LA FAMILLE
Où rechercher le Norme politique, sinon dans la famille, qui est le type social complet ? L'époux, l'épouse et l'enfant ne donnent-ils pas la triple formule ? intellectuelle, animique et physique de l'aristocratie, de la bourgeoisie et du peuple? Les grands parents, à leur tour, ne forment-ils pas une sorte de sénat, de conseil des anciens? Nous allons donc avoir quatre facteurs sociaux : le conseil des vieillards, le pouvoir des hommes, l'assentiment des femmes et l'évolution de l'enfant.
Mais la famille, base et microcosme social, a vu, ces temps, des tours ennemies se dresser : le café, le cercle, le journal, le jeu, le sport, le lupanar et le café-concert, que j'ai déjà dits les sept têtes de l'imbécilité occidentale.
Le café ne devrait être fréquenté que par le voyageur ; outre son atmosphère méphitique il représente une école de vulgarité, d'idées fausses et de cynisme : non seulement il a pour annexes le journal et le jeu, mais de mémoire humaine, on n'y entendit jamais une noble parole. C'est de là que sortent les ratés et les avocats, les plus néfastes des êtres, ces hommes à phrases précédant les hommes à pique, comme, hélas, les missionnaires précèdent les bandits métropolitains .
Le cercle est toujours une maison de jeu, et en ce seul point, il diffère du café.
La lecture quotidienne du journal, cette relation intéressée ou sceptique des faits, éteint la notion morale, familiarise avec le crime, et cultive les désastreuses antinomies par quoi le cerveau latin bafouille à la suite de Kant.
Quant au lupanar, il ne correspond qu'au paria, au soldat et fait pendant à la caserne : l'homme destiné au mariage y perd la faculté d'aimer et d'être aimé.
Cette immoralité ne consiste pas dans l'illicité de la luxure, mais dans sa facilité ; l'homme ne pouvant subir aucun refus, se complaît dans une
1 Comment on devient Mage, p. 57 et suiv.
brutalité qu'il n'aurait pas avec la prostituée libre ; il y contracte des habitudes lamentables qu'il implantera dans le mariage, pour le plus grand dam social.
Chez une noble nature, la pitié et l'horreur devraient être si fortes que ce lieu fut un lieu douloureux ; et quand on pense que des femmes riches, jeunes, belles, portant des noms historiques, mères de beaux enfants, se font conduire par plaisir dans ces endroits infernaux, et l'osent avouer dans l'intimité ! Le lupanar est entré dans les mœurs, si bien qu'à Alger, on mène des familles voir les prostituées, sous prétexte qu'elles sont arabes. Des provinciales distinguées, cultivées, dans un voyage à Paris, voudront aller dans une maison publique et le mari les accompagnera : de quel air ensuite, grand Dieu, pourront-ils se regarder?
L'horreur du mal, du laid et du banal, est la moitié de la vertu. Nous l'avons définie, une habitude du bien : or dès l'instant où cette habitude est rompue, une accoutumance contradictoire se produit et l'être humain devient capable des dernières ignominies ; il faut vivre à l'état hérissé pour vivre proprement, à l'état rébarbatif pour repousser les promiscuités sales.
On ne nettoie pas la boue de l'âme comme
celle des bottes, et quand on revient au foyer, on y rapporte quelque chose de sa vie extérieure et il y a des syphilis du cœur.
Telle la famille moyenne, tel l'Etat. Il n'y a que deux chaires pour prêcher sur les mœurs, l'église et le théâtre.
L'Eglise a ses sacrements et ses pompes, à défaut d'éloquence ; mais le théâtre qu'a-t-il ? En trois ans, on a vu s'ouvrir et prospérer une dizaine de marchés prostitutionnels, et le café concert a pénétré dans les bourgs de onze cents âmes : parallèment, combien de femmes qui se croient honnêtes sont allé entendre les Yvette G uilbert !
Or, on le peut constater à Paris, chaque fois qu'Antigone ou Œdipe paraît sur l'affiche, la salle est comble ; mais ce n'est pas l'intérêt de M. Claretie, auteur des « Muscadins, » et du « train 47, » ni de MM. Dumas et Pailleron,que le public s'habitue aux sublimités. Le rire malsain pour l'âme aide à la digestion ; les larmes seulement sont moralisatrices et tout théâtre qui rit est néfaste et vulgaire : car si on rit au Tartufe, c'est qu'il est mal joué.
A l'époque où Pasdeloup osait la chevauchée des Walkyries, au milieu d'un tonnerre de huées, Paris avait des oreilles d'âne, Paris ignorait la musique; aujourd'hui, trois concerts par diman-
che, de Beethoven, de Wagner, de Berlioz, ne suffisent pas au parisien musicalement régénéré. Au lieu cle reconstruire un Opéra Comique pour le Postillon de Lonjumeau ou la Dame Blanche, ne devrait-on pas dresser un théâtre antique, à l'instar d'Orange, avec pour seul répertoire : Eschyle et Sophocle, Euripide et Racine.
Mais ici survient le même sentiment de conservation qui anime M. Claretie, syndic des auteurs médiocres ; le gouvernement a peur des grands sentiments : l'âme publique, soulevée par le souffle des génies, mépriserait trop ses'gérants.
Ainsi la pire rencontre n'est pas le vice des citoyens, mais le vice d'Etat.
Napoléon III, marié à une déplorable créature, applaudissait Thérésa, autorisait Orphée aux enfers : les Dieux d'Ionie ont été vengés à Sedan.
La famille est encore la religion même de la race jaune, la plus rationaliste qui ait été ; les Védas nous montrent, avec une admirable solennité, la célébration du culte des morts qu'on retrouve dans les Génies étrusques et les Pénates romaines. « Ne sommes-nous pas obligés de convenir que le caractère et les mœurs d'un État sont dans chacun des citoyens et que c'est de l'individu qu'ils ont passé dans l'État ?»Mais,à son
tour, l'État doit user de mesures préventives qui aideront l'individu à conserver ses mœurs. J. de Bunsen a réduit à douze conclusions la doctrine du Timée et de la République.
La distinction entre le permanent identique et le variable renaissant : le premier, seul élément de certitude.
Tout ce qui naît est causé, tel l'univers, ce variable renaissant.
La cause est le Bien absolu, la Pronoia, Providence.
Le divin ou le bien dans le monde visible, c'est l'ordre.
Le temps est une image variable-renaissante de l'éternité permanente et identique.
Le cosmos, l'État et la morale ont les mêmes lois : et en cela Aristote opine avec Platon.
Le Stagirite a développé le rôle de la réalité.
L'entéléchie est pour lui le but de l'énergie.
Ces beaux génies basant leur doctrine sur l'observation de l'homme et de la nature ne permettent pas de beaucoup s'égarer ; mais qui donc, parmi les gens du Palais Bourbon, a étudié Platon et Aristote? Ce dernier a conclu d'une façon admirablement claire : le bien consiste dans l'intention de coopérer à la loi totale parce que cette loi
est le bien, le bien la cause, et la cause le parfait ou Dieu ; et encore :
« Ce n'est pas l'accord fortuit avec la raison qui constitue la vertu, mais l'accord réfléchi : on ne saurait être bon sans raison, ni raisonnable sans vertu ».
Le tort aristotélique fut de supposer la généralité humaine capable de philosophie ; or, l'évidence animique convient seule à tous, et ne peut être produite que par la religion.
Si un peuple a pu se croire le héraut de l'humanité, assurément, c'est l'Hellène ; mais si légitime que soit cette conception à côté de la grotesque infatuation de l'Angleterre, par exemple, elle n'est pas moins erronée, et le patriotisme, source d'idées fausses et passionnées, empêchera toujours l'essor des idées. Cerles, quel barbare n'applaudirait au discours que Thucydide met dans la bouche de Périclès prononçant l'apologie d'Athènes? Mais ni l'écrivain, ni l'homme d'Etat ne voyaient l'humanité dans son ensemble synthétique, il voyait un groupe de familles admirables : car Athènes n'a été que cela ; quelques milliers de familles incomparables. Du Foyer est sorti cette Panathénée de grands hommes et d'oeuvres archétypes.
L'existence patriarcale des Aryas, comme des
Hébreux et avant eux, la vie pastorale de la Basse Kaldée, nous montrent que le pouvoir social a commencé aux mains de l'époux. Les tribus Peaux-Rouges, par exemple, avaient un conseil des Anciens composé des grands-pères : dès que plusieurs familles se sont groupées, le plus fort parmi les jeunes hommes, l'Herman, toujours a dû tenir compte de l'expérience des vieillards. Primitivement, l'ancien savait incomparablement plus que ses fils et ses petits-fîls, et ses obversations formaient le premier patrimoine rationnel de l'humanité. Eh quelle autre voix écoutera l'être primitif sinon celle de l'aïeul?
Regardons au miroir de la féodalité ce que valaient moralement les preux et les barons chrétiens : le respect du supérieur ou vassalité, le dévouement au frère d'armes, et c'est toute leur effectivilé ; ce sont des bêtes féroces ayant deux ou trois points d'honneur, en manière d'instinct. L'histoire des quatre fils Aymon, comme les chroniques de Froissard, montrent la détente formidable de ces rudimentaires ; le sentiment et l'acte se confondent par leur simultanéité, la colère passe comme un éclair de leur cœur à leur main, ils tuent devant même que d'avoir menacé : et j'ai toujours cru que les Pierre THermite, les Bernard et tous les moines incitateurs des croi-
sades, étaient moins des mystiques rêvant la délivrance du tombeau sacré, que des hommes d'Etat charitables, exportant, sous un prétexte de foi, toute la baronnie française, comme des convicts de la vraie civilisation. Pour que le monde moderne s'élaborât, il fallait le délivrer de la pesée effroyable de ces sangliers léodaux propres seulement à férir des Mahométans. Les croisades ont sauvé l'Occident non pas seulement de l'Islam, mais du baron, le monstre très chrétien.
Au même ordre d'idées, s'expliquent ces innombrables abbayes et chapelles fondées en expiation du meurtre par le féodal : les repentirs de ces violents étaient proportionnés à leur fougueuses passions et le prêtre tirait de cette basse humanité ce qu'elle contenait, avec un grand art et un parfait esprit de charité.
Barbey d'Aurevilly, qui laissait sa chatte dormir sur sa poitrine et renverser ses encres de couleur vantait la force physique, le corsaire Monbart, et avait en son armoire une histoire des Flibustiers ; simple antinomie entre l'inaction et le désir d'agir. Je cite celui-là parce qu'il possédait les caractères de la race, du fait et de la prouesse, écrits dans sa tête à casque : mais de même que les gens du monde seuls se plaisent aux peintures de la canaille, les lymphathiques
décadents apothéosent la qualité qui leur manque le plus : la force.
Inutilement, on refuserait de s'avouer que la civilisation comporte une diminution de virtualité. Cellini eut poignardé pour une critique trop éreintante.
La civilisation se forme des conquêtes de la raison sur l'individu au profit d'un collectif.
Est-ce-à dire que l'individu déchoit en se contraignant et que la société le prive de quelque potentialité valable ?
Il y a entre le civilisé et le barbare, la différence du théâtre de Racine à celui de Shakespeare,
Or, Phèdre, Monime, Bérénice, Hermione sont bien des femmes et passionnées, seulement elles ont des bienséances, parlent au lieu de s'exclamer ; et n'exhalent leur âme qu'en un certain ordre qui est propre au civilisé. Taine a blâmé le personnage de Sévère, comme étant trop de la cour, et, les porte-paroles de Dumas fils ne sont-ils pas du boulevard, du boulevard de l'école Normale ? Il est vrai qu'ils parlent mal, et c'est une des conditions de la vérité, pour les auteurs paresseux.
La famille s'appelle la civilisatrice par excellence : en elle s'élabore la sensibilité, et tout l'avenir de l'homme dépend des habitudes morales.
Il n'y a pas un homme du monde qui ne soit
capable de viol quand il ne risque rien : les mieux nés, les plus honnêtes, ayant une femme entre quatre murs la violeront comme ferait un cosaque ; cependant, ils seraient incapables de voler, ce qui est infiniment moins grave : d'où vient cette différence casuistique ? De la famille où le père était coureur et la mère coquette.
L'Etat forme des citoyens, mais le citoyen n'est pas tout l'homme, c'est seulement l'être extérieur, officiel, présentant son coté brillant.
Entre l'homme public qui se présente devant la loi et l'homme privé, la différence est incessante. Féroce à la caserne, l'officier est doux dans son ménage, et la femme de militaire passe pour être heureuse et porter les culottes, et cela ne peut être autrement : l'homme qui se déterge sous forme disciplinaire, de sa brutalité et de son humeur,sur des semblables sans puissance de réplique, rentre chez lui souriant et la rate bienveillante. Au contraire, dans les professions exigeant de la contrainte, on trouve les maris acariâtres.
Tel l'individu sort de la famille, tel il demeure en essence : la vie ne lui donnera plus que des impressions pratiques et restrictives, il dissimulera ses vices ; mais il les gardera tous. La famille est donc la seule forme éducatrice et rien ne la supplée.
Son rôle si absolu, à l'aube des sociétés, se continue à travers l'évolution civilisatrice.
Malheur à la mère qui ne profite pas sur ses enfants de l'admiration qu'elle doit leur inspirer et au père qui ne reste pas, pour son fils, le modèle des hommes. Il y a toujours des lacunes chez l'individu, quand son enfance n'a pas été édifiée, et s'il n'en est pas gâté, il en reste malheureux.
Le père est prêtre et la mère est prêtresse d'un ordre suréminent : la formule de camaraderie qui s'établit de nos jours des enfants à parents concomite avec la déchéance du principe d'autorité.
ARCANES
DE