L'ŒUVRE DU SAINT-ESPRIT OU DE LA PROVIDENCE
Comme l'âme de l'artiste a passé dans le chefd'œuvre, le verbe de Dieu plane au-dessus de sa création, et la prière n'est si commandée ni si efficace que parce qu'elle fait communiquer le besoin de l'homme avec la Providence. Il existe une démonstration lumineuse des relations permanentes entre l'homme et Dieu. Je ne sais si on l'a formulée ou si je la formule pour la première fois sous un aspect scientifique.
Il y a un double phénoménisme dans l'homme: l'extérieur, et l'intérieur ou noumène ; et comme les lois sont toujours mieux visibles aux phénomènes coutumiers qu'aux extraordinaires, je demande au pire positiviste s'il ne lui arrive pas, à
certaines heures, de sentir de la douleur sans cause nominale. La santé est parfaite, la nature clémente, la vie sans dangers, et cependant le cœur se contracte en une impression de détresse : le croyant va s'agenouiller dans une chapelle et, suivant l'expression la plus générale, élève son âme à Dieu. Sitôt une paix véritable descend en lui : quelque jour j'écrirai une Mystique, ici je ne peux expliquer le phénomène, je le constate ; il y avait douleur, il y a eu guérison : que l'un croie à l'intervention des anges et l'autre à l'autosuggestion, cela n'importe point. Je ne recherche pas la raison du fait, j'insiste sur son existence et, étendant toutes les potentialités de l'homme à l'humanité, je conclus que la forme sentimentale, nommée religion, produira sur l'espèce ce qu'elle produit sur l'individu. Le mot idéal est employé même par les incroyants, il désigne l'idée la plus complète et la plus haute que nous puissions concevoir ; mais sans discuter ici sur l'objectivité et la réalité de l'idéal, il suffit d'en faire la caractéristique de l'homme même, médiocrement évolué ; les Goths du Walhal ont un idéal de bravoure aveugle comme le musulman : l'idéal religieux d'un peuple exprime son âme collective, et décide de ses mœurs.
Nul principe d'ordre ne peut être imposé sans
une formule idéale, et les démagogues ne manquent jamais de présenter un idéal en téte de leurs atrocités même: Marat n'eut point osé demander trois cent mille têtes sans légitimer sa demande par l'intérêt transcendant du pays.
Quelques bandits de grand chemin ou de politique peuvent bien cyniquement comploter, mais le bien de l'État et la justice sont les rubriques obligées de leur déprédation. Quand le roi tyrannisait, quand la république divaguait, quand le dominicain torlionnait, tous se réclamaient d'un idéal, tous prétextaient le souverain bien.
Il y a donc un intérêt immense à ce que l'idéal d'un peuple soit fixé, et le serait-il autrement que par la religion ?
L'unification des volontés, voilà le grand œuvre social ; en fait, chacun cherche son immédiate satisfaction, sous le couvert de l'humanité. Toujours une abstraction voile nos pures convoitises. Le sans-culotte, comme l'inquisiteur, et Bonaparte comme son cousin Robespierre, ont parlé de justice. Il a fallu un balourd germain pour dire : la force prime le droit : ce fut un scandale. L'opinion, cette force anonyme et flottante que chacun redoute, s'insurge toujours contre la toute-puis-
sance du fait, parce qu'elle est le retour à la sauvagerie.
Un Rothschild paraît heureux et enviable, il possède le moyen de réaliser tous les rêves ; mais il n'a point de rêves. Il n'a pas le droit d'aimer, car, comment aimer sans donner; il n'a pas le droit d'admirer, car il faudrait que son admiration se manifestât par des largesses ; il n'a pas d'amis, car il serait forcé de les enrichir ; il n'a point d'idées, car il les voudrait faire triompher ; il n'a point d'idéal, car il le rendrait visible en dispersant son or et il ne serait plus Rothschild, car il aurait une âme.
La force ne prime qu'une force moindre ; le droit demeure tel, et si la vie terrestre ne voit pas toujours le droit triompher dans la vie individuelle, la vie nationale subit les arrêts de la plus stricte justice.
La vie ou volonté n'a qu'une suggestion immédiate qui est le Destin, c'est la fatalité des anciens, la Ananké d'Eschyle, mais dès qu'il s'agit de durée la Providence apparaît : elle qui a tout commencé, conclut tout, elle est l'alpha et l'oméga. Tandis que le Destin flatte la monarchie et donne de l'appui au parti fatidique, tandis que la liberté enivre les volitifs, la Providence, à égale distance des passions contraires, n'a aucun parti pour elle,
et seulement quelques hommes sublimes la sentent et lui conquièrent par instant une portion de l'humanité.
Légitimité et légalité sont les deux formes erronées du vrai droit : on dit légitime le pouvoir royal; et légal, la puissance populaire : tout cela est faux, et le fait voile la nolion véritable.
En essayant, au cours de ce livre, de dégager des principes une application contemporaine, j'ai pensé faire trois parts du pouvoir social, seul moyen de prévenir les révolutions, et j'ai nommé un roi électif. Des oligarchies spéciales et leurs démocraties correspondantes, faisant ainsi une fusion du Destin par le roi, et de la république à la fois par le conseil des riches et celui des pauvres ; mais j'ai attribué au roi un caractère si différent de ceux relatés par l'histoire que j'ai dû l'appeler le prêtre social : son vrai nom est le théocrate.
Si l'homme n'occupe son point évolution qu'en ayant physiquement santé et beauté; animiquement, sensibilité et charité; cérébralement, génie et raison ; l'homme collectif ou l'être social devra donc, pour s'accomplir, avoir un organisme monarchique, un animisme républicain et une intellectuaîité providentielle. La difficulté paraît extrême d'unir la monarchie assyrienne à la ré-
publique d'Athènes et à la théocratie brahmanique.
Fabre d'Olivet conclut son admirable ouvrage par l'évocation d'un pontife suprême et d'un Empereur, ayant l'un tous les cultes, l'autre toutes les monarchies, comme suffragants ; et ce beau et admirable génie, le plus lucide qui ait écrit sur les lois de l'histoire finit son livre par cette ingénuité :
« Alors la race (Boréenne) blanche aurait atteint ses hautes destinées ; la terre entière offrirait le même spectacle qu'elle a déjà offert du temps de Ram (autre ingénuité, l'âge d'or des anciens).
« Les hommes, réunis sous le même ciel et sous les mêmes lois, ne connaîtraient qu'un même Dieu, qu'un même Pontife suprême et qu'un même souverain roi ; ils parleraient la même langue, se traiteraient en frères et jouiraient d'une félicité aussi grande que peut le comporter leur nature mortelle, pendant une longue suite de siècles, et jusqu'au terme fixé par l'éternelle Sagesse. »
Il me faut conclure, à mon tour, et ne pas m'égarer dans une illusion opposée et auss grande.
Les hommes que j'ai vus étaient incapables de
comprendre la Providence ou bien trop égoïstes pour la servir.
Constamment la noblesse d'âme manque aux penseurs et la pensée aux nobles cœurs. La Vérité n'actionne l'être humain que sous une forme passionnelle et je n'ai jamais aperçu la raison générant de belles choses.
Les hommes que j'ai étudiés mourront tels qu'ils m'ont apparu. Depuis un siècle on s'entraîne pour le désordre, il faudrait un nouveau siècle pour créer une génération possible.
Le seul effort fructueux serait de créer une élite basée sur les principes de la haute culture, littéralement de former des penseurs.
La science de la Renaissance avait une méthode ; celle d'aujourd'hui, accablée de détails, hésite et attend la constatation indéfinie de nouveaux détails.
On m'envoie une coupure si extraordinaire que je la mentionne ici : un professeur de philosophie d'un lycée de Paris vient de soutenir en Sorbonne une thèse absolument communiste, reproduisant la folie socratique, et décrétant l'État patron universel, père universel ; ces inepties ne sont pas des nouveautés, mais il est nouveau qu'elles valent à leur proférateur, le bonnet doctoral. J'ai dit que la nation armée, c'était le socialisme armé,
l'université, qui est le pendant de la caserne, et qui reçut simultanément' aussi son impulsion de Bonaparte, devient la chaire d'anarchie. Armée insurrectionnelle, enseignement communiste, voilà des symptômes non équivoques de décomposition et les individualités ne restent pas en arrière des vociférations officielles. M. Soury accouche de cette formule digne de Gustave le mauvais sujet: « Il ne s'agit ni de croire, ni de savoir, mais de vivre. » Ce qui équivaut à dire, il ne s'agit ni de pain, ni de viande, ni de nourriture d'aucune sorte, il s'agit de manger. Vraiment, l'homme peutil vivre sans croyance et sans science ? tel qui n'entre pas à l'église, fréquente les tireuses de cartes et l'homme sans croyance a toujours été superstitieux.
En outre, s'il ne s'agit pas de savoir, il s'agit tout uniquement de barbarie. On a voulu substituer à la religion, la science : la science est encore de trop, il s'agit de vivre ; mais les lois de la vie, que l'expérience et la tradition seules possèdent, voilà qu'on les rejette ! La volonté de l'homme repousse également le Destin et la Providence, elle s'isole du passé et se ferme l'avenir. On ne s'alarme pas de tels attentats contre la raison, parce qu'ils n'influent pas sur la cote de la Bourse et sur la sécurité des rues : la contemporanéité
vit sur la force acquise et elle jouit d'une prolongation de mouvement produit ; mais quelle courte sécurité !
Les plus extravagants des hérésiarques étaient des logiciens auprès des cerveaux actuels; une débilité singulière paraît dans l'entendement général. Il ne faut pas dire qu'on a plus le goût de la certitude, on en a plus la force. Renan incarnait cet état d'impuissance logique, il n'avait pas la mâleté d'une affirmation. Cependant l'anarchie transitoire dans les faits peut-elle durer dans les doctrines, comme les mœurs réagissent sur les idées? Celles-ci ont une portée réflexe sur les mœurs, il n'est pas possible que le désordre des nations ne se retrouve pas aux actes sociaux, sinon il faudrait conclure que la pensée humaine n'a point de part à l'équilibre et peut se détraquer sans contre-coup sur la vie des âmes : et comment admettre cela?
Alors que la doctrine ne change pas la passionnalité, une énorme différence apparaît entre ces deux pécheurs, dont l'un sait qu'il pèche et en gémit, et l'autre refuse de juger son délit et s'en fait un mérite.
Quoique catholique et persuadé que le catholicisme est la forme parfaite de l'ordre animique, me souvenant d'avoir défini le meilleur parti celui
du possible ; je voudrais que l'humanité par le Conclave de ses savants élaborât un simple catéchisme des évidences. Je n'exigerais d'autre garantie qu'une concordance rétrospective, afin que les aspirations ne fissent pas tort aux traditions et que si un Victor Hugo disait au vingtième siècle « la guerre sera morte » ou un Tolstoi « la société n'a pas le droit de punir » on écartât ces rêveurs, comme on fait des enfants pour les graves conversations.
Sans préconiser telle religion, ne faut-il pas considérer la religion comme une des conditions de la vie sociale? La Famille ne devrait-elle pas être à l'abri des divagations, et des révolutions?
Je sais cependant ce parti beaucoup trop sage pour qu'on le suive : quelques gens de lettres dévoyés, incapables d'une originalité d'art, se distingueront effrontément, par des démences.
L'heure appartient aux Jérémie, mais lui ne pleurait que sur sa ville : l'impuissance des gens de bien ira croissante, auraient-ils du génie! Malgré soi, on sent son zèle pâlir, et découragé, on suppute seulement si on échappera soi-même à la tourmente *.
Deux rois faibles, l'un paillard, l'autre niais, ont
1 Le Dernier Bourbon, XII roman de l'éthopée La Décadence Latine.
suffi pour livrer la France à Robespierre . et à Ronaparte : et dans leurs ornières, le beau pays s'enlise chaque jour.
Quelle inutile profération que de crier les éternelles vérités à l'homme d'aujourd'hui, à celui de demain :
— « Je te salue alors, génération de demain, ô canaille prochaine ! je te salue, homme sans Dieu, homme sans foi, redoutable animal qui dois ravaler la figure humaine plus bas que les dernières séries !
« Te voilà sans catéchisme, entrant dans la vie avec le Gode pour Rible et le gendarme pour Jeho vah : que vas-tu produire, avorton, fruit de tous les illogismes, et quel fumier sera ton histoire ?
« Tu as renié l'expérience des siècles, tu as repoussé le legs de la pensée humaine : tu dates de toi-même, vermine ! A ta mort, tu dateras du néant !
« Enfant de l'école sans Dieu, tu as les mains pleines de pierres pour les statues et les vitraux ! Morveux dont on torche le nez, tu te moques déjà des bondieuseries ; et quand passe un de ces hommes noirs devant qui les plus grands s'inclinent, tu cries : « au corbeau ! » précoce charogne !
« Enfant de l'école sans Dieu, 'u as les lèvres
pleines d'injures à ton père ; tu le nommes le vieux, et ta mère la vieille, et le foyer l'ennui, déjà ! Le lupanar et le café-concert, voilà les temples de ta jeunesse et tes lieux d'élection : jure, sacre, bois et te vautres, pourceau humain !
« Un moment, la main de fer de l'armée t'a courbé, mais tu reviens brutal et sanguinaire de la caserne ; et si les vieux tardent à mourir, homme sans Dieu, un peu de parricide : c'est le droit des jeunes !
« Fonder une famille, tu n'y songeras pas ! Ta femelle gite au lupanar et si ton idéal ne coule pas des bouteilles, si l'alcool ne remplace pas Dieu en ton cœur, tu trouveras bien quelque infamie légale qui te donnera toute la paille nécessaire à ton fumier !
« Homme laïque, sans foyer, sans ancêtres, sans fils, va à travers le monde révolutionnaire qui t'engendra, va et prospère en croissante horreur ! Mais si un jour, un honnête homme resté, par dégoût vide sa carabine dans ta poitrine, que celuilà ne soit pas appelé homicide, car ce n'est pas un homme qu'il aura tué, mais cette brute encore inqualifîée : le laïque ! »
ARCANES
DU