CHAPITRE VI
teur du maître le portait à ne rien abandonner aux hasards des inspirations et aux banalités ordinaires des illustrations. Il reconstituait laborieusement, fragment par fragment, la physionomie de Tarmée de Vautre, et pénétré de cette science parfaite du détail, il laissait ensuite courir son crayon dans des inventions hardies et lumineuses, où se revoyaient avec leur tournure particulière les héros d'autrefois, les soldats du Rhin ou d'Italie, les grognards d'Austerlitz ou de Waterloo,
Période vraiment bien vivante que celle de 1840, génération vive et primesautière ! A côté des grands artistes dont nous venons de parler et qui seront des plus admirés un jour, il y avait les fantaisistes, Traviès et Daumier, dont les innombrables croquis ornaient les journaux à figures; Grandville ou Gavarni, l'un travestissant les animaux dans un livre célèbre, les Animaux peints par euxmêmes" et dessinés par un autre, où l'on trouve plus d'un chef-d'œuvre ; le dernier, étudiant à froid les vices et les défauts de son temps avec une précision d'anatomiste, dans les Anglais peints par eux-mêmes de Labédollière, dans le Diable à Paris, sans compter mille œu-
Fig. 87. — Vignette de Gavarni pour Paris marié.
ij6 LE LIVRE.
vres diverses où s'égrenait son imagination péne'trante.
Bientôt la photographie allait venir, qui devait bouleverser complètement les conditions de Tillustration du Livre par les nombreux moyens de reproduction qu'elle allait faire naître. Puis la gravure en bois entra dans une nouvelle phase, une transformation complète de ses termes ordinaires, sous Tinfluence de Gustave Doré. Peu à peu, on s'ingénia à faire rendre au relief ce que la gravure en creux avait seule pu faire jusque-là. On poussa au noir, aux demi-teintes, aux tons dégradés, quand autrefois un simple trait spirituel et hardi signifiait toutes ces choses. La maison Hachette, fondée par un des normaliens du mouvement libéral, au commencement du siècle, fut avec Lahure la promotrice du relief ainsi compris et pratiqué. Les périodiques nombreux de ces librairies en portèrent le goût au loin, L'Angleterre, de son côté, se lançait dans cette voie, suivie par l'Amérique et l'Allemagne. Aujourd'hui, les gravures sur bois ont des rendus, des finesses et des souplesses incroyables; mais elles ne sont plus, à proprement parler, des gravures sur bois.
De notre temps, les grands éditeurs de Paris sont revenus aux livres du xvni'' siècle, ornés de vignettes sur cuivre ; plusieurs même ont imité purement et simplement, par les clichés photographiques, les jolies éditions d'Eisen et de Moreau. Ceux-là ne méritent guère le nom qu'ils portent. Quant à ceux dont la spécialité est de donner de jolis livres avec figures par les artistes contemporains, ceux qui vont toujours en avant, comme les Mame, les Quantin, les Hachette, les Pion, les Jouaust, ils sont pour nous autres ce que les anciens