CHAPITRE VI
le mieux. L’histoire de cette entreprise célèbre a été écrite parle maître peintre lui-même dans les curieuses Causeries 1 publiées récemment par lui, cinquante ans après son travail du Gil Blas. Et ce coup d’œil si intéressant sur une époque déjà bien lointaine va nous
Fig. 85. — Vignette de Jean Gigoux pour le Gil Blas.
donner par un seul récit l’économie ordinaire de ces impressions populaires en fascicules.
Il paraît que Paulin, l’éditeur de la rue de Seine, assez peu à l’aise, s’était adjoint comme bailleur de fonds un nommé Dubochet, le même brasseur d’affaires qui devait faire depuis une fortune énorme dans le gaz de Paris. A eux deux, ils représentaient bien i5,ooo
1. Jean Gigoux, Causeries sur les artistes de mon temps. Paris, Calmann Lévy, 1884.
à 20,000 francs, et ils demandèrent cent dessins sur bois au jeune peintre. Il se mit à la besogne avec précaution, parce que Dubochet était difficile, sans y rien connaître d’ailleurs, et qu’il poursuivait les graveurs pour les moindres fautes. Gigoux s’ingéniait à donner à ses compositions un trait simple, sans ombres compliquées, pour laisser aux tailleurs de bois un contour franc à conserver en épargne. C’était, à bien peu de chose près, le procédé des anciens du xve et du xvic siècle, de Vostre et d’Holbein, la vraie gravure en saillie. Le succès de ces premières feuilles fut extraordinaire; on demanda à Gigoux de nouvelles vignettes : au lieu de 100 on en voulait 3oo, puis 400, puis l’ouvrage terminé en compta 600 au bas mot. L’argent tombait dans les caisses de la Société, mais lorsque l’artiste réclama une petite part dans les bénéfices, on lui rit au nez. « Il n’y a rien d’écrit », assurait placidement Dubochet.
C’est à proprement parler la première tentative sérieuse d’illustration par la gravure en relief retrouvée; Elle ne fut point isolée. Gurmer, l’éditeur de la rue Richelieu, préparait pour 1 8 3 5 une Bible et divers autres volumes, parmi lesquels le Paul et Virginie et la Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre. Il avait attiré chez lui une réunion d’artistes qui comptait Wattier, Devéria, Meissonier, celui-ci surtout le plus parfait, le plus correct des dessinateurs sur bois. Meissonier composait très sobrement, sans effets de lumière, de petites scènes admirablement taillées par un graveur nommé Lavoignat, un maître au sens le plus large du mot. Aussi, l’éditeur Curmer écrivait-il en i835,