L'HUMANISME
Les rapports entre familles, entre tribus, entre provinces d'un même Etat, se maintiennent par des tribunaux et de la maréchaussée. Entre pays, il a toujours fallu des armées, autant pour la paix que pour la guerre ; aujourd'hui, c'est le pays lui-même qui est armé en la personne de tous ses membres de vingt à quarante-cinq ans ; la paix coûte un milliard à la contrée que j'habite. Tout est sacrifié à la guerre qu'on attend depuis 1872 et j'écris en 1895.
Comme il y a des modes pour le tuer, et qu'on invente incessamment des barbaries nouvelles, tous les cinq ans l'armement se refait : et d'un bout à l'autre de l'Occident, les peuples, devenus des mercenaires sans solde, attendent l'heure de la grande destruction. Depuis vingt-cinq ans
l'Europe a l'arme au pied ; les cheveux des rêveurs de revanche ont blanchi, leurs fils les remplacent dans le rang.
Jamais le si vis pacem para bellum n'a été aussi parfaitement suivi : jamais l'intellectuel ne s'est moins demandé jusqu'à quel point il était solidaire de sa race et de son lieu.
« On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité, en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d'années, les lois fondamentales changent, le droit a ses époques. Plaisante justice qu'une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! »
Il sera grand clerc, celui qui opposera une raison à cette frappe de vérités, d'un si terrible relief, sinon en copiant Pascal : « La coutume fait toute l'équité par cette seule raison qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes : qui leur obéit, parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine et non pas à l'essence de la loi : elle est toute ramenée en soi ; elle est la loi et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif, le trouvera si faible et si léger,
que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. »
Les rapports de peuple à peuple devraient être semblables à ceux de citoyen à citoyen, s'il est vrai qu'un Etat doit observer la même morale que Findividu vertueux.
Il n'y a chez l'homme aucun amour de l'humanité ; l'homme s'aime lui-même ; le sang et la concupiscence le rendent père, époux, frère, amant : il n'étend pas sa tendresse plus loin et fait très bien son bonheur du malheur d'autrui. L/égoïsme familial multiplie et soutient la nation : a-t-on jamais vu un peuple avouer ses torts et abaisser ses armes, au nom de la justice? La générosité se rencontre chez l'individu : le collectif, toujours implacable, suit son noir intérêt.
Quand l'épithète d'étranger signifie inférieur et sonne le mépris, il n'y a pas de civilisation réelle. Il faut entendre des Français dire : « c'est un Prussien »,ou des Prussiens « c'est un Français », pour bien juger de l'aveuglement national.
L'égoïsme instinctif ne suffirait pas à expliquer cette idiotie passionnelle ; au reste, si de tout temps les imbéciles ont appuyé leur vanité sur leur pays, la vraie date du paroxysme, en cette
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aberration, s'appelle encore le premier empire. Cette espèce d'hommes de proie que Raffet a dessinés, ces monstrueux grenadiers, mamelucks sans Dieu ni diable d'un prophète à canons, ont inoculé à tous les badauds, que l'honneur d'une race résidait à vivre dans la vermine des camps et à promener une loque au bout d'un bâton, parmi des charniers.
Réhabilitons du même coup toutes les hordes, adorons le mal, et restaurons les sacrifices humains. On dépossède un Behanzin qui avait le goût homicide et il y a une colonne Vendôme à Paris ! On considère comme criminel le manque de paroles aux vaincus, et il y a une avenue Hoche, quoique ce brigand ait massacré l'armée vendéenne, après qu'elle se fut rendue. Dans la répression de la commune, on a tué comme dans une battue, sans même l'hypocrisie de la légalité. J'avoue connaître d'anciens insurgés érudits, délicats, doux, penseurs, et auxquels je confierais ma bourse et ma vie. Or, rien ne fait un procès plus terrible à une société que de tels individus, parmi les révolutionnaires. Cela prouve que les lois en France n'expriment plus les mœurs : sontelles, au reste, officiellement exprimables ; enchaînera-t-on jamais ce qu'on a déchaîné ; l'épée du Césarisme, la dispersion du fédéralisme met-
tronl-ils en ordre un peuple aussi désordonné ? Mais ceci n'importe qu'aux Français, c'est-à-dire à trente-six millions d'hommes, qui se croient tout, et qui ne sont que les dégénérés d'un immortel passé.
L'homme du Sceptre est-il l'oint des passions nationales, l'agent de l'égoïsme d'un pays ou bien le médiateur providentiel entre ces passions et la la vérité salvatrice. Le jour où un professeur d'histoire expliquera en Sorbonne que l'infériorité du romain est dans son idée de Rome quand môme, partout et toujours ; le jour où l'histoire sera philosophique au point de vue de l'humanité et non d'une tribu, ce jour-là, il y aura un esprit lucide et un cœur honnête réunis dans la même chaire, spectacle rare et certes édifiant.
Cette importance donnée à l'histoire de France ferait hausser les épaules atout esprit libre. Aimer quelque objet que ce soitjus qu'en ses verrues, au lieu de malgré ses verrues, appartient à la pathologie.
Le désintéressement chez l'individu enlève l'admiration et nul ne songe que, dans les faits, il enlèverait peut-être le succès. La tentative vaut d'être faite, pour neuve qu'elle soit : les patriotes aiment leur pays comme on aime une danseuse, à laHulot; plus ils sont trompés, plus
ils s'attachent, et à ceux qui rejettent cette manière aberrative et gâteuse, ils jettent les pires épithètes de sans-patrie.
Le mot sonne mal, s'il signifie le refus du devoir social, mais s'il répudie seulement une part de la solidarité de l'individu avec l'Etat, il mérite examen.
Qu'est-ce que la patrie ? Est-ce le lieu où l'on est né, par exemple la mansarde du numéro 1433 de la onzième avenue, à Boston? Est-ce la ville de Boston elle-même ? Le District? la Province ? la latitude? la langue ? Personne ne le sait.
Un enfant vient au monde pendant une traversée à égale distance des deux continents, aura-t-il pour patrie celle du bateau? Ce n'est donc pas le lieu.
Serait-ce la race ? quel rapport établir entre le massaliote et le Germain d'Alsace ? La patrie est donc un ensemble momentané de territoires solidarisés et régis par une constitution déterminée. Peut-on, autrement qu'en chanson, prétendre que la patrie représente un même intérêt pour tous ? Est-il équitable que celui qui ne possède pas le sol, le défende, sans rétribution ? Est-il logique que celui qui ne reçoit rien du pays, lui donne son sang ? Prenons un intellectuel qui n'a pu rester dans un lycée de l'Etat, à cause de l'enseignement
sans culotte; qui a dû s'estropier un peu pour éviter l'armée ; qui a été emprisonné sans jugement pour n'avoir pas lu une affiche ; qui a perdu tous ses procès ? Je veux bien qu'il pardonne à l'État, mais donner sa vie pour son ennemi, c'est l'office d'un Dieu et non d'un citoyen. Ah ! si l'État avait une religion, il pourrait enseigner, au nom de Dieu, l'abnégation, mais l'Etat n'ayant aucune autorité morale, n'existant que par la poigne du gendarme et le fusil de l'armée, serait vraiment mal venu de demander à un être conscient, des actes de conscience.
Il paraît qu'avant 1870, l'arrogance des officiers dépassait toute imagination et que les civils ont gagné beaucoup de sécurité à la défaite : ce côté de la question paraîtra petit, il ne l'est pas pour les intéressés.
On peut demander heaucoup au citoyen, sauf sa propre personne, car tout devient inutile et ironique, s'il ne dispose pas de lui-même.
11 y a vingt-quatre ans que tout est sacrifié à l'éventualité d'une guerre, où les hommes de ce métier pressurent tout le peuple : cependant, on ne s'est point battu et tout a été sacrifié à cette guerre qu'on n'a pas faite : on a troublé les savants, irrité les artistes, exaspéré les penseurs ; les hommes de la paix ont été vexés et mal
menés, les ténors eux-mêmes n'ont pas été respectés. Cependant, on pourrait tolérer une sorte d'armée de la paix de dix mille hommes, sans que le pays fût en péril. Qu'arrive-t-il? l'armée a perdu son prestige, l'individualisme offensé fulmine, le sentimentalisme sévit, et des livres paraissent, déclarant l'officier un irresponsable, le soldat de troisième classe, un élève martyr. Parmi les intellectuels, les écrivains et les artistes, la rage est si forte, que j'en ai vus quitter avec un dédain grossier de très honnêtes et belles dames, parce qu'on leur attribuait des défaillances en l'honneur du pantalon rouge. Imagine-t-on la situation du général commandant de corps entrant dans un salon, trouvant accoudé à la cheminée et accaparant l'attention un soldat de troisième classe, beau causeur et insolent? Quelle incohérence de mœurs; ce pays où l'ouvrier caporal flanque son patron au violon, ou un docteur ès sciences sera rudoyé par son tailleur en sergent : quel carnaval et quelle complication !
Tel officier manque le mariage qu'il souhaitait, parce qu'il a puni un cousin de la jeune fille ; le pékin se venge dans le monde, le gradé pressure en sa caserne : et c/est ainsi qu'on fait les grands peuples, paraît-il !
Personne n'a songé à atteler un zèbre à son cab,
ce serait original pourtant : il y a des hommes domestiques comme des animaux domestiques. Voilà ce qu'on ne sait plus : car depuis le progrès des sciences, on repousse toute analogie scientifique. Même si l'on parvenait à arracher les griffes et les dents à un tigre, il ne fournirait pas la journée d'un cheval d'omnibus : on le tuerait ou il tuerait : il n'est pas méchant, il est tigre. Les sars de Babylone les apprivoisaient, mais, sans les forcer contre leur instinct.
On dira que la personnalité humaine ne résiste pas comme l'animale et que l'on vient à bout de l'individualisme, dans les compagnies de discipline :j 'y consens, mais l'État, que je sache, ne se symbolise pas, cravache en main, dans une cage avec de jeunes savants, et ne présente pas des hommes dressés. Au cirque international, l'Etat est obligé à une tenue raisonnable.
Toutes les activités ont leur emploi social : et la pacificité d'un être résulte toujours de l'identité entre sa fonction et lui. Depuis que le monde a une histoire, jamais un cerveau n'a pensé sous un casque : nul ne relèvera ce défi, aucun militaire professionnel n'eut jamais une idée métaphysique ; ce n'est pas un reproche, mais un principe. Si le métier des armes implique l'incapacité abstractive, il ne faut pas l'imposer aux
abstracleurs : car, lorsque le pays n'aura plus ni œuvres, ni arts, ni vie intellectuelle, que défendra-t-on, puisque rien n'existera plus?
Lorsque on appartient à une civilisation en décadence, le devoir devient social, non plus patriotique.
Or, je ne crois pas qu'on puisse rien sauver quand la violation des Normes est devenue la Norme adoptée.
Du reste, dans tous les temps, les esprits de lumière ont été d'un sentiment plus étendu que la frontière de leur pays et ont refusé de pactiser avec les passions locales.
Une chose doit-elle être tenue pour juste, parce qu'elle est française ? L'intérêt humain et l'idée de justice peuvent-ils être sacrifiés à un intérêt privé ?
On répliquera :
L'Etat n'existe que par son unité : si le citoyen juge à son gré de la justice des choses, il y a anarchie ; et on ne peut obtenir d'aucun groupe humain de préférer quelque chose à lui-même. Eh bien ! la conclusion pratique, c'est que l'élite de chaque nation, celle qui œuvre, art, lettres ou sciences, doit cesser d'en faire partie active : car il n'y a pas de place pour l'exception dans la masse, ni pour le penseur parmi les fous.
La civilisation, comme la religion, doit demeurer en dehors des compétitions de peuples.
Hélas ! on a vu le prêtre aller à la caserne, le séminariste revêtir la livrée nationale et les évêques subir cet attentat sans nom. On ne peut prendre modèle sur le prêtre ; il s'est assermenté. L'intellectuel, lui, demeure encore debout : vainement on voudra le convaincre de sédition, il dira le mot irréfragable de l'intelligence devant la force : non possumus.
Nous ne pouvons pas oublier l'humanité au profit d'un pays, ni la justice pour la commodité d'un intérêt ; nous ne pouvons cesser de penser : nous pouvons nous taire, et notre silence paie largement la paix que nous demandons.
L'idée de la politique considérée au point de vue humain, et non pas national, éclate dans le Saint Empire tel que le concevait Alighieri, et Fabre d'Olivet a échafaudé sans assez de preuves une hypothèse célèbre sous le nom de cycle de Ram.
Ce Ram hindou, identique au Dyonisios grec, cinq mille ans avant notre ère aurait établi un empire universel. Valmiki et Nonnos ne suffisent à établir ni la date ni le fait. Saint Yves d'Alveydre et tous les occultistes ont admis ce fait extraordinaire, sans mieux Fappuyer. En tout cas, il
ressort de la moindre érudition que les civilisateurs étaient des humanistes et non des patriotes et que les successeurs devinrent nationaux par dégénérescence.
Au cours de ce livre, peut-être comprendra-t-on que l'intérêt véritable d'une race est toujours identique à l'intérêt humain : or, la prépondérance n'est pas souvent le meilleur sort. L'Amérique a tué l'Espagne, elle tuera l'Angleterre, toutes les métropoles meurent par leur grande colonie. Croire qu'on fait impunément des conquêtes injustes, appartient à des cerveaux d'alcooliques. L'homme paye après sa mort, le peuple toujours de son vivant : cherchez pourquoi sont tombés les empires? par l'injustice.
Mais quelle est la forme politique de la justice? La justice politique résulte du Principe providentiel, ministérialisé par la Volonté de l'homme, dans le mouvement du Destin ; c'est-à-dire que partant d'un point de lumière, la volonté humaine n'aboutirait pas, si elle restait inconsciente des nécessités du fait.
La Providence c'est la Loi Divine, l'archée, la Norme telle queDieu l'a conçue et voulue : le Destin, c'est la nécessité savante, la condition réalisatrice, le confluent des effets, tel que la Providence l'a généré; et la Volonté de l'homme, c'est le
terme du libre arbitre et de l'option consciente. L'accord de ces trois forces est le sine qua non de l'harmonie humaine, la Providence a préétabli, le Destin nécessite, la Volonté choisit.
Si la volonté choisit à la fois contre l'ordre normal et la nécessité, le désordre est à son comble. Si la volonté s'allie à la nécessité, il peut y avoir un salut momentané ; mais la loi préétablie seule engendre les biens durables. On pourrait comparer la Providence au cadran des heures et le Destin à celui des secondes; il est plus impérieux et agité et cependant il n'est que succédané.
Vouloir c'est pouvoir, est une des formules les plus incomplètes qui soient en magie.
Vouloir c'est pouvoir, quand on veut selon l'harmonie universelle et l'accord du lieu et du fait.
Le missionnaire a tous les droits de l'homme providentiel ; sa volonté obéit à la Providence, mais il néglige le destin, sans cela il verrait que son rôle est de redoubler le zèle de l'oriental pour sa religion et non de l'en faire changer. La civilisation a le plus grand intérêt à ce que tout l'Occident soit chrétien, et il le deviendra, j'entends par chrétien, catholique ; mais il importe peu que Dieu soit prié sous le nom de Brahma, s'il est vraiment prié.
Saint-Yves d'Alveydre avait proposé une adaptation de la Synarchie ou gouvernement des principes, combinante avec la démocratie, dans le sens du Destin : mais providentiellement, le système ne devait pas se réaliser. L'autorité suprême, l'Amphictyonnat, rassemblait les évêques, les vénérables, les rabbins, les pasteurs et les recteurs d'université, c'est-à-dire des fonctionnaires : cela n'aurait pas donné plus de lumière qu'une Chambre de députés.
Avec la conviction delà belle inutilité pratique de ce soin, voici réduits en axiomes les lois essentielles delà science politique ; j'ai dû incidenter et moderniser le discours pour amener le lecteur, par des considérations de détails, à un point où il souhaite une sorte de légifération. Je crois l'avoir assez inquiété, par d'apparentes antinomies entre le droit de l'individu et le devoir de citoyen, pour me flatter qu'il lise ces arcanes, dans le secret désir de m'y trouver obscur, inconséquent ou banal : et je pense le décevoir.
ARCANES
DE