CHAPITRE VI
ces théories ; mais, suivant qu'il arrive toujours en pareil cas, les disciples dépassaient le maître.
Les frères Joliannot furent des premiers à entrer en lice à la suite des poètes et des romanciers, Hugo, de Vigny, Paul Lacroix, George Sand, Devéria, le plus truculent des artistes. Ce dernier avait donné sur bois des vignettes, et pour qui ? Pour Baour-Lormian lui-
Fig. 84. — Vignette de Devcria pour le Fiancé de la Tombe.
même, pour Tennemi des nouveaux, pour le barde ossianique et bourgeois, qui assumait toutes les rancunes et les colères. Les Légendes, ballades et fabliaux, illustrés en 1829 par Devéria, étaient comme une sorte de compromis avec les amoureux du moyen âge; mais ils n'empêchèrent point les sarcasmes.
Au milieu de ce mouvement, le Livre se démocratise ; on rimprime sur papier à chandelle, comme on dit, pour les cabinets de lecture, pour les grisettes des mansardes. La génération des romanciers répand ses œuvres brochées, tirées à 1,000 exemplaires, dont on vend 5oo
2jo LE LIVRE.
à grand'peine. Les poètes publiés à 5oo sont heureux d'une vente de 2 5o. II faut alors aux titres de lïnouï pour rœil: il faut des frontispices saugrenus et macabres pour fasciner les foules. Paul Lacroix se nomme le bibliophile Jacob et invente des en-têtes surprenants, des étiquettes folles. Et alors, comme au xv« siècle, comme au vieux temps, certaines enseignes ont les faveurs des lecteurs. A la place des doctrinals, des complaintes, des disputes, si usités dans les titres d'alors, on voit naître et s'épanouir de nouvelles trouvailles, des pavillons bizarres couvrant une marchandise romantique, où le poignard, le sang, les horreurs des tombeaux ont remplacé les fantaisies douceâtres du régime tombé. Pétrus Borel le lycanthrope, sorte d'historien maniaque des cimetières et des croquemorts, possède tout à la fois le secret des titres et des contenus macabres; ce fut pour son Champavert (Contes immoraux), publié en i833, que Gigoux composa une manière de Barbe- Bleue entouré de squelettes de femmes, qui ouvrit les yeux aux éditeurs sur sa valeur de vignettiste.
Toutefois, bien que lancé à corps perdu dans le mouvement romantique, le jeune artiste ne dessinait pas seulement les sujets réputés abracadabrants, suivant le néologisme d'alors, non plus d'ailleurs que les libraires ne publiaient que des romantiques. On tentait de démocratiser davantage les œuvres anciennes rentrant un peu dans le goût du jour, en les faisant paraître en livraisons. L'éditeur Paulin rêva ainsi de donner le Gil Blas de Le Sage avec des illustrations dans le texte par Gigoux, le Jeune, dont on espérait