CHAPITRE V. 20J
cartouche avec Tadresse du libraire, mais très rarement une marque. C'est le temps des petits génies ailés, des déesses et des dieux. Les déesses, ce sont les favorites des rois, M"" de Pompadour, ou les princesses; mais rarement la vertueuse Marie Leczinska trop laide et trop oubliée pour tenter les artistes; les dieux, ce sont les rois ou les princes.
Après Jombert, Prault et Coustelier, Cochin travailla pour François Didot, syndic des imprimeurs, chez lequel il préparait une suite pour Molière. Malheureusement Didot mourut en novembre 1757 et le projet tomba de lui-même; il ne resta du travail de Cochin que le Tartufe en in-8° à l'eau-forte.
Dans le tourbillon où il s''était lancé, il donna successivement les Œiivresàe Rousseau en in-4"à Bruxelles, celles de Boileau chez David et Durand en in-8°, Y Histoire de France de Hénault dans le même format avec des vignettes nombreuses. Une d'elles nous a paru bonne à signaler dans un livre traitant de l'imprimerie; c'est celle où Cochin a la prétention de montrer à ses contemporains l'intérieur d'un atelier en 1470. Sans doute le croquis de cette estampe avait été pris dans une des maisons fréquentées par lui, chez Jombert, Didot, ou même David et Durand, car cette salle où fonctionnent les compositeurs, où sèchent les feuilles imprimées n'est point une invention de Cochin et doit reproduire telle quelle une officine typographique du xvm« siècle.
Auprès de Cochin travaillèrent bientôt une quantité de dessinateurs, d'aquafortistes trop avisés pour laisser échapper l'aubaine. L'engouement venait des livres enru-
bannés, des festons et des fleurettes. Hubert-François Gravelot avait porté à Londres la mode de ces ouvrages nouveaux, qu'il savait mieux que personne décorer à sa manière, de lettres, de personnages et de fleurons. Lui-mcme gravait peu, laissant ce travail à des artistes moindres et se contentait de l'invention subtile et gracieuse des sujets. Avec Eisen, Cochin et Moreau, il est Tartiste français au sens d'alors, gaulois, spirituel et hardi, mais un peu déplacé peut-être en Angleterre. Il y publia néanmoins ses planches du Décaméron, en ijSj, une de ses plus curieuses suites, et cent vignettes diverses. A sa rentrée en France, il composa le Théâtre de P. Corneille, dont nous reproduisons ici la Galerie du Palais à cause des particularités relatives à la librairie qu'elle représente. En 1764, la grande salle du Palais était encore, comme au temps d'Abraham Bosse, un lieu où Ton venait visiter les étalages et discuter les livres nouveaux. Confondus avec les modistes, les marchands de toute catégorie, le libraire offre au client les produits récents des imprimeries parisiennes. Certaines œuvres même se vendent sous le couvert et ne se montrent point ;il y a là de quoi piquer la curiosité des jeunes seigneurs désœuvrés, dont les flâneries se prolongent dans les galeries.
Eisen, c'est la simplicité, le bon goût et toute une économie spéciale et singulièrement parfaite de Teffet artistique joint à la typographie. Il paraît difficile que le dessinateur n'ait pas eu voix consultative dans le choix des impressions et de la disposition du Livre. L'union de ces deux forces, la vignette et la composi-
n Or. IV. ht mv.-n
rig. 75. — Vignette lircc du Thcdl
-z ùz p. Corneille, par Gravclo:
tion, est tellement e'troite qu'on pourrait croire celle-ci faite pour celle-là, ou réciproquement, sans oser affirmer rien. Il règne dans les inventions coquettes et précieuses de Tartiste une afféterie minaudière qui sied à ravir; le rocaille^ dont il tient encore, s'arrange au mieux des encadrements de première page, h^s Lettres d'une Péruvienne, chez Duchesne, rue Saint-Jacques, au Temple du goût, ont un titre des plus agréables, mais peu différent, en somme, de celui de Af'"* Deshoulières, par Cochin. Il en est de même des Lettres turques, publiées à Amsterdam en ijSo, et en général de tous les frontispices signés de lui. Pour ce qui est des autres décorations du Livre, il est sur ce point aussi au nombre des ingénieux, enchevêtrant les génies et les fleurs, imposant les blasons, se jouant comme à plaisir des difficultés accumulées. Sous cette direction assurément involontaire, mais réelle, les publications atteignent des proportions de luxe et de coquetterie jusque-là inconnues. Le livre des Baisers, de Dorât, ne doit guère d'être demeuré qu'à Eisen et aux délicieuses fantaisies dont il l'avait orné.
Au même temps se rencontre Choffard, autre dessinateur et graveur à Peau-forte, le plus réputé et le plus recherché par les libraires. Sous sa pointe, le fleuron devient un chef-d'œuvre, le cul-de-lampe est un délicieux amalgame des ornements discrets et joyeux dont la mode s'impose de plus en plus. A des rinceaux délicats se suspendent des roses, s'accrochent des pipeaux, des lyres ou des cithares. Avec les zéphyrs s'envolent les banderoles ou les rubans emportés par des génies ailés. Les lettres initiales sont de véritables tableaux d'une
iinesse et d'une précision telles, qu'il faut renoncer à en mettre sous les yeux de nos lecteurs, à cause des difficultés de leur reproduction.
Quand les fermiers généraux, ces grands financiers amateurs du siècle dernier, imaginèrent de faire une édition à leurs frais des Contes de La Fontaine, ils jetèrent naturellement les yeux sur les artistes les plus préparés à illustrer les inimitables fantaisies du grand poète, Eisen et Choffard. Le premier eut dans sa tâche la composition des sujets hors texte; Choffard la décoration générale. On
s'adjoignit Ficquet pour le portrait du bonhomme , Ficquet dont la spé-
Fig. 76, — Encadrement composé par Choffard, en 1758.
2o8 LE LIVRE.
cialité en ce genre était éblouissante de finesse et d'esprit ; Diderot fit une courte introduction; on confia la composition à un imprimeur de premier ordre, et on le mit en vente chez Barbou.
Ce n'est point ici un livre à recommander au point de vue moral; mais Jamais l'art typographique, joint à celui des dessinateurs et des graveurs, n'avait su faire œuvre plus complète. Le format in-8°, l'impression claire, la dimension des figuras se mariaient dans une harmonieuse élégance, bien faite pour flatter les très riches personnages et les joyeux amateurs auxquels les Contes s'adressaient. Bien qu'Eisen eût affublé à la mode de son temps la majeure partie des personnages, ce qui n'est pas sans choquer un peu aujourd'hui, on pourrait s'imaginer pourtant que c'est La Fontaine qui se trompe, tant ces sous-entendus mignards semblent être créés pour les seigneurs du temps de Louis XV.
Toute la littérature spéciale, recherchée des gens de finance d'alors, n'avait point la valeur des Contes. Il y avait à Reims un personnage aujourd'hui redevenu à la mode, comme il l'était au temps de Louis XVI, et qui vendait sous le couvert une quantité de petits livres licencieux du meilleur aspect, ornés de figures pai Eisen, Marillier ou Cochin; c'était Cazin, un éditeur artiste dans sa partie, mais dont la bonne renom.mée s'accommodait assez mal de procès scandaleux. Un arrêt du conseil d'Etat lui avait enjoint en 1764 de cesser son commerce de la place Royale, à Reims, où se débitait sa marchandise particulière. Il paraît toutefois que la sentence né fut pas sans appel, car on retrouve Cazin à Paris, vers 1785,011 il fit sombrer en peu