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L'ENFANT

Engendrer un être semblable à soi, me semble le plus formidable mystère, la fonction la plus solennelle de la vie ; et après l'œuvre de l'esprit, l'enfantement de l'art, la découverte des lois scientifiques, rien n'est plus fait pour nous enorgueillir que cette faculté de donner l'être à un nouveau et second soi-même. Vainement, pour réduire cet étonnant phénomène, on montrera le végétal et toute l'animalité mêmement douée de la force reproductrice, il faut de l'irréflexion pour ne pas s'étonner.

La sottise fleurit si naturellement en l'esprit de Fhomme, que ni son œil ni son entendement ne s'impressionnent des phénomènes normaux : son admiration salue seulement le monstre et Fanormal. Une table qui remue sous l'influx dynamique

des mains, et voilà une moitié de l'humanité qui s'exclame ; et le mystère de la naissance cesse d'être un mystère parce qu'il est fréquent et que l'homme ne s'applique jamais que par surprise et badauderie, au lieu de s'eslomirer aux vraies merveilles qui sont la régularité et la coutume phénoménales.

Faire un enfant paraît matière si simple, qu'on le fait sans y penser, sans le vouloir, sans préparations, au hasard du rut, et selon la chaleur du lit.

La médecine pas plus que la religion ne se souviennent des antiques sagesses ; elles ordonnaient de ne jamais mêler la concupiscence et même l'amour à l'acte sacerdotal de la procréation.

Je ne crains pas ici d'incriminer tous les confesseurs, dont j'ai eu à rectifier les propos : sous prétexte quele devoir du mariage est d'engendrer, ils défendent qu'on distingue jamais le remède à la concupiscence, de l'acte procréateur; et obligent ainsi à s'en remettre au hasard des sens, pour faire des chrétiens, des êtres à l'image des anges. Je pourrais citer tel curé d'une ville de Bretagne, refusant l'absolution, malgré que le médecin eût déclaré, comme danger mortel, toute nouvelle grossesse.

Bonaparte ordonna au clergé de pousser les

ouailles à lui fabriquer de la chair à canon : et le clergé cria « croissez et multipliez » d'après la Genèse telle qu'il l'entend, alors qu'il y a dans le texte « croissez en tant qu'individus et multipliez vos perceptions sensibles », littéralement « accomplissez-vous. »

Le mariage est la reconstitution de Fandrogyne, archétype humain, sur les trois plans physique, moral et intellectuel.

Lorsque l'époux n'engendre pas selon l'esprit, il doit engendrer selon le corps. Il ne le doit cependant que dans la proportion où il peut élever, au moins, selon son propre rang.

L'acte de la fécondation diffère totalement de la copulation, comme une prière diffère d'une parole vaine. Les époux doivent se préparer au moins pendant vingt et un jours : fixer à l'avance le quart d'heure du jour (il ne faut pas engendrer de nuit), mais plutôt à midi.

Pendant les vingt et un jours de préparation, il faut passer les sept premiers à se purifier, par les sacrements et les exercices religieux, et une netteté de corps et de vêtements absolus ; s'il est possible par une suspension des affaires et du commerce mondain. Ceux qui peuvent s'isoler en une sorte de retraite, feront mieux encore.

Le second septénaire sera occupé aux œuvres

de sérénité ; contemplation des moulages grecs ou leur reproduction photographique, lecture de logique, auditions de Sébastien Bach, égalité d'humeur et beaucoup de sommeil.

Le quinzième jour commencera une période excitalive, Beethoven remplacera Bach ; les œuvres de l'art chrétien succèdent à l'art grec; on lira Y Evangile, le Baghavat, le Songe de Scipio?i.

Enfin le vingt et unième jour, les époux ne s'étant pas vus depuis l'aube, le lit conjugal sera solennisé en manière d'autel, l'homme y viendra comme prêtre et la femme s'y offrira comme victime : ainsi sera procréé un être certainement valable.

Nous ne savons pas grand'chose des initiations grecques et de ces fêtes de la nature, où on enseignait peut-être l'art d'engendrer, l'art d'élever, l'art d'aimer et l'art de mourir, qui tous quatre sont perdus. Mais du moins nous n'ignorons pas que le grec ne mêlait pas sa luxure à sa famille, et que l'épouse était une prêtresse et non pas une amante.

La femme moderne ne s'accommoderait pas de ce rôle si digne qu'il soit; et du reste, si nos femmes du monde sont plus banales que les hétaïres, nos hétaïres, elles, sont presque des bêtes.

Engendrer sacerdotalement, sans jamais mêler

le procréateur et l'époux, la mère et la femme, mettre la plus grande différence entre l'amour et la reproduction, ne représentent qu'une moitié du devoir.

Quand l'enfant est né, il faut prendre garde que la nourrice ne transmette avec son lait un peu de son âme, et il ne suffît pas qu'elle soit saine, il faut qu'elle soit psychologiquement choisie. L'initié qui traverse le Parc-Monceau ou les Champs- Elysées ne peut s'empêcher de rire, en voyant comme la Providence prive les riches du véritable usage de leur or, à l'aspect de ces brutes têtonnières à grands rubans.

A la cour de Russie, d'Autriche, d'Allemagne, est-ce que le médecin en titre a pensé à la nature morale de la nourrice? et l'initié sourit encore en voyant l'ignorance des grands.

Aristote fixe l'âge du mariage à dix-huit ans pour les femmes et à trente-sept pour les hommes et il ajoute que le nombre des naissances doit être toujours limité : mais le Stagirite, avec une logique implacable, envisageant toujours Athènes ou la cité grecque, voit dans l'enfant le citoyen ; peutêtre à Athènes aurions-nous ainsi pensé. En France, comme les fonctions publiques ne sont pas honorées, et que les corvées ne sauraient servir à sauver une décadence aussi prononcée,

l'enfant appartient à ceux qui l'ont engendré et non à l'Etat, à moins que le père ne vive aux crochets gouvernementaux.

L'enseignement public en France ne vaut rien, et du reste, au septième chapitre, nous montrerons quelle conception doit être préférée à celle de Patrie.

Faire un enfant, surtout sans y penser,, le faire par hasard, est déjà l'acte des brutes et celui de tout le monde.

On a donné la vie, sans soin ; il faut élever celui qu'on a créé. Ici commence pour les parents une fonction aussi auguste qu'aucune hiérophanie ; ils vont ouvrir le livre de la vie à cet être qui n'est encore qu'un malheureux petit animal: si le couvage de la mère a sa raison, le rôle paternel diffère, il doit prévoir et vouloir pour le jeune être encore instinctif, et si prévoir dépasse son entendement, il doit vouloir ce qui lui semble le souverain bien. D'abord éveiller chez le jeune être le respect de l'animal ; ce sont les bourreaux de mouches et de chats et chiens, les dénicheurs d'oiseaux, qui font plus tard les féroces soldats.

A l'être qui entre dans la vie, enseignez d'abord le respect de la vie. Les confesseurs sont parfois effrayés de découvrir dans des âmes régulières et honnêtes des abîmes, que l'éducation a comblés,

des volcans qu'elle a couverts d'une cendre bienfaisante. On conçoit telles conditions ou le vice s'apaise, d'autres où une excellente vertu se dément : l'être humain manifeste ses penchants, suivant l'occasion. Certes, on ne change pas la nature d'un être, mais on sollicite telle ou telle tendance et tout l'art de la psychopathie réside là.

Quel sentiment plus instinctif que l'amour maternel. Cependant parmi les millions de mères mises en deuil par Bonaparte, pas une n'a eu le courage ni le couteau de Charlotte Corday, poussée par la seule lecture de Plutarque. Entre Marat et Napoléon, il n'y a qu'une différence plastique : les quinze millions de cadavres du Bonaparte n'ont pas suscité une vengeance, le thug colossal est mort tranquille physiquement, et il a pu encore nous empester du Mémorial de Saint-Hélène.

L'opinion remplace chez le civilisé, l'instinct. Une fois qu'il fut admis qu'on devait mourir, dix personnes se laissèrent souvent arrêter par trois sicaires, sous la Terreur.

Une mère a-t-elle jamais redemandé son enfant au conseil de guerre qui l'a tué parce qu'il avait dit « Ramollot » à Ramollot. Quelle est donc cette force qui paralyse jusqu'aux entrailles et qui cependant ne pourrait rien sur l'auteur de ce livre, par exemple, cette force

d'adhésion animique d'un peuple, d'une époque, et d'un pareil courant que seule l'intellectualité peut la couper ?

S'il n'a pas été conçu ni procréé dans les conditions favorables pour lui, l'enfant n'appartient pas aux parents, par cela seul qu'il leur est né : mais seulement parce qu'ils rélèvent.

Les moines, les jésuites surtout peuvent faire une éducation ; l'université ne produit que des bacheliers.

Rien n'égale la brutalité du lycéen, sinon l'indifférence du maître. L'éducation se fait avec le cœur, et le cœur ne peut ni se louer ni se vendre. Avoir remplacé ces saintes filles qui se dévouent pour prix du ciel, et leur substituer des infirmières à cinq francs par jour, cela remet en l'esprit cette rage du Dante {convito VI). « On voudrait répondre, non avec des paroles, mais avec le couteau, à une pareille marque de bru talité. »

La meilleure définition de la vertu est, ce semble, une habitude du bien ; et le goût, une habitude du Beau :or, les habitudes morales sont les points essentiels de l'éducation.

Supposez un instant que l'image de l'enfant soit toujours le chef-d'œuvre, au lieu de niaises illustrations ; il aura en mémoire et familiarité la perfection même.

Dès qu'il sait lire, au lieu des imbécilités de Jules Verne, qu'on lui donne l'Iliade et l'Odyssée, bien illustrées. Les écrivains pour enfants, les dessinateurs pour enfants, les libraires pour enfants sont des malfaiteurs.

Quels crétins ont élaboré la Bibliothèque rose ! Sans cesse, ces productions mettent en contact avec les plus bêtes et les plus vides des hommes, les pionniers, les chasseurs, et tous ceux que la tarentule du mouvement physique empêche de penser.

L'enfant ne doit connaître que la perfection en toute chose : il importe peu qu'il comprenne, pourvu qu'il prenne l'habitude du beau et du noble. Personne n'est ainsi élevé ; mais on peut présumer les fruits d'uire semblable ascèse : le jeune homme de quinze ans qui aurait subi une pareille diététique de l'esprit ne pourrait pas écouter un vaudeville : jamais le médiocre et le bas ne Tenliseraient.

N'est-il pas douloureux de voir des marmots marchant à peine, vêtus en soldats, jouant aux soldats. I! y a, de par le monde, un ordre religieux, les Augustins de l'Assomption, qui traitent d'impie le musée Guimet, mais qui trouvaient, pendant un temps, très Evangélique de forcer aux récréations tous les élèves à faire l'exercice : Bonaparte les eut décorés, ces moines caporaux.

Quoique mon dessein ait été d'abord de donner un traité de politique sans application actuelle, je m'aperçois que je cède à l'utilité, et mon devoir ne permet pas de rendre stérile le principe possiblement améliorateur.

Il s'agit moins de plaire à quelques-uns que de servir à plusieurs : une œuvre porte toujours son millésime, glorieux ou infamant ; et l'époque est infâme, voilà pourquoi au lieu de dire aux père et à la mère, « fais un citoyen, » je lui dis seulement « fais un homme, dans le sens de bonté et de pensée, et sois sûr qu'il sera ta consolation. »

L'homme appartient à la société dans le sens strict de son activité propre.

Si l'Etat me demandait d'enseigner ce que je sais, je devrais le faire sans aucun profit.

Nul ne peut se soustraire au devoir social, il est physique pour les êtres inférieurs ; animique pour les intermédiaires, intellectuel pour les supérieurs. Mais lorsque l'Etat me désigne en cas de mobilisation pour conduire des charrettes de réquisition, je souris; et je souhaite assez de renommée pour aider au déshonneur de mon temps.

Lorsqu'il y a antinomie entre la justice et l'Etat, c'est la justice qu'il faut suivre.

Or, si l'État est fol, en sa constitution, en ses hommes et ses œuvres, le meilleur des citoyens

est celui-ci qui s'écarte des affaires et enseigne à quelques-uns la vérité méconnue de tous.

Le caractère de la vérité étant la détestation des violences, ce qu'on a appelé la propagande par le fait, ne vaut pas plus que des agissements militaires. Une idée s'incarne dans les mœurs, mais si elle les saccage, ne cherchez pas d'autre preuve : elle est fausse.

Il faut donc cultiver chez l'enfant la pacificité et la douceur. On a vu des hommes sans instruction, présenter des vertus et des mérites ; non pas sans éducation : et la famille seule la donne.

Toutes les théories qui livrent l'enfant à l'Etat, respirent le socratisme, c'est-à-dire le communisme, la plus misérable des doctrines : elle ne formerait que des soldats; et les soldats représentent dans la civilisation, cette part de la Barbarie que la Société ne peut cesser.

Au reste, quel conflit déplorable élèverait aujourd'hui l'éducation nationale entre la volonté du père et la maréchaussée ? ce serait la révocation de l'édit de Nantes colossalisée. L'enseignement national nie la liberté de conscience : aujourd'hui il serait athéistique ; et tous ceux qui croient, devraient quitter ce triste pays, chassés par l'inquisition d'Etat. Elle n'est point morte, ni abolie, elle demeure affective, elle écarte tout

catholique des bénéfices sociaux, ne leur laissant que les charges.

La tolérance n'habite pas l'âme humaine: voilà pourquoi il vaut mieux une impériosité du bien qu'un despotisme pervers.

ARCANES

DE

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