CHAPITRE II
ait eu à intervenir en quoi que ce fût dans l'instance.
Aussi, dix années s'étaient-elles écoulées depuis le voyage de Jenson, et douze ou quatorze depuis les premières manifestations de la typographie à Mayence, sans qu'on eût admis à la Sorbonne la diabolique trouvaille. Chose plus extraordinaire encore, un imprimeur de Cologne avait publié vers 1466 un petit infolio gothique en longues lignes, à 3i à la page, qui était un ouvrage écrit en français. Les Histoires de Tj'oyes de Raoul Le Fèvre, ancien chapelain des ducs de Bourgogne, trouvèrent d'abord en Allemagne un éditeur, et bientôt après un autre en Angleterre , avant qu'une seule presse fût définitivement installée à Paris,
Comme nous l'avons dit à propos de Pierre Schoiffher, les étudiants allemands venaient en nombre à l'Université, où ils suivaient les cours, et parfois même se fixaient plus tard en qualité de maîtres. Il se trouva qu'en 1458 un ancien élève de celle de Leipzig nommé Jean Heinlin, natif de Stein, dans le diocèse de Spire, entra en qualité de régent au collège de Bourgogne, d'où il passa à la Sorbonne, l'année même des bouleversements de Mayence, en 1462. Avec la manie de latiniser les noms, si commune en ce temps, on le no-mmait Lapidamis, à cause du nom de son pays qui signifie pierre en allemand. Heinlin avait rencontré à Paris un Savoisien, Guillaume Fichet, né en 1433 à Petit-Bornand, qui était devenu associé de Sorbonne vers 146 1, et enfin recteur % comme lui-
I. Ces renseignements sont tirés en partie du livre de M. Pliilippe, Origine de l'imprimerie à Paris, d'après des documents inédits. Paris, Charavay frères, i885, in-4''.
même le devint en 1468. Ces deux hommes, liés de grande amitié et mus de cet instinct paniculicr aux gens d'études élevées, devinèrent bientôt quel secours énorme l'imprimerie allait donner à leurs travaux. De plus, ils déploraient de voir par toute la France, notamment en Touraine, les colporteurs allemands promener leur marchandise en ballots, sous le couvert d'autre commerce, d'où pouvaient résulter les inconvénients les plus graves. L'idée leur vint durant leurs fonctions de recteur de prévenir la fraude en créant eux-mêmes un atelier de typographie; mais s'ils en délibérèrent, ce fut en secret vraisemblablement, car les registres de la Sorbonne sont muets sur leur entreprise.
Il est à croire que si Fichet eut l'idée, Heinlin dut la mettre à exécution, à cause de ses rapports d'origine avec l'Allemagne. Comme le pense M. Philippe, ce dernier avait été à Baie autrefois; ce fut, selon toute probabilité, dans cette ville qu'il s'adressa pour obtenir les ouvriers nécessaires. On était en 1468, et depuis six ans les praticiens s'étaient dispersés et avaient fui Mayence. En tout cas, c'est de Bâle que partirent Ulrich Gering, Michel Freyburger et Martin Krantz, imprimeurs recommandés aux deux sorbonnistes, et qui arrivèrent bientôt à Paris.
De ces trois hommes, qui les premiers établirent un atelier de ce côté du Rhin, Ulrich Gering était un étudiant à la fois et un typographe , ce qui se menait très bien de front à l'époque; de même Freyburger, originaire de Colmar. Pour Krantz, il devait être un fondeur de caractères et le seul véritable ouvrier des trois compagnons.