CHAPITRE VIII
car si Ton n'avait jamais fait mieux avant, on peut assurer sans crainte que Jamais on ne fit mieux depuis, et que les livres de Grolier resteront comme les types les plus parfaits et les plus admirables de ce genre de décoration.
Né dans une famille italienne établie à Lyon, où la plupart de ses parents faisaient le grand commerce, Jean Grolier se trouva par sa situation de fortune à même de succéder à son père Etienne Grolier, trésorier du duché de Milan ^ Il devint à son tour général des finances et fut appelé à accompagner les rois dans leurs expéditions en Italie. La situation des trésoriers, pendant ces campagnes, était des plus élevées; ils maniaient les deniers levés à grand'peine dans les villes de France « pour le fait des guerres ». Plusieurs en abusèrent et furent punis, et entre autres les Lallemant que les pièces originales nous montrent en rapport avec Grolier, et qui subirent, avec Semblançay, les procès les plus terribles de Tépoque.
L'art italien se donnait alors libre cours dans la décoration des livres. A l'intérieur, c'étaient les gravures sur bois dont nous parlions dans nos premiers chapitres ; à l'extérieur, sur la couverture du volume, on multipliait les rinceaux, les fleurons d'or poussés au fer chaud, les compartiments polychromes obtenus par des pâtes colorées. On arrivait ainsi à produire au de-
I. On trouve dans les pièces originales du Cabinet des titres, à la Bibliothèque nationale, plusieurs actes émanés de Jean Grolier, sieur d'Aguisy, trésorier et receveur général au duché de Milan, en janvier 102.1. Il avait épousé Anne Briçonnet. Ces pièces vont jusqu'en i563, époque à laquelle il touchait 2,000 livres de gages. (Pièces originales, vol. i4i5. Grolier.)
hors ce qu'on ne cherchait plus à obtenir au dedans, les variations de teintes si recherchées des Italiens et si délaissées depuis l'invention de Timprimerie. Il y avait au milieu de ces lettrés un bibliophile émérite, un fin connaisseur qui, non content de choisir un peu partout les éditions soignées, comme l'étaient celles de Ferrare, de Venise, de Baie même, les reliait superbement avec des compartiments de tons admirables et faisait inscrire son nom et ses devises sur les plats à la mode du temps. Celui-là se nommait Thomas Maïoli, et, suivant Tusage des amateurs d'alors, il offrait à ses amis la jouissance de sa bibliothèque. Tho. Maïoli et AMICORU.M, inscrit-il, comme fera plus tard Grolier, comme feront les autres; mais il corrige parfois d'une devise sceptique l'élan de son amitié : Ingratis servire NEPHAS, ce qui pourrait bien être le cri d'un propriétaire de livres trompé par les emprunteurs.
Maïoli n'avait pas d'ailleurs que ces marques. Il usait aussi d'une phrase macaronique dont le sens n'est pas très clair : Inimici mei mea michi non me michi ; ou bien il faisait pousser au fer son chiffre, comme on le voit sur la reliure n° 55 i de l'exposition de la Bibliothèque nationale, et ce chiffre était composé de toutes les lettres de son nom.
Les relations de Grolier avec cet inconnu, avec ce bibliophile mystérieux, dont le nom ne se trouve jamais en dehors de ses volumes, ne sont point douteuses. Brunet possédait un ouvrage qui avait appartenu à Maïoli et était passé aux mains de Grolier. Quelle meilleure preuve voudrait-on de communion d'idées et de goûts entre les deux collectionneurs?