LA NATION
Née de la multiplication des cités, la nation, d'abord, fut une race ; mais la conquête ayant paru en tout temps le droit du plus fort, la race se mêla par ses victoires : les mariages féodaux, les héritages royaux finirent par amalgamer^ des êtres extrêmement disparates.
Le voyageur parti de l'Ile de France, de la Champagne ou de la Picardie, trouvera au nord, les belges de Lille, a l'est, les Germains d'Alsace, à l'ouest les celtes Armoricains, au sud les Gascons, d'un côté, et les italiens Provençaux de l'autre, sans mentionner les basques qui sont des Finnois, et les populations saxonnes des côtes normandes. Ces gens n'ont rien de commun, ni le type, ni les mœurs; ni les aspirations. Au contraire, le Provençal peut allerjusqu'au bout de la
Péninsule sans sortir de sa race, l'Alsacien se retrouvera chez lui à Cologne ou à Munich.
Le comté de Nice n'est français que depuis 1859 comme la Haute-Savoie, par conséquent le niçois peut être commandé pour tirer sur ses parents italiens, ou bien un breton ira défendre la Corse et un corse le bord du Rhin.
Quelle fantastique folie î et croire qu'on peut l'imposer aux gens de haute culture, quelle insanité plus grande encore !
La nation n'est pas seulement extensible tant qu'il y a une terre à la suite de la frontière ; les océans n'épouvantent pas la stupidité politique : l'Algérie, Madagascar, les Antilles, c'est encore la France, et le parisien s'appela-t-il Balzac se doit à la dysenterie coloniale. Chaque fois qu'il plaît à un général de faire flotter un morceau d'étoffe bleu, blanc et rouge, Leibnitz lui-même abandonnera son génie et même sa raison pour marcher au drapeau. L'inconséquence de l'Etat contemporain éclate en ces choses. Lacédémone, voulant non pas la civilisation mais la guerre, prenait les enfants en bas âge et les entraînait exclusivement aux rites meurtriers; et comme il est dans la nature humaine d'épouser aisément les mauvaises coutumes, on obtenait de parfaits homicides ; aujourd'hui l'homme de pensée/de
science et d'art, l'homme qui dans cinquante ans aura des statues, est tiré de son œuvre par la gendarmerie qui le jette au milieu de ces courroies de transmission formant la discipline militaire.
L'Etat a-t-il le droit de pratiquer, au profit collectif, les crimes qu'il punît sur le citoyen : l'État, cette entreprise de mœurs a-t-elle le droit d'être immorale : enfin un pays est-il pas scélérat, infâme et maudit, s'il commet des actes scélérats infâmes et dignes de malédiction ?
Devant le Décalogue, l'occident serait dix fois damné : en ruinant la notion de Dieu, les sans-culottes bourgeois n'ont pas vu qu'ils étaient toute dignité au pouvoir, le niant au-dessus d'eux. On peut prêcher l'athéisme et blasphémer, mais non pas mettre en doute l'honorabilité d'un ministre ; l'Université fait surtout un cours d'ingratitude envers l'Eglise et les moines qui ont littéralement fait le monde moderne, avec leur science et leur foi. Mais voici les deux crimes majeurs selon le Gode, vol et meurtre : or les expéditions coloniales ne sont-elles pas des entreprises nationales de vol et de meurtre, en y ajoutant le viol? Les métropoles envoient des bandes piller partout où elles peuvent.
On dit bien qu'on apporte la civilisation, mais à
qui le fera-t-on croire?Pour ne pas révéler les infamies récentes, je me contenterai de rappeler, qu'il y avait un million d'habitants à Haïti, quand Colomb y vint : quinze ans après on n'en comptait plus que soixante mille ; quelques années encore quinze mille seulement.
En France, par exemple, on parle des Chinois comme en parlerait un turco ou un zouave. J'ai vu, dans une opérette patriotique, la salle crouler de bravos, parce qu'un zouave arrivait en rampant surprendre un marabout disant son chapelet et le poignardait par derrière. La pièce s'était jouée cent cinquante fois, cent cinquante fois l'assassinat du marabout a enivré la salle, comme n'eussent pas fait les prouesses unies de Roland, de Renaud, d'Olivier, des quatre fils Aymon, d'Ogier et d'Amadis.
Notez que le marabout assassiné n'était pas un personnage odieux à quelque titre, il n'avait aucune part à l'action.
Comment s'étonner de cette infatuation des peuples qui leur fait oublier toute morale, quand l'occident en entier se croit non-seulement supérieur à l'Orient, mais à tous les siècles. Ici, se profile l'ignominieux rôle de l'Université : c'est elle qui négligeant de donner un enseignement historique honnête, laisse croire au jeune français,
que hors de son territoire il n'y a que des Gentils. La France voit l'Orient sous l'aspect d'un marchand de dattes ou d'un pousse-pousse : ce mouvement a sa source dans la politique anglaise. Le saxon se considère comme un lion parmi les races dont il n'est pas même le léopard mais le vautour.
Les affreuses compétitions entre les castes qui désolent chaque nation se retrouvent augmentées de peuple à peuple.
L'étranger est moins qu'un chien pour l'esprit national, et comme cet inepte sentiment paraît aussi vif dans tous les pays, l'espèce humaine entière se méprise, se hait et se guette pour se tuer.
La frontière métamorphose, paraît-il, les hommes; le provençal de Nice, méprise son frère l'italien de Vintimille : vainement, ils ont même type, même langage, ils n'ont pas même intérêt, et voilà toute la ridicule histoire.
Tout est permis pour sa nation contre une autre : l'espion français fusillé à Berlin sera un héros à Paris: quelle morale que celle des latitudes ! La nation, ce monstre d'immoralité, se permet tous les crimes : son profit vaut un droit divin : le scélérat agissant pour le pays devient un sublime personnage. Enfin la nation bafoue le droit des gens, l'humanité, et redevient
barbare à force de nier que la loi morale oblige à quelque chose envers les hommes situés souvent au-delà d'un ruisseau ou d'une borne.
Y aurait-il une infatuation ridicule et sincère à la fois ? Non, ces peuples en armes ne défendent que des appointements, et des vanités.
Il y a, en Russie, une unité d'aspiralion sans analogue en Europe, cette force invincible du peuple jeune, en croissance, qui lui assure la prochaine hégémonie : mais le caractère russe, plus ingénu qu'aucun autre, n'a point de défense contre les poisons de la philosophie allemande. En cette nation qui n'a pas eu de théoriciens et de démagogues, les pires ferments de destruction ont apparu. L'épée n'atteint pas ridée même monstrueuse; et si le Czar est l'empereur inévitable du Saint Empire futur, le russe ne sera jamais le penseur de la civilisation : ou il obéit, ou bien il va à l'extrême de la révolte, mystique et pervers, jamais pondéré. Et cependant, hormis ce jeune peuple, tout est épuisé, en Occident.
Il y a, chez le latin, un espoir entêté de tirer quelque profit personnel de l'Etat : et Proudhon, espril d'une autre envergure que tout ce qui lui a succédé, voulait rendre à l'individu la plus grande part d'initiative et d'autonomie : quand on relit les « contradictions économiques, » on est surpris d'y
trouver une apologie solide, péremptoire, du mariage, de l'hérédité et de la propriété, et par contre, une maîtresse réfutation du communisme et du socialisme. ,
« Qu'est-ce que le communisme ? c'est l'idée économique de l'Etat poussée jusqu'à l'absorption de la personnalité. »
Le socialisme n'a pas compris que les services publics, précisément parce qu'ils sont publics, coûtent fort au-delà de ce qu'ils valent, et que loin de subordonner la liberté individuelle à l'Etat, c'est l'Etat qu'il faut soummettre à la liberté individuelle.
Aristote nous a répété que l'Etat prenait toute sa vertu de celle des citoyens : si nous inversions le théorème : le citoyen peut-il prendre sa vertu de celle de l'Etat?
Sans modifier l'égoïsme obtus de l'individu, l'Etat ne peut-il être noble et subtil ?
Supposons un despote résolu qui force son peuple à ne plus être une bande ameutée à ses appétits et qui agisse suivant les Normes.
Ou ces Normes sont insaisissables, ou bien si on les saisit, on a trouvé les règles de la politique. Au lieu de vivre en être passionnel, si l'Etat essayait de la justice et de la grandeur d'âme? On va s'écrier que, dans le cours de la vie, le juste est
piétiné el que tel sera le sort d'un peuple de justes. Est-ce bien démontré ? La vertu est-elle impossible à l'Etat? On obtient une approximation par la police et la force, dans l'injérieur du pays : tout le monde s'intéresse à la sécurité des rues et des routes, et on peut dire qu'une grande partie des citoyens veut le bien dans l'Etat. Mais la fron. tière change tout, malgré le caractère si fondu des populations, à ces endroits ; la barbarie instinctive se réveille : l'étranger c'estla proie possible, espérée. Encore n'est-ce pas là le paroxysme de cet affreux élan d'âme. Il faut lire des lettres d'officiers supérieurs dans l'Inde, en Egypte, en Indo-Chine, pour sonder la profonde scélératesse de l'âme humaine. Pour l'officier latin, le chinois n'est pas un homme, mais bien un magot de bazar, et lorsque ce magot s'avise de se défendre, la colère de l'adjudant ne se mesure plus. Ecoutez des marins parler des peuples d'Orient, leur mépris est sans borne, et leur victoire sans humanité.
Le viol, ce crime plus odieux que l'assassinat, est licite à tout matelot, à tout soldat d'occupation : le marin sort de son navire avec une accumulation énorme d'indépendance refoulée; il s'est embarqué à l'état chrétien sentimental, pleurant de quitter sa famille, il débarque à l'état de brute luxurieuse et tueuse. Est-ce un monstre ? non,
c'est un bon gars sur le sol occidental, le plus doux des serviteurs à son bord, la bête la plus .terrible en Orient. Et ces intéressants officiers de marine rêveurs et vainqueurs des femmes, croyez-vous qu'ils diffèrent du matelot et qu'ils passent la traversée à se rendre humains? l'oriental pour ces illettrés est un être inférieur et pas même un homme. Le Brahme, le lama, le mandarin qui viendraient dire à un amiral : « n'oubliez pas que nous sommes l'aurore dont vous êtes le jour et peut-être la nuit, » recevrait un éclat de rire pour réponse. Il y a une consigne que le militaire est incapable de prendre, celle de l'histoire.
Deux abominations nous ont mis en horreur à tout Orient ; le viol et le sacrilège. Le marin breton saccagera un temple et barbouillera d'ordure une idole, parce que le curé comme l'amiral est français et non pas humain. Il faut avoir entendu quelqu'un des pillards très gradés du palais d'Été pour connaître l'immoralité épouvantable de l'homme national.
Si le patriotisme consistait en une solidarité d'intérêts, et de noble émulation : ce serait un beau principe. Mais la perversité humaine s'autorise de son amour du pays pour pratiquer la haine de Fhumanité : littéralement chaque peuple exporte les pires passions vers l'Orient. Si Colomb
avait prévu les infamies espagnoles, il n'eut pas exécuté son dessein : il venait apporter l'Evangile, de bonne foi ; en réalité, il a apporté la mort et les supplices.
Quelle serait donc l'honnêteté du penseur, le seul que la passion n'obscurcisse pas, s'il ne disait les paroles de vérité, possiblement amélioratrices parmi les aveuglements nationaux ?
Au reste, cette machine qui traverse la France en moins d'un jour de Calais à Nice, à chaque tour de roue désagrège les nations et crée le cosmopolitisme : nous avons vu d'abord la vie nationale affluer aux capitales. Maintenant la capitale, lieu d'intérêt et de plaisir, n'est plus un lieu de séjour : Automne au château, été à la mer, hiver au midi, déshabituent de toute attache locale. Les cultivés vont chercher la peinture en Italie et la musique en Allemagne : Paris déchoit, Paris-lumière! il reste Paris la-fête.
Il n'y a plus que le peuple qui vote : la Belgique a un bel avenir : à la première commotion sociale, tous ceux qui sont libres et intelligents quitteront Ja France pour l'endroit où ils auront la paix. La nation groupait des âmes, jadis ; elle ne réunit plus que des intérêts ; et. contradiction, moins elle vaut, plus elle exige !
ARCANE
DE