de Nabuchodo-

nosor. Lengerke se contente de prouver son affirmation gratuite par une autre affirmation qui ne lui coûte pas davantage. Il prétend tout simplement que l'auteur eut, dans l'acte de spoliation d'Antiochus, une occasion de modifier l'histoire {die Geschichte zu modificiren) et que, lorsqu'il voulut décrire le dernier festin de Babylone (Lengerke ne savait pas qu'il y eut encore trois rois dans cette ville avant sa conquête par Cjrus), il n'eut qu'à représenter l'événement comme s'il avait eu lieu (p. 242). Ce n'était pas plus difficile que ça ! Daniel décrit un fait tout autre, mais c'est égal : ce n'est que le même fait !

Il est bon de* noter, d'un autre côté, qu'Antiochus ne se proposa pas de « profaner » les vases sacrés et que le vol qu'il commit ne fut qu'une spéculation financière. Nabuchodonosor avait aussi fait enlever le vases sacrés du temple et les rationalistes ont dit que le récit relatif à ces vases, tansportés à Babylone, n'a pour but que de montrer le pillage sacrilège des trésors sacrés du temple par le tyran syrien. Mais comment se fait-il que l'auteur du livre de Daniel n'ait pas insisté sur l'outrage que Nabuchodonosor avait ainsi fait au Très-Haut et ne se soit pas servi de cette spoliation (ch. I, 2), pour imoginer un châtiment associé à ce crime ? Le roi de Babylone fut, en effet, plus coupable à cet égard qu'Antiochus, car il mit dans la salle du trésor de son Dieu, les vases sacrés de Jéhovah, comme symboles de la défaite et de la captivité de ce Dieu. N'ayant pu, selon l'usage, emporter l'idole de ce Dieu, il avait pris les objets qui lui étaient consacrés et les avait emprisonnés dans son laraire. Le pseudo-Daniel du temps des Machabées aurait évidemment fait beaucoup plus ressortir ce sacrilège et il n'aurait pas manqué de l'associer à la folie de Nabuchodonosor ou à tout autre châtiment. 11 n'aurait pas eu besoin de la sorte d'imaginer les événements du festin de Balthasar. D'autant plus que Nabuchodonosor suffisait seul pour réprésenter tout ce que le pseudo-Daniel, d'après les rationalistes, a attribué à Balthasar.

En effet, Lengerke dit, à propos de V, 18, que c'est Antiochus Epiphane qui est l'image du roi qui oublie Dieu, et il ajoute : « 5, versets 18 à 20, on lui cite un exemple qui lui a été appliqué à lui-même au chapitre IV, cela vient, ajoute-t-il, de ce que le chapitre Va été composé après le chapitre IV. lequel a été rédigé dans un temps et dans une disposition où le prophète avait encore l'espérance de ramener le despote à de meilleurs sentiments. Il n'a plus cet espoir -, il lui annonce sa chute et met à profit Yhagada qui se rapporte à une précédente période

du despote, pour lui représenter plus fortement son état présent sans espoir, et pour lui dire ce qui aurait pu le sauver si ce n'était pas trop tard. » Tel est le roman de Lengerke, adoptée par Cahen. Pour le repousser, il suffira de demander à ces critiques imaginatifs pourquoi Fauteur a laissé mourir Nabuchodonosor (Antiochus)., et amené son fils Balthasar (Antiochus) sur le trône. Il aurait pu si facilement mettre tout sur le dos du premier de ses rois'. Après l'avoir fait revenir de sa folie et l'avoir converti, le pseudo-Daniel n'aurait eu qu'à supposer une rechute de ce même monarque dans son péché d'orgueil, et faire apparaître le terrible mène, teqel, û-farsin. En un mot l'auteur aurait été amené tout naturellement à grouper tous les événements autour de la figure de Nabuchodonosor, qu'il a si vivement éclairée.

D'ailleurs si un écrivain juif avait, vers le temps où Antiochus Epiphane exerçait ses fureurs contre ses corréligionnaires, inventé ce roman, ce festin de Balthasar, pour effrayer et convertir le tjran macédonien, il aurait dû nécessairement publier son livre avant ou après la mort de celui qu'il visait. Si avant, comment put- il savoir que la mort d'Antiochus vérifierait sa prédiction. Puis, qu'aurait vu ce roi dans ce chapitre qui, d'après les rationalistes, lui était destiné ? N'aurait-il pas compris que ce n'était là qu'un roman ? Peut-on supposer que l'auteur ait compté faire lire à Antiochus ce chapitre, écrit en araméen, et amener ainsi sa conversion ? Cette hypothèse est par trop absurde. Les criticistes disent aussi, avec tout aussi peu de raison, que le pseudo- Daniel comptait faire espérer de la sorte aux Juifs que Dieu convertirait le Tyran. C'eut été le moyen, non pas de les exciter à se battre, mais de les porter à se croiser les bras.

Si l'auteur avait publié son livre après la mort du persécuteur, il est évident que celui -ci n'en aurait pu retirer aucun fruit. D'un autre côté, quel cas auraient fait les Juifs d'une prédiction qui apparaissait lorsqu'elle était accomplie ? D'autre part, Antiochus mourut d'un mal survenu « sans que la main des hommes s'en mêlât » (VIII, 25) ; Balthasar fut massacré par des conspirateurs. Il n'y a pas de ressemblance entre ces deux événements. Puis, la dynastie d'Antiochus ne fut pas interrompue : son fils lui succéda immédiatement et son royaume ne tomba ni dans les mains d'un Mède ni dans celles d'un Perse.

Mais la pseudo-critique nous réserve d'autres surprises à propos de ce chapitre V. Lengerke qui parle au nom de cette science si clairvoyante, n'a pu s'empêcher de terminer son introduction à ce chapitre par son refrain habituel. « A côté, dit-il,

de la tendance prophétique de ce morceau se trouve en même temps de nouveau la tendance parénétique (Neben der prophetischen Tendenz dièses Abschnittes liegt zugleich wiederum diepar'ânetische) pour les contemporains de Fauteur, savoir qu'il faut persévérer tranquillement (ruhig auszuharren) et ne pas abandonner une résistance courageuse, car le sort du Tjran est irrévocablement arrêté et le temps de la délivrance est proche » (ibid.).

Ne nous arrêtons pas à faire ressortir ici ce qu'a d'étrange le but que Lengerke prête au pseudo-Daniel machabéen : « Il faut persévérer paisiblement. » Voilà un conseil qui vient bien à propos ! Lengerke y tient, toutefois, car déjà, à la recherhe d'un but machabéen dans le chapitre II, il avait trouvé que, à côté de la partie prophétique, le morceau a une tendance parénétique : il faut « persévérer paisiblement (ruhig auszuharren), car la fin est proche » (da das Ende nahe sei). Il est difficile de comprendre comment cette exhortation peut se rapporter à l'époque des luttes des Machabées. Ce n'était guère le moment où il fallait « attendre (jusqu'à la fin) paisiblement! »

Ce trait seul suffit, en effet, pour faire comprendre que la tendance du récit ne convient en aucune façon aux événements relatifs à la période machabéenne. Il ne s'agissait pas alors de « persévérer tranquillement » et de s'exciter à une « résistance courageuse, » en pensant que le « sort du tjran était définitivement arrêté. » Cette résistance dont parle Lengerke devait sans doute être purement passive, car on n'en trouve pas d'autre dans les exemples mentionnés par Daniel. D'ailleurs, l'encouragement n'aurait eu quelque valeur que si l'auteur prétendu du livre avait fixé l'époque de la mort du persécuteur. Or, c'est ce qu'il ne fait pas et il n'apprend pas une chose rassurante pour le moment aux vaillants défenseurs de leur foi, en leur disant qu'Antiochus sera un jour frappé par un châtiment divin.

La fosse aux lions. — Les objections historiques et exégétiques des rationalistes sur, le chapitre Viseront plus spécialement examinées § VI et dans notre Commentaire sur ce chapitre. Au sujet du but de ce chapitre, les criticistes ont découvert qu'il n'y a là qu'un récit fictif qui a pour but de montrer qu'il n'y a d'adoration légitime que celle du vrai Dieu. Après avoir indiqué quelques objections, faciles à résoudre, mais auxquelles il se garde bien d'opposer les réponses de nombreux critiques, Reuss explique ainsi le chapitre relatif au règne de Darius le Mède : « Tout cela est de nature à nous faire comprendre que ce n'est pas là de l'histoire. Le but du récit est facile à trouver. Il n'y a

d'adoration légitime que celle du vrai Dieu, et les adorateur» de celui-ci sont placés sous sa protection immédiate et efficace. » Puis, il conclut en disant : « Il n'y a là de ridicule que l'obstination des commentateurs qui veulent y voir une histoire véritable. »

Sans doute, aux yeux de ce grand homme, il n'y a de véritable exégèse que celle qui est faite non de réalités, mais de fantasmagories rhétorico-rationalistes. Nous ne dirons pas toutefois que ceux qui n'ont pas conscience de la faiblesse de ces arguments ou plutôt de ces lubies, sont des imbéciles : le lecteur en pensera ce qu'il voudra. Quant à nous, nous ne croyons pas avoir besoin de nous arrêter plus longuement à cette assertion de Reuss : « Ce n'est pas de l'histoire, » parce que « le récit a pour but de montrer qu'il n'y a d'adoration légitime que celle du vrai Dieu. » En déraisonnant de cette façon, il faudrait conclure que toute histoire qui offre un enseignement, une leçon, est une parabole. Dès lors, nous devrions tenir pour certain que les récits historiques les mieux attestés ne sont que des fables et que les personnages qui y sont mentionnés n'ont jamais existé.

Nous ne pouvons aussi que féliciter Reuss d'avoir compris combien il était à propos de rappeler aux Juifs, qui luttaient, les armes à la main, pour la vie du mosaïsme menacé par les troupes syriennes et par le parti gréco-païen, que, semblables à Daniel dans la fosse aux lions, « les adorateurs du vrai Dieu sont placés sous sa protection immédiate et efficace. » Ce n'était guère cependant l'époque où il aurait fallu annoncer aux martyrs et aux guerriers des miracles de ce genre : un écrivain de ce temps-là se serait surtout efforcé de montrer que la protection divine se fait sentir de diverses manières, selon le plan qu'elle a choisi.

Le livre de Daniel met en relief le soin providentiel du Très- Haut sur quelques-uns de ses adorateurs et sur son peuple privilégié pendant la période de l'exil -, les récits des miracles qui ont lieu à cette époque ne peuvent manquer d'intéresser et d'instruire, dans tous les temps, le lecteur pieux et docile. Mais ce n'est pas un pseudo-Daniel du temps des Machabées, époque où Dieu s'abstint d'intervenir par des miracles, ce n'est pas, disons-nous, à une époque de lutte armée, qu'un écrivain fût venu proposer pour modèle Daniel se laissant jeter, sans résistance, sans faire un appel à la révolte, dans la fosse aux lions. A cette époque, les Juifs fidèles n'attendaient pas passivement des mi-

racles. En un mot, un pseudo-Daniel de ce temps-là aurait proposé à ses corréligionnaires des modèles plus militants ; il leur aurait recommandé les devoirs propres à cette période de l'histoire, un zèle ardent pour la religion judaïque et les vertus guerrières.

Nous sommes donc en droit de conclure que toutes les fantaisies de la critique négative qui visent le caractère parénétique et religieux du livre de Daniel ne sauraient en aucune façon être prises au sérieux. Cette prétendue science néglige toujours de prouver le point essentiel de son hypothèse : elle se contente de produire des affirmations, de nouvelles hypothèses que rien ne justifie. Les adeptes de cette école ont eu la prétention de croire qu'il leur suffirait de vouloir incarner leurs idées, leurs hypothèses, leurs imaginations dans le livre de Daniel. Ils sont persuadés que, pour atteindre ce but, il leur suffit de dire au hasard tout ce qui se présente à leur imagination, sans présenter la moindre preuve, pas même la vraisemblance la plus légère. C'est un procédé fort commode !

Il est facile, en effet, de dire qu'un livre n'est qu'un tissu de fictions et de romans. On peut porter ce jugement sur n'importe quel livre. Mais un homme sage et réfléchi ne saurait se trouver satisfait par des affirmations dénuées de preuves. Or, c'est sans l'ombre de preuve et par des hypothèses plus absurdes les unes que les autres, que l'on voudrait faire croire que le livre de Daniel n'offre que des fictions, n'ayant d'autres bases que des faits imaginaires. Lors donc qu'on dit que le but du livre de Daniel est purement parénétique et polémique, on ne parle pas sérieusement et on viole les règles de la critique historique. D'abord, une partie de ce livre n'a pas ce but ; et l'autre partie n'a ce but que parce qu'il ressort de l'histoire elle-même. On peut, du reste, accorder que beaucoup de faits racontés dans ce livre, ont en dehors de leur réalité historique, un résultat édifiant et qu'on y trouve des avertissements et des exhortations de la plus haute importance. Mais cela ne suffit pas pour faire du livre de notre prophète une pure fiction, un roman moral. L'idée philosophique, la morale qui ressort des faits racontés dans le livre s'est évidemment présentée à Daniel, mais il n'a pas conçu ses héros d'après une formule sèche et abstraite. Ils sont tous vivants et incarnés, avec le vêtement et les couleurs particulières de l'époque babylonienne pendant l'exil. 11 est évident, par tout l'ensemble de ce livre, que, dans les événements qui y sont racontés, la vérité du fait sert de base au récit et que le fait est

l'enveloppe de l'idée. En un mot, la réalité historique du livre se présente comme le but fondamental de l'auteur, et on ne peut en aucune façon se dispenser de la prendre en considération. La toile du peintre reproduit si admirablement la réalité de la société babylonienne, que, en lisant ce livre, le lecteur intelligent et loyal ne peut manquer de sentir comme l'attouchement de la vérité. Tout démontre que les personnages qui se meuvent dans ces récits ne sont pas un prétexte à développements ; et q& ne peut s'empêcher de voir que Daniel et ses amis, tout en représentant une catégorie de Juifs pieux du temps de Fexil, ont existé comme individus, et que rien n'autorise les rationalistes à en faire des êtres d'imagination, créés par volonté d'auteur.

Il n'est pas vrai non plus que la persécution d'Antiochus soit le sujet sur lequel un pseudo-Daniel ait brodé les divers tableaux de ce livre. Ainsi compris, ce sujet aurait un grand défaut : celui d'être bien compliqué. Un écrivain du second siècle aurait pris des canevas plus simples ou qui, du moins, n'auraient pas nécessité une si longue exposition. Il n'aurait pas eu besoin de dépenser tant d'efforts pour effrayer Epiphaue, et les encouragements qu'il se serait proposé de donner aux Juifs n'auraient pas été noyés dans tant de détails exotiques. Mais il est nécessaire d'examiner plus en détail la pseudo-légende imaginée par les rationalistes, en vue de donner pour cadre et pour thème à Daniel leurs singulières lubies.

But machabéen et légende d'un pseudo-Daniel du temps d'Antiochus Epiphane. — Lengerke et les critiques prétendus libéraux, emboîtant le pas de Porphyre, déclarent sans hésiter — mais sans alléguer aucune raison — qu'ils ne croient pas au miracle, et, dès lors, ils nient qu'aucune prophétie, dans le vrai sens du mot, se trouve dans la Bible. Ainsi il faut, de toute nécessité, supposer que Daniel n'a rien prédit du tout. Mais comme son livre contient beaucoup de choses qui, si elles ont été écrites pendant la Captivité, doivent être considérées comme de vraies prophéties, il doit s'en suivre, et c'est leur conclusion; que ce livre n'a pu être composé qu'après les événements qui s'y trouvent décrits. Or, il est certain que ce livre prédit la persécution d'Antiochus Epiphane; donc, il a été écrit pendant ou après le règne de ce prince et, dès lors, la date du livre qui porte le nom de Daniel est parfaitement établie. Nous pourrions déjà répondre que nous trouvons aussi, incontestablement, dans ce livre la prophétie de la destruction de Jérusalem sous un quatrième empire, l'empire romain, et qu'ainsi il faudrait conclure que Daniel a écrit après la conquête de cette ville par Titus.

Nous démontrerons, d'ailleurs (§ X), que l'inauthenticité du livre de Daniel ne saurait être soutenue par aucun critique qui aurait le moindre sentiment de la réalité historique et littéraire. Mais on sait assez que, à l'égard de la Bible, les criticistes se moquent de la critique. Leur thèse est bien simple et leur siège est fait : point de miracles! Voilà qui est décidé. Tl ne s'agit ensuite que de faire de l'obstruction et de repousser les révélations contenues dans les saints Livres. Ces fameux critiques ont donc introduit leurs imaginations dans l'interprétation du livre de Daniel et ont entassé mille invraisemblances pour composer une légende de leur cru.

Légende rationaliste d'un pseudo- Daniel machabéen. — Les rationalistes qui n'admettent pas des vues prophétiques se sont attribués néanmoins une vue rétrospective toute aussi miraculeuse. Ils déclarent qu'ils ont vu un Juif qui a, du temps des Machabées, composé le livre de Daniel; ils sont au courant des faits et gestes de ce fourbe -, ils ont assisté à la rédaction de ces récits et de ces prophéties, fabriqués au second siècle seulement avant notre ère. Les choses se sont passées comme ils le disent : ils y étaient. Peut-être même pourraient-ils dire qu'ils ont collaboré à l'œuvre de ce faussaire. Nous les trouverions même disposés à s'en faire un titre de gloire. Quoi qu'il en soit, voici la légende du pseudo- Daniel telle que les rationalistes l'ont vue, non dans les textes, mais dans leur imagination.

« Cet auteur, disent-ils, qui a vécu du temps d'Antiochus Epiphane et de Judas Machabée, fut témoin des persécutions souffertes par les Juifs, de leur soulèvement, de leur lutte, de leur victoire. Plein de confiance en son héros, il croit arrivée l'heure du triomphe définitif du peuple d'Israël sur toutes les nations ; ce poète, à l'imagination ardente, a écrit son livre en 160, la dernière année et avant la mort de Judas, dans le but de ranimer la foi de ses compatriotes, de soutenir et d'élever leur courage, en leur montrant la puissance de leur Dieu et les effets de sa protection envers ceux qui marchent dans sa voie ; pour annoncer l'approche de la domination du peuple juif sur les autres peuples, domination prédite si souvent par les prophètes, et qui va enfin être bientôt l'œuvre de Judas Machabée, le favori de Jéhovah.

» La prophétie ayant cessé chez les Juifs depuis près de trois siècles, l'auteur de notre livre a mis ses inspirations sous le patronage et dans la bouche de Daniel, homme pieux, que le peuple depuis longtemps était habitué à révérer comme un sage aimé

de Jéhovah, et dont la tradition rapportait des choses merveilleuses. Et, pour donner à ses prédictions encore plus d'autorité, il les fait précéder, toujours comme étant de Daniel, d'autres prophéties sur des événements arrivés depuis plusieurs siècles ou contemporains, tels que la fin de la captivité de Babylone, la succession des empires de Chaldée, de Perse et autres, le partage de. la succession d'Alexandre le Grand, le règne et les persécutions d'Antiochus Epiphane, la victoire du peuple juif, le rétablissement du culte de Jéhovah supprimé par Antiochus, etc. »

Nous venons de citer les paroles du premier rationaliste qui nous est tombé sous la main (Carre, L'ancien Orient, 4 875'). Tous les critiques soi-disant libéraux donnent la même note, sauf en ce qui concerne la date de l'apparition du livre, laquelle varie de 167 à 4 60 av. J.-C. Plus pressés de remplacer des conjectures imaginaires par des affirmations dogmatiques que de donner des arguments sérieux, ces critiques ont fait de leur pseudolégende un credo auquel ils prétendent imposer une autorité sans conteste. Aussi veulent-ils que nous acceptions le roman de leur composition les jeux fermés, comme du reste le fait la masse des prétendus libres-penseurs ; et lorsqu'ils constatent que leurs affirmations mensongères provoquent nos protestations, ils s'impatientent et nous traitent d'ignorants. Voyons donc ce que vaut la « science » de ces savants et des moutons de Panurge qui les suivent. Reprenons une à une toutes leurs assertions gratuites, toutes leurs hypothèses : il nous sera facile de voir que la légende rationaliste d'un pseudo-Daniel machabéen n'est qu'une fable dénuée de tout fondement. C'est ce que nous démontrerons, après toutefois que nous aurons laissé quelques-uns des maîtres de l'école soi-disant « critique » exposer leur roman avec tous ses développements et toutes les pièces à l'appui.

Donnons donc d'abord à Kuenen le plaisir de voir ses hypothèses, ses rêveries présentées à nos lecteurs : il ne pourra du moins pas dire que nous mettons la lumière sous le boisseau. Voici de quelle façon il « résume les résultats acquis relativement à l'origine, à l'influence et à la valeur du livre de Daniel. »

« La situation des Juifs, dit il, après leur retour en Palestine, était loin de répondre aux brillantes prédictions des prophètes tels que Jérémie et Ezéchiel. Les Israélites fidèles ne cessèrent pourtant pas d'ajouter foi à ces rêves splendides, mais ils en reportèrent l'accomplissement dans un avenir plus lointain (1).

(1) Il ne serait que juste de demander à Kuenen pourquoi les Juisf

Les violences d'un Antiochus Epiphane semblaient peu propres à justifier ces audacieuses espérances, qui cependant ne firent que se fortifier davantage durant la persécution {\). Mais enfin la mesure des insultes qu'Israël devait subir de la part des païens était comblée (Dan., VIII : 28) ; les angoisses du peuple s'étaient élevées à un tel point, que la délivrance ne pouvait guère plus se faire attendre ; voilà l'impression toujours plus vive produite sur les Juifs par la terrible persécution d'Antiochus Epiphane (2). Les Machabées avaient déjà donné le signal de la révolte. Ce fut alors qu'un pieux Israélite se sentit poussé à exprimer ce que plusieurs avaient vaguement pressenti (3). Il voulait consoler ses compagnons d'infortune, et en même temps donner un avertissement salutaire aux persécuteurs et à ceux d'entre les Juifs qui pouvaient favoriser leurs funestes desseins. Sans doute s'il eût vécu quelques siècles plus tôt, il eût, en de semblables circonstances, publiquement exercé le ministère prophétique. Mais,

n'ont pas cru que le règne messianique devait commencer aussitôt après le retour de l'exil. Ce critique si savant aurait bien dû nous faire connaître le motif qui porta les enfants d'Israël à « reporter l'accomplissement » de ce qu'il appelle « leurs rêves splendides, » dans un avenir plus lointain. Mais il se serait bien gardé de rechercher la cause de ce fait, ou du moins il n'aurait pas tenu à la révéler à son public. En effet, l'absence d'un mouvement messianique à cette époque et aussi du temps des Machabées ne s'explique que par la connaissance que le peuple élu avait, dès le retour à Jérusalem, de la prophétie de Daniel. Les Juifs ne pouvaient pas se faire illusion au sujet de l'époque de l'avènement du Messie : le livre de notre prophète fixait une durée de soixante-dix semaines d'années à partir de la permission qui devait être accordée de rebâtir la Ville sainte.

(1) Il serait difficile au professeur de Leyde de justifier ce qu'il dit à ce sujet. Il ne pourrait produire aucun fait, aucun texte qui indique que sous les Machabées les espérances messianiques se soient ravivées. Personne n'attend le Messie pour cette époque.

(2) La persécution d'Antiochus arriva à son comble quand il profana le temple et massacra un si grand nombre de serviteurs de Jéhovah (l'an 168). Mais ces excès du despote macédonien ne prouvaient pas que la délivrance approchait : le tyran vécut encore et continua à persécuter les Juifs fidèles à Dieu pendant quatre ans, et nous verrons plus loin qu'il n'est dit nulle part, dans le livre de Daniel, qu'après sa mort le règne du Messie devait commencer.

(3) Comment Kuenen le sait-il? A-t-il reçu une révélation spéciale à ce sujet? Il va bientôt avouer lui-même que ce n'est là qu'une hypothèse.

en l'an 165 avant J.-C, on savait depuis longtemps (Ps.LXXIV : 9; I, Macc. IV : 46 -, IX : 27 ; XIV : 41) que l'époque prophétique était irrévocablement fermée. Il lui fallait donc suivre une autre voie pour atteindre le noble but qu'il s'était proposé (1). Israël

(1) Voilà encore une assertion que le critique hollandais ne prouvera jamais. Personne n'avait dit qu'il n'y aurait plus de prophètes : il n'y en a pas eu dans la période qui va de Malachie à Jean-Baptiste ; c'est tout ce que l'on sait à ce sujet. Les textes visés par Kuenen ne prouvent pas que « l'époque prophétique était irrévocablement fermée. » Examinons ces textes et constatons un des procédés habituels de l'exégèse rationaliste. Le passage du psaume LXXIV, 9 (LXXÏII). s'exprime ainsi tout simplement : « Nous ne voyons pas de miracles ; il n'y a plus de prophète ; et Dieu ne nous connaît plus. » Ce texte constate un fait ; il nous apprend qu'à l'époque où il fut composé, il n'y avait pas de pieux Israélite exerçant publiquement le ministère prophétique : il ne dit en aucune façon qu'il n'y aura plus de prophète.

Les textes du livre des Machabées auxquels Kuenen se réfère ne disent pas autre chose. Le premier (I, cb. IV, 46) nous apprend que « les pierres de l'autel des holocaustes, qui avaient été profanées, » furent placées sur la montagne du temple, « en attendant qu'il vînt un prophète qui déclarât ce qu'on en ferait. » Au chapitre IX, 27, nous ne trouvons que ce simple renseignement : « Et Israël fut ac câblé d'une si grande affliction, qu'on n'en avait pas vue de semblable depuis le temps qu'il ne paraissait plus de prophète dans Israël. » Il n'y a là évidemment que la constatation d'un fait qui se rapporte au passé. Le texte du chapitre XIX, 44, ne saurait non plus être allégué comme prouvant la thèse que nous combattons. Voici ce qu'il nous apprend : « Les Juifs et les prêtres avaient consenti à ce qu'il (Simon Machabée) fût leur chef et leur souverain prêtre pour toujours jusqu'à ce qu'il s'élecât parmi euœ un prophète fidèle. » Il est évident que, d'après les textes du premier livre des Machabées, loin de croire que « l'époque prophétique était irrévocablement fermée, » les Juifs avaient 1 espoir qu'un prophète viendrait, et qu'ils renvoyaient la décision de cas embarrassants ou de certaines affaires relatives à leur gouvernement à l'époque de sa venue. Comment se fait-il que les rationalistes insistent tant sur la croyance qu'ils prêtent aux Juifs de l'époque des Machabées au sujet de la suppression irrévocable du prophétisme? C'est bien simple : ils ont besoin de cette hypothèse pour motiver la supercherie de leur pseudo- Daniel machabéen. Nous venons de voir que cette hypothèse est insoutenable et que, dès lors, toute leur machination s'évanouit en fumée. Constatons, toutefois, qu'il est bien triste de voir des hommes, ne manquant pas d'ailleurs d'intelligence, mais passionnés, se tordre ainsi l'esprit pour faire dire aux textes ce qu'ils ne disent pas.

Donc, il n'est pas vrai que du temps d'Antiochus, les Israélites aient cru que « l'époque prophétique était irrévocablement fermée; »

avait gardé le souvenir d'un certain Daniel, célèbre par sa sagesse, peut-être aussi comme Voyant. Ce Daniel pouvait très bien être l'un des exilés du royaume du Nord, devenu célèbre à la cour de Ninive (<)» il serait même encore possible que certaines pro-

donc il est faux que la prétendue croyance de la suppression du p'rophétisme, croyance qui n'a jamais existé que dans l'imagination des rationalistes, aurait empêché un Israélite «exalté», « un poète à l'imagination ardente, » de se dire prophète et d'agir à sa guise à la manière des anciens prophètes. Ses compatriotes l'auraient jugé d'après ses œuvres. Les Juifs n'opposèrent pas à Jean-Baptiste une fin de non-recevoir fondée sur une croyance à la suppression définitive du prophétisme. On vit des pharisiens et des sadducéens venir se faire baptiser par ce prédicateur de la pénitence ou de la repentance, qui fut la plus haute expression du prophétisme; car, si Daniel avait indiqué l'époque précise de la venue du Messie, Jean- Baptiste eut le glorieux privilège de préparer la voie et de faire connaître Celui qui venait effacer les péchés du monde. Le fait que nous indiquons ici est tellement vrai que A. Réville, disciple de Kuenen, ne songeant pas alors à la légende du pseudo-Daniel et ne s'occupant que du prophétisme en général a émis le jugement suivant : « Jean-Baptiste avec sa prédication ardente, sa colère, ses menaces, son attitude vis-à-vis d'Hérode, descend en droite ligne d'Elie. » {Reçue des Deux-Mondes, juin 1867, p. 184.]

L'exemple du prophète-précurseur du Messie montre donc suffisamment qu'un Juif de l'époque des Machabées n'aurait pas été obligé « de suivre une autre voie » que celle des anciens prophètes, « pour atteindre le noble but qu'il s'était proposé, » et rien ne l'aurait autorisé à le poursuive à l'aide d'un tissu de supercheries et de mensonges. Il nous suffît aussi d'en appeler à l'exemple de Jean-Baptiste pour réfuter cette assertion toute gratuite de Kuenen, d'après laquelle « l'inspiration prophétique » était alors « envisagée comme une chose mécanique. » Cette découverte lui permet d'ajouter : « Ce qui rendait d'avance à peu près impossible l'apparition d'un nouveau prophète » (Ibid., p. 576). Il est cependant facile de voir que cette considération — que le critique se garde bien de prouver — n'aurait pas empêché l'apparition d'un « nouveau prophète, » dont « l'inspirai ion » aurait été mécanique. Le pseudo-Daniel d'invention rationaliste n'aurait eu qu'à changer légèrement la forme de ses prophéties. Rien n'eût été plus simple.

vl) On sait que la critique soi-disant libérale s'efforce surtout de se faire un répertoire de toutes les fantaisies, de tous les caprices de la mode en vogue chez les adversaires de l'inspiration divine des saints Livres. Kuenen qui s'est fait une spécialité de déballer toutes les excentricités d'outre-Rhin qu'il a pu se procurer, devait inévitablement mettre dans sa collection la bourde que nous avons déjà réfutée (p. 7-11) et qui consiste à faire vivre Daniel à la cour des rois de Ninive. Tout ce que le critique hollandais nous dit au sujet

phéties de sa main, ou du moins portant son nom, prophéties sur la succession des monarchies, eussent circulé parmi les Juifs de Babylone ou de Palestine. Quoiqu'il en soit, il y avait là une tradition qui venait fort à propos, et dont l'auteur de notre livre de Daniel fit usage avec une très grande liberté (1). Pour mieux atteindre son but, il mit la scène à la cour de Nébucadnetzar, la seule où Daniel et trois autres jeunes gens, d'une piété égale à la sienne, eussent pu être exposés à des tentations analogues à celles que les Juifs avaient à surmonter sous le règne d'Antiochus Epiphane (2). La fidélité de ces jeunes

de ce déplacement est contenu dans ce peu de mots : « Si la tradition représentait Daniel comme un exilé du royaume des dix tribus qui se rendit célèbre en Assyrie. » Kuenen ne se donne donc pas même la peine de motiver cette opinion; il se contente d'ajouter : « Telle était aussi l'opinion de MM. Ewald et Bunsen » (p. 577). Il aurait fallu prouver que cette opinion était vraie. Mais il suffît à la critique rationaliste de jeter de la poudre aux yeux de la clientèle lettrée qui ne demande qu'à croire tout ce qui est contraire à la Bible. Quant à nous dont la pensée ne se laisse pas mouvoir si facilement par les caprices des pseudo-libres penseurs, nous prendrons la liberté de demander à Kuenen pourquoi le Daniel que la tradition représentait comme un exilé, n'aurait pu être qu' « un exilé du royaume des dix tribus qui aurait vécu à Ninjve. » Nous avons montré le contraire et nous avons prouvé, d'une façon incontestable, que le Daniel d'Ezéchiel est bien celui qui vécut à Babylone (p. 7-11). D'ailleurs, nos adversaires qui admettent une tradition qui représentait Daniel comme vivant à Ninive, seraient bien en peine de nous dire pourquoi leur pseudo-Daniel aurait placé son héros à Babylone. D'un côté, il pouvait construire son roman à Ninive aussi bien qu'à Babylone; tandis que, de l'autre côté, en la mettant dans cette dernière ville il aurait prêté le flanc à des accusations qui ne pouvaient que nuire au succès de son imposture.

(1) Comment Kuenen le sait-il ? Le voilà qui n'a pu formuler que des peut-être et qui se croit autorisé à conclure sérieusement : « Quoiqu'il en soit (de ces peut-être), l'auteur du livre en fit usage avec une grande liberté. » La liberté grande c est notre critique qui la prend en affirmant dans la conclusion ce qu'il ne dit que dubitativement dans les prémisses.

(2) Pourquoi la cour des rois de Babylone était-elle la seule où le romancier machabéen pouvait mettre son Daniel et ses amis? Qu'est-ce qui l'aurait empêché de laisser la scène à Ninive? Les dix tribus avaient eu des prophètes. Jonas qui était de la tribu de Zabulon exerça le ministère prophétique en Palestine et il dut même aller prophétiser dans la capitale de l'Assyrie. Parmi les membres des dix tribus qui avaient été traînés en captivité dans l'Asie inté-

hommes en face des plus graves périls, le secours que leur avait prêté Jéhovah, l'impuissance des païens qui avaient osé s'opposer à Jéhovah et à ses serviteurs, voilà ce que l'auteur s'empressa de rappeler à ses contemporains sous une forme capable de frapper leur imagination (Dan. I-VI) (4) ; il développait en môme temps ses idées sur l'avenir (II, VII-XII), en suivant une méthode que devait lui suggérer son sujet. Daniel, le Voyant de l'époque de l'exil, ne pouvait naturellement parler immédiatement de l'époque d'Antiochus ; il devait s'arrêter d'abord aux principaux événements des périodes intermédiaires perses et grecques (2). Et en effet, c'est là ce que l'auteur fait faire à son Daniel dans les chapitres indiqués. Mais il ne dissimule pas le véritable point de vue auquel il écrit -, au contraire, il montre clairement que son sujet principal, que le but réel de son ouvrage, n'est autre que d'annoncer la fin prochaine de la persécution d'Antiochus et l'avènement de la période Messianique (3).

rieure, il y avait des hommes pieux, tels que Tobie, par exemple, qui observaient la loi de Dieu et auraient pu, tout aussi facilement que Daniel et ses amis, être représentés comme des témoins de leur attachement à la religion mosaïque. Le pseudo-Daniel aurait pu aussi transformer ses fidèles serviteurs de Jéhovah en prisonniers de guerre, en esclaves juifs élevés à la cour d'un roi quelconque de la dynastie grecque des Séleucides qui aurait voulu les faire apostasier. Ainsi, le critique à tort de prétendre que le pseudo-Daniel n'aurait pas eu le choix et qu'il était tenu de mettre àBabylone les héros de son roman.

(1) Ce tableau est bien loin de retracer les faits qui se produisaient à l'époque des Machabées. Il y avait eu alors des Juifs pieux et fidèles observateurs de la loi, mais Jéhovah ne les avait pas secourus et ils avaient été brûlés, massacrés. Les païens à leur tour n'avaient pas été impuissants contre les serviteurs du Très-Haut. Comment se fait-il que le pseudo-Daniel n'ait pas mieux compris son temps ?

(2) Pourquoi le vrai Daniel, le prophète de l'exil n'aurait-il pas pu écrire une prédiction exclusivement relative à la persécution d'Antiochus ? Quelle nécessité y avait-il pour le pseudo-Daniel de décrire les événements des périodes intermédiaires, babylonienne, persane et une partie de la période macédonienne jusqu'à Antiochus Epiphane? Personne n'aurait trouvé étrange qu'il eût écrit une ou plusieurs prophéties contre le persécuteur macédonien en suivant la méthode d'Isaïe qui a écrit des prophéties séparées contre Babylone, contre Moab, contre l'Egypte, contre Tyr, etc.

(3) Le but réel du livre est défaire connaître quelques évév«ments qui se sont passés à Babylone pendant l'exil et de fixer le ornent où doit commencer le rovaume du Messie. On voit aussi dans ce

224 introduction

» Telle est l'idée hypothétique, nous n'avons pas de peine a en convenir, que nous nous faisons de l'origine du livre de Daniel (1).

» Né des besoins du temps, ce livre a dû nécessairement exercer une grande influence sur l'époque qui l'a vu naître. Malheureusement, nous sommes à cet égard sans aucun renseignement direct (2). Tout ce que nous savons, et c'est assurément un fait capital, c'est que le livre a été mis dans le Canon des Livres Sacrés, presque aussitôt après sa publication. » (Hist. crit., ete., II, p. 575-579).

Il ne faudrait pas croire que Kuenen ait su de science certaine que le livre de Daniel n'a été introduit dans le Canon des Saints Livres qu'à l'époque qu'il lui plaît de choisir. Cette science n'aurait pu lui être octrojée que par une révélation surnaturelle, car il n'y a aucun document qui lui permette d'émettre ici, comme dans tant d'autres jugements qu'il porte, autre chose qu'une hypothèse. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cette hypothèse ne repose que sur l'imagination du critique. Du reste, il a compris la difficulté qu'aurait eue un faussaire pour introduire son livre dans le Canon des saintes Ecritures. Tout le monde sait, en effet, qu'il n'y avait pas de prophète à cette époque et que, dès lors, il ne se serait pas trouvé une autorité suffisante pour faire accepter ce livre comme provenant

livre la prophétie de la persécution d'Antiochus ou de l'épreuve la plus terrible que devait subir le peuple juif dans la période qui va du retour de l'exil à l'avènement du Messie. Mais il n'y a rien qui indique que l'auteur, un pseudo-Daniel imaginaire du temps des Machabées, se soit proposé de faire connaître la fin prochaine de cette persécution. Il n'indique même pas l'époque de la mort du tyran.

(1) En effet, la légende d'un pseudo-Daniel machabéen n'est qu'une hypothèse imaginée par des critiques qui voudraient coûte que coûte avoir raison delà Bible. Mais il est facile de voir que leurs affirmations manquent complètement de base et que, comme le serpent de la fable, la critique rationaliste use ses dents sur la lime du texte sacré.

(2) Il est, en effet, fort étrange que, à propos d'un livre « qui a dû nécessairement exercer une grande influence » à l'époque où les pseudo-critiques prétendent qu'il a vu le jour, personne ne nous apprenne rien sur les circonstances de cette apparition. L'imagination de ces érudits aurait dû se préoccuper de ce phénomène. Il serait bon aussi qu'ils expliquent comment il se fait que les livres des Machabées ne nous disent rien de l'apparition du livre de Daniel ni de l'effet merveilleux qu'il aurait produit.

du Daniel de l'exil. Mais le professeur de Leyde n'est pas embarrassé : il a trouvé une autorité sérieuse qu'il nous fait connaître au moyen du pronom indéfini On. C'est le nommé On qui a fait entrer le livre d'un faussaire, d'un pseudo-Daniel, dans le Canon des Litres Sacrés. Suivons l'exposé de cette théorie : « La forme choisie par l'auteur a dû grandement y contribuer. Il n'est pas douteux qu'un livre qu'on aurait su avoir été écrit en l'an 165 avant J.-C. ne serait jamais devenu livre canonique, le Recueil Saeré existant déjà avant cette époque, et se trouvant entouré d'une considération trop grande pour qu'on eût jamais songé à admettre un écrit contemporain, et qu'on avait pour ainsi dire vu naître. Tel fut probablement un des motifs qui ont empêché le livre de Jésus, fils de Sirach, de revêtir un caractère canonique. Hâtons-nous pourtant d'ajouter que la fraude pieuse de l'auteur nous explique seulement pourquoi on n'a pas immédiatement rejeté son livre comme ne pouvant jamais faire partie du canon. S'il y a été admis, c'est que ce livre avait des qualités qui devaient lui assurer une sympathie générale. Il répondait parfaitement aux besoins et aux idées du temps. On y trouvait un certain cachet mystérieux qui excitait la curiosité, l'intérêt ; d'autant plus que très peu de temps après son apparition, les événements avaient déjà donné raison à quelques-unes des prédictions de l'auteur. Le culte avait été rétabli dans le temple de Jérusalem, et cela après l'éclatante victoire remportée sur le général Syrien Lysias. Antiochus Epiphane avait cessé de vivre, et si sa mort n'avait pas eu précisément un caractère surnaturel, le peuple néanmoins y avait vu clairement le doigt de Dieu (1 Macc. VI : 4-6 ; 2 Macc. IX -, I : 13-46). » [Hist. crit., II, p. 579).

Ainsi, ce serait grâce à une fraude sacrilège que les rationalistes nomment « pieuse » et parce qu'il « répondait parfaitement aux besoins et aux idées du temps, » que le livre du pseudo- Daniel aurait pu devenir un livre canonique. Avant d'admettre cette nouvelle hypothès-e, il eût été bon, ce nous semble, de se demander si cette fraude aurait été possible. Le « cachet mystérieux qui excitait la curiosité et l'intérêt, » ne devait-il pas porter les Juifs à s'enquérir d'où provenait cet écrit aux fermes si extraordinaires -, il n'eut été que très naturel de chercher à savoir où et comment il avait été découvert. L'auteur même de cette trouvaille merveilleuse n'aurait pas manqué de donner toutes sortes de renseignements, vrais ou faux. Avant d'introduire ce livre dans le Recueil Sacré, les diverses colonies

répandues alors dans un grand nombre de localités de l'Asie et en Egypte, les diverses sectes juives n'auraient pas manqué de vouloir s'édifier au sujet de la découverte de ce nouveau document. Il est vrai que les rationalistes ne se gênent pas pour dire que les Juifs d'une époque où « le Recueil Sacré existant déjà et se trouvant entouré d'une considération trop grande pour qu'on eût jamais songé à admettre un écrit contemporain, » n'auraient pas été en état de discerner si le livre était ancien ou d'une date récente. C'est encore, en effet, une autre hypothèse de l'école dite libérale, que Kuenen reproduit en ces termes : « Répétons-le encore une fois, l'antiquité en général et particulièrement l'antiquité juive n'a point brillé par la critique historique ; l'époque des Machabées, surtout, nous montre des vertus et des défauts qui devaient également rendre les contemporains incapables de recherches patientes, impartiales, sur le fait et la date d'un livre tel que celui de Daniel » (Ibid., p. 580).

Ainsi, il eut fallu une forte dose de « critique historique » et v être capable de recherches patientes, impartiales (telles, sans doute, que celles de la critique rationaliste), pour se renseigner sur le fait et la date d'un livre tel que celui de Daniel. » Il n'est cependant pas besoin de créer des difficultés que rien ne motive. Voilà un livre qui se présente comme remontant à une haute antiquité. Mais évidemment il ne se présente pas tout seul. Quelqu'un prétendit l'avoir découvert et il ne fallait pas être très fort en critique historique pour demander des renseignements sur sa provenance. Les Juifs pieux de cette époque auraient d'autant plus difficilement admis ce livre dans le Canon des saints Livres que cet écrit, nouvellement découvert, se présentait sous une forme apocalytique qui tranche avec toute la littérature prophétique de l'Ancien Testament.

Il ne fallait pas non plus la science suréminente des soi-disant « critiques » du dix-neuvième siècle, pour constater que ce livre n'offrait, en ce qui concerne l'époque des Machabées, que des prophéties faites après coup. Nous n'ignorons pas, toutefois, que Kuenen, voulant expliquer le succès qu'aurait obtenu le livre du pseudo-Daniel, s'est rangé à l'opinion des rationalistes qui font apparaître le livre avant la mort d'Antiochus. Il lui plaît donc de le faire surgir inopinément et sans qu'on sache ni d'où ni comment, de façon à ce qu'il ait pu prédire le rétablissement du culte et la mort d'Antiochus, qui paraît avoir un caractère surnaturel. Ainsi ces deux prédictions auraient suffi pour faire passer ce livre, dont la forme tranchait extraordinairement avec

celle des autres prophètes, pour un livre datant de l'époque de l'exil, et on se serait empressé de l'introduire dans le Canon des saints Livres. A cette époque où il n'y avait pas de prophète et où les Juifs, n'osant pas même décider la question relative aux pierres de l'autel profané par Antiochus, se contentaient de les transporter en lieu sûr jusqu'à ce qu'un prophète vînt dire ce qu'il fallait en faire ; à cette époque, disons- nous, nul n'aurait osé toucher au Recueil Sacré (voy. § IX). La « critique historique » n'avait donc pas besoin de s'exercer péniblement à ce sujet. Tous les Juifs auraient reconnu unanimement que ce livre n'avait jamais fait partie du Canon des saints Livres et que personne n'en avait entendu parler avant l'année 165 (67 à 60). Toute la question était là, et il n'était pas nécessaire de faire une étude minutieuse du livre. D'un autre côté, les Juifs n'avaient pas besoin d'être doués d'un sens critique très développé pour constater qu'il n'y avait alors aucune autorité, aucun prophète qui pût reconnaître Fauthenticité et l'inspiration du livre. Ces deux faits, qui sont du ressort du simple bon sens, étaient les seuls qui auraient préoccupé les Juifs au sujet de l'introduction d'un livre dans le Canon des livres inspirés de Dieu. Les contemporains des Machabées se seraient donc trouvés dans l'impossibilité d'y faire admettre un livre qui n'y aurait pas été jusqu'alors. La fameuse « critique historique » doit elle-même reconnaître cette impossibilité, et elle doit le faire avec d'autant plus de raison qu'elle ne peut s'empêcher de trouver étrange et inexplicable que, à une époque où il y avait des Juifs nombreux en Babylonie, des Juifs d'Egypte très hostiles aux Juifs palestiniens, des Pharisiens, des Sadducéens et le parti gréco-païen encore très influent, il ne se soit trouvé personne pour crier haro et pour empêcher ce que tout Israélite aurait regardé comme une profanation.

Les rationalistes semblent, du reste, avoir pris à tâche de dé • molir leur chef-d'œuvre^ leur pseudo-légende, en prétendant que le livre se démonétisa lui-même immédiatement après son apparition. Ainsi, Kuenen admet l'interprétation des textes d'après laquelle « les événements prédits ne s'étaient pas passés dans l'intervalle voulu, » et qu'ils n'avaient pas été suivis de la période messianique dont le commencement, d'après l'école soidisant « critique, » devait avoir lieu aussitôt après la mort d'Antiochus. Il y avait donc là évidemment des circonstances qui auraient dû rendre suspect le livre tout entier. Mais il a été facile, non pas à la « critique, » mais à l'imagination des pseudo-

ZZO INTRODUCTION

critiques de découvrir le motif de passer outre. Avec des hypothèses de fantaisie tout s'explique. Kuenen suppose donc que les Juifs trompés « s'en seraient rapportés à l'avenir pour l'accomplissement des promesses que le passé n'avait pas remplies » (Ibid.). Ainsi tout se serait arrangé à souhait pour permettre les combinaisons des criticistes. Les Juifs auraient reconnu que le livre de Daniel leur promettait que la venue du Messie coïnciderait avec la mort d'Antiochus ; ils auraient constaté également que ces prédictions ne s'étaient pas accomplies ; que, par conséquent, l'auteur du livre n'était pas un prophète, un homme inspiré de Dieu, et ils auraient néanmoins introduit son livre parmi > les Ecritures divinement inspirées! Tout cela eut été bien étrange, bien déraisonnable! Mais la critique rationaliste est contrainte de donner ses qualités aux autres, et c'est pourquoi ses hypothèses aboutisssent à des conclusions extravagantes.

C'est du reste vainement que Kuenen prétend que ce livre « répondait parfaitement aux besoins et aux idées du temps. » Il est facile de dire : « Le livre de Daniel est un document authentique des idées et des espérances religieuses des Juifs pendant les premières années de la période des Machabées » (p. 581). Mais ce critique serait bien embarrassé pour prouver ce qu'il avance ; et il ne parviendraitjamais à constater chez les Juifs de cette époque les idées et les espérances messianiques qui se trouvent dans le livre de Daniel. Du temps des Machabées, nul ne regarde la venue du Messie comme se rattachant à la fin de la persécution d'Antiochus. Cette génération ne s'attend à voir ni le cinquième royaume (le quatrième n'avait pas encore renversé le troisième), ni des miracles analogues à ceux qui sont décrits dans le livre de Daniel.

Nous verrons d'ailleurs tout à l'heure que l'hypothèse de l'apparition du livre de Daniel peu de temps avant la mort d'Antiochus est tout aussi en Pair que les autres fantaisies de l'école rationaliste. Mais auparavant, nous croyons devoir faire connaître à nos lecteurs les oracles, les visions rétrospectives de Reuss.

Prenant le ton péremptoire de juge infaillible et l'accent tranchant du dogmatisme le plus absolu, ce critique s'exprime ainsi : « Le livre de Daniel doit être compris et jugé d'après le temps qui l'a vu naître et non d'après la position qu'il a plu à l'auteur de prendre arbitrairement. Ce qui a inspiré celui-ci, c'est la situation du peuple juif qu'il avait sous les yeux. La

persécution religieuse, la profanation du temple, l'interruption du culte légal, le supplice des patriotes, le désespoir d'un côté et la foi ardente et inébranlable de l'autre, voilà ce qui lui a mis la plume à la main, ce qui a fourni les couleurs de ses tableaux, ce qui a créé ses histoires, ce qui, enfin, a fait que son imagination a donné à la perspective d'un meilleur avenir une forme si concrète, une certitude si absolue, et ce qui lui a promis surtout une réalisation si prochaine. Le but de la publication était noble et digne d'éloges. Il s'agissait de soutenir, de relever le courage d'une population ahurie et décimée par la plus odieuse tyrannie, et qui n'avait pas encore trouvé la force nécessaire pour traduire en actes la maxime si souvent justifiée et qui allait encore une fois conduire à la liberté : Aide-toi et le Ciel t'aidera! (1)

» Qui sait si la levée de boucliers des héros de la guerr'e de l'indépendance n'a pas été puissamment secondée par ce pamphlet ou plutôt cette collection de pamplets (2). Certes, leur

(1) C'est précisément l'indication ou la suggestion de cette maxime qui manque complètement dans le livre de Daniel : il n'y est jamais fait la moindre allusion à un appel aux .armes. Daniel et ses compagnons se laissent jeter dans la fosse aux lions ou dans les flammes, se contentant de s'en remettre à Dieu sur ce qui adviendrait. Même dans les ch. VIII, 23-25, XI, 21-45, il y a à peine un mot qui prédise une certaine résistance. Nous lisons seulement dans le chap. VIII, 25 : « Il (Antiochus) sera brisé sans qu'une main intervienne. » Le chap. XI semble, il est vrai, indiquer une action de la part des Juifs pieux : « Le peuple qui connaît son Dieu se fortifiera (tiendra ferme) et agira » <v. 32) -, « Et quand ils tomberont, ils seront aidés par un faible secours, et plusieurs se joindront à eux hypocritement » (v. 34). On peut très bien voir, dans ces deux derniers versets, quelques mots qui ont trait à la guerre des Machabées contre Antiochus. Mais on ne trouvera rien, là ou ailleurs dans tout le livre de Daniel, qui excite, provoque ou même conseille simplement une lutte à main armée.

Le lecteur verra donc, sans grands efforts, que tout ce que dit Reuss à propos d'une prétendue influence de ce livre sur « la levée de boucliers » des Machabées n'est que pure déclamation.

Qu'il nous suffise de signaler aussi le jugement que ce critique porte sur « le but de la publication qui était noble et digne d'éloges, » quoiqu'il fût poursuivi par l'imposture et le sacrilège !

(2) Où sont-ils donc ces « pamplets ? » Dans le premier chapitre, Daniel nous apprend qu'il a vécu à la cour de Nabuchodonosor et qu'il y reçut de Dieu la connaissance de tous les livres et de la sagesse des Chaldéens et le don d'interpréter les visions et les songes;

effet a dû être très grand sur l'esprit de ceux entre les mains desquels ils tombaient, puisque longtemps après, lorsque les événements semblaient avoir fait justice de toutes ces généreuses illusions, celles-ci se sont conservées et propagées, et ont fini par constituer les principaux éléments des croyances populaires et même des doctrines de l'école. Car, autant que nous sachions, c'est ce livre de Daniel qui est à la base des espérances et des conceptions relatives aux choses finales, dont l'histoire du christianisme naissant constate l'existence et l'énergie au sein du peuple juif » (Bible, t, VII, p. 226) (\).

il serait difficile de trouver là un pamphlet dirigé contre Antiochus. Il n'y a rien non plus dans le second chapitre (les quatre empires dont le dernier est en relation avec l'empire du Messie) qui ait la moindre apparence d'un pamphlet. Nous avons vu que les chap. III, IV, V et VI ne visent pas Antiochus (pp. 203-215) et nous le montrerons encore plus expressément un peu plus loin. Parmi les chapitres prophétiques, le huitième et le neuvième décrivent la persécution d'Antiochus. Ce roi s'y trouve parfaitement décrit. Mais nous ne saurions voir dans ces chapitres que la plume d'un prophète apocalyptique ou historien; et nous ne croyons pas qu'un lecteur impartial y découvre celle d'un pamphlétaire.

(1) Relevons quelques assertions inexactes. Le critique dit que ce livre tomba (il ne sait d'où ni comment) entre les mains des Juifs du second siècle; et il le dit uniquement parce qu'il voudrait qu'il en fût ainsi. Il ajoute que ce livre produisit « un très grand effet » sur ces Juifs, et il croit le prouver en constatant que, « lorsque les événements semblaient avoir fait justice de toutes ces généreuses illusions, celles-ci se sont conservées et propagées, » et se sont trouvées encore vivantes à l'époque où apparut Jésus-Christ. Ainsi de sa propre autorité, Reuss ne veut faire remonter les espérances messianique, qu'il appelle de « généreuses illusions, » qu'à l'époque des Machabées. D'un autre côté, c'est par suite de cette croyance erronée et parce qu'il a prêté aux Juifs du second siècle les lubies des rationalistes de notre temps, que les espérances messianiques sont devenues à ses yeux de « généreuses illusions. » S'il avait tant soit peu pénétré l'esprit du livre, il aurait compris que les Juifs de la période des Machabées n'ont jamais cru que le Mess;e allait apparaître immédiatement après la mort d'Antiochus; il aurait reconnu que ces Juifs savaient très bien que les prophéties de Daniel ne s'arrêtaient pas à cette époque, et qu'elles n'étaient pas devenues des « illusions » par le fait qu'elles ne s'étaient pas accomplies dans un temps antérieur à celui que le Voyant avait fixé. De la sorte, Reuss n'aurait pas été surpris de constater que, à l'époque où J.-C naquit, les esprits étaient dans l'attente et comptaient sur l'avènement prochain du Messie. D'ailleurs, il n'est pas vrai qu'il se soifc

» Nous venons d'indiquer le but que l'auteur se proposait en composant son livre. Nous nous hâtons d'ajouter qu'il n'a pas écrit comme un simple rhéteur, calculant froidement ses moyens et leur effet, disons même plus ou moins touché des souffrances de ceux auxquels il s'adresse. Non, il est de bonne foi, il parle en illuminé, il est enthousiaste, il croit lui-même à la perspective qu'il ouvre devant les jeux de ses lecteurs. Il n'y a rien que de très naturel dans le phénomène d'une exaltation prophétique telle que nous la voyons ici et dont l'histoire nous a offert depuis d'innombrables exemples. En face de ce fait, on aurait bien tort de s'arrêter à la forme du livre et de l'apprécier au point de vue de notre goût moderne et de notre froide raison. Pour ce qui est de la partie historique, elle s'explique par le besoin de s'assurer l'attention d'un public qui ne voyait plus de salut que dans le miracle, et qui, après tout ce que lui racontaient ses livres saints, ne pouvait ne pas croire au miracle comme l'auteur y croyait indubitablement aussi. Et quant à ce qui nous choque plus encore que les exagérations de l'élément merveilleux, le fait que la prophétie est attribuée à un personnage supposé appartenir à une lointaine antiquité, ce fait s'explique de la manière la plus simple et ne doit pas être jugé sévèrement et d'après nos principes modernes. A l'époque où vivait l'auteur, il n'y avait plus d'autre autorité en matière religieuse que celle des anciens; on était persuadé que l'ère de l'inspiration était provisoirement close (I, Macc, 46 ; IX, 27; XIV; 41), et nul ne pouvait songer à se présenter comme prophète, pour faire valoir ce qu'il avait à dire. Il fallait prendre un masque pour avoir du crédit. Aussi, avons-nous vu précédemment , dans plusieurs exemples, comment, par des récits fictifs et sous des noms d'adoption, on essayait d'instruire et de diriger l'opinion, là même où nous croirions que le but aurait pu être atteint sans cet appareil d'emprunt et ces déguisements qui nous paraissent équivoques (Ibid., p. 227).

Nous renonçons à souligner les assertions erronées que renferme cette page. Le lecteur les réfutera facilement. Nous avons, du reste, déjà vu qu'il est complètement inexact que du temps des Machabées « le public ne voyait plus de salut que dans le miracle » (Cfr. p. 194). Nous savons aussi qu'il est faux que l'on

produit, au second siècle, une brusque transformation des croyances messianiques, des dogmes et des coutumes juives. C'est précisément l'époque qui aurait répugné le plus à de pareils changements.

fut, à cette époque, « persuadé que l'ère de l'inspiration était provisoirement close, » que, dans l'impossibilité de pouvoir « se présenter comme prophète, il fallait prendre un masque pour avoir du crédit » (voy. p. 220, note ', où les textes cités par Reuss et par Kuenen sont rapportés). Il n'y a dans toutes ces assertions que de pseudo-légendes écloses dans l'imagination des rationalistes.

Nous ne disons rien du jugement que Reuss reproduit ici au sujet de l'attribution du livre à un personnage supposé. Il faut qu'il eût bien besoin d'excuser son pseudo-Daniel pour revenir ainsi à la charge et pour nous dire que « ce fait s'explique de la manière la plus simple et ne doit pas être jugé sévèrement et d'après nos principes modernes. » De quelle époque fait-il donc dater ces « principes modernes. » Les Juifs du siècle des Machabées savaient tout aussi bien que des savants de notre siècle, qu'il est criminel de donner comme inspiré de Dieu et de faire entrer dans le Canon des Livres sacrés un livre écrit par un faussaire. Les exemples auxquels Reuss fait allusion ne prouvent rien pour le fait en question. Sans doute, il y a eu des écrivains qui ont voulu donner leurs élucubrations comme provenant d'Henoch, de Moïse, d'Esdras, etc. Mais ces faussaires doivent être jugés comme ils le méritent : ils ont agi malhonnêtement ; et, quoique en disent ses apologistes, ses défenseurs, et ses créateurs, le pseudo-Daniel s'il avait existé, aurait dû être regardé et traité comme un malhonnête homme.

Il résulte donc des considérations qui précèdent que les deux représentants du rationalisme qui ont condensé tout récemment les arguments, c'est-à-dire les hypothèses de cette exégèse fantaisiste, ont vainement essayé de justifier leur pseudo-légende, leur truc ; et que toutes les branches auxquelles ils se raccrochent se brisent sous leurs mains. Nous ne devons pas, toutefois être étonnés de voir que de nombreux écrivains qui se croient trop aisément des « critiques, » des « libéraux, » aient versé dans une ornière abandonnée depuis treize ou quatorze siècles. Nul n'ignore, en effet, qu'il y a dans le monde de la préteudue librepensée, très peu d'esprits capables de juger par eux-mêmes et en état de s'affranchir des influences tyranniques de ce qu'ils appellent la « science allemande, » et des préventions ambiantes qui régnent dans le milieu où ils s'agitent.

Mais comme il est de notre devoir de travailler, autant quepossible, à éclairer les esprits qui voudraient revenir à une saine appréciation des faits et des textes, nous croyons très utile de

porter de nouveau notre attention sur quelques-unes des hypothèses de la critique rationaliste et d'examiner de plus près les arguments captieux qui lui permettent de jeter de la poudre aux jeux des lettrés naïfs et facilement disposés à s'enflammer pour tout ce qui s'offre à eux sous le nom de « critique, » de science indépendante ou de ce qu'ils appellent improprement « libre-pensée » et « libéralisme. »

Contradiction relative à l'apparition du livre de Daniel au temps des Machabées. — Les champions de l'hypothèse qui place la composition de ce livre au temps d'Antiochus Epiphane sont loin d'être d'accord entre eux. Il n'est pas étonnant qu'ils s'embarrassent dans leurs propres subtilités : c'est du fond même de leur système que sort la difficulté qui le détruit.

On sait que la fameuse « critique » place la composition du livre à l'époque d'Antiochus Epiphane (de l'an 170 à 160 av. J.-C). Hitzig-, entre autres, a découvert dans son imagination que la date exacte de cette composition est entre l'an 170 et Je printemps de l'an 164 avant Jésus-Christ. Lùcke ne craint pas de dire que c'est là « un résultat certain de la critique historique. » D'autres se contentent de prétendre que ce livre a été composé en Palestine vers l'an 167 av. J.-C. « C'est là, dit Colani, une des découvertes les plus certaines de la science moderne. » Pauvre « science moderne ! » Quel bon billet que celui que tu donnes à tes adeptes !

La date de 167-6 paraîtrait excellente en considération du but que les criticistes assignent au livre. Aussi en est-il parmi eux qui disent que cet ouvrage a été écrit vers l'an 166 (Maurice Vernes), et ils opinent dans ce sens afin de ne pas renverser cette partie de la légende rationaliste d'après laquelle « c'est la profanation du temple » qui a mis la plume à la main de l'auteur, et c'est pour « soutenir, relever le courage d'une population qui n'avait pas encore trouvé la force nécessaire » pour se révolter, que le livre-a été écrit (Reuss, voy. p. 229).

Toutefois, Kuenen veut que le livre ait été écrit en l'an 165 av. J.-C-, non pas au commencement de la lutte des Machabées (167), mais peu de temps avant le rétablissement du culte dans le temple. Ecoutons le voyant rétrospectif de l'Université de Leyde. « L'auteur, dit-il, connaît à merveille les principaux événements du règne d'Antiochus Epiphane (175-163 av. J.-C), pour autant du moins que ceux-ci concernent la Palestine ; le culte du temple a déjà été interrompu, le petit autel idolâtre a été établi (25 chisleu 167 av. J.-C.)-, le commencement de la

révolte des Machabées (166 av. J.-O.) est pour l'auteur un fait encore récent ; en revanche, Judas Machabée n'a pas encore remporté sa victoire sur Lysias (164 av. J.-C.) (1) ; le rétablissement du culte dans le temple (le 25 kisleu de l'an 164) n'a pas encore eu lieu. Que faut-il en conclure, sinon que le livre de Daniel a du être écrit en l'an 165 av. J.-C? Nous essaierons plus tard de démontrer que c'est seulement en adoptant cette date que l'on parvient à se rendre compte de l'origine et du contenu du livre. Mais, dès à présent, il est facile de voir que l'auteur n'aurait pu, à une autre époque, entretenir et énoncer des espérances comme celles que nous retrouvons dans son livre » {Hist, crit., II, pp. 554, 555).

Nous montrerons, en temps et lieu, que « en adoptant cette date, » Kuenen « ne parvient pas à se rendre compte de l'origine et du contenu du livre. » La seule raison qu'il donne ici du choix qu'il a fait de cette date sera aussi discuté plus loin : nous verrons que le livre de Daniel ne fait pas succéder immédiatement le règne du Messie à la victoire des Machabées sur Lysias ou même à la mort d'Antiochus. Nous nous contentons ici d'indiquer la date choisie par le professeur hollandais.

Un admirateur de Kuenen, qui s'est donné la mission de propager en France ce qu'il appelle <« les résultats les mieux avérés de la critique moderne, » A Réville, a néanmoins modifié, inconsciemment peut-être, le système du professeur de Leyde, et il fait apparaître le livre un peu plus tard, après la purification du temple (165, 4 64). Le savant français expose sa légende dans le passage suivant, dans lequel nous aurons l'occasion d'admirer encore cette « critique moderne » dont tout l'artifice consiste à

(1) « Voir ch. XI : 34, après cette défaite, on aurait difficilement pu dire du parti de Judas qu'il n'était « qu'un petit secours » pour les pieux Israélites. En 165 av. J.-C, cette expression se comprend bien mieux. » — Elle se comprend très bien sous la plume du vra1 Daniel, du prophète de l'exil. Le texte ne dit pas, en effet, que le « petit secours » restera toujours petit : le prophète voit poindre dans le lointain cette poignée de héros qui devint une vaillante armée; et il se contente d'indiquer les faibles commencements du « secours » par lequel Dieu voulait relever le parti des Juifs qui lui était resté fidèle. D'ailleurs, cette expression n'indiquerait pas que l'armée des Machabées n'était encore qu'un « petit secours, » lorsque le livre a été composé : un pseudo-Daniel qui aurait écrit après la défaite de Lysias, aurait pu employer tout aussi bien cette expression, pour montrer qu'une cause petite à son origine a abouti un grand résultat.

métamorphoser les suppositions en arguments, à dénaturer le sens d'un écrit et à lui substituer ses propres inspirations. « Tout le monde, dit-il, connaît l'héroïque histoire des Machabées. Une poignée de partisans réfugiés dans les montagnes» bientôt grossie par les mécontents qui accouraient de toutes parts , se battent , en guérillas d'abord , bientôt en troupes aguerries, contre les soldats d'Antiochus, les refoulent graduellement dans Jérusalem, et réussissent même à entrer en vainqueurs dans la capitale. Leur premier soin est d'enlever du temple l'autel abhorré, « l'abomination de la désolation, » et de purifier les parvis sacrés de ce contact impur (165). La guerre avait duré environ trois ans et demi, et malgré de si brillants résultats, le danger était plus grand que jamais. Antiochus furieux venait de rassembler une armée formidable, et l'envoyait, commandée par son plus habile général, reprendre la capitale juive. Le parti grec relevait la têt^e, le parti de la transaction baissait la sienne -, les patriotes eux-mêmes, tout surpris de leurs succès récents, sentaient leur résolution faiblir, leur foi chanceler (<). C'est alors que parut un livre mystérieux qui semblait

(1) La guerre n'avait pas encore duré trois ans. Il est très vrai qu'elle avait amené des résultats inespérés, mais c'est sans aucun fondement et contrairement à la vérité historique qu'on nous dit qu'après la reconsécration du temple « le danger apparut plus grand que jamais. » L'armée « formidable » envoyée par Antiochus ne produisit pas des effets si alarmants et si décourageants que le voudrait le rationaliste afin de donner un motif plausible à l'apparition du livre du pseudo-Daniel. Tout ce que nous savons au sujet de l'impression que produisit sur l'esprit des « patriotes » l'entrée du général syrien en Palestine est contenu dans ces trois versets du premier livre des Machabées (ch. IV, 28, 29, 30) : « L'année suivante (165), Lysias vint avec une armée de 60,000 hommes d'élite et de 5,000 chevaux. Cette armée marcha en Judée et campa près de Béthoron : et Judas vint au-devant d'eux avec dix mille hommes. Ils reconnurent que l'armée ennemie était forte, et Judas fit sa prière et dit : Soyez béni, Sauveur d'Israël... » Après avoir exposé la prière du grand capitaine, l'auteur du livre des Machabées se contente d'ajouter immédiatement : « Le combat fut donné en même temps, et cinq mille hommes de l'armée de Lysias furent taillés en pièces. Lysias s'en alla à Antioche (3i, 35). » Il est bien difficile de trouver dans ces paroles un seul mot qui montre que « les patriotes eux-mêmes... sentirent leur résolution faiblir, leur foi chanceler. » Ce tableau du critique rationaliste est de pure fantaisie. D'un autre côté, Réville suppose que le « danger » dont il parle « qui parut plus grand que jamais «avait été encouru aussitôt après que les Machabées

provenir d'un vieux voyant du temps de l'ancien exil, de ce Daniel dont un prophète (Ezéchiel) avait parlé comme d'un sage et d'un juste par excellence (1). Ce livre se divisait en deux parties. La première retraçait le portrait de ce qu'avait été pendant les mauvais jours d'autrefois un vrai fidèle, un israélite sans peur et sans reproche... Tous ces récits... étaient pleins d'allusions au règne et à la personne d'Antiochus -, mais la seconde partie du livre était encore plus applicable à la situation. Dans une série de visions dont le symbolisme était suffisamment clair pour des contemporains, l'auteur anonyme décrivait, en la résumant, l'histoire du passé, et y trouvait la preuve du triomphe assuré et prochain de la bonne cause, si seulement ses champions tenaient ferme » (2). (A. Réville : Revue des Deux-Mondes, oct. 1863, p. 606.)

Mais d'autres critiques rationalistes ont très bien vu, de leur côté, que si l'auteur a vraiment fait les prédictions relatives au rétablissement du culte et àja mort du tyran, il doit être rangé parmi les prophètes. Dès lors, ils ont été amenés à conclure, d'après leur propre principe de l'impossibilité des prophéties, que la date indiquée par Kuenen ne satisfaisait pas aux diffi-

eurent purifié le Temple. Mais il se trompe : de plus graves dangers menacèrent les Machabées après la mort d'Epiphane. Sous le règne d'Antiochus Eupator (163), Lysias vint « avec une armée de cent mille hommes de pied, de vingt mille chevaux et de trente-deux éléphants dressés au combat » (I, Mach. VI, 30). Mais cette armée qui n'avait pas été envoyée par « Antiochus furieux » ne produisit pas plus de découragement et d'effroi chez les « patriotes » que la première (Voy. I, Mach., VI, 31, 32 et ss.). Lysias, battu une seconde fois, fit la paix avec les Juifs. Le vrai moment où les patriotes auraient pu se décourager eut plutôt trouvé sa place après la mort de Judas Machabée (161).

(1) Les observations que nous avons indiquées, dans la note qui précède, suffisent pour faire comprendre que rien ne motive, à cette époque, l'apparition d'un « livre mystérieux, » surtout d'un livre qui, quoi qu'on en dise, n'offrait pas le portrait d'un « Israélite sans peur » du temps des Machabées.

(2) Nous avons vu (pp. 193-194, 197, 199) et les discussions qui suivront nous le feront mieux comprendre que le portrait de l'Israélite pieux du temps de l'exil, fonctionnaire de rois païens, et se laissant jeter, sans la moindre résistance, dans une fournaise ou dans une fosse aux lions, ne correspond guère au portrait d'un juif pieux du temps des Machabées. Nous savons aussi et nous verrons encore mieux par la suite, que les allusions au règne d'Antiochus, sauf les chapitres VIII et XI qui le visent directement, sont moins dans le texte que dans l'imagination des pseudo-critiques.

cultes qui se présentent; et ils ont compris qu'il fallait changer le fusil d'épaule et en revenir à la conclusion de Porphyre, d'après lequel le livre avait été écrit après la mort d'Antiochus. Ils disent donc que le livre a été composé après la mort de ce roi, vers l'an 163. D'autres prétendus critiques font même descendre cette date plus bas. Ainsi, Carre (L'Ancien Orient) nous transmet le roman suivant : « Comme il est question dans le livre de Daniel (IX, 27) du traité d'alliance fait entre Judas Machabée et les Romains, en 164, c'est dans l'intervalle entre ce traité d'alliance et la mort de Judas, et selon toute probabilité en 160, qu'on doit mettre la rédaction du livre qui porte le nom de Daniel. » Cette hypothèse n'est cependant pas moins insoutenable que l'autre.

De quelque côté qu'on l'envisage, la légende rationaliste du pseudo-Daniel machabéen n'est qu'un tissu d'erreurs, d'hypothèses arbitraires et d'anecdotes apocryphes. En résumé, le pseudo-Daniel aurait écrit avant, en partie avant et en partie après, ou tout après la mort d'Antiochus. Examinons ces trois hypothèses.

1° Les critiques rationalistes qui placent la publication du livre avant le soulèvement des Machabées et ceux qui se contentent de soutenir que le pseudo-Daniel a écrit avant la purification du temple, et par suite avant la mort d'Antiochus, se jettent dans un inextricable embarras. La date du livre se trouverait entre l'année 168 et l'année 165 : il aurait été écrit avant ou pendant les victoires des Machabées sur les armées du despote macédonien. Mais dans ce cas, la « science moderne » n'explique pas comment il se fait qu'il n'y ait, dans cet écrit, aucun appel aux armes, aucune allusion à une guerre défensive et offensive, pas une prophétie qui annonce des victoiresprochaines sur les armées syriennes. Cette prétendue science se garde bien, d'ailleurs, de nous apprendre comment l'auteur a pu indiquer d'avance et avec des chiffres précis le temps de la durée de la persécution d'Antiochus et de la suppression du sacrifice perpétuel (voy. notre Comment., ch. VIII, 14). Les représentants de cette « science critique » n'ont pas même essayé de montrer comment leur pseudo-Daniel aurait su que le temple et la ville de Jérusalem ne seraient pas détruits, comme au temps de Nabuchodonosor et comment il a pu connaître la maladie mystérieuse qui amena la mort du tyran et indiquer le lieu de son trépas. Ces rationalistes, en effet, n'expliquent pas comment l'auteur a pu prédire tous ces événements, s'il n'était pas doué

du don de prophétie. En admettant que l'ouvrage a été écrit pendant la vie d'Antiochus, ils se mettent donc en contradiction avec le principe fondamental du rationalisme, et ils doivent reconnaître que l'écrivain a eu des révélations surnaturelles.;

2° Il est vrai.q.ue Bleek (Zeitschrift, 293) a cru se sortir d'affaire en disant que les chapitres X-XII, dans lesquels le genre de mort d'Antiochus est clairement indiqué, ont été écrits immédiatement après cette catastrophe. Mais ce n'est là qu'une échappatoire qui ne lui donne aucun avantage, car ce même événement est prédit dans le chapitre VIII, 23-25, où il est dit que le persécuteur s'étant élevé contre le Prince des princes sera réduit en poudre sans que la main des hommes s'en mêle. Le texte donne assez à comprendre que le tyran ne périra ni dans un combat ni par une force humaine, mais par las main puissante du Très-Haut. Ainsi, il ne sert de rien de prétendre que les chapitres X-XII ont été écrits après l'événement : la contradiction n'en existe pas moins. D'ailleurs, on devrait nous dire comment le pseudo-Daniel aurait pu donner comme une prophétie très spéciale ce qui venait d'arriver immédiatement. Mais la difficulté serait encore bien plus grande si l'on admettait, avec Bleek (Ibid., p. 236;, « qu'il faut reconnaître que l'auteur veut faire passer la vision, qu'il prétend avoir eue antérieurement, de la venue du Sauveur et de la résurrection des morts, comme des faits qui doivent se réaliser immédiatement après la mort d'Antiochus. » Nous verrons que Daniel n'a jamais dit que les prophéties messianiques devaient s'accomplir à la mort de ce roi. Mais en nous en tenant à l'hypothèse de Bleek, d'après laquelle la prophétie des chapitres X-XII n'auraient paru qu'après l'événement, il faut reconnaître que ce critique n'explique pas comment elles ont pu être regardées comme des prophéties et exciter à tel point l'admiration des Juifs, qu'ils les auraient introduites dans le Canon des saints Livres, à une époque où la chose n'était pas possible. Le critique ne pourrait, en outre, refuser d'admettre que cette introduction n'aurait pu avoir lieu qu'un certain temps plus ou moins long après la publication de ces prophéties. On admettra bien qu'il dut s'écouler deux ou trois ans depuis leur apparition jusqu'à leur canonisation. Mais nous n'avons pas besoin de tout ce temps : six mois ou un mois auraient suffi pour prouver aux Juifs que la période messianique n'avait pas commencé. Déjà, avant la mort d'Antiochus, les Machabées avaient délivré Jérusalem et purifié le temple. Mais ils avaient eu à peine huit jours pour se réjouir et fêter leur

triomphe par de solennelles actions de grâce. La guerre continua même après la mort du tyran -, la citadelle de la ville sainte était encore occupée par une garnison syrienne et par les apostats juifs. Les nations voisines, si hostiles aux Juifs, en massacrèrent un grand nombre, et Judas Machabée dut aller combattre les Iduméens, les Ammonites et ne s'occuper que d'affaires de guerre (I, Macb., cb. V). Pendant les années 164 et 163, personne n'aurait pu se faire illusion sur la vanité des espérances qui auraient été prophétisées pour ce temps-là. Ce fut l'année suivante que Bacchides vint faire massacrer un grand nombre de Juifs. Nicanor, général syrien, fut battu en 161 ; mais bientôt après Bacchides remporta une victoire sur Judas Machabée qui périt dans le combat. Cette victoire de Bacchides fut encore suivie d'une horrible persécution contre les Juifs. Peut-on raisonnablement supposer, avec la « savante critique, » que les Juifs de cette époque si tourmentée auraient pu prendre au sérieux un livre qui faisait succéder le règne du Messie au règne d'Antiochus ?

D'un autre côté, Bertholdt et Lengerke, doués comme chacun sait d'une vue rétrospective infaillible et voulant, comme Bleek, rattacher de force à la mort d'Antiochus l'accomplissement des promesses messianiques, ont placé la rédaction du chapitre VII immédiatement après la disparition de ce monstre. L'expédient de ces critiques ne leur sera cependant pas d'une grande utilité. Ils supposent à tort — nous le démontrerons — que le chapitre VII écrit en araméen et comprenant la prophétie des quatre empires, se termine au tyran macédonien qui n'appartenait cependant qu'au troisième empire. Mais il n'en est pas moins vrai que Lengerke et les autres rationalistes qui prétendent que le pseudo-Daniel écrivit les chapitres II et VII, les chapitres VIII et X-XII après la mort d'Antiochus, auraient dû expliquer comment cet auteur aurait pu avoir des illusions messianiques qu'il voyait déjà contredites par les événements.

Ne tenant pas compte de ces difficultés et croyant sans doute résoudre plus facilement le problème relatif à l'apparition du livre du pseudo-Daniel, Reuss, entrant dans les vues des rationalistes que nous venons de réfuter, s'est décidé à faire apparaître successivement les morceaux prophétiques qui font partie de cet écrit. « Ils ont dû, dit-il, être d'abord jetés dans le public séparément, entre l'époque où commença la persécution ordonnée par Antiochus Epiphane, l'an 1 67 avant Jésus-Christ, et celle de la mort du roi (164), dont il n'est pas encore fait mention. En

disant qu'il fat enjoint au prophète de cacher ses oracles jusqu'au temps de la fin (ch. XII, 4), le véritable auteur a tâché de faire prendre le change à ses contemporains à l'égard de l'origine de ce qu'il leur mettait entre les mains » (p. 227).

En lisant ces lignes, le lecteur croira que Daniel reçut l'ordre de « cacher » son livre. Il n'en est rien cependant,, et il n'y a dans tout cela qu'un contre-sens de Reuss. L'ange dit tout simplement au prophète : « Et toi, Daniel, ferme les paroles et scelle le livre (mets-y ton sceau), jusqu'au temps de la fin; nombreux (le) scruteront et la connaissance se multipliera. » Mais Reuss se garde bien de dire que les prophètes écrivaient leurs prophéties sur un rouleau qu'ils fermaient et scellaient, afin de conserver le texte intact et afin que l'on put constater, au temps fixé, la réalisation de la prophétie ; il n'a pas compris non plus que ces hommes inspirés avaient soin auparavant de distribuer des copies de leurs prédictions (voy. notre Comment., ch. VIII, 26; XII, 4). Si la chose n'eut pas eu lieu ainsi, l'ange n'aurait pas pu dire : « Nombreux scruteront (le livre) et la connaissance se multipliera. » Ainsi le critique fait dire à Daniel ce qu'il ne dit pas, et il part de là pour prétendre que le véritable auteur (le pseudo-Daniel) s'est trahi, et qu'en se faisant ordonner de « cacher ses oracles, » il a trouvé, dans cette précaution archiabsurde, le moyen de faire prendre le change à ses contemporains -, de telle sorte qu'ils ont cru que le livre avait été caché parce qu'il y a ces mots : « Ferme les paroles » (Claudite jam ri-

vos [fermez la sourcej se traduira par : cachez la source; et

olaudere portam alicui signifiera : cacher sa porte à quelqu'un (1).

(li II faut reconnaître toutefois que Reuss n'est pas l'inventeur de cette ingénieuse interprétation. Lengerke avait découvert avant luj que l'auteur s'est démasqué en disant que « ses prophéties doivent être cachées et tenues secrètes jusqu'au temps de l'accomplissement, c'est-à-dire jusqu'au temps des Machabées » (VIII, 26j XII, 4). L'exposé que nous venons de faire des textes prouve suffisamment que la critique de Kônigsberg a très mal compris le sens du mot « sceller ; » dans aucun des deux passages cités, il n'est question de « cacher, » mais de mettre le sceau, le cachet, à un écrit parachevé, afin de le conserver intact et de montrer plus tard que le texte authentique (dont on avait des copies) offrait une vraie prophétie des événements qui sont survenus. Il n'est pas vrai, d'ailleurs, que l'ordre de « sceller » et de « cacher » eût pu avoir pour but de donner du crédit au livre. Le pseudo-Daniel qui aurait prétendu avoir découvert le livre n'aurait donné qu'une bien faible satisfaction au sujet de son authenticité, s'il s'était contenté de dire

En somme, Reuss ne motive en aucune façon son hypothèse d'après laquelle les prophéties de Daniel auraient été « jetées dans le public séparément de l'an 167 à l'an 164. »

S'efforcant de trouver AntiocKus visé partout dans le livre de Daniel et désespérant de trouver une ressemblance entre les rois babyloniens et celui qui est décrit au chapitre VII, 25, le même critique ajoute : « Si l'on voulait objecter à notre système d'interprétation que dans les chapitres précédents les rois persécuteurs finissent toujours par se convertir, tandis qu'ici Antiochus prend une autre fin, lui, dont les autres n'ont été que les types, nous répondrions que ces tableaux ont été jetés dans le public à différentes occasions et changeaient de point de vue avec le temps » (p. 2 57). Sans doute vous répondriez cela. Mais sur quoi vous fonderiez-vous pour le soutenir? Vous pourriez dire aussi que les divers chapitres du livre sont tombés de la lune ou qu'on les a trouvés dans un aérolithe. Il n'est pas difficile de dire tout ce qu'on veut. Ce qui est difficile, c'est de dire quelque chose de raisonnable pour motiver la légende rationaliste du pseudo-Daniel.

Cette hypothèse des pamphlets jetés séparément dans le public, à des époques différentes, imaginée pour expliquer l'apparition des prophéties qui auraient dès lors été faites après l'événement, n'a d'autre base que le désir qu'ont les pseudo-critiques de saisir tous les biais pour faire illusion aux lettrés peu compétents dans ces matières, et leur faire croire que « l'affaire » a pu s'arranger en dehors de toute intervention surnaturelle. Dans ce but, les suppositions les plus grotesques leur paraissent bonnes, et ils ne s'aperçoivent pas qu'en faisant paraître les prophéties après l'événement, en leur enlevant leur caractère extraordinaire et surnaturel, ils rendent encore plus impossible leur introduction dans le Recueil Sacré;

3° Ce que nous venons 'de dire montre assez pourquoi, comprenant quelques-unes de ces difficultés, d'autres rationalistes ont prétendu que le livre de Daniel avait été composé après la mort d'Antiochus, vers l'an 163. Ceux qui soutiennent l'impossibilité de toute prophétie doivent admettre, en effet, que tout le livre de Daniel, sauf les chapitres I, III et VI, a été écrit

aux Juifs fidèles à Dieu que cet écrit avait été tenu caché sur l'ordre de l'Ange révélateur. Il aurait bien fallu connaître celui qui avait découvert ce précieux dépôt et le lieu où il était caché. D'ailleurs, à cette époque, il n'y avait aucune autorité qui eût pu introduire un livre, quel qu'H fût, dans les Archives sacrées (voy. § IX).

après la mort d'Antiochus. Mais alors on est en droit de se demander ce que devient la théorie des rationalistes, d'après laquelle ce livre aurait eu pour but de soutenir le courage des Juifs pendant la persécution et de les exciter à lutter contre le tyran. En disant que cet écrit n'a été publié qu'après les grandes victoires qui précédèrent et suivirent cette mort, ils détruisent cette base de leur hypothèse ou de leur roman. A cette époque, la persécution proprement dite, l'épreuve redoutable prédite dans le livre avait cessé : le temple avait été purifié et les Juifs avaient remporté des victoires sur les armées du persécuteur. La publication de cet écrit aurait été alors d'autant plus inutile que, d'après les rationalistes, elle est censée ne viser, sous les masques de Nabuchodonosor, de Balthasar et de Darius, que la personne du roi séleucide. D'un autre côté, il serait impossible de comprendre que , après les victoires des Machabées , le pseudo-Daniel n'eût pas fait quelques allusions à ces glorieux faits d'armes et n'eût pas puisé dans ces succès de nouveaux motifs pour exciter et encourager les Israélites fidèles à poursuivre la lutte. Enfin, dans ce système on n'explique pas en quoi le livre de Daniel aurait pu émerveiller les hommes de cette époque. Kuénen a eu raison de se préoccuper d'expliquer l'effet merveilleux qu'aurait produit, d'après la « critique moderne, » l'apparition du livre. Il a compris qu'on ne pourrait pas sans cet élément rendre compte de l'introduction de cet écrit dans le Canon des saints Livres. Le professeur hollandais a donc très bien compris qu'il fallait que ce livre se fût produit avant le rétablissement du culte et avant la mort du tyran. Le roman rationaliste exige que les Juifs aient eu quelques raisons d'admirer dans l'auteur du livre une pénétration particulière, une faculté de vision et de prévision extraordinaire ; le pseudo- Daniel delà critique fantaisiste n'a dû, d'après cette même critique, être prisé que parce qu'il y avait dans son livre un élément d'intuition de l'avenir et de prophétie. C'est, en effet, cet élément passionnément aimé et recherché qui aurait pu faire passer le livre pour inspiré.

Les critiques rationalistes n'ont donc trouvé que le moyen de s'enfermer dans une impasse : ils ne peuvent en sortir. Il leur est impossible de résoudre le problème relatif au moment de l'apparition du livre de leur Daniel de fantaisie. Non seulement ces tenants de la « science moderne » n'ont pas pu se mettre d'accord, mais il leur a été impossible de résoudre les énigmes que soulèvent leurs hypothèses relatives à la composition de ce

livre. Cette composition ne peut être raisonnablement placée à aucun moment de la période des Machabées. Les critiques qui ont répandu la fable d'après laquelle un pseudo-Daniel, un machabéen exalté, aurait écrit des prophéties en forme de visions pour exciter les Juifs à la lutte, se sont entièrement fourvoyés. Le livre de Daniel n'a pas pour but d'exciter et d'encourager à la lutte contre Antiochus. — On veut que ce livre ait été écrit sous le règne de ce roi pour réveiller le sentiment religieux et national dans le royaume de Juda; on veut que cet ouvrage admirable ait eu pour but d'exciter les Juifs à prendre les armes pour la défense de leurs institutions nationales contre la tyrannie religieuse du roi séleucide, qui travaillait à la destruction complète du peuple choisi. Ce livre serait un roman, écrit au temps des Machabées, pour exciter le patriotisme juif contre l'odieuse persécution de ce monstre grec couronné. Telles sont les idées que les rationalistes veulent infuser dans ce livre.

Or, précisément le livre de Daniel ne prêche pas la guerre sainte; il ne se ressent en aucune façon des préoccupations qui l'auraient inspiré. Il n'offre pas un mot qui excite à une guerre contre le tyran. De sorte qu'il ne convient pas du tout comme écrit de circonstance à l'époque des Machabées. Les peintures de Daniel n'éveillent aucunement les idées de combat. C'est l'impuissance de la résistance physique qu'elles mettent en relief; elles n'offrent que le spectacle de la force de la volonté humaine se manifestant par la patience et la résignation.

Cela seul prouverait que l'auteur ne vivait pas dans la période des Machabées. A cette époque, en effet, la lutte à main armée aurait été le point fixe autour duquel se seraient concentrées toutes ses conceptions. Comprendrait-on que cet écrivain n'eût fait aucune allusion aux luttes héroïques, aux saintes prouesses des Machabées ? Il n'est pas posssible qu'un juif machabéen eût écrit un livre dans le but d'affermir ses corréligionnaires en lutte ouverte et armée avec le persécuteur et eût omis de faire prédire à son héros, au moins à mots couverts, la chose la plus importante, la plus caractéristique de cette époque. Il n'y a cependant, dans tout le livre aucune allusion aux héros des guerres de l'indépendance. Les succès inespérés, obtenus par Judas Machabée contre les armées syriennes, ne sont pas mentionnés. On ne saurait admettre qu'un pseudo-Daniel de ce temps-là eût cru pouvoir se dispenser de lès faire prédire et de montrer la main de Dieu, l'intervention de Jéhovah relevant son

peuple de l'abaissement où il se trouvait. Il est évident qu'un pseudo-Daniel aurait fait allusion aux événements, aux faits d'armes qui préoccupaient alors tous les esprits. Il aurait, par quelques mots, amenés par la situation, laissé échapper ce qui était au fond de son cœur. Mais le vrai Daniel se contente de mentionner un « petit secours ; >> il ne dit rien de l'ardeur belliqueuse, des luttes et des victoires des Machabées : sous ce rapport, son livre n'est pas assez expressément en communion d'idées avec le groupe des Juifs pieux de ce temps-là.

L'exemple de Daniel et de ses amis. — D'un autre côté, on prétend que ce livre a été composé à l'occasion de la persécution d'Antiochus dans le but d'encourager les Juifs à résister aux ordres et aux menaces de ce tyran par l'exemple de Daniel et de ses compagnons. Mais les exemples que nous offrent ces témoins de la foi mosaïque au temps de l'exil auraient engagé les Juifs machabéens, non à se battre mais à attendre de Dieu des miracles, qu'il n'avait point promis. En leur proposant Daniel et ses amis pour modèles, on eût encouragé les guerriers de l'époque machabéenne au martyre et non pas à la lutte armée.

A-ton vu Daniel et ses trois amis combattre les armes à la main? Les a-t-on vu donner l'exemple de la révolte? Evidemment, aucun d'eux ne saurait être présenté à ce point de vue comme un modèle à Mathathias et à ses fils, qui levèrent l'étendard de la révolte et repoussèrent les armées d'Antiochus. Daniel et ses compagnons sont des otages qui ont été amenés jeunes à Babylone et qui, par leur fidélité, répondent de celle du roi de Jérusalem. Ils ont compris leur rôle : ils ne s'enfuient pas pour aller combattre lorsque Nabuchodonosor allait s'emparer de Jérusalem et la détruire. Daniel, il est vrai, ne se soumit pas au décret qui défendait de prier ou d'adorer pendant un mois un autre Dieu que Darius. Le fidèle serviteur du seul vrai Dieu n'obéit pas à cet ordre; mais lorsqu'il fut surpris dans l'exercice du culte qu'il rendait a Jéhovah, il ne se défendit pas, il ne lutta pas, il ne chercha pas à ameuter contre le roi ceux de ses compatriotes qui auraient pu lui venir en aide.

Les trois autres pages ou fonctionnaires juifs de la cour de Nabuchodonosor, mentionnés par le livre de Daniel, ne cherchèrent pas non plus à lutter pour maintenir ou pour rétablir la liberté civile et religieuse des enfants d'Israël. Ils refusèrent de s'agenouiller devant la statue que le roi avait érigée ; mais aucun d'eux n'opposa la moindre résistance et ils se laissèrent, sans lutter le moins du monde, jeter dans la fournaise.

Bref, dans le livre de Daniel, nous ne trouvons aucun personnage qui représente un héros du parti national au temps d'Antiochus. Les quatre fonctionnaires de Nabuchodonosor n'ont jamais lutté ou même cherché à fomenter l'esprit d'opposition contre ce roi ou contre ses successeurs. Aucun personnage, mentionné par Daniel, ne peut donc servir de modèle aux Juifs pieux qui s'occupaient d'œuvres de guerre à la suite des Machabées. En un mot, les exemples du livre de Daniel ne sont pas appropriés aux circonstances de l'époque machabéenne : l'auteur du livre de Daniel ne s'est pas proposé d'offrir dans sa personne et dans celle de ses amis un tableau-modèle de la vie et des devoirs des Juifs pieux de ce temps-là.

But de consoler et de fortifier dans la foi les Juifs persécutés par Antiochus. — Exposant sa théorie au sujet du motif, de la tendance, de l'idée fondamentale du livre de Daniel, Lengerke ne cesse de répéter que ce livre a été écrit au temps de la persécution des Juifs par le tyran syrien, et qu'il a le but pratique et parénétique de les consoler etdeles fortifier dans la foi.

Mais ce critique aurait été bien plus digne de ce nom s'il avait fait remarquer que tout ce que Daniel dit à ce sujet se rapporte bien plus encore à l'époque de la Captivité. A-t-il pu croire que, à cette époque, les Juifs n'avaient pas besoin d'être consolés, fortifiés ? La destruction du temple et de la nationalité des enfants de la promesse et de l'alliance, ne les portait-elle pas à douter de la protection de Jéhovah qui s'offrait à leur esprit comme vaincu par Nabuchodonosor? Le livre de Daniel, avec ses miracles et ses prophéties, venait donc fort à propos pour consoler les Juifs exilés dans la Babylonie. Il est vrai que ce livre a pu aussi, secondairement, être utile pour consoler ces hommes pieux qui ont vécu sous les Machabées. Mais l'utilité de ce livre au temps d'Antiochus n'autorise pas à déclarer que c'est un produit de cette époque. On dit : ce livre a été utile au temps des Machabées ; donc il a été écrit pour ces guerriers et pour leurs adhérents. Mais c'est là un raisonnement qui ne prouve rien, car on peut tout aussi bien dire : Ce livre a été utile pendant la Captivité ; donc il a été écrit à cette époque.

D'ailleurs, il est facile de voir que la pensée qui est venue aux rationalistes d'attribuer à leur pseudo-Daniel le dessein d'encourager les héros machabéens, prouve de leur part peu de perspicacité. Sans doute, le livre de Daniel est un monument de la fidélité envers Jéhovah et de l'inébranlable confiance du prophète et de ses amis dans la puissance et dans la bonté du

Très-Haut. Mais en se contentant d'inspirer ces sentiments, ce livre n'aurait répondu qu'imparfaitement à son but, s'il avait été composé à l'époque des Machabées pour consoler et relever le courage des Juifs opprimés par Antiochus. Un pseudo-Daniel macbabéen n'aurait pas pu s'arrêter à l'idée d'encourager ses compagnons de souffrance à endurer les maux les plus extrêmes en leur représentant le sort de Daniel et de ses amis. Les malheureux persécutés en auraient conclu qu'il suffit de supporter patiemment l'infortune pour intéresser à sa cause la puissance qui gouverne le monde et pour triompher des persécuteurs. Les Juifs pieux de cette époque auraient donc été portés à attendre dans l'immobilité ou un miracle ou le coup de grâce que les soldats d'Antiochus se disposaient à leur donner. Un livre qui promettait aux Juifs de cette époque des miracles qui n'arrivaient pas n'aurait produit qu'une sorte d'abattement.

Aussi, comprenant que la conduite de Dieu pendant l'exil n'était pas celle qu'il suivait de leur temps, les Machabées ne se laissèrent-ils pas aller un seul instant à l'espoir de voir se réaliser pour eux des miracles qui avaient eu lieu jadis à Babylone, mais qui n'avaient pas été promis aux Juifs du second siècle. Ils envisagèrent d'un coup d'œil la situation et, agissant en hommes d'action, ils se servirent du livre de Daniel pour enflammer leur courage moral et leur confiance en Dieu ; et puis ils prirent les armes et surent lutter vaillamment contre la force écrasante du nombre.

Ce qu'aurait imaginé un pseudo-Daniel machabéen. — Un juif patriote qui se serait proposé d'offrir des modèles à ses concitoyens aurait fait le tableau de persécutions religieuses provoquées par les rois de Babjlone; il aurait montré des héros fomentant des insurrections et poussant les émigrés, comme l'avaient fait les faux-prophètes dont parle Jérémie (XXIX, 22 et ss.), à rentrer à Jérusalem et à reprendre les armes. Un pseudo- Daniel aurait fait évader les quatre otages que Nabuchodonosor avait introduits dans son palais, et il en aurait fait des héros d'une guerre de partisans contre ce roi et contre ses successeurs. Ules aurait présentés comme ayant été des auxiliaires de Cyrus et comme ayant ainsi contribué à la délivrance de leurs coreligionnaires. On l'aurait vu mettre en scène quelque persoDnification farouche de la revanche, quelque juif « exalté, s n'ayant qu'une pensée : la défense de sa foi religieuse et, par suite, la liberté de la patrie, par la révolte, par la guerre. Ce livre nous aurait montré des Juifs élevant leurs enfants pour venger la

désolation et la ruine de Jérusalem : nous aurions vu ces enfants, devenus grands, reprendre la suite des desseins de Sédécias, s'efforcer de chasser l'oppresseur, travailler à délivrer la patrie du joug de l'étranger, et à rendre la Judée à elle-même. En un mot, si un pseudo-Daniel machabéen avait eu la pensée de célébrer des ancêtres, des héros du temps de l'exil, il n'aurait pas manqué de leur attribuer des exploits, des dévouements sublimes, analogues à ceux que demandait la situation des Juifs sous Antiochus.

Il est bien dommage, en effet, pour la cause rationaliste, que leur Daniel imaginaire n'ait pas songé à proposer aux Machabées quelque résistance que les Juifs de la Captivité auraient opposée aux rois babyloniens : il eut été si facile d'imaginer des exilés en état de guerre et de révolte contre Balthasar et contre Darius. Mais le vrai Daniel ne met en scène que des personnages réels et qui plus est des personnages de son temps. Les exilés attendirent patiemment le moment de la délivrance et ils n'offrirent pas, sous le rapport défensif ou offensif, des exemples à proposer aux Juifs qui se battaient alors et qui triomphaient par les armes des troupes d'Antiochus. Il n'y a que les imaginatifs de la critique anti-chrétienne qui aient pu trouver un rapprochement entre la conduite des déportés Juifs à Babylone et celle des guerriers palestiniens du second siècle.

Ce que n'aurait pas imaginé un pseudo-Daniel au temps d'Antiochus Epiphane. — Les préoccupations d'un juif pieux de cette époque auraient, en bien des points, contrasté avec celles du Daniel de notre livre. Il ne serait pas, en effet, venu à la pensée d'un homme religieux persécuté par Antiochus de mettre des enfants d'Israël à la cour d'un roi idolâtre et d'en faire des fonctionnaires de ce roi; il n'aurait pas fait de Daniel un page de Nabuchodonosor (Antiochus), et un élève de l'école du palais, supérieur dans l'art d'expliquer les songes ; il n'aurait pas imaginé de le placer à la tête des présidents des sages païens (que l'on prenait au second siècle pour des mages) de Babylone, ou du moins il aurait indiqué comment Daniel évita de participer aux rites des prêtres chaldéens ; il n'aurait pas donné au prophète et à ses amis des noms composés avec des noms d'idoles. Un pseudo-Daniel machabéen n'aurait pas eu recours à cette fiction qui ne servait de rien pour atteindre le but qu'il se proposait. A quoi pouvait servir, en effet, ce qu'il dit de l'éducation de Daniel et de ses compagnons à la cour du roi ? Quel rapport tout cela a-t-il avec les événements qui troublaient les Juifs à. l'époque des Machabées.

Le « patriote exalté » du second siècle n'aurait pas non plus donné à ses héros des physionomies qui sont si éloignées de reproduire le « rigorisme » et d'exprimer les passions des Juifs fidèles du temps d'Antiochus. Nous comprenons très bien, il est vrai, que, pendant l'exil, Daniel et ses compagnons, emmenés comme otages, aient reçu une éducation d'après les us et coutumes de la cour de Babylone. Il n'y a rien de choquant à les voir occuper des positions importantes dans l'administration des états de Nabuchodonosor. Ils ont pu avoir des relations courtoises avec les polythéistes, et Daniel a pu devenir le surintendant des chefs des sages de Babylone (voy. p. \1). Nous ne sommes pas non plus étonnés de voir qu'il se montre très dévoué à Nabuchodonosor et à ses successeurs. Encore moins sommesnous surpris d'apprendre que cet homme privilégié a su échapper aux influences pernicieuses des religions de la Chaldée et éviter de se souiller par une participation quelconque aux rites polythéistes.

Mais nous ne pouvons qu'être frappés de constater que, en restant toujours le serviteur du seul vrai Dieu et en se montrant toujours fortement attaché aux lois de Moïse, Daniel n'a pas toutefois le « rigorisme » propre à l'époque des Machabées. Il ne déchaîne pas l'esprit de ses compatriotes contre les superstitions païennes. Pour lui, Jéhovah est certainement le seul Dieu, et toutes les idoles ne sont que vanité. Mais il n'affirme pas son zèle contre le polythéisme comme le firent plus tard Mathathias et ses fils. Cette conduite de Daniel est en harmonie avec la situation des Juifs déportés en Babylonie. On ne voit rien dans la conduite du prophète et de ses amis qui ressemble à la conduite sévère et rigide des Juifs pieux à l'époque des Machabées. Ceux-ci ont agi différemment, parce que la persécution d'Antiochus s'attaquait directement à la religion et que l'exclusivisme le plus absolu et un rigorisme plus accentué était nécessaire pour maintenir la foi juive et, par suite, la nationalité des enfants de Jacob. Pendant l'exil, les Juifs savaient que leur nationalité se reformerait, après que les soixante-dix ans, que Dieu avait fixés pour le châtiment de son peuple, se seraient écoulés. Ils n'avaient donc qu'à attendre l'heure providentielle-, et ils l'attendirent avec une tranquillité d'autant plus grande que leur foi religieuse n'était pas directement attaquée par les rois de Babylone.

Remarquons, enfin, qu'un écrivain de l'époque des Machabées n'aurait pas donné à son Daniel des sentiments de sympathie

pour Nabuchodonosor (Antiochus), pour un roi idolâtre, pour un oppresseur de son peuple. Le prophète parle toujours de ce roi avec bienveillance (II, 46, 49; IV, 16, 19). Il n'exprime pas non plus des sentiments hostiles à Balthasnr et encore moins à Darius le Mède. Nous allons faire voir, du reste, que les portraits qu'il retrace des rois de Babylone sont loin de ressembler à Antiochus.

Les rois babyloniens du livre de Daniel envisagés comme types d'Antiochus. — Pour prouver que le livre de Daniel est postérieur de quatre siècles à l'époque de l'exil et qu'il date du temps des Machabées, les rationalistes ont prétendu que l'auteur de ce livre s'est proposé de retracer, dans les rois de Babjlone, le portrait d'Antiochus Epiphane. Ainsi, d'après Lengerke et de nombreux critiques fantaisistes, « le principal objet du livre de Daniel était d'encourager les Juifs qui subissaient la persécution de ce roi, en mettant devant leurs yeux, dans l'histoire de Nabuchodonosor et de ses successeurs, la destinée probable de leur oppresseur. » Us ajoutent que « tout ce qui est dans ce livre a été écrit avec ce but devant l'esprit et que la partie historique, aussi bien que les prophéties, tendent constamment vers ce but. » Tous les personnages auraient pour tâche de nous montrer comment les persécuteurs meurent ou se convertissent.

C'est autour de ce pivot que tournerait tout le livre. Aussi l'artifice des rationalistes consiste-t-il à ramener, dans chaque chapitre, des objections dans lesquelles ils n'ont qu'à répéter le même «mot de passe. Lengerke et les autres pseudo-critiques s'efforcent donc de ne voir partout qu'Antiochus. Le signe particulier de ce roi prend à leurs yeux une importance unique -, ils s'en emparent et ils le répètent avec la persistance agaçante d'un tic. Dans cette préoccupation, toutes les nuances échappent; la pensée se fixe en un petit nombre de phrases qui reviennent, obsédantes comme une ritournelle, et, l'imagination aidant, la vision intérieure du critique se substitue à la réalité. Daniel raconte, par exemple (1, 2), que Nabuchodonosor prit une partie du trésor du temple, et Lengerke de s'écrier : « Nabuchodonosor est ici déjà le type d'Antiochus qui pilla également le trésor du temple. » Au chapitre IV, le roi de Babylone perd la raison en punition de son orgueil, et il tombe au niveau des bêtes, et le critique de s'écrier encore : c'est aussi Antiochus qui est visé dans ce chapitre !

Le procédé des rationalistes est donc fort simple : il n'y a qu'à supposer une seule figure, celle d'Antiochus, dans tout

l'ouvrage, et faire admettre ensuite cette hypothèse au lecteur, en écrivant à chaque chapitre, à chaque verset : ceci a trait à Antiochus; Antiochus est désigné ici; ou encore ; c'est vraiment Antiochus ! Puis on remplit l'intervalle dans lequel devrait se trouver au moins un semblant de preuve avec des mots, avec rien.

L'art de voir tout dans tout. — Il n'est pas difficile d'attribuer à un auteur les intentions les plus contradictoires, et un esprit tant soit peu retors peut toujours s'arranger de façon à imaginer, dans un livre historique, tout ce qu'il veut. On peut choisir un livre quelconque et on n'aura pas de peine à y introduire les arrangements les plus ineptes. Ainsi, par exemple, un critique stylé par les rationalistes arriverait aisément à montrer que La Fontaine, dans la fable de La Cigale et de la Fourmi, a eu en vue Antiochus et les Machabées. Des rapprochements de ce genre ne paraîtront pas impossibles à ceux qui savent qu'on a vu récemment (en 4 885) un critique admirer dans ce fabuliste, non pas le miroir de la vie humaiue et le reflet des mœurs du siècle, mais un écho de la Bible. D'après ce nouvel interprète de nos fables, l'âne qui change de maître sans améliorer sa condition, c'est Jacob fuyant Esaû ; le renard qui ne paraît pas à la cour du lion et y est calomnié, vengé, c'est Mardochée ne mettant pas les pieds à la cour d'Assuérus, puis appelé à succéder à Aman, qui est traîné au supplice; la chatte écartant l'aigle de son domicile, c'est Abraham se séparant de Loth : le domicile de la chatte est petit et exposé à l'air, parce que la famille d'Abraham passait sa vie sous la tente et non pas sous des toits.

En ne suivant pas les sentiers battus, la critique fantaisiste peut donc découvrir aisément des aperçus tout nouveaux. C'est ainsi, par exemple, que l'on a prêté à Shakespeare, pour le personnage d'Hamlet, des intentions de toute sorte. On a vu dans ce jeune prince tantôt un fou à lier et tantôt un peureux. Selon quelques commentateurs, cet homme feint la folie, c'est l'Hamlet-Brutus-, d'autres y ont découvert un Hamlet-Oreste, un fatal assassin chargé par la destinée d'une vengeance horrible, mais en même temps un pusillanime qui parle au lieu d'agir Tout récemment, on en a fait un pessimiste. Les défenseurs de chaque opinion ne manquent pas d'idées ingénieuses qui paraissent l'appuyer. En fin de compte, on reconnaît que toutes ces exégèses ne font qu'embrouiller le personnage, et l'on finit par se convaincre que Shakespeare n'a songé qu'à reproduire une légende telle à peu près que la transmettait la tradition populaire.

Daniel a agi de même, mais avec cette différence qu'il n'a pas écrit des légendes et que son livre est une simple reproduction de la réalité. Nous verrons que les caractères des trois rois mentionnés dans Daniel sont historiques. Nous ne trouverons dans aucun d'eux le type de cet Antiochus Epiphane, dont l'imagination des rationalistes est obsédée. Aucun des personnages du livre de Daniel n'offre l'aspect et les manières d'être de ce roi. Il sera facile de voir que les portraits de Nabuchodonosor, de Balthasar et de Darius, peints par Daniel, ne représentent, en aucune façon, le tyran macédonien qui fut si justement odieux aux Juifs. En comparant l'histoire de ces rois, on s'aperçoit aisément, et avec une entière évidence, que les faits qui les concernent ne sont pas en relation avec les événements qui ont signalé la persécution des Juifs sous Antiochus. Nous nous contenterons de montrer ici qu'il n'y a, dans les princes babyloniens, aucun type qui offre la moindre ressemblance avec le persécuteur de l'époque des Machabées.

Nabuchodonosor et Antiochus. — Les critiques rationalistes veulent à toute force que leur pseudo-Daniel ait voulu écrire « un roman qui offre dans Nabuchodonosor le portrait du tyran syrien. » Mais ce sont deux types bien différents, et on ne peut s'empêcher de reconnaître que le personnage pivotai des quatre premiers chapitres de Daniel ne ressemble pas au persécuteur des Juifs au second siècle.

D'après le livre de Daniel, Nabuchodonosor est un homme qui a des moments de colère, des passions fortes, de l'orgueil, mais qui, lorsque l'orage de la passion est passé, a des impulsions généreuses, comme le prouve sa conduite envers Daniel et ses trois amis. Nous le retrouvons aussi violent, mais pas obstiné, lorsqu'il prend et rétracte ses décisions brutales contre les sages de Babylone. Ce roi était hautain, emporté, et, au moment de l'entraînement de la passion, il était cruel. Mais il avait des périodes de repentir et il était -capable d'un bon mouvement, d'un élan vers le Dieu qui est le seul vrai Dieu.

Antiochus Epiphane, au contraire, se faisait remarquer par un fanatisme farouche -, il est rusé, impudent, cruel au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer, irascible au plus haut degré, et il ne manifesta du repentir qu'à son dernier moment. Daniel le définit : « Le roi expert en artifices » (VIII, 23); et ce qu'il en dit au chapitre XI, concordant avec ce que nous en apprennent les historiens profanes, nous fait suffisamment comprendre que ce tyran contient toute la partie mauvaise du caractère de Na-

buchodonosor, mais d'une façon plus basse, et n'a aucune des bonnes qualités de ce roi. Le caractère de ces deux souverains est donc très différent.

Cette différence est conforme à ce que nous savons, d'ailleurs, de ces deux rois. Il faut, dès lors, reconnaître qu'un auteur machabéen qui se serait proposé de retracer dans le portrait de Nabuchodonosor celui d'Antiochus, n'aurait pas manqué de défigurer la physionomie du roi deBabylone. Lenormant ( — Babelon, Hist. anc. de l'Orient, tom. IV, p 394) dit que Nabuchodonosor « personnifie le faste asiatique uni au despotisme absolu dans ce qu'ils ont jamais eu de plus arrogant, de plus effréné, de plus tjrannique ; » et il ajoute : « Les Juifs qu'il subjugua et emmena en captivité ont raconté son histoire en termes malveillants et pleins de rancune. » (Ibid.) Sauf ce que le roi dit luimême de sa folie et de son retour à la raison et au Dieu des dieux, nous ne voyons rien, dans le livre de Daniel, qui motive le jugement de ce savant. Les Juifs ont vu surtout, dans Nabuchodonosor, l'instrument des vengeances de Jéhovah irrité de l'infidélité de son peuple.

Mais il faut, dJun autre côté, reconnaître qu'un écrivain du temps d'Antiochus aurait partagé l'irritation des Juifs fidèles contre ce roi et n'aurait pu se dispenser de mettre dans le prétendu prototype du tyran macédonien, en dehors de la dissimulation et de la fausseté, des sentiments haineux contre les Juifs. Le pseudo-Daniel aurait forcé et grossi les traits de Nabuchodonosor, exagéré sa violence : il en aurait fait un bourreau des Juifs; il lui aurait donné les vices et les difformités morales du persécuteur grec, et il aurait aussi beaucoup mieux composé ce personnage complexe mêlé d'astuce, d'hypocrisie, de bassesse et de rage. En un mot, il se serait arrangé pour que, du cœur gangrené dAntiochus, aucune plaie ne manquât à Nabuchodonosor.

Pour voir dans Nabuchodonosor un personnage tel qu'Antiochus, il faut donc que l'on change du tout au tout la physionomie du roi de Babvlone. Aussi ne serait-il pas possible de comprendre qu'un écrivain, dont le talent est incontestable, ayant pour but de tracer le protype d'Antiochus, s'y fût pris si maladroitement et eût si mal réussi. Il n'y avait pas un homme en Palestine qui n'eût été alors en état de faire un Nabuchodonosor plus ressemblant à Antiochus. Il n'eut pas été difficile, en effet, à un pseudo-Daniel de donner au portrait du roi de Babylone les coups de pinceau d'une touche plus violente : il n'aurait eu qu'à représenter, sous le nom de ce roi, le tyran

macédonien tel qu'il était dans la réalité. Dans ce but, il n'aurait certainement pas éloigné les traits qui auraient contribué à donner l'accent, la note dominante et caractéristique : il en aurait plutôt introduit d'autres de son invention.

Or, nous voyons, tout au contraire, que Daniel a laissé de côté des événements qui lui auraient donné l'occasion d'employer les plus sombres couleurs pour retracer le portrait du destructeur du Temple de Jéhovah et de la Ville sainte. Le prophète mentionne une prise de Jérusalem (ch. I), mais il ne dit pas un mot de blâme contre Nabuchodonosor. Il ne lance pas contre lui des anathèmes pour avoir enlevé des vases consacrés au Très-Haut. Il s'abstient de parler de la seconde et de la dernière prise de Jérusalem et des déportations qui en furent la suite -, il ne dit pas un mot des profanations qui durent nécessairement accompagner la destruction du Temple ; il ne fait aucune allusion aux scènes sanglantes qui se passèrent alors à Jérusalem ; et il ne dit rien des cruautés de Nabuchodonosor à Reblatha (II, Rois, XXV, 6, 7). Il n'est pas possible de supposer qu'un juif machabéen, voulant retracer dans Nabuchodonosor, le portrait d'Antiochus, eût négligé de rappeler les maux que le roi de Babylone avait amenés sur sa patrie.

Nous sommes donc autorisés à repousser l'assertion des rationalistes qui prétendent que le livre a été écrit dans le but de faire de Nabuchodonosor un personnage dont l'anti-type réel était Antioc-hus. H y a bien sans doute, entre les deux monarques, quelques traits de ressemblance, comme on en trouve toujours entre deux hommes qui ont été des despotes, des guerroyeurs, des oppresseurs. Quoique très divers, ces rois ont commis des actes analogues et ils ont eu des vices communs. Ces deux souverains ont assujetti la Judée et ils se sont emparés de Jérusalem. Ils ont pillé les trésors du Temple et détruit beaucoup de Juifs. Mais en dehors de ces faits il y a peu de traits commuas à Nabuchodonosor et à Antiochus. Nous cherchons vainement, dans le portrait que Daniel fait du premier, les traits spéciaux, particuliers et propres au second. Mais les rationalistes prétendent que quelques analogies qui égarent leur esprit doivent nous suffire. Constatant que Zûndel avait indiqué la différence qui existe entre Antiochus Epiphane et les rois dont il est fait mention dans le livre de Daniel, Kuenen dit que « personne ne songe à contester cette différence;'» et il ajoute : « Il faut chercher ici des analogies et non des ressemblances » (Hist. crit. II, p. 564). Le critique rattache ensuite à cette ob-

servation une remarque que nous ne devons pas omettre, a L'essentiel, dit-il, c'est le rapport entre Israël et le monde païen. L'auteur du livre de Daniel aurait bien mal rempli sa tâche s'il avait servilement reproduit, sur tous les points, l'histoire de sa propre époque. En s'arrêtant devant de semblables divergences, on fait preuve d'incompétence en matière de critique » (ibid.). Et en ne tenant pas compte des différences capitales qui se trouvent entre deux objets ne fait-on pas preuve d'une impéritie bien autrement grave ? Celui qui trouvant des rapports entre une cloche et une lanterne prétendrait que l'un de ces objets est le tjpe ou l'allégorie de l'autre, serait, en effet, non un critique, mais un embrouilleur. Nous savons déjà que le rapport de ce que Kuenen appelle « l'essentiel » c'est-à-dire « le rapport entre Israël et le monde païen » ne se trouve pas exposé, comme le professeur de Lejde l'entend dans le livre de Daniel {voy. p. 1 93). D'un autre côté, il est facile de voir que, sans reproduire dans son livre, l'histoire de son époque, le faussaire inventé par les rationalistes , aurait donné aux personnages imaginaires, créés par lui de toutes pièces, une tournure plus en rapport avec le but qu'on lui suppose ; et que, en un mot, il aurait cherché à mettre en relief des caractères qui auraient eu une ressemblance plus marquée avec le roi grec.

En effet, en ce qui concerne Nabuchodonosor (Antiochus) et Antiochus, il ne s'agit pas de nuances légères qui ne suffiraient pas pour qu'on les distingue et pour qu'on les classe à part. Nous comprenons qu'on renonce à chercher des « ressemblances » et qu'on veuille se contenter de certaines « analogies. » Mais il n'en est pas moins vrai que, môme pour de simples analogies, il faut que le type et l'anti-type offrent la même marque essentielle et le même sceau caractéristique. Or, c'est ce trait fondamental que les critiques fantaisistes ont vainement cherché.

Fort désireux de le trouver dans le chapitre II, qui a du reste très peu de rapport avec la période d'Antiochus, Lengerke s'est vu contraint d'avouer que les rapprochements entre Nabuchodonosor et Antiochus Epiphane laissent fort à désirer. Il reconnaît que le premier n'offre pas un portrait, un type parfait du second (ein vollkomenenes Vorbild des Antiochus) : il y manque beaucoup de traits (duzu fehlen viele Beziehungen). Ce critique ne peut surtout expliquer clairement la bienveillance que Nabuchodonosor témoigne aux Juifs [namentlich liesse sich das Wohlwollen, das er den Juden schenkt, gar nicht erklaren) ; et il constate avec étonnement que ce roi ne se montre pas ici dans une opposition

LÉGENDE d'l'N PSEUDO -DANIEL 255

hostile aux Juifs (auch tritt Nebukadnezar hier nicht in feindiichen Gegensatz zu denJuden auf). Mais il y a toujours moyen de trouver partout un type du roi syrien, et Lengerke ajoute, en effet, que, dans un sens très restreint, on peut trouver, dans notre second chapitre, un portrait d'Antiochus, parce que l'auteur met sous les yeux « la fragilité de la grandeur humaine (die Hinfalligkeit der menschlichen Grosse), et l'exemple d'un converti (und das Beispiel eines Bekehrten), que le pseudo-Daniel espère encore en commençant son livre trouver dans Antiochus (den der Verf. anfànglich noch in dem Antiochus zu finden hofft).

Ainsi, Lengerke a vu que, du temps des Machabées, un juif pieux, auteur du livre de Daniel, a eu l'espoir de convertir au judaïsme (c'est le genre de conversion que le critique indique lui-même) le roi Antiochus Epiphane. Ce pseudo-Daniel aurait compté sur l'effet que ne manquerait pas de produire la lecture de son roman sur l'esprit du persécuteur. Et il aurait fait espérer cette conversion à ses compatriotes afin de les exciter à se révolter contre le tyran et à combattre contre les armées syriennes ! Tout cela est bien singulier! Mais enfin il n'en est pas moins avéré que le chapitre II (le songe de la statue) n'offre rien qui se rattache spécialement à Antiochus.

Le critique allemand croit, il est vrai, qu'il sera plus heureux et qu'il trouvera un vrai portrait d'Antiochus dans les chapitres III et IV. Il faut, en effet, d'après lui, que ce roi se rencontre partout dans le livre de Daniel. D'après ce critique, les persécutions de Nabuchodonosor figurent celles d'Antiochus. Aussi s'efforce-t-il de trouver chez le roi de Babylone le trait propre et essentiel qui distingue le macédonien : Nabuchodonosor (Antiochus) doit nous apparaître comme un persécuteur de la religion juive. Or, ce caractère — nous l'avons déjà vu — fait complètement défaut à ce roi. Le récit de la statue et du miracle de la fournaise ne peut être présenté comme une description de la persécution du tyran séleucide : le roi de Babylone ne fut pas un persécuteur du mosaïsme et cène fut qu'accidentellement qu'il rencontra sur son chemin trois déportés juifs dont il avait fait des fonctionnaires babyloniens.

Le chapitre relatif à la folie de Nabuchodonosor offre^t-il un rapprochement avec les fureurs d'Antiochus ? Pas le moins du monde. Le premier de ces rois fut réduit à la condition des bêtes en punition de son orgueil. Mais il ne fut pas châtié pour avoir persécuté les juifs et, dans son état de folie, il ne fit rien contre eux. Après son châtiment Nabuchodonosor (Antiochus) recouvra

256 INRODUCTION

l'usage de la raison et remonta sur son trône. Quel rapport cette folie a-t-elle avec l'état mental du roi syrien ? Ce tjran avait reçu des Grecs, ses sujets, le surnom d'Epimane (insensé), non pas à cause de son orgueil et d'un dérangement de son cerveau, mais pour ses folles dépenses. Il n'en continua pas moins à persécuter les Juifs ; il perdit, il est vrai, son trône -, mais il ne put le recouvrer, car il le perdit avec la vie (4). Enfin, un pseudo- Daniel machabéen aurait évidemment rapproché la date de la folie de Nabuchodonosor avec la date de la destruction de Jérusalem, ou du moins avec l'époque du pillage du temple par ce roi, afin que la leçon fut concluante.

Au fond, Antiochus n'est visé dans aucun des tableaux qui nous représentent Nabuchodonosor. Il manque dans tous ces prétendus portraits du roi grec le type spécial qu'un faussaire du second siècle aurait surtout fait ressortir. Un écrivain de cette époque qui aurait voulu présenter Nabuchodonosor comme un type d'Antiochus aurait introduit dans ce portrait les traits plus accentués d'un persécuteur du peuple de Dieu.

Or, le trait de persécuteur manque précisément à Nabuchodonosor. En dehors du châtiment infligé aux trois fonctionnaires hébreux qui refusèrent d'obéir aux ordres du roi, il n'y eut pas sous son règne de persécution religieuse contre les Juifs.

(1) Toute cette description de la folie de Nabuchodonosor n'aurait eu d'autre but que d'engager Antiochus à se convertir afin de remettre sur sa tête une couronne qui ne lui avait pas été enlevée -, et cet avertissement est adressé à un roi grec, en langage araméen, afin sans doute qu'il le comprenne mieux!

Mais, disent les rationalistes, le repentir de Nabuchodonosor après qu'il eut recouvré ses raisons n'est pas sans se rattacher à l'histoire de celui qui offrit de rendre les vases sacrés et de se faire juif (II, Machab. IX). D'abord le roi de Babylone n'est jamais présenté dans le livre de Daniel comme devenant un prosélyte du judaïsme. Ce roi fut amené, dans certaines circonstances, à reconnaître la souveraineté du Dieu des Hébreux ; mais le prophète ne nous dit nulle part, que le monarque humilié et châtié ait renoncé au polythéisme. Puis, Nabuchodonosor n'offrit jamais de rendre les vases qu'il retenait captifs dans son palais. Enfin le rapprochement qu'on fait entre ces aveux du monarque babylonien et la conversion d'Antiochus à son lit de mort est bien étrange. En effet, ou le livre apparaît avant la mort d'Antiochus et alors comment un écrivain qui, de l'aveu des rationalistes, n'est pas un prophète, aurait-il pu prédire la conversion de ce roi ; et si le livre apparut après la mort du persécuteeur, à quoi servait cet avertissement qui est supposé lui avoir été adressé ?

L'ordre d'adorer la statue était, il est vrai, idolàtrique et de nature politico-religieuse ; mais le roi de Babylone, un polythéiste, devait le regarder comme pouvant s'allier à toutes les religions de son empire. Il ne se proposait pas de faire renoncer au judaïsme ; il ne persécuta pas les Juifs à cause de leur religion -, il n'érigea pas la persécution religieuse en système -, tandis que Antiochus le fit jusqu'au bout.

Provoqué par les alliances de Joachim et de Sédécias avec l'Egypte et par les forfaitures de ces rois, Nabuchodonosor réduisit Jérusalem en cendres et il détruisit le temple parce qu'il savait que le peuple juif s'en servait comme d'un centre de ralliement. Il ordonna les exécutions barbares, habituelles dans ce temps-là, contre les vaincus et contre les révoltés. Mais il n'a pas attaqué les croyances mosaïques et il ne fit jamais aux Juifs rien qui ressemble aux sanglantes et persistantes persécutions d'Antiochus.

Le Macédonien fut, au contraire, un persécuteur acharné des Juifs et du judaïsme. Il ne détruisit pas, il est vrai, le temple; mais, après l'avoir pillé, il le pollua par ses abominations et ses sacrifices de chair de porc sur l'autel de Jéhovah transformé en autel païen. Ce roi persécuteur proscrivit le culte de Jéhovah, l'observation de la loi et les fêtes nationales ; il ordonna de détruire les exemplaires des Livres sacrés. On le vit travailler à helléniser per fas etnefas le peuple de Dieu, à pousser les enfants d'Israël à l'adoption de la langue, des mœurs, des plaisirs grecs. Il favorisa les Juifs apostats ; il excita les autres à pratiquer les superstitions du paganisme et, pour arriver à ce résultat, il noya la ville sainte et toute la Judée dans le sang pendant plusieurs années.

Nabuchodonosor ne fit rien de semblable. Il n'empêcha pas les Juifs de garder leurs saintes Ecritures, et il ne fit aucun acte qui eût pour but de les faire renoncer à leur religion. La situation des Juifs, sous -ce roi, était assez tolérable. Au point de vue social, ils se gouvernaient d'après leurs lois. Jérémie donne aux émigrés des avis qui montrent qu'ils n'étaient ni opprimés ni destitués d'importants privilèges (ch. XXIX, 5 et ss.). L'histoire de Susanne confirme ces renseignements.

Le roi de Babylone laissa donc aux Juifs leur religion, leurs lois et leurs mœurs. Les exilés avaient la jouissance de leur liberté dans l'exercice de leur culte. Ils pouvaient chanter dans leurs assemblées religieuses le Super flumina Babylonis , ce psaume dans lequel ils invoquaient les vengeances divines sur

les vainqueurs d'Israël. Ezéchiel et Daniel purent remplir en toute liberté, sans aucune entrave, leur mission prophétique, annoncer publiquement la fin prochaine de la domination chaldéenne et entretenir chez les exilés l'espoir de rebâtir Jérusalem.

Si l'on compare cet état de choses, tel que le décrit le livre de Daniel lui-même, avec celui qui fut amené par les faits et gestes d'Antiochus (voy. I, Mach., 1 et ss .), on verra que la différence est immense. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que le prophète éprouve quelque intérêt pour Nabuchodonosor et qu'il ne parle pas de ce roi en termes malveillants. Ces sentiments ne seraient pas entrés dans l'âme d'un Juif pieux qui aurait voulu, au temps des Machabées, faire du portrait de Nabuchodonosor une médaille ou un camée du persécuteur macédonien. Antio chus était devenu l'objet des malédictions et de l'horreur d'Israël. De son côté, ce misérable a pour les Juifs une haine implacable. Nabuchodonosor est, au contraire, représenté dans le livre de Daniel comme montrant à ce déporté et à ses trois amis une bienveillance marquée en leur donnant des emplois dans l'administration de ses états. Impossible de mieux faire voir que ce livre n'a pas pour objet de mettre dans le portrait de Nabuchodonosor les traits d'un persécuteur, d'un Antiochus.

Nous sommes donc en droit de conclure que l'auteur du livre de Daniel ne s'est pas proposé de synthétiser Antiochus dans un type (Nabuchodonosor) de fantaisie. C'est en vain que les rationalistes se sont efforcés de trouver dans le roi de Babylone un type fictif du tyran grec.

Balthasar et Antiochus. — Le chapitre V, relatif à Balthasar, nous fait connaître des événements babyloniens qui n'ont qu'un point de ressemblance bien éloigné avec les pillages du temple, les persécutions et les guerres qui avaient lieu en Palestine au second siècle. Daniel décrit le fils de Nabuchodonosor nageant dans les délices et les magnificences de la terre, et profanant les vases consacrés à Jéhovah. Le prophète nous apprend ensuite qu'une main effrayante fit flamboyer sur les parois de la salle du festin des paroles qui parurent indéchiffrables aux sages de Babylone, et que l'enfant d'Israël interpréta de façon à y montrer un présage d'une catastrophe soudaine qui se réalisa en partie la nuit même par la mort de Balthasar et par l'avènement d'un Mède sur le trône des Chaldéens.

Les pseudo-critiques disent que la profanation des vases sacrés indique le pillage du temple par Antiochus et le châtiment qui était réservé à ce roi. Dans ce cas, il faudrait qu'ils avouent que

leur pseudo-Daniel a fait bien du chemin inutile et pris des détours qu'il aurait bien pu s'éviter pour arriver à son but. A quoi pouvaient servir de son temps tous ces détails sur le banquet, sur les sages de Babylone, 6ur l'apparition de la reine-mère dans la salle du festin, sur les récompenses promises à l'interprète de l'écriture mystérieuse ? Toutes ces descriptions, qui s'accordent très bien avec l'état des Juifs pendant l'exil, ne conviennent en aucune façon à l'époque des Machabées. Puis, la fameuse critique devrait bien nous dire ce que signifient les derniers versets de ce chapitre, qui annoncent que la royauté babylonienne sera « brisée et donnée à Mède et à Perse. » Un pseudo-Daniel du second siècle se serait évidemment contenté de dire : « Et la même nuit Balthasar fut tué ; » sans s'occuper de faire succéder à Balthasar (Antiochus) des Mèdes et des Perses, à une époque où les Romains avaient déjà un pied en Asie. D'ailleurs, Antiochus, qui avait pillé le temple une première fois en 4 70, vivait encore en 4 65. Les Juifs de ce temps-là n'auraient donc pas manqué de trouver que la prophétie était démentie avant de paraître, puis, que le châtiment divin n'avait pas frappé le coupable immédiatement après le crime.

Le portrait de Balthasar ne ressemble, du reste, en rien à celui d'Antiochus. Le peintre n'a pas cherché à faire du premier le type du second. Balthasar n'a pas persécuté les Juifs -, il n'exigea pas l'adoration des Juifs pour sa personne ou pour ses dieux; il ne défendit pas d'adorer Jénovah. On ne voit pas qu'il ait montré quelque part des sentiments hostiles aux enfants d'Israël. Il délivra le roi Joachin de la prison où il était depuis trente-sept ans et il le fit manger à sa table (voy. IV, Rois XXV, 27-30). De son côté, Daniel nous apprend qu'il alla luimême à Suse pour les affaires du roi païen Balthasar. Nulle part on ne voit poindre le dessein de donner à ce souverain les traits qui auraient pu le faire ressembler plus ou moins au tyran macédonien. Il y a, en un- mot, entre ces deux rois une différence trop accentuée pour que le portrait de l'un puisse passer pour le portrait de l'autre.

Darius le Mède et Antiochus. — Le successeur de Balthasar n'eut pas non plus la pensée de faire renoncer les Juifs à leur religion, et il ne les persécuta pas au sujet des pratiques de leur culte. Il est vrai que, dans un cas particulier et pour célébrer son apothéose — son avènement au trône, en ayant fait un dieu, — il promulgua un décret qui défendait, pendant un mois, d'invoquer tout autre dieu que lui. Le décret ne dit pas qu'on

fut tenu de l'adorer et, dès lors, il ne prescrivait aucun acte idolâtrique.

Nous savons, d'un autre côté, que ce roi, qui est plein de bienveillance et de sollicitude pour Daniel, n'avait pas soupçonné le piège qu'on lui avait tendu en lui faisant porter ce décret. Il n'avait pas songé à persécuter Daniel et il ne le laissa jeter dans la fosse que dans la persuasion que son Dieu le préserverait de la fureur des lions. Aussi voyons-nous que, dans le portrait qu'il fait de Darius, le prophète le représente dans un état d'âme vraiment touchant : c'est un homme plein de bonhomie et qui, dans un moment de faiblesse, s'est laissé dominer pnr les conspirateurs qui l'ont mis sur le trône. On le plaint de le voir engagé à contre-cœur dans un résultat qu'il n'avait pas prévu et auquel l'avaient conduit la nécessité de se proclamer dieu et la facilité de son caractère. On n'a que de la compassion pour lui. Est-ce là le sentiment qu'un Machabéen aurait voulu exciter envers Antiochus ? D un autre côté, Daniel se montre très attaché à ce roi (1). On ne saurait imaginer rien de plus contraire aux sentiments d'un écrivain du second siècle qui aurait voulu présenter Darius comme une effigie du tyran macédonien. Le Darius qu'aurait évoqué ce pseudo-Daniel aurait parlé et agi tout autrement.

Conclusion. — La pseudo-légende qui attribue à un inconnu du second siècle la pensée de donner les rois babyloniens du temps de la Captivité comme des médailles représentant Antiochus Epiphane manque donc complètement de base. En étudiant la variété des types mis en scène, on ne peut s'empêcher de constater qu'aucun n'offre le type de ce persécuteur. Aucun de ces prétendus portraits ne ressemble à ce fanatique. Le règne d'aucun de ces rois n'est caractérisé par la persécution ou par des traits qui accusent d'une façon quelconque la physionomie du Macédonien. Il est impossible de ne pas reconnaître que si un pseudo-Daniel avait voulu donner un vigoureux coup de fouet aux imaginations paresseuses et ébranler les nerfs de ses lecteurs — c'est le but que les rationalistes supposent au patriote surchauffé et exalté de leurs rêves — il aurait composé des portraits plus repoussants et plus ressemblants à leur mo-

(1) Cet attachement de Daniel pour Darius se manifeste aussi très expressément dans le chap. V bis (XIV) où, à propos de Bel et du Dragon, le prophète nous fait connaître les rapports familiers qu'il avait avec ce roi païen, dont il était un des trois premiers ministres (VI, 2).

dèle. Un pseudo-Daniel du second siècle n'aurait pas eu de peine, en effet, à mieux réussir ces portraits. Il eut été si facile à un romancier de mettre en relief sur le visage des trois rois babyloniens les plus saillantes scories de la nature spéciale à Antfochus et les principaux vices de son âme ! Si cet écrivain avait ensuite prêté aux trois prétendus représentants de ce monstre des sentiments, des phrases, des actes qui eussent été dans la logique de leur caractère, nous aurions pu dire avec quelque raison : voilà comment, d'après les divinations d'un Juif machabéen, les rois de Babylone ont dû être décrits.

Mais c'est précisément ce qui n'a pas eu lieu. Nous avons montré qu'il n'y a que des critiques à bout de chemin qui aient pu supposer que les rois babyloniens de Daniel représentaient le tyran grec du temps des Machabées. Ces rationalistes dont l'imagination est fixée et cristallisée sur Antiochus, voient, dans le livre du prophète, non pas les personnages qu'il décrit et qui portent très bien leur date et leur nationalité, mais le roi que leurs rêves introduisent entre les lignes. Ils en ont l'esprit hanté à ce point ridicule qu'ils en arriveraient à le retrouver dans tous les rois perses, macédoniens, et même dans les empereurs romains. Rien ne serait, du reste, plus facile, l'imagination aidant, que de mettre en relief des effets qui ne sont pas dans le rôle de ces personnages et de grossir quelques-uns de leurs traits, de manière à leur faire ce qu'on appelle une « tête » de fantaisie. Or, c'est là tout ce que les rationalistes se sont efforcés de faire au sujet des récits historiques du livre de Daniel. Nous avons vu que les hypothèses de ces savants, en grand renom dans le camp de la prétendue libre pensée, ne sont que des légendes arrangées à l'optique d'une critique fantaisiste qui s'efforce en vain de donner aux esprits l'illusion de la vérité. Il n'en pouvait être autrement : les pseudo-critiques ne pouvaient mettre l'histoire babylonienne du cinquième siècle avant notre ère en roman palestinien du second siècle, sans lui faire subir une sorte de transposition. Or, il est évident — nous l'avons démontré — que ce travail de transformation et ce jeu d'imagination ont tout faussé : c'est pur jeu de plumes oisives.

La légende relative au but qu'aurait eu le pseudo-Daniel de prédire le renversement du royaume d' Antiochus et de placer le règne du Messie immédiatement après la mort de ce roi. — Lengerke prétend que l'auteur du livre de Daniel a prédit le renversement du trône d'Antiochus et qu'il a associé cette catastrophe avec le règne immédiat du Messie, D'après ce critique

(p. 33-34), l'auteur a un double but : prédire le renversement du royaume d'Antiochus Epiphane et le royaume du Messie entrant en scène en même temps [den Sturz des Reiches des Antiochus Epiphanes und das damit zugleich eintretende Messiasreich zu verkiinden) ; et ensuite faire reconnaître, glorifier la grandeur du seul vrai Dieu des Juifs par la bouche païenne de Nabuchodonosor, et faire adorer ce Dieu dans la personne de Daniel (ch. II, 46).

Il serait cependant bien difficile d'expliquer dans quel but un pseudo-Daniel aurait prédit, vers Tan 4 65, le renversement du royaume d'Antiochus, c'est à-dire du royaume des Séleucides. C'eut été là une grande maladresse et l'inaccomplissement de cette prophétie, après la mort du persécuteur, aurait suffi pour discréditer le livre.

Néanmoins, Lengerke prétend que Daniel fait succéder immédiatement le règne du Messie au règne d'Antiochus, et il va même jusqu'à dire que l'auteur du livre est un Juif de l'époque des Machabées, puisqu'il représente le règne messianique comme commençant immédiatement après la mort du persécuteur syrien. « Que l'auteur, dit-il, ait vécu au temps des Machabées, c'est évident par le fait que partout il représente le règne messianique comme commençant immédiatement après la mort d'Antiochus » (p. LXXXI). Ce critique insiste souvent sur ce raisonnement -, et cependant ce raisonnement ne prouve pas ce qu'on veut lui faire prouver. Il prouverait seulement que l'auteur s'est trompé ; mais, en aucnne façon, il ne prouverait que l'auteur du livre a écrit à l'époque des Machabées.

D'ailleurs, d'après Lengerke, l'écrivain anonyme doit avoir connu le temps et les circonstances de la mort d'Antiochus, comme choses développées déjà en fait dans l'histoire. Or, en accordant un instant que le pseudo-Daniel vivait à cette époque, il serait néanmoins nécessaire que les rationalistes voulussent bien nous dire comment il fut amené à prédire l'apparition immédiate du Messie. Nous savons ce qui arriva après la mort du persécuteur. La guerre et les persécutions continuèrent. Pendant près de trente ans après la mort d'Antiochus, les Juifs furent continuellement assujettis à des vexations et souvent à des attaques violentes. Ce ne fut que sous le règne de Jean Hircan (1 36— 4 06) que la paix et l'indépendance furent complètement obtenues. Tels sont les faits que l'histoire nous transmet. Or, il n'est pas possible de rien trouver dans ces faits qui ait pu porter un Juif, quelque patriote et exalté qu'on le suppose, à dire que la période messianique était venue. Durant toute la génération qui

succéda à la mort d'Antiochus, on ne trouve aucun indice qui permît de motiver la moindre espérance à ce sujet. Comment donc le pseudo-Daniel, qu'on dit si habile, aurait-il pu avoir la pensée d'associer la mort d'Antiochus avec l'établissement du royaume messianique? C'est tout à fait incroyable. Rien n'est donc moins fondé que l'assertion de Lengerke.

On a beau dire que la vue des malheurs de sa patrie porta l'auteur à prédire la réalisation immédiate des espérances messianiques; Reuss peut répéter tant qu'il voudra l'assertion suivante : « Ce qui a inspiré l'auteur, tfest la persécution du peuple juif qu'il avait sous les yeux. La persécution religieuse, voilà ce qui lui a mis la plume à la main..., ce qui a fait que son imagination a donné à la perspective d'un meilleur avenir une forme si concrète... et ce qui lui a promis surtout une réalisation si prochaine » (p. 226). Nous cherchons vainement une raison qui nous amène à cette conclusion. Pour rassurer ses contemporains, Fauteur n'avait pas besoin de prédire que l'empire allait être arraché à Antiochus et donné aux Juifs à perpétuité. Il pouvait s'en tenir à prédire le triomphe de la cause d'Israël. Le vieux Mathathias n'a pas recours à une réalisation immédiate des prophéties messianiques, lorsque, ayant connu l'occupation violente de Jérusalem et la profanation du temple et s'étant retiré sur les hauteurs du Modin, sa patrie, il exhala sa plainte (voy. I, Mach. II, 7-13). Le vieux croyant, le prêtre inébranlable ne fit pas non plus un appel au Messie, lorsque, mourant, il réunit ses fils autour de sa couche. Le vieillard leur dit : « L'orgueil et la tyrannie ont prévalu : c'est un temps de ruine, de colère, d'indignation. Soyez donc, mes enfants, zélateurs de la loi ; mourez pour l'alliance de vos pères ; souvenez-vous des œuvres qu'ils ont accomplies en leurs générations, et vous obtiendrez une grande gloire et un nom éternel » (Ibid., 49 et ss.). Le chant du vieux Mathathias ne fait aucune allusion à un avènement prochain du Messie, et cependant il emploie tous les motifs que sa foi lui suggère pour engager ses fils à persévérer dans leur lutte contre le persécuteur. Le pseudo-Daniel aurait donc pu se contenter de prédire que l'excès du mal amènerait le retour victorieux du bien. Mais il ne serait jamais allé, à propos des persécutions et des abominations de son temps, jusqu'à « annoncer la venue très rapprochée de la révolution universelle dans laquelle les méchants et leurs méchancetés seront foudroyés par la toute-puissance divine » (A. Réville, Revue des Deux-Mondes, oct. 4 863, p. 609). Ce pseudo-prophète ne se serait

pas senti de force à conclure, des maux de la patrie, que la fin du monde était arrivée et que la mort d'Antiochus serait suivie immédiatement du renouvellement intégral et subit de l'ordre actuel.

Admettons, toutefois, que, à la vue de l'accablement de son peuple, le « patriote exalté, » imaginé par les criticistes, eût pu croire que cette si rude épreuve présageait l'avènement immédiat du Messie. Supposons la chose possible. 11 nous restera toujours à nous demander si, en réalité, Daniel a associé la venue de l'empire messianique avec la mort d'Antiochus Epiphane. Nous osons affirmer carrément et de la façon la plus absolue qu'il n'en est rien. Les criticistes ne pourraient alléguer à ce sujet que les deux chapitres II et VII, qui se rapportent aux cinq grands empires, et le chapitre XII qui couronne tout le livre et qui nous montre le règne du Messie apparaissant à la fin du monde sur le dernier plan. Or, les chapitres II et VII n'ont trait à Antiochus qu'en tant qu'il est compris dans l'empire grec ou dans le troisième empire. L'école soit- disant critique a fait de vains efforts pour faire rentrer le quatrième empire (l'empire romain) dans le troisième ou même dans la limite de la persécution du tyran macédonien. Mais nous établirons de la façon la plus évidente que le texte ne se laisse pas enfermer dans le lit de Procuste inventé par les rationalistes ; et nous démontrerons péremptoirement que les intuitions prophétiques de Daniel dépassent l'époque des Machabées et vont jusqu'à l'établissement des Romains en Judée et à l'avènement du Messie (voy. notre Commentaire sur le chap. VII). En faisant l'exégèse du chapitre XII, nous ferons voir aussi que Daniel ne dit pas que l'inauguration finale du règne messianique aura lieu dans un temps peu éloigné. Ce n'est que par des procédés arbitraires que les critiques rationalistes s'efforcent de confondre les prédictions et de les faire aboutir à l'époque des Machabées. On aurait donc pu comprendre, comme nous l'avons déjà vu, que, sous le coup de la plus horrible persécution religieuse, un écrivain pieux et convaincu des desseins de Dieu sur son peuple, tel que se présente à nous l'auteur du livre, eût affirmé le triomphe définitif des soldats armés d'Israël sur ses ennemis. Mais de là à avoir l'audace de prédire que le règne messianique s'amalgamerait avec la mort du tyran, il y a loin. D'ailleurs, Daniel ne rattache nulle part l'ère messianique au triomphe des Machabées « nulle part il ne dit qu'à dater de la mort du Macédonien, une révolution arrachera l'empire (le troisième) aux Grecs et remettra pour toujours le sceptre du monde au peuple élu.

Les critiques rationalistes qui soutiennent que cette prophétie messianique associe au renversement de la monarchie macédonienne l'avènemeut du royaume du Messie, auraient pu d'ailleurs voir facilement qu'ils sont victimes d'une illusion. D'après eux cette prédiction aurait paru peu de temps avant ou même après la mort d'Antiochus, dont le royaume ne fut pas renversé à cette époque. Il fut, d'ailleurs, facile de voir de suite que le trépas du persécuteur n'avait pas été suivi de l'établissement du royaume messianique. Le peuple juif vit, dès lors, clairement, que la prophétie de Daniel, entendue dans le sens de nos rationalistes, était démentie par les événements au moment où elle venait de paraître où même avant d'avoir vu le jour (164, 163, 160). Les Juifs patriotes, les Juifs hellénistes et les Juifs dispersés en Asie et en Egypte n'auraient pas pu la prendre au sérieux : il eut été par trop évident que l'auteur avait manqué son but, qu'il n'était pas un prophète, que son livre n'était pas un livre inspiré. Et malgré cela, on aurait reconnu à ce livre supposé et plein de mensonges le droit d'occuper une place dans le Canon des saints Livres et parmi les Ecrits inspirés ! La difficulté serait encore bien plus grande si les rationalistes ajoutent foi à l'incroyable théorie que A. Réville formule en ces termes : « // est à présumer que les prédictions trop visiblement démenties par les faits ne nous ont pas été transmises. Comme de coutume, en pareil cas, elles seront tombées promptement dans l'oubli. » (Revue des Deux-Mondes, juin 1867, p. 839.)

En réalité, ce n'est là qu'une insulte gratuite et impertinente adressée au Recueil Sacré. D'une présomption purement imaginaire et subjective, l'écrivain rationaliste conclut à une coutume réelle et objective, qu'il attribue à la nation juive et tout particulièrement aux prophètes qui ont garanti l'inspiration des livres qu'ils ont introduits dans le Canon. Il va sans dire, d'ailleurs, que ce soupçon injurieux n'est basé sur aucun fait, sur aucun témoignage historique. En tout cas, il suivrait de là que le livre du pseudo-Daniel, regardé dès le moment de son apparition comme dépourvu de toute vertu prophétique, n'aurait pu produire l'effet merveilleux sur lequel comptent les rationalistes pour expliquer sa canonisation.

De la prétendue croyance des Juifs à la réalisation des espérances messianiques immédiatement après la mort d'Antiochus. — Pour sortir de cette glu dans laquelle ils se sentent empêtrés, les rationalistes ont recours à une autre fiction -, ils ont cru qu'ils se tireraient d'affaire en imaginant une autre légende de leur

façon. Ils prétendent donc que, à la vue des abominations commises en Judée sous Antiochus, les espérances messianiques se ravivèrent, et ils ajoutent : « Le livre que nous possédons sous le nom de Daniel et que l'auteur suppose écrit par ce prophète qui, d'après la légende, avait joué un grand rôle auprès des rois de Babylone, est l'expression de ces espérances exaltées et destiné à. les nourrir. Voulant exciter les Juifs à combattre le roi persécuteur, le pseudo-Daniel publia des prophéties d'après lesquelles les calamités éprouvées par le peuple de Dieu seraient suivies de l'arrivée immédiate du Messie, du jugement dernier et de la domination universelle des Juifs. » Puis, ces critiques à la vue miraculeusement perçante ont constaté l'effet irrésistible produit par les prophéties du faux Daniel : « L'attente de l'arrivée prochaine du Messie, entretenue par le livre de Daniel, nourrit le fanatisme des Juifs pour leur religion et exalta leur courage; ils se soulevèrent sous la conduite des fils de Mathathias et eurent bientôt reconquis la liberté du culte et purifié le temple; ils chassèrent les Syriens et les forcèrent à reconnaître leur indépendance. Mais le Messie n'arriva point. Cependant ils se consolèrent en se voyant paisiblement gouvernés par un prince de leur nation, Simon le Machabée, qu'ils avaient nommé leur chef et leur grand prêtre. »

Nous ne relèverons ici que ce qui est dit à propos de « l'attente de l'arrivée prochaine du Messie au temps des Machabées. » Les criticistes affirment donc que le livre du pseudo- Daniel a produit un ébranlement général dans la nation juive et a surexcité les esprits en leur faisant espérer que le règne du Messie allait suivre la mort du persécuteur. De sorte que les juifs de ce temps-là se seraient attendus à voir l'empire messianique succéder au royaume des Séleucides. Mais ce sont là encore des fantaisies auxquelles les prétendus libres penseurs doivent renoncer. En effet, ils peuvent fouiller l'histoire tant qu'ils voudront ; ils ne trouveront personne qui ait compté alors sur la venue immédiate du Messie. Il n'est pas vrai qu'on ait attendu alors le Messie comme le Dieu vengeur, dont l'apparition devait terminer le drame de la persécution d'Antiochus ou de la lutte des Machabées avec ce féroce personnage. Cependant, c'eut été le moment de fonder le messianisme belliqueux et conquérant que les Juifs, imbus des préjugés temporels, étroits, grossiers, dont les Pharisiens et les Sadducéens remplissaient dès lors la religion, avaient substitué à l'idéal messianique spirituel et pacifique qu'inaugura Jésus.

Si les Juifs avaient attendu le Messie à cette époque, ils auraient cru le reconnaître dans la personne de Judas Machabée qui est appelé « le vaillant homme qui a délivré Israël » (I, Mach. IX, 2i). Mois, Judas ne se donna pas pour le Messie et aucun des enfants d'Israël, aucun flatteur ne songea à lui donner ce nom. Aussi pouvons-nous trouver assez bizarre qu'un rationaliste qui place l'apparition du livre en 160, un an après la mort du grand Macbabée, ait prétendu que son pseudo-Daniel avait prédit que Judas Macbabée « établirait la domination du peuple juif sur les autres peuples» (p. 217). Dans ce cas, le livre eut eu pour but de prédire une chose qui aurait dû arriver avant l'apparition du livre et qui ne pouvait plus se réalisr : il eut été impossible de ne pas voir que ce livre qui s'annonçait comme prophétique n'était qu'un roman.

Les successeurs de Judas Machabée ne se donnèrent pas non plus pour des Messies. Simon Machabée accepta du suffrage populaire, en 141, la sacrificature suprême et le titre de nassi (chef) avec cette clause caractéristique de l'époque, qu'il en serait ainsi « jusqu'à ce que vînt de la part de Dieu le prophète Adèle, » qui rétablirait tout sur le pied normal. Mais ce vaillant capitaine qui arriva à la souveraine sacrificature, c'est-àdire à la première dignité nationale, qui pouvait, dès lors, passer pour un « oint, » et qui ceignit même la couronne ne fit aucune tentative qui put le faire passer pour le Messie promis, pour le Sauveur qui, d'après les rationalistes, devait être attendu à cette époque. Jean Hyrcan secoua le joug de la Syrie et se rendit indépendant ; il devint maître absolu de la Judée, de la Samarie et de la Galilée, Les Juifs lui virent faire des conquêtes qui permettaient de voir en lui le restaurateur et le continuateur du royaume de David. Et cependant ni lui ni aucun des princes Asmonéens qui durent à l'héroïsme des Machabées de régner pendant un siècle sur la Judée, n'ont tenté de se constituer en théocratie dominatrice de toute la terre. Il n'y a rien qui dénote que le peuple élu ait cru que l'avènement du Messie et l'établissement de son empire universel suivrait immédiatement la mort d'Antiochus Epiphane. Ce fait est d'une évidence telle, que Reuss, dans son introduction au premier livre des Machabées n'a pu s'empêcher de convenir qu'on ne trouve pas, dans ce livre, « la moindre trace de ces espérances messianiques qui bientôt jouèrent un rôle dans les croyances nationales » (1).

(1) La connaissance de l'état des esprits en Judée au temps, des

Mais, oubliant ce qu'il dit, dans ce passage, de l'état des esprits en Judée à l'époque des Machabées et entraîné par l'école soi-disant critique qu'offusque le livre de Daniel, Reuss n'a pas manqué de se contredire et de découvrir, pour ce même temps, une explosion d'espérances messianiques. Il s'efforce, en

Machabées est si importante, que nous croyons devoir reproduire ici cette page que Reuss a écrite dans un moment de lucidité et sans être préoccupé de ses rêveries rationalistes : « Mais ce qui peint mieux l'état des esprits et des croyances pendant cette dernière période de l'histoire, et ce qu'on peut regarder comme l'effet le plus saillant de l'empire exclusif de la lettre de la loi, c'est la conviction que les rapports du Dieu d'Israël avec son peuple avaient totalement changé de caractère. Il n'y avait plus de prophètes. On le sentait, on le proclamait. La règle écrite, raide, impérieuse, invariable, emprisonnant pour ainsi dire la vie publique, comme la vie privée, dans des prescriptions en partie onéreuses et souvent insuffisantes pour les besoins du moment, avait pris la place de ces communications incessantes et toujours venues à propos, dont les prophètes avaient été les organes. On regrettait leur absence, et il ne se trouvait personne qui se sentît le droit ou le courage d'en recommencer la série. Quand le peuple de Jérusalem proclame Simon chef du gouvernement, et qu'il lui confère la dignité pontificale à titre héréditaire, il déclare que cette décision ne sera valable que provisoirement, et jusqu'à ce qu'un prophète digne de foi vienne la confirmer ou la changer (chap. XIV, 41). Car en investissant de cette dignité la famille des Hasmonéens, on dérogeait à la loi, qui ne reconnaissait des droits à la souveraine sacrificature qu'à la seule famille d'Aaron- L'autel profané par le culte païen est démoli et remplacé par un autre. C'était chose aussi légitime que naturelle. Mais que faire de l'ancien ? Il avait pourtant servi pendant des siècles aux feux de Jéhovah? La loi se taisait. On en met donc les pierres de côté, dans un coin, dans l'espoir qu'un jour il viendra un prophète pour dire comment on en devra disposer (chap. IV, 46). Pour le présent, on se contente de l'Écriture (chap. XII, 9), qui est regardée comme l'expression adéquate de la volonté de Dieu ; on regrette le passé, et l'on nourrit une vague espérance de son retour, espérance qui a plutôt l'air d'une théorie que d'un élément de vie et de force active.

» L'auteur ne se hasarde nulle part sur le terrain de la théologie proprement dite. Tout ce qui va au-delà de la lettre de la loi lui est étranger. Les pieux discours qu'il met dans la bouche de ses héros auraient pu lui fournir mainte occasion de faire usage de ce qui, de son temps, commençait à préoccuper certains esprits. Mais nous n'y trouvons pas la moindre trace de ces espérances messianiques qui bientôt jouèrent un si grand rôle dans les croyances nationales. » (La Bible, 7e part., introd. au Ier livre des Machabées, p. 45).

effet, de prouver, à la suite de toute l'école rationaliste, ces deux hypothèses : 1° que le pseudo- Daniel a prédit l'arrivée du Messie immédiatement après la mort d'Antiochus ; et 2° que la croyance à cet avènement fut partagée par Jes Juifs de cette époque.

1° Après avoir dit que la perspective du prophète s'arrête à la mort de ce roi, Reuss ajoute : « Il se fait du lendemain les idées les plus étranges, les plus fantastiques, auxquelles cette histoire donne le démenti le plus formel. Cela suffit pour nous fixer sur l'époque où l'auteur a écrit » [Bible, etc., t. VII,. p. 216) (1).

Ces derniers faits sont la persécution d'Antiochus et la mort de ce roi. Ainsi, le pseudo-Daniel aurait annoncé que le règne du Messie commençait à l'instant même où il publiait son livre.

Reuss répète, en effet, que le livre de Daniel signale Antiochus « comme le dernier potentat exerçant un pouvoir antithéocratique, le règne messianique devant succéder au sien immédiatement » (p. 21 6\ Peu après il dit encore que « l'on ne saurait avoir le moindre doute relativement aux espérances messianiques de l'auteur, » car « c'est immédiatement après le roi An-

(1) Cette découverte nous paraît bien sujette à caution. Reuss veut dire qu'une prophétie fausse démontre qu'elle a été écrite au moment même où elle devenait fausse. Ce critique répète, d'après ses maîtres, que l'on découvre sans peine « les derniers faits de l'histoire qui rentrent dans l'horizon de l'auteur, et à la suite desquels il place, sans autre intervalle, l'époque messianique » (ibicl). Mais comme, d'après Reuss, le pseudo-Daniel a publié ses prophéties après la mort d'Antiochus, il s'ensuivrait qu'il aurait prédit la venue du Messie à une époque où il aurait déjà dû être venu. Toutcela est bien étrange ! D'ailleurs, cette émission de prophéties, déjà démenti es par l'événement, suffirait pour démontrer que l'auteur ne vivait pas à cette époque. Nous avons, du reste, déjà répondu à ce paralogisme de Lengerke : J'auteur a écrit sous Antiochus, parce qu'il place l'événement du Messie immédiatement après la mort de ce roi ! (p 262).

Le procédé suivant par lequel on croit pouvoir fixer l'époque de la composition du livre de Daniel n'est pas plus concluant : « L'époque à la quelle la pensée d'indiquer la fin de la persécution d'Antiochus a dû obséder les esprits, ne peut être que celle d'Antiochus lui-même; » donc « le livre de Daniel a été écrit du temps des persécutions d'Antiochus Epiphanc, après la profanation du Temple » (Encyçlop. [protestante] clos sac. relig., III, p. 584). Ce raisonnement a le tort grave de supposer précisément ce qui est question, savoir: l'inauthenticité du livre et l'impossibilité 'l'une révélation prophétique divinement inspirée.

tiochus Epiphaneque, selon lui, l'empire du Messie (le règne de Dieu) doit être établi glorieusement et pour toujours » (p. 217).

2° Mais, d'un autre côté, ce critique atteste que le livre de Daniel a provoqué un grand enthousiasme dans la nation juive et a imprimé aux esprits une grande secousse, en réveillant en en eux les espérances messianiques. Il dit, en effet, en parlant des « pamphlets » du pseudo-Daniel (voy. ci-dessus, p. 229, 230). « Certes, leur effet a dû être grand sur l'esprit de ceux entre les mains desquels ils tombaient, puisque longtemps après, lorsque les événements semblaient avoir fait justice de toutes ces généreuses illusions, celles-ci se sont conservées et propagées, etc. » [Bible, t. Vil, p. 226). Ainsi, d'après Reuss les espérances messianiques étaient tellement développées aussitôt après la mort d'Antiochns que l'écho put encore parvenir et se répercuter jusqu'au temps de Jésus-Christ. Reuss affirme donc à propos du livre de Daniel le contraire de ce qu'il a bien et dûment constaté en exposant le sujet du livre des Machabées.

La légende du développement des idées messianiques au temps d'Antiochns par l'apparition du livre de l'auteur anonyme est, du reste, un des articles du credo rationaliste. Bleek, par exemple, nous dit que « ce livre nous fait connaître l'esprit de cette époque, la fermeté avec laquelle on conservait l'espérance dans le Messie, » et il ajoute « qu'il n'a pas été sans influence sur le développement de l'idée messianique dans la suite des temps » [Einleit., 610). A. Réville dit de son côté : « Les premiers lecteurs du livre de Daniel purent espérer le très prochain accomplissement des espérances qu'il renferme » (Revue des Deux- Mondes, oct. 1863. p. 607). Ce jugement n'est rnotivé que par des suppositions imaginaires. Le critique rationaliste se contente de nous dire à propos de l'expression « Fils d'homme » : « Cette forme humaine représente le peuple d'Israël concentré dans son Messie, et parvenant sous sa direction à cette domination sur le monde entier à laquelle il aspire » (ibid.). Dans un autre article, il lui suffit de formuler de nouveau cette légende : « L'auteur du livre de Daniel crut nécessaire de s'abriter sous le nom d'un nâbi du temps de la Captivité (voy. ci-dessus, p, 220) et d'antidater ainsi, au prix de graves erreurs historiques (??), ses propres expériences et son espoir de l'établissement d'un grand empire juif » {Revue des Deux-Mondes, juin 1867, p 346). Kuenen nous a déjà dit qu'il voit, dans le livre de Daniel, un document authentique des espérances messianiques des Juifs à l'époque des Machabées (voy. p. 228).

La légende rationaliste le veut ainsi -, d'après les décrets de l'esprit moderne, le pseudo-Daniel et les Juifs ont cru, en \ 65-1 60, que le Messie était venu ; et que, le Méchant ayant subi les effets du jugement céleste, l'empire de la terre avait été immédiatement dévolu au peuple choisi , au peuple des saints. Toutefois, les savants du dix-neuvième siècle qui lisent si bien dans la pensée de ce peuple ont négligé de nous expliquer un fait capital sur lequel repose leur légende. Après ce qu'ils nous disent de l'effet merveilleux que produisit ce livre, ils devraient expliquer comment les patriotes ne prirent pas à la lettre ce qui, suivant les rationalistes, était dit du règne messianique immédiat. Le côté merveilleux de ce livre consistait surtout en ce qu'il promettait, d'après les rationalistes, un avenir tout prochain de bonheur et l'accomplissement des promesses messianiniques, que les écrits des prophètes ne permettaient pas de mettre en doute. La pensée qui aurait dû préoccuper la société juive à cette époque ne pouvait donc que se rattacher aux espérances messianiques dont l'accomplissement était arrivé d'après le roman qu'un des docteurs de l'école soi-disant critique exprime en ces termes : « L'écrivain a fait porter tout l'intérêt, toute la valeur, toute la signification de ses visions précisément sur la fixation de la date qui mettra un terme aux débordements irréligieux d'Epiphane, et récompensera magnifiquement ses concitoyens

en leur conférant l'empire du monde Il faut citer le livre

entier, dont toutes les parties sontdominées par la préoccupation de connaître le moment où le royaume messianique viendra s'établir sur les ruines et les souillures accumulées par l'exécrable roi de Syrie » (Maurice Vernes, Encyclop. \ protest.] des sciences religieuses, t. III, p. 583).

Ainsi le livre, aurait surtout frappé les esprits et il aurait été d'emblée regardé comme inspiré, parce qu'il fixait la date de la mort de l'Impie et du règne du Messie dont le commencement devait coïncider avec cette mort. Ce livre nous révélerait aussi l'esprit de la société juive au moment où il parut. Plus les rationalistes vantent la puissance admirable de ce livre, dans l'intention d'expliquer son introduction dans le Canon, et plus, en effet, ils doivent reconnaître que sa doctrine capitale dut être embrassée avec enthousiasme et exciter dans les esprits la croyance à la réalisation immédiate des espérances messianiques.

Mais alors , les pseudo-critiques devraient nous expliquer comment il se fait que cette croyance se trouve en pleine et

flagrante antithèse avec les croyances du peuple juif à l'époque des Machabées. Reuss qui s'est rendu un compte bien clair de l'état des esprits en Judée à cette époque reconnaît qu'il n'y a pas «la moindre trace des espérances messianiques » (voy. p. 268). Que les criticistes nous disent donc comment il se fait qu'il ne soit nullement question du Messie à l'époque où le livre du pseudo-Daniel excitait au plus haut degré le désir de posséder ce libérateur, et annonçait son arrivée immédiate après la mort d'Antiochus. Le livre de Daniel aurait dû son succès à l'expression qu'il donne aux espérances messianiques. Qu'on nous explique donc comment il se fait que rien ne dénote quelque accointance entre les croyances des Juifs et celles que les rationalistes infusent dans leur exégèse du texte de Daniel. Ce qui ressort de cette absence d'un espoir immédiat de la venue du Messie à cette époque, c'est que les Juifs n'ont pas interprêté le livre de Daniel à la façon des rationalistes.

Nous en trouverons encore la preuve dans la réfutation d'une autre pseudo-légende qui est comme le corollaire de la précédente. Nous allons voir que plus les rationalistes s'obstinent à vouloir que les prophéties messianiques de Daniel s'arrêtent à Antiochus et plus ils s'enfoncent dans le gâchis qu'ils ont créé à leur usage. D'après eux, le pseudo-Daniel annonce, en 4 66-160, que l'empire juif succédera en l'an 164 av. J.-C, au royaume des Séleucides. Or, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour voir que les événements semblent se succéder tout exprès pour démentir la prophétie entendue dans le sens rationaliste. Aussi les criticistes nous disent-ils que « le livre de Daniel après avoir fait preuve d'une exactitude ramarquable dans l'exposition des événement» écoulés du sixième au second siècle avant Jésus-Christ..., commet tout d'un coup l'erreur la plus extraordinaire, la plus énorme, en affirmant que trois ans et demi après la profanation du Temple, le royaume messianique sera inauguré par une manifestation surnaturelle. Remarquablement exact jusqu'ici, il perd pied en cet endroit et précisément sur le point où il se prétend, grâce à des révélations surnaturelles, en mesure d'affirmer la délivrance prochaine qui fait l'objet de son anxieuse préoccupation » {Encyclop. [protest.] des sci. relig.^ III, p. 584).

Ecoutons encore A. Réville exposant à sa manière la théorie, le roman rationaliste. « Les prédictions du livre de Daniel , ne s'accomplirent qu'à moitié. Antiochus, il est vrai, mourut dans une expédition contre les Perses (164), et il est bien pro-

bable que l'auteur avait déjà eu vent de cette nouvelle quand il écrivit son livre. L'indépendance du peuple juif fut reconnue par ses successeurs; mais l'empire universel ne fut pas plus qu'auparavant le privilège du peuple élu. C'était à une autre puissance plus occidentale encore que la Grèce qu'il était réservé. » {Revue des Deux-Mondes, oct. 1863, p. 609.) De son côté, Kuenen nous a déjà dit que les prophéties de Daniel annoncent le Messie comme devant paraître aussitôt après la mort d'Antiochus ; mais que ces prophéties ne se sont pas accomplies (v. p. 227-228).

Ainsi le pseudo-Daniel aurait eu pour but d'indiquer que le moment où il publiait son livre était celui que Dieu avait choisi pour l'inauguration de l'empire éternel des Juifs. De sorte que, en réalité, il ne se serait pas trompé sur les événements à venir, mais sur les choses présentes; et il se serait tellement trompé qu'on a osé dire : « Cet appareil à la fois imposant et mystérieux ne recouvre qu'une erreur grossière. » Encijclop. [protestante] des Se. relig., p. 584.) Et les Juifs n'auraient pas été indignés ! Et ils n'auraient pas compris que l'histoire de leur temps donnait le démenti le plus flagrant aux assertions du Voyant ! Et ils auraient regardé l'auteur de ce livre comme un organe admirable et inspiré de l'Esprit Saint !

Le livre du pseudo-Daniel eut donc été condamné, au lendemain même de sa naissance, ou même avant de naître (s'il a paru en 163 ou en 160), à une mort immédiate certaine. Il n'eut pas été nécessaire d'être docteur es sciences médicales pour déclarer, après une courte consultation, que l'enfant n'était pas né viable. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cet arrêt de mort frappe aussi le système des rationalistes.

Toutes ces légendes de l'école soi-disant critique aboutissent donc à l'absurde. L'une après l'autre, elles viennent se briser contre les faits. Les textes et l'histoire démontrent péremptoirement que les Juifs n'ont pas compris les prophéties messianiques comme la critique rationaliste du dix-neuvième siècle de notre ère ; ils nous démontrent que la pensée du Messie succédant à A ntiochus n'est jamais entrée dans les préoccupations des Juifs machabéens : il est certain qu'ils n'ont pas attendu, vers l'an 164-160, la réalisation des promesses messianiques. Les enfants d'Israël n'ont attendu cette réalisation que vers l'époque où les Romains, maîtres de l'Egypte et de l'Asie, ont englouti l'empire d'Alexandre, de Cyrus et de Nabuchodonosor dans leur vaste empire.

Nous admettons très-justement que le livre de Daniel , tout en

nous révélant l'esprit de la société babylonienne et des Juifs dispersés à l'époque de la Captivité, a puissamment servi à déve. lopper et à préciser l'idée messianique entendue dans un sens tout autre que celui dont les rationalistes se bont faits les champions. Mais il n'en est pas moins certain que, sous les Machabées, les Juifs fidèles, sans oublier que le Messie viendrait un jour, ne l'attendirent pas pour cette époque. Ils agirent et ils se battirent comme des gens qui savaient très bien que le temps du Messie n'était pas encore arrivé; et ils le savaient par le livre de Daniel. Aussi ne voyons-nous apparaître alors aucun faux Messie, comme il en surgira plus tard à l'époque fixée par le prophète de l'exil.

Impossibilité d'attribuer ce livre à un juif du second siècle. — Un simple coup d'œil jeté sur ce livre suffit pour comprendre que sa forme générale s'harmonise parfaitement avec le caractère de la période babylonienne. La peinture qu'on y trouve de la cour de Nabuchodonosor et de ses deux successeurs immédiats est exactement chaldéenne : rien n'y montre le moindre reflet des mœurs grecques. L'histoire qui y est racontée est aussi exclusivement babylonienne, au point qu'on ne peut concevoir qu'elle se passe à une autre époque ni en faire la transposition historique. On a prétendu qu'il s'y rencontre des erreurs chronologiques et historiques ; mais nous démontrerons facilement l'exactitude des renseignements fournis par Daniel (voy. § VI). Nous ne pourrons nous empêcher de reconnaître que jamais un Juif du second siècle n'aurait pu se mouvoir sur le sol babylonien et à travers les mœurs du temps de l'exil, avec cette aisance et cette sûreté.

En examinant tous ces détails que l'auteur multiplie, tous ces traits minutieux qui viennent si naturellement à son esprit et qui donnent à ses récits un si singulier caractère de précision pittoresque et vivante, on se trouve forcé de reconnaître qu'il n'est pas possible de faire de cet écrit une œuvre artificielle, le fruit d'une application pleine d'affectation érudite.

La restitution d'une période historique lointaine , oubliée , presque inconnue, n'est pas chose facile. On ne parvient guère, avec des renseignements incomplets ou déformés par le temps, à composer une histoire vivante des anciens âges, à montrer aux contemporains les ancêtres tels qu'ils existaient, avec leurs habitudes, leurs manières d'être, en un mot, à ressusciter une époque au point de reproduire l'illusion de la réalité. Il faut, outre un grand savoir, une justesse exceptionnelle de coup d'œil

et aussi le désir arrêté de peindre les hommes tels qu'ils ont été; de les faire agir comme ils ont agi, et, tout en donnant la vie aux événements, avoir grand souci de ne les point défigurer.

Tel romancier transporte ses lecteurs à Carthage, et il s'efforce de restituer une civilisation qui a disparu : son roman historique n'est qu'une mystification , les êtres qu'on y trouve vivent et pensent comme des modernes, et l'on y cherche vainement des Carthaginois. Un autre a voulu faire revivre l'histoire de Byzance. Il a pu, à coup de collections de mémoires et de renseignements fournis par les archéologues, reproduire plus ou moins exactement une certaine couleur locale de cette ville , avec ses splendeurs, ses panoramas et ses costumes. Mais il est allé chercher l'histoire dans un pamphlet qui n'a d'autre mérite que de calomnier et de traîner dans la boue Justinien, Théodora et Bélisaire : il n'a pas surmonté le danger, inhérent au drame ou au roman historique, de donner des crocs en jambe à l'histoire. Les lettrés ont pu aussi constater naguère qu'un romancier naturaliste, qui appelle son art « la littérature documentaire, » a, par une distraction impardonnable, placé le nouvel Opéra et l'église Saint-Augustin dans un tableau de Paris, aune époque où il n'était même pas question de construire ces édifices. On a vu ainsi le chef d'une école qui met au-dessus de tout la peinture minutieuse des moindres détails, essayer vainement de répondre au reproche d'anachronisme et jeter comme une injure à ses critiques l'épithête d' « éplucheurs de détails. »

Des éplucheurs de ce genre n'ont pas manqué au livre de Daniel, et ils n'ont pu relever le moindre détail dont la justesse historique laisse à désirer. Cependant, il est peu probable qu'un romancier de l'époque des Machabées eût visé à l'exactitude archéologique. Il ne se serait pas piqué de recueillir pour ses contemporains des documents de la période babylonienne; et, pourvu qu'il fût parven'u à éveiller l'intérêt ou simplement la curiosité de ses lecteurs, peu lui eussent importé la vraisemblance et l'exactitude historique. D'ailleurs, ce faussaire eût-il voulu faire œuvre d'archéologue , des obstacles insurmontables se seraient dressés devant lui. Ses récits n'auraient pas même eu la part de vraisemblance historique qu'on est en droit d'exiger même des oeuvres d'imagination. Au second siècle, c'était bien loin l'empire chaldéen ! L'empire des Perses lui-même était oublié. Ce n'est pas alors qu'un faussaire eût été en état d'évoquer des rois babyloniens dont les noms étaient depuis longtemps environnés de ténèbres. Les guerres avec les satrapes

persans, avec les voisins, avec les rois grecs, les luttes intestines, les disputes relatives aux applications pratiques de la loi mosaïque absorbaient toute l'attention et toute l'activité des esprits cultivés. Ils auraient été fort en peine de composer une histoire des rois de Perse et même des premiers successeurs d'Alexandre. Encore moins auraient-ils été en état de ressusciter le monde babylonien. Josèphe lui-même, qui avait dans ses mains les écrits de Bérose, de Megasthène, d'Abydène, d'Hérodote, de Ctésias, deXénophon et de bien d'autres écrivains de l'antiquité, n'a pas été en état de restituer l'histoire de Nabuchodonosor, de Balthasar et de Darius-le-Mède, et il s'est, à ce sujet, gravement fourvoyé. Le faux Daniel eut donc trouvé bien difficile de faire du roman avec des éléments de l'histoire chaldéenne ; il eut été impossible de trouver au second siècle avant notre ère un écrivain palestinien qui eût su donner aux récits leur couleur réelle. Rien n'indique, d'ailleurs, qu'il se fût trouvé alors un écrivain ayant l'envergure nécessaireàl'auteurdece livre. AussiLenormant qui, à cause des prétendus mots grecs, avait imaginé unerédaction définitive de la partie araméenne de ce livre postérieure à Alexandre, a été amené néanmoins à soutenir la conclusion que voici : « Le fond remonte bien plus haut; il est empreint d'une coulenr babylonienne parfaitement caractérisée , et les traits de la vie de la cour de Nabuchodonosor et de ses successeurs y ont une vérité et une exactitude auxquelles on n'aurait pas atteint quelques siècles plus tard, » (La magie chez les Chaldéens, p. 145.)

Le faussaire supposé et son apothéose. — Les rationalistes parlent beaucoup d'un faussaire ; mais où l'ont-ils rencontré, où l'ont-ils vu ? Lengerke et ses coopérateurs ont-ils recueilli les preuves de son existence dans des chroniques inédites et dont ils auraient seuls le secret? Pas le moins du monde. Ils attribuent le livre de Daniel à un imposteur, et ils ne peuvent trouver le moindre indice qui puisse servir de base à leur assertion calomnieuse. Selon l'axiome du droit : Qui allegat malam fidem et dolum, is probare débet. Mais l'accusation n'a pas de preuves, tandis que la défense en a d'irrécusables. La seule raison que les criticistes allèguent se trouve dans le faux supposé d'après lequel le ministère prophétique n'existant plus en Judée, le pseudo-Daniel avait dû prendre le nom d'un ancien prophète. Mais nous avons vu qu'il n'y avait aucune loi divine ou humaine qui eût supprimé positivement le prophétisme (p. 220). Jean- Baptiste renoua la chaîne interrompue jusqu'alors ; et un Juif machabéen qui aurait été en état de composer le livre de Daniel,

aurait pu tout aussi bien se donner lui-même comme l'organe de cette prophétie et la transmettre comme une parole que le Seigneur lui avait adressée. Il n'aurait pas eu besoin de cette restitution du détail de la vie et des mœurs des Babyloniens et de se donner tant de mal pour faire la peinture exacte d'un milieu qui devait très-peu intéresser ses contemporains. Rien ne l'aurait, d'ailleurs, porté à choisir un théâtre qui n'intéressait plus personne et qui manquait surtout d'intérêt pour les soldats des Machabées. Pourquoi aurait-il écrit la moitié de son livre en chaldéen archaïque ? D'où le faussaire aurait-il puisé de si profondes connaissances de l'antiquité chaldéenne? Comment aurait-il pu faire illusion aux Juifs, si séparés d'intérêts et de

vues

Les pseudo-critiques ne peuvent donc trouver le moindre motif qui forçât un Juif pieux du second siècle à recourir à la fraude. Ils n'ont aucune preuve, aucun indice qui leur permette d'attribuer le livre de Daniel à un pseudo-Daniel, à un faussaire qui aurait voulu s'envelopper de mystère et dérouter toutes les recherches. Il aurait bien fallu, du reste, dans ce cas, qu'une légende se formât pour expliquer la découverte du vieux manuscrit.

Mais toute supposition de faussaire s'évanouit en face de l'entière candeur et de la simplicité de tout le livre. Qu'on lise la prière du neuvième chapitre, et qu'on ose dire qu'elle a été fabriquée à loisir par une supercherie littéraire. Mais les rationalistes ne s'inspirent guère du contenu des textes : ils ont besoin d'un imposteur pour établir leur légende qui veut faire du livre de Daniel une composition non prophétique datée du milieu du second siècle avant notre ère. On comprend, dès lors, que la passion des sectaires du rationalisme ne recule devant rien, même devant la déraison, pour la réalisation de ses utopies* Nous avons suffisamment établi qu'un patriote du temps des Machabées n'aurait eu nul besoin de composer un livre en vue de tromper : pour raconter les hauts faits des aïeux, les traditions dont ses compatriotes avaient le droit d'être fiers, il n'aurait pas eu besoin de s'appuyer sur un roman nouvellement fabriqué.

Mais l'école pseudo-critique nous donne encore ici un spectacle bien étrange. Elle veut voir dans les récits et dans les prophéties du livre de Daniel une fourberie de l'époque machabéenne, et, s'embourbant encore plus dans le faux et dans le malhonnête, elle va jusqu'à approuver l'acte du faussaire à

cause du mobile qui?l'aurait fait agir. L'imposteur est cyniquement glorifié -, on accumule les épithètes élogieuses en l'honneur du faussaire ; on vante son procédé comme le comble de l'habileté. Les rationalistes accordent à ce malfaiteur, inconnu de nous, « une place parmi les fils pieux et héroïques d'Israël. » Kuenen l'appelle un « pieux Israélite » (voy. p. 219). Reuss, qui n'est qu'un écho de l'école anti-biblique, déclare que « le but de la publication était noble et digne d'éloges » (voy. ci-dessus p. 229) ; et il prétend que la supercherie du faux Daniel « ne doit pas être jugée sévèrement et d'après nos principes modernes » (voy. p. 282). On commence par supposer à faux, nous l'avons vu, que l'auteur a voulu publier un livre de nature à servir d'appui au patriotisme juif, à exciter à la lutte et à consoler les soldats machabéens (243 et ss.). Puis, oubliant que le but ne justifie pas les moyens, on s'efforce de déguiser l'immoralité de l'acte et on perd son temps et sa peine à faire de l'imposteur un homme de bonne foi. Mais les rationalistes ont beau entourer l'acte de leur mystificateur de mille tropes et périphrases, ils ne parviendront pas à excuser l'auteur anonyme qui aurait, sans scrupule, fait germer, dans l'esprit de ses compatriotes, des espérances qui ne devaient pas se réaliser, et auxquelles il avait l'audace de donner pour base des écrits faussement attribués à un prophète, à un homme inspiré de Dieu. Quelles que soient les oblitérations du sens moral que le point de vue des rationalistes engendre presque fatalement, nous espérons que, en y réfléchissant, il s'en trouvera parmi eux qui reconnaîtront le bien fondé de notre observation : ils avoueront que le faussaire qui aurait osé glisser ses propres élucubrations sous le couvert du prophète Daniel, dans le Recueil Sacré, n'en serait pas moins un imposteur, quelque louable qu'eût pu être son but, et que rien ne pourrait justifier sa fraude.

Lengerke trouve, il est vrai, qu'un pseudo-Daniel ne serait pas blâmable, parce que ce procédé était en usage à Alexandrie, vers la fin du second siècle avant J.-C, et qu'on voulait ainsi donner plus de vogue à un livre (p. LXXXIII). Ce raisonnement reviendrait à dire : il y a des voleurs à Berlin ; donc, le procédé qui consiste à prendre le bien d'autrui ne mérite aucun blâme. Le même critique nous dit ensuite que Pythagore, qui publia des vers de sa façon sous le nom d'Orphée, et Héraclide qui attribua ses propres tragédies à ïhespis ne sont pas des imposteurs. Nous ne voyons pas cependant qu'on puisse leur donner un autre nom à propos de l'indélicatesse de ces actes. Sans

doute l'imposture du philosophe et du poète comme aussi celle de Méthamènes qui allait, eu imitant Sophocle, jusqu'à le tromper lui-même, seraient moins grave que Fimposture sacrilège d'un pseudo-Daniel. Mais Lengerke ne peut pas conclure de ces exemples qu'il ne faudrait pas considérer le pseudo-Daniel du rationalisme comme un faussaire, parce qu'il suivait les habitudes des écrivains de son temps. Ce qui est dit des habitudes de cette époque est inexact. Ainsi, par exemple, nous ne voyons pas que Jésus, fils de Sirach, qui publia son livre {l'Ecclésiastique) au commencement du second siècle, ait senti le besoin de recourir à cet étrange procédé.

C'est donc aussi sans la moindre raison que Desprez etFr. Lee trouvent que le livre du faux Daniel, composé au second siècle^ ne serait pas une tromperie, parce que les Juifs n'étaient pas très délicats en fait de livres supposés et que l'auteur a sanctionné un artifice littéraire plutôt qu'une brèche à un principe de morale. Ils confirment leur singulière théorie en ajoutant que Platon a fait parler Socrate à sa guise -, que Cicéron a représenté un Caton imaginaire, et que les Verts dorés ne sont pas moins dignes d'attention, quoiqu'ils ne soient pas de Pythagore. Mais que prouve-t-on avec ces exemples d'écrits supposés ? D'abord, ce qu'on dit de Platon et de Cicéron vient ici bien mal à propos : On sait très bien que ces écrivains n'ont pas voulu attester que les personnages de leur théâtre philosophique aient tenu le langage qu'ils leur prêtent. Ceux qui n'ont pas compris que Platon donne ses propres opinions à Socrate sont bien naïfs et ils pourraient tout aussi bien croire que Dante et les auteurs de Dialogues des morts, nous ont transmis exactement les propos qu'ils mettent dans la bouche des personnages qui jouent un rôle dans leurs livres. Quant aux Vers dorés> il ne s'agit pas de juger leur valeur intrinsèque ; mais nous ne pouvons que blâmer l'acte qui en attribue la composition à tout autre qu'au véritable auteur.

Toutefois, l'acte du faussaire peut être plus ou moins blâmable d'après les effets qui dérivent de son imposture. Ainsi l'attribution de ces vers à tel ou à tel auteur n'a pas la gravité des actes dont se sont rendus coupables divers membres de l'école pseudophilosophique du dernier siècle, qui cachaient leurs productions infâmes soas des noms d'emprunt, sous des noms d'érudits, qui précisément repoussaient les doctrines de cette école célèbre par ses mensonges et par ses fourberies. On vit, par exemple, d'Holbach et Naigeon publier leurs écrits contre la Providence,

contre la philosophie et contre le christianisme sous les noms de morts illustres, tels que Fréret, Du Marsais, etc. Les sectaires qui se disaient philosophes, beaux esprits, esprits forts savaient très bien qu'ils trompaient ainsi le public ; mais ils étaient de ceux qui pensent que la fin justifie les moyens. A propos d'un de ces mauvais livres attribué avec persistance à un de nos éminents érudits, à Fréret, Voltaire disait : a Ce n'est pas le style de Fréret ; mais qu'importe d'où vienne la lumière pourvu qu'elle éclaire! » C'est-à-dire, en d'autres termes, peu importe que l'on publie sous le nom d'un savant chrétien un livre qui a pour but de le déshonorer! Peu importe le moyen, pourvu qu'il contribue à la démolition de l'ordre social et qu'il noie la civilisation dans la ruine et dans le sang !

La loi divine et la loi humaine — nous ne cesserons pas de le répéter — prohibent de pareils procédés, fussent-ils inspirés par le patriotisme le plus pur, le plus avisé. Ainsi, il n'est pas permis de dire qu'il faut pardonner au pseudo-Daniel le mauvais choix des moyens à cause de l'intention qui était bonne. Les rationalistes ont beau dire qu'ils trouvent ces procèdes fort innocents ; ils peuvent prétendre qu'une impudente contrefaçon d'un livre inspiré de Dieu n'eût en rien de blâmable, parce qu'elle aurait été l'œuvre d'un juif patriote qui voulait relever le courage de ses frères. Au fond, ils sentent bien qu'il y a là une violation flagrante de la loi morale ; mais ils ont besoin d'étayer, par toutes sortes de légendes mensongères, leur roman d'après lequel le livre de Daniel aurait été composé à une époque postérieure à l'exil.

Pour atteindre leur but, les pseudo-critiques ont prétendu que l'honnêteté littéraire n'existait pas à l'époque des Machabées. « Ce serait, dit Kuenen, être dénué de tout sens historique que de méconnaître la valeur religieuse du livre de Daniel à cause de son caractère pseudo-épigraphique. Il est clair que ce n'est pas d'après nos notions actuelles sur la vérité, sur la probité littéraire, qu'il faut prononcer un jugement sur la forme sous laquelle l'antiquité jnive a trouvé bon de nous présenter plusieurs de ses écrits. » (Hist. Cnï., II p. 582}. Mais c'est là une calomnie que les rationalistes ne sauraient justifier. Les « notions actuelles sur la vérité et sur la probité littéraire » existaient à cette époque aussi bien que de nos jours -, et de tout temps les procédés que l'école soi-disant critique approuve dans sont pseudo-Daniel ont été regardés comme dignes de mépris et de blâme. L'antiquité juive, quoi qu'on en dise, n'a jamais admis,

dans le Canon sacré, des livres dus à la plume de faussaires ; les écrits auxquels Kuenen fait allusion ne sont des écrits supposés que dans l'imagination des faux critiques.

Les derniers siècles de la nationalité juive nous mettent, il est vrai, en présence de quelques ouvrages dont les auteurs se parent de noms anciens pour donner plus d'autorité à leur parole. Mais on a tort de généraliser, sans preuve aucune, un procédé qui a été pratiqué par quelques imposteurs, et qui n'en est pas moins blâmable, quelque louable qu'ait pu en être le but. Il s'est donc trouvé chez les Juifs, comme chez d'autres peuples, des mystificateurs qui, après avoir forgé des livres les ont répandus dans le public sous le nom de quelque homme éminent et illustre. Sous les Ptolémées, des Juifs altérèrent par des interpolations et des falsifications quelques livres de l'antiquité païenne, le Pœmander, VAsclepias, les Vers attribués à Pythagore. D'autres cherchèrent à faire passer comme venant d'Orphée, de Linus, d'Homère, des poésies et des vers plus ou moins habilement encadrés dans les écrits originaux. Vers le même temps, se développa la composition de prophéties sibyllines. Quelquesuns de ces ouvrages offrent la forme de prédiction employée par Daniel et cette imitation ne doit pas nous étonner. Sous les Machabées, en effet, le livre de notre prophète fut lu avec une attention toute particulière. Les révélations qui s'y trouvent, au sujet des Séleucides et des Ptolémées, ayant été reconnues vraies, donnèrent la pensée d'en produire de semblables, dans lesquelles l'imagination avait une large part. C'est ainsi que l'on en vint à composer des apocalypses pseudépigraphiques ou des révélations de l'avenir placées dans la bouche de quelque vénérable personnage de l'antiquité. Mais où a-t-on vu que quelques pièces de fausse monnaie devaient faire rejeter celles qui sont de bon aloi ? Les Juifs ont-ils jamais muni du sceau de leur approbation ces ouvrages supposés ? Les livres auxquels on fait allusion ont-ils trouvé place dans le Canon sacré du peuple élu? N'est-ce donc pas se moquer du public que de prétendre que quelques Juifs hellénisés ayant composé des romans, le crédit de Daniel doit en souffrir ? Cette prétention serait absurde. Nous avons vu, d'ailleurs, que le pseudo-Daniel de fabrication rationaliste n'a jamais existé, et que le livre de notre prophète n'a pas été écrit après le temps de l'exil ou à une époque postérieure aux événements qui y sont décrits; nous avons appelé toutes les contradictions, toutes les opinions à se produire. Tous les points de la légende rationaliste ont été examinés, contrôlés,

et les pseudo-critiques ont vu s'écrouler leurs combinaisons laborieusement édifiées : ils ont eux-mêmes donné le coup de pied dans leur monument.

Après l'invasion des Perses et des Grecs dans l'Asie intérieure, la Babylonie et l'Assyrie n'offrirent qu'une région à peu près morte et d'immenses ruines qui devinrent bientôt, pour ainsi dire, le tombeau de l'histoire chaldéo-ninivite. Les documents historiques qui auraient pu porter la lumière dans l'obscurité de ce passé de quinze siècles de vie propre, de développement étonnant, de prospérité incomparable, étaient peu nombreux, discordants, incomplets. Nous savions très peu de chose au sujet des peuples du grand plateau assyrien. Les Grecs ne nous ont rien transmis relativement à des périodes très intéressantes de cette civilisation assyro-chaldéenne qui fut si brillante et qui dura si longtemps. Ils en vinrent même à désigner sous le nom de Barbares les « sages » de la Chaldée, auxquels ils devaient leurs connaissances scientifiques et artistiques.

En dehors des faits contenus dans la Bible, nous ne possédons guère des renseignements qui nous permettent même de reconstituer une histoire des rois de Babylone pendant la Captivité. Les Juifs qui ont vécu après l'époque d'Esdras étaient comme les Grecs : ils ne savaient presque rien de l'histoire de la Chaldée. Sous la période persane, on ne parla plus guère des Babyloniens; leur histoire devint bientôt de l'histoire ancienne. Les Juifs l'oublièrent même à tel point qu'ils laissèrent périr entre leurs mains les données traditionnelles qui auraient servi à expliquer certaines parties du dépôt sacré. Us ne se trouvèrent plus en état de replacer telle ou telle action que les Saints Livres nous font connaître dans le milieu où elle s'était développée : ce milieu avait disparu; on ne vit bientôt que des Perses et des Grecs; les temps antérieurs étaient effacés.

Les savants se croyaient donc fondés à soutenir que, à moins d'avoir une divination du passé, il était impossible de réveiller des échos endormis depuis des siècles et de ressusciter les Assyriens et les Babyloniens. On disait donc, avec une espèce de mépris pour la Bible, qu'Hérodote, « le père de l'histoire, » n'avait

fait aucune mention d'un Nabuchodonosor, et Ton insinuait que c'était un personnage « mythique » ou que, du moins, les récits de la sainte Ecriture, relatifs à sa puissance et à ses conquêtes, étaient des fictions ou des exagérations. Ne se rendant pas compte des ruines qui gisaient ensevelies sur les bords de l'Euphrate, d'autres ont douté ou même nié que la cité dont elles formaient des restes, fût réellement parvenue au faîte de la grandeur sous le roi de la monarchie chaldéenne mentionné par Daniel (chap. II). L'histoire des successeurs de Nabuchodonosor s'était peu à peu enveloppée de ténèbres et elle avait bientôt formé une des époques les plus obscures de Phistoirejuive et de Thistoire universelle.

Les découvertes ninivites et babyloniennes. — La Providence a permis de nos jours aux érudits de soulever un coin du voile qui dérobait l'histoire assyro-babylonienne à nos regards : il était réservé à notre époque de constater que les monceaux de ruines des bords de l'Euphrate et du Tigre ne restaient plus muets. Des villes ensevelies de Babylone et de Ninivesesont élevés des témoignages sur la fidélité et l'exactitude de nos saintes Ecritures. Les briques qui composaient les livres des Assyro-Babyloniens ont elles-mêmes donné des preuves scientifiques et authentiques des faits rapportés dans la Bible. Les découvertes épigraphiques permettent de voir plus clair dans l'obscurité du passé : elles ont révélé au monde chrétien une partie du vieux monde sémitique, tel qu'il était, avec son histoire, avec sa mythologie, ses arts, ses sciences. Quelques inscriptions sorties de leurs tombeaux ont provoqué d'étonnantes surprises. En nous renseignant sur le rôle des Assyriens en Palestine, ces monuments épigraphiques de la civilisation assyro-babylonienne ont permis de contrôler quelques récits bibliques. Nous connaissons, d'après les documents d'un peuple ennemi, les rapports des rois d'Assyrie avec les rois d'Israël et de Juda. Les récits relatifs à la prise de Samarie et à la fin du royaume d'Israël nous ont donné l'occasion de faire d'utiles rapprochements. D'autres révélations ont aussi été les bienvenues. Ainsi un prisme, trouvé à Ninive, nous a appris que Assarhadon, fils de Sennachérib, fit la conquête de l'Egypte et que, pendant les quelques années qu'il en fut le maître, il fit transporter dans le delta du Nil une partie de la population du royaume d'Israël, laquelle forma la première origine des Juifs d'Egypte. Cette découverte réfute l'objection des critiques qui prétendaient qu'une transportation des Hébreux dans ce pays, qu'Osée avait prédite

(ch. IX, 3), n'avait pas eu lieu. Les textes cunéiformes nous ont appris que la prophétie avait été accomplie et qu'Assnrhadon avait effectué cette déportation d'Israélites en Egypte. On trouve aussi dans un prisme d'Assurbanipal une confirmation d'un passage jusqu'ici inexpliqué du prophète Nahum (ch. III, 8 et 11), qui décrit l'invasion de l'Egypte et le sac de Thèbes par les Assyriens. En somme, nous pouvons affirmer que les découvertes âssyriologiques prouvent, non seulement que les prophéties des écrivains sacrés se sont accomplies, mais aussi qu'ils possédaient une connaissance exacte des faits historiques dont ils parlent. Nul ne pourrait aujourd'hui douter de la grandeur de Ninive, grandeur dont l'Ecriture seule nous avait conservé le souvenir.

La plaine de Babylone a aussi fait entendre sa voix, et des témoignages nombreux nous attestent suffisamment que les chapitres historiques de Daniel ne sont nullement un roman placé dans un cadre de fantaisie. Les résultats obtenus déjà nous permettent d'espérer que beaucoup de lacunes ou de notions superficielles, confuses et incomplètes que l'antiquité classique nous a léguées sur les peuples de race sémitique, s'évanouiront au fur et à mesure que l'intelligence des textes originaux prendra des développements plus considérables. C'est ainsi, par exemple, que la conquête de l'Egypte par Nabuchodonosor paraît attestée par un document découvert depuis peu. En effet, le savant assyriologue Pinches a lu tout récemment sur une tablette babylonienne les lignes qui suivent : « ...13... tannée 37e de Nabuchodosor, roi du pays de Tin-tirki (Babylone), 14... à Mitsir pour faire la guerreil alla... » La suite du texte montre le roi de Mitsir rassemblant des troupes, et il est question de soldats, de chevaux. Mais il n'a pas été possible d'en déchiffrer davantage {Transact. of the Society of biblical Archœlogy, vol. VII, p. 210-225). Or.il est certain que le roi de Babylone n'aurait pas parlé de cette expédition si elle n'avait pas eu un heureux résultat. D'un autre côté, on sait que Mitsir désignait l'Egypte chez les Assyriens. Fr. Delitzsch (Wo lag das Paradies, p. 308-310) a trouvé dans les inscriptions cunéiformes les trois noms suivants de l'Egypte : Metsur, Mutsru et Mitsir. Ce dernier appartient aux temps les plus bas, c'est-à dire au sixième siècle avant Jésus-Christ. On sait que ce pays est nommé, par les Hébreux, Mitsra'im et par les Arabes Mitsr. L'expédition eut lieu la trente-septième année de Nabuchodonosor, c'est-à-dire en 568. Cette conquête avait été prédite par Ezéchiel dans la vingtième année de la captivité de

Joachin, c'est-à-dire en 579 (ch. XXIX, 17-21). Le document de Pinobes, qui porte la campagne d'Egypte à l'an 568, suffit pour réfuter Movers (Die Phbnizier, vol. II, 1, p. 454) etMaspero {Hist. anc. des peuples de l'Orient, p. 504) (1).

Mais nous devons nous contenter de reproduire ici les arguments que les études assyriologiques fournissent en faveur de l'ancienneté du livre ' de Daniel. Il nous sera facile de voir que les récits de ce grand prophète concordent avec toutes les sources antiques et qu'ils ne heurtent aucune des données sérieuses de Thistoire.

Nous démontrerons : 1° que Daniel est au courant des coutumes et des mœurs des Babyloniens dans la période de l'exil ; 2° que ce prophète possède une connaissance exacte de l'histoire des Babyloniens et des Juifs pendant cette même époque. La vérité historique du livre ainsi établie nous permettra de prouver encore, par un argument irréfragable, que l'auteur a vécu dans le temps et au lieu qu'il indique dans son livre.

I. — Vérité des tableaux que Daniel trace des mœurs et des coutumes de la cour des rois de Babylone.

Couleur locale. — Ce livre est imprégné de couleur locale et il nous fait voir un coin très intéressant de la Babylonie au sixième siècle avant notre ère. Une grande variété de détails sera indiquée dans le Commentaire pour établir cette thèse. Nous nous contenterons ici de mentionner les suivants :

Les détails que Daniel nous donne dans les chapitre I et II sur les coutumes de la cour sont confirmés par Pépigraphie assyriennes : les inscriptions attestent la vérité de ce qu'il nous ré-

(1) Cet égyptologue prétend que, loin de réussir, Nabuchodonosor subit, au contraire, « un^échec sérieux ; » et il allègue en preuve les victoires du Pharaon Uhabra contre la Phénicie. Mais ces victoires précédèrent l'entrée en campagne du roi de Babylone. Celui-ci voyant, en effet, qu'Apriès (Uhabra) avait attaqué Sidon, Tyr et la Phénicie, qui lui étaient alors soumises, et persuadé que l'empire babylonien ne serait pas tranquille tant que les rois d'Egypte seraient attachés à ses flancs, conquit cette contrée, mit à sac toutes ses richesses, détrôna Apriôs (Hpphra) et le remplaça par Ahmes ou Amasis, étranger à la dynastie fondée par Psammetique, et qui se reconnut vassal du roi de Babylone (cfr. G. Rawlinson, History of anetent Egypt., vol. II, p. 488; Wilkinson, Historical notice, etc ; et G. Smith, History of Babylonia, publiée par Sayce, p. 162).

vêle au sujet de l'éducation des otages au palais royal (4); de la langue des Casdim (voy. Comment., ch. I, 4), comme aussi sur la langue vulgaire des Babyloniens de son temps (Comment., ch. II, 4) et sur le changement des noms hébreux en noms assyro-accadiens, dans lesquels entre le nom d'un dieu de Babylone (p. 440) (2).

Ce que Daniel nous dit de la place occupée par les songes, de l'importance que le roi attache à leur interprétation est conforme aux données historiques et aux documents épigraphiques (3). On sait également que les supplices indiqués par

(1) Fr. Lenormant signale avec raison « le fait de l'éducation, dans le palais, de jeunes gens en général choisis parmi les otages des nations vaincues,' » et destinés « à servir devant le roi ; » et il ajoute : « Une des inscriptions de Sennachérib donne des indications bien précieuses à comparer avec le premier chapitre de Daniel, sur ces enfants élevés dans le palais « comme des petits chiens, » klma mirami, dit-elle, en parlant du jeune Bel-ibous, qui avait été du nombre de ceux-ci et dont le monarque ninivite fit un roi vassal à Babylone » {La Divination, etc., p. 189, 190).

(2) Nous avons rendu raison de tous les noms propres d'hommes donnés comme babyloniens par Daniel. Les textes cunéiformes nous ont fourni des noms qui établissent l'usage d'introduire, dans les noms propres personnels, le nom d'une divinité assyro-chaldéenne (p. 140). Nous verrons plus loin combien était fréquent le changement des noms.

(3) Après avoir constaté les faits caractéristiques relatifs à la divination et à la science des présages chez les Chaldéens, Fr. Lenormant a été amené à faire un retour sur le livre de Daniel dont, à la suite d'écrivains rationalistes, il regardait l'authenticité comme douteuse. Les découvertes assyriologiques modifièrent singulièrement sa manière devoir; il avoue que « ce sont des raisons uniquement et exclusivement scientifiques qui l'ont amené à changer d'opinion sur le livre de Daniel et à en revenir aux données de la tradition. » {De la D'œin. chez les Chaldéens, p. 171) ; et il s'exprime ainsi à propos du rôle et de l'importance des visions et des songes dans les actes publics et privés des Babyloniens. « Comment, dit-il, n'être pas frappé de la concordance singulière qui s'établit entre toutes ces visions de rois, sur lesquelles, d'après leurs annales officielles, ils règlent leurs actes les plus essentiels après avoir consulté les interprêtes autorisés des rêves, et les songes de Nabuchodorossor, l'importance qu'il y attache, la manière dont il interroge ses devins pour savoir ce que ces visions veulent dire, les honneurs dont il comble le jeune hébreu introduit dans les rangs des docteurs chaldéens, quand il lui en explique le sens après que les autres sont restés muets ? Tout ceci donne au livre de Daniel, au moins aux six premiers chapitres, une vérité de couleur babylonienne et

Daniel (II, 5; III, 6) étaient en usage chez les Chaldéens : les bas-reliefs indiquent assez que l'on coupait en pièces les coupables ou qu'on les jetait dans une fournaise. Assurbanipal fit jeter son frère, Saul-Mugina, qui s'était révolté, dans une fournaise de feu ardent (as nikit isati arisi) (cfr. Transactions of the Society of biblical archœology, t. II, p. 360 et suivantes ; et G. Smith. History of Assurbanipal, passim). Daniel nous apprend aussi que les condamnés étaient quelquefois jetés dans la fosse aux lions (V bis et VI, 8, 13 et suivantes), et les Annales d'Assurbanipal nous disent que les complices de Saul-Mugina furent jetés vivants aux lions et aux taureaux (G. Smith, ibid., p. 166). L'exactitude de Daniel dans ce qui a trait aux fonctionnaires de la Babylonie est aussi parfaitement établie ; et Fr. Lenormand a pu dire très justement à ce sujet : « Les deux fonctionnaires du palais mentionnés dans le texte hébreu du chapitre Ier, le chef des eunuques et le amil ussur ou trésorier, sont deux personnages bien connus par les documents assyriens originaux et le texte les met très exactement en scène dans leurs attributions réelles. Pour, le second, il emploie la forme même de son titre dans la langue assyrienne. » {De la Divinat., etc., p. 196; voy. aussi ci-dessus, pour le nom d'Asphenez, p. 145; et pour le nom de Malasar ou plutôt hamalzar d'après le texte qui offre un n au lieu d'un ^, sans doute parce que quelque copiste a cru

une convenance au cadre historique de l'époque qui en grandit beaucoup la valeur. » (Ibid., 169, 170.)

Citons encore la page suivante du même assyriologue dans laquelle il confirme ces mêmes impressions que la comparaison des inscriptions et du livre de Daniel produisit dans son esprit. « Plus je lis et je relis, dit-il, le livre de Daniel, en le comparant aux données des textes cunéiformes, plus je suis frappé de la vérité du tableau que les six premiers chapitres tracent de la cour de Babylone, et des idées spéciales au temps de Nabuchodorossor ; plus je suis pénétré de la conviction qu'ils ont été écrits à Babylone même, et dans un temps encore rapproché des événements-, plus je rencontre enfin d'impossibilités à en faire descendre la rédaction première jusqu'à l'époque d'Antiochus Épiphane.

« Et-il admissible qu'un écrivain vivant en Palestine vers 167 avant Jésus-Christ fût aussi bien au courant de la place que les songes tenaient dans les préoccupations des Chaldéens et des Babyloniens, et de leur influence sur la conduite des rois, précisément à l'époque où il a placé son récit ? Il faudrait pour cela qu'il eût possédé une connaissance du passé et un instinct de couleur locale qui fait défaut à toutes les compositions factices de l'antiquité. » (Ibid., p. 188.)

2o» INTRODUCTION

y voir un article et en a fait un simple nom appellatif). Le « chef des tueurs (ch. II, 14), officier qui occupait une place distinguée auprès des monarques orientaux et qui, en assyrien était nommé rab daiki (chef des tueurs), porte le nom babylonien d'Arioch, qui ne présente aucunement, ainsi qu'on le disait, une « physionomie suspecte » (voy. p. 147). Le développement des connaissances, des arts et des superstitions chez les babyloniens, confirme aussi ce que Daniel nous apprend à propos des diverses classes des savants ou des sages de la Ohaldée (voy. Comment., ch. II, 2). Les noms des autres fonctionnaires, des instruments de musique et des vêtements mentionnés au chapitre III, 2, 5, 21, ne sont pas, quoi qu'on en ait dit, empruntés aux langues des Perses ou des Grecs (pp. 83-136).

La cérémonie de la dédicace de la statue, célébrée au milieu d'un concert d'instruments de musique offre un trait pafaitement conforme aux usages assyro-babyloniens. Dans une inscription, un devin transmet à Assurbanipal un ordre d'Istar ainsi conçu : « Fais exécuter de la musique, glorifie ma divinité » (cfr. G. Smith, History of Assurbanipal, pp. 131, 132). Les proportions de la statue du dieu ne sont pas exagérées et sont conformes à la théologie mystique des babyloniens (voy. Comment., ch. III, 1). Il ne nous sera pas difficile non plus de justifier aux yeux des critiques l'édit relatif à la démence de Nabuchodonosor (ch. IV). Le nom de Bel-sar-iïzur (qui a donné les formes abrégées Blsa'zar, Balthasar) que les écrits profanes ne mentionnent pas, a été retrouvé dans un prisme découvert à Moughéir (l'ancienne Our). Il était porté par un fils de Nabonid, dernier roi chaldéen de Babylone. Le même nom a été trouvé sous la forme Marduk-sar-ussur, et il désigne le fils et successeur de Nabuchodonosor, ainsi que nous le montrerons plus loin. Daniel connaît aussi l'usage babylonien qui permettait aux femmes du roi d'assister à des banquets (ch. V, 2, 3).

Daniel nous donne aussi des renseignements précieux sur Darius le Mède et sur toute une période de l'histoire babylonienne ignorée ou mal connue. N'ayant pas même essayé de soulever le voile que des exégètes distraits ont étendu depuis longtemps sur les chapitres V bis (XIV) et VI de ce livre, les rationalistes ont trouvé plus simple de supposer que les faits relatifs à ce roi sont dus à l'imagination d'un juif ignorant, du temps des Machabées. Il n'était pas cependant difficile de soulever ce voile importun que les lacunes de l'histoire ancienne rendaient comme impénétrables : il n'y avait qu'à suivre les

indications de la Bible et à s'aider des documents profanes que l'on possédait -, en procédant ainsi, les pseudo-critiques auraient vu que, au lieu d'accuser Daniel d'ignorance, c'est à leur ineptie et à leur présomption coupable qu'ils doivent s'en prendre. Darius et les deux autres rois de Babylone que le prophète met en scène sont tous bien vivants ; il n'y en a pas un qui donne l'impression d'une abstraction ; ils sont dans leur milieu, dans l'air où ils trempaient, et décrits avec tout ce qui les circonstanciait et leur servait de cadre (pp. 203-216, 251 et suivantes). L'histoire de Susanne nous offre aussi un tableau vrai, pris sur le vif, d'un événement qui s'est passé en Chaldée pendant l'exil : on sent que ce n'est pas là un tableau de fantaisie ou peint avec des couleurs refroidies parle temps. Tout y indique un peintre vivant a Babylone dans le cours de cette période historique du peuple juif.

Ces personnages très vivants parlent tous le langage de la conversation courante, un langage où abondent les allusions aux usages, aux modes, aux institutions du temps. De sorte que l'on est aisément amené, par le ton de vérité, de couleur locale qui est répandu sur tous ces dialogues, à penser que Daniel a fixé tous chauds, sur le papier, des entretiens réels. Il devient évident qu'il a vécu dans une telle intimité avec les araméens qu'il a pris peu à peu jusqu'à l'originalité de leur style.

Au point de vue géographique, le récit du prophète n'offre rien qui le défigure. Lenormaut le constate en ces termes : « La topographie n'est pas moins remarquable par son exactitude. Les indications du chapitre IV sur le palais royal bâti par Nabuchodorossor sont irréprochables. « La plaine de Doura, dans la province de Babylone, » où Nabuchodorossor fait élever la statue qu'il commande d'adorer, est une localité immédiatement suburbaine qui garde encore aujourd'hui son nom. » (De la Divin., p. 4 83). Nabuchodonosor a pu dire, en effet, qu'il a bâti Babylone (voy. ch. IV, 27). Daniel a aussi très justement placé Suse sur lUlai, et il n'a pas commis l'erreur de Benjamin de Tudèle qui dit avoir voyagé dans ce pays et qui la suppose située sur le Tigre. Les auteurs grecs et latins ont fait aussi de bien curieuses confusions dans la géographie orientale. Ctésias met Ninive sur PEuphrate ; Pline place cette ville à l'ouest du Tigre, et Lucien prétend que Séleucie est située sur PEuphrate {Dea Syr., § 18). On ne saurait reprocher à Daniel aucune erreur qui compromette la véracité de ses récits : tout se passe dans des milieux réels. Toutes les pages du livre de Daniel sont, en effet,

palpitantes de vérité et de vie. Il décrit les mœurs de ce temps-là et il peint exactement le milieu social où il vit; il a parfaitement le sens de la vie réelle des Babyloniens à l'époque de la Captivité : les mœurs, les nuances, le décor, les accessoires, tout est exact et authentique. Tous les écrivains qui ont fait une étude quelque peu sérieuse de l'antiquité orientale le reconnaissent. Heeren, Mûnter, Herder accordent une connaissance profonde des choses de la Babylonie à l'auteur du livre de Daniel. Il est vrai que Renan a prétendu qu'on n'y trouvait que de fausses images de la Babylonie. Mais il parlait ainsi à une époque où la vieille civilisation de la Chaldée était moins connue et où les documents de l'Assyrie commençaient à peine à nous faire entendre leur voix. Aussi, pendant que les catholiques suivaient avec beaucoup d'intérêt la marche et les progrès des études orientales, Renan ne pût-il s'empêcher de manifester le mécontentement qu'il éprouvait de se voir ainsi démenti par des briques, et il essaya même d'enrayer les travaux qui avaient pour objet le déchiffrement des textes assyriologiques (1). Mais

Cl) Cette opposition était surtout motivée par la haine de la Bible et par le déplaisir que lui causait la découverte d'une langue et d'une religion sémitiques qui dérangeaient quelques-unes de ses opinions paradoxales. Il ne craignit pas de trahir par sa précipitation même le secret de sa conduite. C'est pourquoi de Saulcy qui avait été un des travailleurs de la première heure lui adressait naguère (1880), dans ce passage que, malgré sa longueur, nous croyons devoir reproduire en entier, un consei.1 dont il ne serait que juste qu'il profitât. Après avoir rapporté la prophétie d'Isaïe qui annonce au roi Ezéchias que « les richesses dont il est si fier, seront emportés à Babylone, » et que les fils nés de son sang seront mutilés, et deviendront des eunuques au service du roi de Babylone » (Isaïe XXXIX, 1-8), de Saulcy ajoute les réflexions suivantes : « L'historien Josèphe auquel nous venons d'emprunter le récit qui précède, y ajoute les réflexions suivantes :

« Ce prophète (Isaïe^ qui se sentait inspiré de Dieu, et qui savait » qu'il ne .prédisait que des vérités, a pris le soin de consigner par » écrit toutes ces prophéties et de les léguer ainsi à la postérité, » pour que celle-ci pût en vérifier le rigoureux accomplissement. Il » n'est pas le seul, du reste, qui ait pris cette précaution, douze » autres prophètes ont imité son exemple, et tout ce qui nous est » arrivé d'heureux ou de malheureux, est exactement arrivé comme » ils l'avaient prédit (A. J. X, II, 2). »

» Ainsi, Flavius Josèphe, le prêtre juif, traître à sa patrie, Flavius Josèphe qui vivait au milieu des Romains, lorsqu'il écrivit ses Antiquités Judaïques, sous la protection toute puissante de Vespasien, et

les savants de notre temps de se laissèrent pas détourner de leur voie et leurs découvertes ont contribué à montrer, dans l'auteur de notre livre, un écrivain tout à fait au courent de l'histoire

de ses doux fils, Titus et Domitien qui sans aucun doute ne tenaient guère le Judaïsme en honneur, Flavius Josèphe, au contact de la société païenne qu'il devait éviter de froisser, écrit sans hésiter ce qu'il pense de l'authenticité des prophéties invoquées par lui. Il sait bien que parmi ses innombrables lecteurs, tout païens qu'ils sont, il ne s'en trouve pas un seul qui osera révoquer en doute, non pas l'existence des prophètes et de leurs écrits, mais bien la valeur même de ces écrits, en tant que prédictions d'inspiration divine ; toutes ses assertions sur les Prophètes sont donc accueillies et respectées... Et voilà que dix-huit cents ans plus tard, nos comtemporains pour qui la tradition de père en fils esl morte, s'évertuent à qui mieux mieux à taxer d'imposture tout ce que contiennent les écrits de ces mêmes Prophètes. Pour en venir à leurs fins, tous les moyens sont bons; tantôt ils dédoublent les personnages; tantôt des découvertes de la science moderne ils font litière, quand elles leur paraissent gênantes. Ainsi, par exemple, le déchiffrement des écritures égyptienne et assyrienne apporte-t-il des vérifications inattendues des assertions bibliques, ils proclament ce déchiffrement plus que douteux! Ah! Messieurs les négateurs, osez donc vous hasardera fournir la moindre justification de vos doutes! Vous avez beau jeu, certes, car les preuves de ces déchiffrements, on les a généreusement mises à la portée de tous les esprits. Hé! bien! prenez-les corps à corps, démontrez qu'elles ne sont pas logiques, rigoureuses, mathématiques même, et alors, seulement alors, vous aurez le droit de garder votre ton de persiflage et de dédain; jusqu'à ce que vous ayez prouvé à votre tour, logiquement, rigoureusement, mathématiquement, que vous êtes dans le vrai, soyez moins superbes, s'il vous plaît !

» Il ne suffit plus, en effet, de nier, du haut de son orgueil paresseux, les découvertes d'autrui, parce qu'elles sont longues à étudier, ou qu'elles embarrassent les idées préconçues; on exige autre chose aujourd'hui; car si l'on a toujours de la prédilection pour les esprits négateurs, on entend désormais que ceux-ci justifient quelque peu leur droit de nier. Allons jdonc ! à l'œuvre ! s'il a été possible de faire croire à la réalité des découvertes que vous déclarez fausses, combien il vous sera plus facile d'en démontrer la fausseté.! Essayez donc, et ne vous bornez plus à émettre des doutes que vous ne ressentez pas peut-être! Toutefois notez bien ceci : Je vous défie de démolir, quelque ardeur que vous y mettiez, le noble édifice de ces découvertes qui honorent l'esprit humain. Tant que vous les jugerez sur l'étiquette exclusivement, vous serez peut-être à l'aise ; mais si vous avez l'honnêteté élémentaire d'y regarder de plus près, je vous le déclare à l'avance, vous sentirez vos doutes offensants fondre comme la neige au soleil. Mais aurez-vous le courage et la loyauté

des Babyloniens, ainsi que des mœurs et des usages de la cour et du peuple de la Chaldée. Déjà, De Wette avait avoué que « l'on ne peut nier que ce livre ne manifeste clairement des connaissances historiques justifiées par les faits » (§ 255). Kuenen reconnaît aussi, de son côté, quoique de mauvaise grâce, la vérité de notre thèse. « On cite, dit-il, et souvent avec raison, plus d'une preuve de la connaissance exacte que l'auteur aurait possédée des institutions et des usages babyloniens » (Hist. crit. etc., II, p. 566). Il renvoie, à ce sujet, à Hengstenberg, à Hœvernick et à Keil. Mais il croit renverser le témoignage que la véracité de l'auteur du livre donne à son authenticité en lui attribuant certaines erreurs historiques qui ne sont que dans l'imagination des criticistes. « On a surtout invoqué, dit-il, ce qu'il (Daniel) dit des Sages chaldéens et de leurs diverses fonctions. Quand même toutes les citations faites à cet égard seraient parfaitement exactes, le livre n'en deviendrait guère plus véridique. Une seule erreur sur l'histoire de l'exil (et nous en avons rencontré pius d'une) suffit pour nous faire comprendre que le livre ne vient ni d'un témoin oculaire ni d'un contemporain. Mais, que prouverait un détail exact sur la Babylonie, détail que l'auteur a pu puiser dans la tradition ou dans les documents écrits, par rapport à l'origine babylonienne du livre de Daniel ? Rien du tout. L'auteur, dans tous les cas, était un homme hors ligne, dont la science pouvait fort bien être supérieure à celle de ses contemporains » (ibid.,-p. 567).

Un autre rationaliste reconnaît aussi l'exactitude dont fait preuve l'écrivain sacré dans la description des mœurs et usages chaldéens et perses (!) -, et après en avoir conclu que « cela prouve qu'il était instruit » il ajoute : « Mais ces mêmes récits renferment une série de difficultés et d'impossibilités qui excluent, tout au contraire l'hypothèse d'un témoin oculaire. » (Encyclop. [protestantej des sciences religieuses, III, p. 585).

Ce raisonnement serait concluant s'il était vrai que le livre contint « une seule erreur sur l'histoire de l'exil. » Il est évident que si le livre offre des inexactitudes historiques, des anachro-

nécessaires pour aborder des études dont pourtant les longueurs vous sont épargnées par ceux que vous dénigrez à tout hasard? Là est toute la question. Il est si commode pour certains esprits de s'affranchir d'un travail sérieux, et de s'en tenir aux appréciations de ce qu'ils appellent la raison ! et puis il est si dur de faire amende honorable, et de désavouer hautement les erreurs les plus monstrueuses; dès qu'on les a commises ! » Hist. des Machabées, p. 3 et 4

nismes, des i impossibilités, il ne saurait être l'œuvre du prophète Daniel. Nous reconnaissons volontiers qu'un pseudo- Daniel du second siècle se serait perdu dans les complications des événements qu'il racontait. Nous savons aussi très bien que l'indiscipline d'une note intempérante peut ruiner toute une peinture. Mais nous montrerons que la critique soi-disant savante n'est pas parvenue à découvrir cette « seule erreur » sur laquelle elle fonde son opinion sur la « modernité » du livre de Daniel. Les rationalistes ont eu beau fouiller, ils n'ont trouvé aucune note fausse, aucun mot qui compromette l'authenticité de ses récits. L'histoire babylonienne contenue dans ce livre merveilleux est tellement précise, tellement exacte, tellement vraie que, en s'aidant des documents anciens et de ceux qui ■ont été publiés récemment, on n'a pu y relever aucune erreur. Sans doute, il n'est que trop vrai que les critiques se sont jetés dans d'inextricables imbroglios -, mais nous verrons qu'il n'est pas difficile de les faire cesser. Il est vrai aussi que, sur quelques points, ce que disent Josèphe et les auteurs profanes Hérodote, Xénophon, Ctésias, etc., est si confus, si obscur, si couvert de ténèbres et rempli de tant de difficultés que, dans le désespoir de pouvoir dissiper les unes et de se faire jour au travers des autres, on a jeté le manche après la cognée et on a trouvé plus commode d'accuser Daniel. On s'est servi, pour embrouiller les récits de ce dernier, de l'obscurité qui, chez les historiens grecs, enveloppe cette période de l'histoire babylonienne. En examinant les faits dont les rationalistes prétendent s'étayer pour contredire le grand prophète, nous verrons que ce qu'ils appellent des erreurs historiques est tout simplement le produit des vaines hypothèses des critiques. En somme, les prétendues difficultés historiques alléguées contre le livre de Daniel — souvent présentées comme si elles avaient quelque valeur — tombent en morceaux dès qu'on les touche. Un peu moins de précipitation et un peu plus d'attention à ce que disent les textes auraient empêché ces savants d'accuser le prophètehistorien d'erreurs dont il n'est pas coupable.

II. — Vérité et exactitude de l'histoire babylonienne contenue dans le livre de Daniel.

Pour démontrer que cet écrit n'était pas de l'ancien Daniel, du prophète qui avait été mené comme otage à Babylone, les rationalistes ont invoqué les erreurs d'histoire qui, d'après eux,

s'y trouveraient contenues. Si ce Daniel, disent-ils, était l'auteur du livre qu'on lui attribue, il ne serait pas possible qu'il y eût autant d'erreurs historiques et de contradictions. Pais, sans s'occuper de prouver que les faits racontés par Daniel sont controuvés, ils le supposent; et ils tirent de leur hypothèse la conclusion qu'ils y ont déposée à priori.

Griesinger veut que l'auteur ait tout inventé et ait fait un pur roman. Eichhorn et Bertholdt ont cru que les auteurs ont écrit ce qu'ils avaient appris par la tradition. Bleek a pensé que l'auteur a écrit certains événements arrivés de son temps et qu'il les a transportés au temps de la Captivité, en changeant les noms et en arrangeant le tout de façon à consoler et à encourager ses contemporains. Kirmss a suffisamment réfuté cette théorie fantaisiste {Comment., p. 52 et ss.), et nous en avons assez dit à ce sujet pour n'avoir pas besoin d'y revenir (188- 276).

D'autres rationalistes se sont efforcés de donner à leur opposition les apparences d'une critique plus sérieuse. Afin d'appuyer leur hypothèse de Finauthenticité du livre de Daniel, ils ont fait des efforts inouis pour prouver qu'il offrait une série d'anachronismes, d'inexactitudes historiques et de contradictions. Ces critiques se montrent vraiment désolés du résultat de leurs études. « Partout, disent-ils, où nous pouvons comparer les récits des chapitres I-VI aux faits bien établis, nous ne trouvons qu'un désaccord désespérant : 1° la déportation de citoyens de Jérusalem, la troisième année du règne de Joachim, n'a pas eu lieu ; 2° Daniel se trompe sur les noms des princes (Balthasar, Darius) à la cour desquels il aurait vécu ; a° il dit que Babylone, au moment de sa chute, était gouvernée par Belsatzar, fils de Nabuchodonosor. » Les rationalistes croient aussi avoir découvert des contradictions entre I, 21 et II, 1 -, entre I, 20 et X, 1 -, et ils allèguent d'autres prétendues inexactitudes ou invraisemblances que nous n'aurons garde de passer sous silence. En examinant toutefois les faits et les textes dont ils prétendent s'étayer, nous verrons que ces erreurs historiques n'existent pas et qu'il est facile de lever les contradictions imaginées par les pseudo-critiques. Mais auparavant, il nous semble qu'il est nécessaire de déterminer le cadre chronologique qui renferme les événements historiques sur les dates desquels nous nous proposons de jeter quelque lumière.

La chronologie du livre de Daniel. — La période comprise entre Nabuchodonosor et Cyrus a été regardée comme offrant de « grandes difficultés chronologiques. » Mais nous allons mon-

*rer qu'elles ne sont pas insolubles. Les récits bibliques, le Canon de Ptolémée, Bérose et les inscriptions assyriologiques sont les autorités principales sur lesquelles nous nous appuierons pour arriver à ce résultat.

Le Canon de Ptolémée ou Canon des Règnes (Kdsvtov BaaiXefwv) est regardé comme le plus solide fondement de la chronologie ancienne. Ce Canon astronomique donne à Nabuchodonosor 43 ans de règne lesquels commencent en 604 et finissent en 562 (dans l'automne), année de sa mort. Bérose, cité par Josèphe (Antiqq.,X, 12, 2, et C. Apion, I, 20, 21), dit aussi positivement que Nabuchodonosor mourut après un règne de 43 ans.

Jérémie (ch. LU, 31) dit que dans la trente-septième année après que Joachin eût été transféré à Babylone, le vingt-cinquième jour du douzième mois, Evilmérodach, en la première année de son règne, releva la tête de Joachin et le fit sortir de prison. Or, Joachin fut détrôné dans l'année 598, qui concourt avec la huitième de Nabuchodonosor, comptée à partir de la mort de son père et dès lors avec la septième d'après la méthode du Canon ; et, d'un autre côté, l'avènement d'Evilmérodach a coïncidé avec la mort de Nabuchodonosor. Celui-ci estdonc mort dans la trente-sixième année après la prise de Jérusalem (598) -, ce qui remet, comme cela devait être, la mort de Nabuchodonosor à Tannée 562 : l'intervalle est, en effet, de 36 ans et quelques mois. Il n'est pas dit, d'ailleurs, qu'Evilmérodach délivra Joachin aussitôt après son avènement au trône, mais « dans la première année de son règne. »

Ce même Canon astronomique assigne une durée de 23 ans au temps écoulé entre la mort de Nabuchodonosor et la prise de Babylone par Cyrus -, et il partage cette durée entre ces trois princes : Illoaroudamos, 2 ans ; Nerikassolassaros, 4 ans, et Nabonadios, 17 ans. Toutefois, il faut remarquer que Georges le Syncelle nous a conservé ce Canon dans sa Chrono graphie et qu'il j a une variante que nous ne devons pas négliger. Larcher donne sa préférence à cette édition, « parce qu'elle s'accorde mieux avec le récit d'Hérodote. » Nous croyons aussi qu'elle est plus exacte en ce qui a trait à la durée du règne d'Evilmérodach (Balthasar). D'après cette copie, ce roi a régné trois ans. Nous n'adoptons pas cette date en vue de sauver le texte de Daniel d'après lequel ce prophète eut une vision dans la 3e année du règne de Balthasar, car il suffit, pour justifier ce texte, que ce roi ait régné deux ans et quelques mois. Si Nabuchodonosor était, par exemple, mort en février 5G2, son fils dont le règne n'est censé»

d'après le Canon de Ptolémée, avoir commencé qu'en 56^ aurait pu régner près de trois ans. Il suffit donc, pour justifier le texte de Daniel, que Balthasar ait régné deux ans et quelques jours,, qui auraient été reversés sur la dernière année du règne de Nabuchodonosor. Du reste, une inscription récemment découverte est venue confirmer le témoignage du prophète en reproduisant l'expression même dont il s'est servi. En effet, parmi les contrats d'intérêt privé trouvés à Hillah, on en a déchiffré quelques-uns qui sont datés de la « troisième année du règne de Marduk-sarussur. » (cfr. Boscawen, article intitulé Babylonian dated Tablets, — dans Transactions of the Society of Biblical Archœologij, 1878). Or, lorsqu'on connaît l'identité de Bel et de Mardak, on ne saurait s'empêcher d'admettre qu'il s'agit dans ces textes de Belsar-ussur ou de Balthasar. Puisqu'on a eu le temps d'écrire des contrats dans la troisième année du règne de Balthasar, il ne peut pas paraître étonnant que Daniel ait eu une vision prophétique dans ce même intervalle de temps. Du reste, nous répondons du même coup au reproche adressé au Canon de Ptolémée d'avoir omis les noms de certains rois qui sont mentionnés dans des contrats. L'omission s'explique par la multiplicité des noms que portait un même souverain. Le nom du roi Marduk-sar-ussur ne figure pas, il est vrai, dans le Canon de Ptolémée ; mais ce monarque est celui qui est appelé dans les saints Livres Beîsazzar ou Bel (= M arduli)- sar-ussur et Evil-Mérodach, ainsi que nous l'expliquerons plus loin. Ptolémée n'a retenu que ce dernier nom défiguré (Illoaroudamos). Ainsi, quoique ces textes ne prouvent pas nécessairement que ce roi a régné trois ans complets, nous sommes du moins tenus d'admettre que ce roi avait commencé son règne dans l'année précédente ou dans l'année suivante, mal à propos attribué à Nerikasolasar (Neriglissor). Mais nous croyons être plutôt dans le vrai en acceptant purement et simplement la copie et la tradition du Syncelle : Balthasar (= Evilmérodach) a régné trois ans. Ce qui prouve, en effet, que la copie du Syncelle est plus correcte que celle que Dodwell a donné d'après les manuscrits de Vossius, c'est que la troisième année d'Evilmérodach est nécessaire pour faire aboutir la dixseptième année de Nabonid à l'an 538. D'après cette dernière copie, le roi de Babylone, détrôné par Cyrus, le fut en 539. C'est là une erreur, et l'on admet justement aujourd'hui que cette ville fut prise vers la fin de l'année 538. On a trouvé des cylindres et des contrats de cette année datés encore du règne de Nabonid. Il est vrai que Bérose s'accorde sur ce point avec la copie du

Canon qui ne donne à ce roi que deux ans de règne. Mais nous ne savons si les copistes n'ont pas réformé les textes de l'historiographe chaldéen pour le mettre d'accord avec les copies fautives du Canon de Ptolémée. On doit reconnaître aussi que la leçon de Bérose n'est pas certaine pour le règne d'Evilmérodach. D'après le fragment cité par Josèphe dans ses Antiquités,, Evilmérodach aurait régné dix-huit ans et douze ans d'après le fragment du livre contre Apion. C'est pourquoi nous maintenons la date que nous transmettent les textes des contrats et nous pensons que le règne de Balthasar comprend une troisième année commencée, qui doit par conséquent lui appartenir tout entière, d'après la manière de compter les règnes adoptée par Ptolémée. Il faut remarquer aussi que cet astronome fait tomber le commencement des règnes de chaque roi sur le commencement du premier mois de l'ère de Nabonassar (1).

On sait, du reste,, qu'il y a, dans le Canon astronomique, des omissions résultant d'un système réfléchi qui n'a pas voulu troubler et embarrasser le calcul en y introduisant des fractions d'année. C'est ainsi que Bérose mentionne un Laborosoarchod, fils de Nériglissor, auquel il ne donne qu'un règne de neuf mois, durée qui n'a pu entrer en ligne de compte dans le Canon, lequel n'admet que des années pleines. De sorte que le règne de ce roi est confondu avec la quatrième année commencée de Nériglissor. Il en est de môme de Smerdis, qui ne régna que sept mois et que le Canon ne mentionne pas. Mais Cambyse ayant régné sept ans et cinq mois, la liste lui comptant huit ans entiers, compense ainsi le temps de Smerdis.

Concordance des années de Joachini et de Nabuchodonosor.

(I) Les Juifs se guidaient aussi d'après "ce principe : cuinus cœptus pro plcno habctur. D'après la Gémare de Babylone (Traité Rosck hasrhschanah, c. \). « On ne compte qu'à partir (du mois) de Nisam L'année d'un règne se comptait d'un Nisan à l'autre. Toutefois le rabbin Charda dit qu'il ne s'agit là que des rois du royaume d'Israël et que l'année du règne des rois de Juda allait d'un Tisri à l'autre. Mais Roboam 1^ commença à régner au mois de Nisan, et il est à croire que ce début porta à compter les années de règne de ses successeurs d'un Nisan à un autre Nisan. Un an et un jour comptaient pour deux ans. C'est ainsi que nous lisons dans le Seder Olam rabba, c. 4, la remarque suivante : « Une partie du mois est prise pour tout le mois ; de là nous apprenons que, lorsqu'un jour du mois s'est écoulé, le mois est compté en entier ; de même lorsqu'un mois commence une année, cette année est comptée comme entière et complète. Car une partie du mois est estimée un mois entier et complet, et une partie de l'année pour toute l'année. »

— Pour fixer d'une manière claire et précise l'ordre des événements qui ont eu lieu à cette époque, il est utile de constater qu'il n'y a pas une correspondance mathématique entre les commencements des règnes des rois de Juda et des rois de Babylone. Ainsi une partie de la première année de Nabuchodonosor commençait avec la seconde moitié de la quatrième année de Joachim ; de sorte que la première année du roi Babylonien coïncidait avec une partie de la quatrième et de la cinquième de Joachim Jérémie a donc eu parfaitement raison de dire que la première année de Nabuchodonosor, comptée à partir de la mort de son père, concourt avec la quatrième année de Joachim. C'est seulement la seconde partie de la quatrième année de ce dernier roi qui tombe dans la première année de Nabuchodonosor. On s'explique ainsi que Joèèphe place le commencement du règne de Nabuchodonosor dans la quatrième année de Joachim, et la quatrième de Nabuchodonosor, dans l'année huitième du même roi de Juda (Antiqq. Jud. ch. VIT), parce que la première année de Nabuchodonosor concourt en partie dans la quatrième année et en partie avec la cinquième de Joachim. C'est ce qu'on pourra mieux comprendre d'après le tableau suivant :

Années de 3 Joachim. .

An. de Nabuchodonosor.

Av. J.-C. 607

Sédécias

Les trois mois de Joachin sont compris dans la onzième année de Joachim, et la première année de Sédécias coïncide avec la huitième et la neuvième année de Nabuchodonosor, et la onzième année de Sédécias coïncide en partie avec la dix-huitième et en partie avec la dix-neuvième année du même roi de Babylone. Le jour neuvième du quatrième mois de la onzième année de Sédé" cias, auquel Jérusalem fut prit:e, tombe donc dans la dix-huitième année de Nabuchodonosor, et le septième jour du cinquième mois de la onzième année de Sédécias où Nabuzardan consomma la ruine de Jérusalem et du temple tombe dans la dix-neuvième année du même roi chaldéen.

Les années babyloniennes et juliennes correspondent ainsi à deux années judaïques différentes. La première année de Nabuchodonosor correspond à la fin de la quatrième année de Joachim et à une grande partie de la cinquième année du même roi. Cela s'explique per mutuum annorum contactum.

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Il résulte de ce tableau que Daniel ne parle pas des deux derniers rois de Babylone. Mais on ne voit nulle part que ce prophète se soit engagé à exposer toute la série des rois qui ont régné dans cette ville pendant l'exil. Pour atteindre son but, il lui a suffi de faire passer devant nos jeux trois physionomies intéressantes, curieuses même, trois rois avec lesquels il a vécu, et

sous le règne desquels il a été l'instrument des manifestations de la Providence divine. Toutefois, ce n'est pas une réunion hasardeuse de spectacles émiettés et incohérents. Les six premiers chapitres de Daniel nous offrent un ensemble combiné et qui présente au regard la forte unité de la structure, de la couleur et de la lumière. Daniel a associé, en vue d'une action simultanée, d'après le but qu'il se proposait, les éléments dont il disposait; il a fait le tableau qu'il voulait faire : cela lui suffisait. Nous verrons que, s'il n'a pas fait une histoire complète de la royauté chaldéenne, du moins il est impossible de découvrir la moindre erreur dans les récits qu'il nous a transmis.

On sait aussi que la « Critique » prête à Daniel des parachronismes, des erreurs de dates. Mais nous verrons que cet écrivain est exact sous le rapport des dates aussi bien que sous celui des usages, des mœurs et des coutumes des Babyloniens. Pour réfuter l'accusation des rationalistes, il sera bon de se pénétrer du résultat que nous ont donné les textes et que nous allons indiquer. Les preuves des points contestés seront données plus loin.

Résumé chronologique des faits compris dans les soixante-dix: années de l'exil des Juifs dans la Babylonie.

Années Années Années

avant du règne du règne de

Jésus-Christ, de Joachim. Nabuchodonosor.

607 3 Troisième année de Joachim, roi

de Juda ; Nabuchodonosor, associéou non an trône, par son père, va combattre Necho et ses alliés ; laissant une partie de son armée à Carchemis, il se présenta à l'improviste, avec un corps d'armée, devant Jérusalem qu'il trouva sans défense -, le roi de cette ville devint tributaire de Nabuchodonosor, qui emmena des otages et une partie des trésors du temple ; Daniel et d'autres Juifs furent conduits à Babylone comme otages (ch. I, 1-3), et ils furent suivis dans cette ville par les captifs juifs qui, peu de mois après , furent aussi envoyés en Chaldée (Bérose) ; commencement

Années Années Années

avant du règne du règne de

Jésus-Christ, de Joachim. Nabuchodonosor.

des soixante-dix ans de la Captivité.

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