CHAPITRE IX
Si Ton en excepte les rois et quelques princes, peu de gens possédaient une bibliothèque. Les grands frais de transcription, le manque de facilité à se procurer les originaux, le prix énorme des manuscrits, ne laissaient aucun espoir aux bibliophiles de fortune médiocre. Au contraire, la typographie étant venue .multiplier les livres et mettre à des prix relativement modestes les reproductions autrefois si peu abordables, les collections privées commencèrent. Nous avons eu occasion de parler ci-devant de Grolier et de Maïoli; ils furent les plus illustres, mais non point les seuls.
Dans le principe, une bibliothèque publique fut chose inconnue. La plus riche et la plus facilement composée, celle du roi de France, était réservée. Depuis Jean le Bon, les acquisitions avaient été nombreuses, et rinvention de Gutenberg contribua à augmenter le fonds des volumes chez nous et à l'étranger. Charles VIII et Louis XII trouvèrent où puiser dans leurs expéditions d'Italie, et eux aussi purent joindre au noyau principal plusieurs éditions rares, le. dernier surtout, qui rencontra à Pavie, chez les Sforza, des merveilles sans nombre. Réunie à Blois, sous la garde de Jean de Labarre, la « librairie » royale n'occupait point encore très grande place, en dépit de ses accroissements. Sous Charles V, le nombre des livres était de mille environ; vers i5oo ou rSio, il était à peine doublé, et les imprimés n'y comptaient pas pour plus de deux cents volumes.
Ainsi restreinte, la Bibliothèque du roi voyageait, aussi bien que les autres trésors de la couronne; François I" la transporta de Blois à Fontainebleau, et même
joz LE LIVRE.
par fragments dans les guerres d'Italie, comme nous Pavons dit plus haut. Dans sa nouvelle installation, la collection royale, malgré les entrées successives des ouvrages de Jean d'Angoulême, aïeul du roi, et de ceux des ducs d'Orléans, comptait 1,781 manuscrits, et 109 imprimés sur ses rayons. Le roi, ambitieux des lettres autant au moins que des arts, nomma un savant illustre, Guillaume Budé, à la charge de maître de sa librairie, et cette qualification fut maintenue aux successeurs jusqu'à la chute du régime royal.
Avec Budé commença le système des acquisitions suivies, des agrandissements continus. Le trésor s'ouvrait libéralement aux vendeurs de raretés ^. A cette époque les livres placés à plat les uns auprès des autres ne donnaient en aucune façon idée d'une bibliothèque moderne, avec ses volumes rangés debout, ayant leurs titres dans les entre-nervures du dos. Nous faisions cette remarque à propos de Grolier, que les plats de la reliure avaient seuls de l'importance, à cause de leur place sur les rayons; chez François I", il en était de même.
Sous Henri II, le dépôt de Fontainebleau fut un peu mis au pillage pour Diane de Poitiers; mais, comme correctif de cette dilapidation, le roi prit le parti d'une mesure, conservée depuis, et qui allait substituer aux acquisitions de rencontre un apport régulier et ininter-
I. Belleforest, Cosmographie, f. 333, dit : « Quelques princes et seigneurs estrangers venans en France ont infiniment plus désiré de venir icy (Fontainebleau) visiter ce thrésor des livres que toute autre chose que l'on pût admirer ailleurs. » La librairie fut installée dans la partie du palais de Fontainebleau où étaient les bains.