CHAPITRE III
habiles pouvaient faire d'un mouvement pareil et d'un engouement si irréfléchi. Les éditeurs se mirent à la besogne et ils composèrent surtout les ouvrages dont la vente était assurée, par les sujets qu'ils fourniraient aux autres dessinateurs. C'est ce qui explique la quantité à''Emblèmes d'Alciat, de Métamorphoses d'Ovide publiés à Lyon ou à Paris et cent fois copiés et recopiés dans les industries d'art de l'époque. Sans cela on comprendrait mal le succès énorme de productions médiocres, comme les Emblèmes par exemple, dont on ne saurait jamais saisir la portée d'énigme ou de rébus. Ce fut Alciat, d'ailleurs, qui mit à la mode cette littérature; Alciat, sorte de jurisconsulte épicurien et avare, Gargantua doublé d'Harpagon, qui eut autant de maîtres et de seigneurs sur terre que les rois ou les princes voulurent bien enchérir les uns sur les autres pour se l'attacher. II avait quitté autrefois l'Italie, séduit par les offres de François I" ; mais lorsque Sforza lui eut compté une somme plus forte, il s'en retourna, donnant pour raison de sa versatilité que le soleil doit parcourir la terre et l'échauffer de ses rayons. C'était répondre par un emblème, car ses emblèmes avaient tous cette grosse facétie sceptique dont on n'était déjà plus guère dupe alors.
Au surplus, ces aphorismes philosophiques, s'il leur arrivait d'être sérieux, avaient ce côté drôle que leur auteur prenait souvent à la lettre le contrepied de ses enseignements; avare, il vitupère les avaricieux; fuyant sa patrie par amour du gain, il blâme ceux auxquels « meilleure condition est offerte par les estran^iers «. Cependant il est parfois logique et consé-
quent avec lui-même, quand il assure que « poureté empesche les bons esprits de parvenir » , et quand enfin, amateur de bonne chère, il meurt d'indigestion en i55o.
Son livre des Emblèmes eut une vogue qui dura jusqu'au xvn« siècle, et les répétitions s'en multiplièrent à rinfini : à Paris, chez Wechel, en i534; à Lyon, chez de Tournes (Hans de Tornes), un des plus grands éditeurs lyonnais, venu de la Souabe; chez Roville, son confrère, lui aussi Tun des premiers libraires du temps; chez Bonhomme; à Venise, chez les Aide, partout enfin, traduit en français, en espagnol et en italien.
Bernard Salomon, dit le Petit-Bernard, né à Lyon, fut un des dessinateurs de l'Ecole de Fontainebleau, c'est-à-dire de l'Ecole franco-italienne dont nous parlions plus haut, qui fournit le plus de gravures aux ouvrages imprimés à Lyon. Il orna de figures les Emblèmes dW-ldai pour l'édition de Bonhomme, en i56o, à Lyon , et donna de petites compositions des plus habiles — encadrées avec le texte dans une bordure de l'atelier de Geoffroy Tory — pour les Métajnorphoses d'Ovide, par Jean de Tournes, en 1 564. Le Petit-Bernard avait tous les défauts et toutes les qualités de ceux de son temps, depuis Jean Cousin Jusqu'aux moindres; il faisait du Primatice en petit, mais il le faisait agréablement. Ses inventions du Nouveau Testament sont aussi des plus soignées; seulement, là plus que partout ailleurs, on aperçoit l'École de Fontainebleau, on sent le maniéré et le précieux.
Les ateliers de la seconde ville de France, on le voit, avaient pris à ce moment une importance consi-
Fi-. s:i. — Page des Mélamorplioscs d'Ovide du Petit B>irnard,
édition de i '■^0-^.
dérable; mais, avant les livres dont nous venons de parler, des inconnus y avaient publié, chez Roville, deux ouvrages; Tun, YEntrée du Roi Henri II à Lyon, en 1549, était orné des plus gracieuses figures sur bois, et Tautre, le Promptuaire des Médailles, renfermait une série de portraits charmants sous couleur de reproductions antiques. On a souvent attribué à Jean Cousin les dessins de VEntrée de Henri II , parce qu'il est de règle chez certains amateurs de mettre toujours un nom connu sur une œuvre; seulement si Ton veut bien songer à ceci, que Lyon avait alors des artistes célèbres , le Petit-Bernard dont nous avons parlé, et Cornélis de la Haye, dit Corneille de Lyon, dont nous parlerons tout à Theure, il n'y a point lieu d'aller chercher à Paris ou à P.omc Pauteur de ces illustrations.
Corneille de la Haye était un peintre qui exécutait à peu près les mêmes travaux que François Clouet à Paris, c'est-à-dire des portraits sur panneaux, dans un ton clair et harmonieux alors très à la mode. Pendant un voyage du Roi, il avait, si l'on en croit Brantôme, « portraicturé » la cour tout entière, et en avait conservé chez lui les esquisses. Il arriva que, dix ou quinze années après, Catherine de Médicis, passant à Lyon, revit ces portraits et les loua fort, reconnaissant ses accoutrements d'autrefois, ébahissant les courtisans du jour, lesquels ne l'avaient point connue en semblable équipage. Or cet artiste est aujourd'hui connu, grâce à diverses œuvres retrouvées, entre autres , deux portraits des fils de François 1", conservés par Gaignières, que celui-ci avait auribucs résolument à Corneille,