‹ Le livre mystique (volume 2)Chapitre 1 sur 20 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

yoici VcBuvre que vous m'avez demandée. Je suis heureux j en vous la dédiant y de pouvoir vous donner un témoignage de la respectueuse affection que vous m'avez permis de vous porter. Si je suis accusé d'impuissance après avoir tenté d'arracher aux profondeurs de la mysticité ce livre qui, sous la transparence de notre belle langue y voulait les lumineuses poésies de l'Orient y à vous la faute! Ne

m'aves-vous pas ordonné cette lutte y semblable à celle de Jacob, en me disant que le plus imparfait dessein de cette figure par vous rêvée, commeelle le fut par moi dès l'enfance, serait encore pour vous quelque chose? Le voici donc ce quelque chose! Pourquoi cette œuvre ne peut-elle pas appartenir exclusive^-

ment à ces nobles esprits préservés, comme vous Vêtes, des petitesses mondaines par la solitude; ceux-là sauraient lui rendre la mélodieuse mesure dont elle est privée, et qui en aurait fait entre les mains d'un de nos poètes la glorieuse épopée dont la France est encore privée. Ceux-là l'accepteront de moi comme une de ces balustrades sculptées par quelque artiste plein de foi, et sur lesquelles les pèlerins s'appuient pour méditer la fin de l'homme en contemplant le chtBur d'une belle église.

Je suis avec respect,

Madame ,

Fotre dévoué serviteur, 9S Balzac.

Pans, 23 Âodt 1835.

RÉFACE.

Composé de trois œuvres éparses dans les trente ▼olnmes in-12 des Études philosophiques, ce livre est destiné à offrir Texpression nette de la pensée religieuse , jetée comme une ame en ce long ou-* vnge. Aussi ne saurait-il être publié sans quelques observations préliminaires.

Le XIX« siècle, dont Tauteur essaie de configurer l'immense tableau , sans oublier ni l'individu ni les professions , ni les effets ni les principes sodaux , est en ce moment travaillé par le Doute, Remarquez . je vous en prie , que Fauteur ne discote nulle part en son nom : il voit une chose et la

PEiPACE.

déMt , il trouve un sentiment et le traduit, il accepte les faits comme ils sont , les met en place et suit son plan , sans prêter Toreille à des accusations qui se contredisent. Il marche inexorable aux raisonnemens obtus de ceux qui lui demandent pourquoi cette pierre est carrée quand il en est à un angle, pourquoi celle-ci est ronde quand il achève une tête de femme dans quelc||e métope. Si la Société qu'il a prise pour sujet de son œuvre, comme d'autres y pregj||||||gu| mince événement , était parfaite, il n'y aurait aucune peinture possible, il faudrait chanter un magnifique alléluia social et s'asseoir au banquet pour y achever sa portion congrue. Mais il n'en est pas ainsi , les gens du monde aussi bien que les hommes d'art le savent ; et néanmoins il se rencontre des critiques qui , trouvant l'auteur occupé à dessiner un forçat , voudraient qu'il le représentât raisonnant comme Massillon en chaire. Dans cette œuvre , chacun sera ce qu'il est : le juge sera juge , le criminel sera criminel , la femme y sera tour à tour ou vertueuse ou coupable ; l'usurier ne sera pas un mouton , la dupe ne sera pas un homme de génie , et les enfans n'y auront pas cinq pieds six pouces. Ces mille figures

le publie n'entre a^^|^sur Tenceinte en planches qui garantît a^ffll^ariosité les monnmens

PBiFACS. -^ ^ ix

qui posent, ces mille situations génériques seroot vraies ou fausses, elles seront bien ou mal ajustées, plus ou moins heureusement éclairées , tout y sera confus ou bien ordonné ; d'accord. Mais Tapplaudissement et le blâme ne doivent-ils pas attendre qae l'œuvre soit terminée ?

Ces paroles ne sont ni des récriminations , ni des plaintes. L'aut|ur s'est patiemment soumis à l'éternel Powrgriiot oes Parisiens, accoutumés à trouver :

aeiOTrc

qu'on leur bâtit. Cette répétition de quelques observations dues à l'un des amis de l'auteur ( M. Félix Davin) est ici nécessaire pour prévenir toute mauvaise chicane. De même que les Chouans pillent les voitures de la République, de même que Vautrin parle en forçat, que de Marsay écrit avec le style du jeune homme , et madame de Mortsauf en femme pieuse, solitaire, recueillie; de même Louis Lambert et Séraphlta parlent et agissent conune doivent agir et parler des Mystiques. Ici nous ne sommes pas dans les Étvdss db xobcrs , la première partie de l'œuvre où l'auteur peint les choses sociales comme elles sont ; mais dans les

X rataàa.

ÉT1J9BB pnLOBWUQUBs, daQS la deuxième partie, ok les sentîaneiMS et les systèmes humaiiis se person» nifient. Donc SÉRiPHITA, blanche et p«ie expression du Mysticisme , ne saurait avoir sm* ks Mathématiques les opinions qu*en a T Académie des sciences ; elle pouvait être tout, excepté membre de rinstitut ; si elle comiatt l'infini, les raesm^ du fini doivent alors lui paraître mesquine^. Malgré cette naïve observaAîeii du sculpteur venant vous dire que quand il a taillé dans sçirmarl^e une syrène , il a été forcé de la finir en poisson , parce que la syrène une fois admise , elle ne saurait porter les socques de la Risette , vous rencontrerez beauconop de gum qui tiendront Tauteur pour fou, assee fou pour avoir voulu prouver quedeux et deux ne font pas «piaHv; d'autres l'accuseront d'athéisme, ceux-ci prétendront qu'il ne croit ft nen de ce qu'il a écrit et qu'il s'amuse aux dépens du public , oeux-là diront que l'œuvre est incompréhensible. L'auteur proteste ici de son respect pour les grands génies dont s'honore la science humaine ; il adore la ligne droite, il aime encore malheureusement un peu trop lu couf4)e ; mais s'il s'agenouille devant les gloiffea des mathématiques et 4evaf«t les miracles 4e la chimie;

il eroii, fti IVm admet Texûleiiee des Mondes Spîriineb , que les plus beaux théorèmes n'y sont d'aucane «tiiilé, qne tous les calcvds du fini sont caducs dattB l'infini , que l'infini devant être comme Dieu, icnblable A Ini-méme en toutes ses parties, la ques* tion de l'égalité du rond et du carré doit s'y trouver résolue , et que cette possibilité devrait donner l'a* nonr du ciel au géomètres» Bemarquez bien en* oore qu'il u'a pas l'impiété de contester rinflueoce des mathématiques^y^^bofibeur de l'humanilé prâe en masse ; thès^^Henue par Swedenborg et Saiatr-Mariin. Mais trop de gens s'avanceront à la déteae des Saintes Scienees de l'homme , trop peu pfCDdroiit iuférèt aux lointaines clartés du Mysti* dme .» pour que l'auteur ne joît pas «ci du parti le plus £ubie , au risque de se voir rofajet de ces plaisauteries , espèce de timbre que la presse périodique met en franco à toute idée nouvelle, et qui, heurenseneot^ renooairent en loi la {dus dure de luntes les cuûrasaes humaines , le mépris.

Donc le doute travaille en ce moment la France* Après avoir pcvdn k gouvernement politique du mouds, le catholicisme en peid le goumnemeut rnonal* Borne cathotique mettra néanmoins i<Np4 au*

Xij PRtrACE.

tant de temps à tomber qu'en a mis Rome panthéiste. Quelle forme revêtira le sentiment religienx , quelle en sera l'expression nouTelle ? la réponse est un secret de Tayenir. Les Saint-Simoniens ont cru que la cotte de mailles sociale avait dernièrement offert son plus grand défaut ; à un siècle industriel , ils ont présenté leur religion positive 9 nette comme un axiome, mystérieuse comme un Compte-fait , un mode de civilisation napoléonienne où les esprits devaient s'enrégimenter, comme les hommes s'échelonnaient dans la garde impériale. Pour eux , la partie semble moins perdue qu'^ournée. Luther fut plus habile observateur de la nature humaine que ne l'a été le GoUégie Saint-Simonien ^ il comprit que vouloir fonder une religion dans un temps d'examen, c'était se donner pour un second Jésus , que Jésus ne se recommech çait pas, et que, pour se glisser entre tousjes amours-propres sans les froisser , il fallait une religion toute faite. Il voulut donc ramener la cour de Rome à la simplicité de la primitive église. Les froides négations du protestantisme, croyance de coffres-forts , dogme économique excellent pour les disciples de Barème, religion posée, examiné»,

FiiFACB. xiij

sans poésie possible parce qu'elle est sans mystères, triompha sons les armes de l'évangile.

Le Mysticisme est précisément le Christianisme dans son principe pur. Ici l'auteur n'a rien inventé, il ne propose rien de neuf; il a mis en œuvre des richesses enfouies , il a plongé dans la mer et y a pris des perles vierges pour le collier de sa Madone. Doctrine des Premiers Chrétiens , religion des Anachorètes du Désert , le Mysticisme ne comporte ni gouvernement , ni sacer^e ; aussi fut-il toujours l'objet des plus grandêé persécutions de l'Église Bomaine. Là est de secret de la condamnation de Fénélon ; là est le mot de sa querelle avec Bossuet. Comme religion , le Mysticisme procède en droite ligne du Christ par saint Jean, l'auteur de l'Apocalypse ; car l'Apocalypse est une arche jetée entre le Mysticisme chrétien et le Mysticisme indien , tour à tour égyptien et grec , venu de l'Asie , conservé dans Memphis, formulé au profit de son Pentatenque par Moïse , gardé à Eleusis , à Delphes , el compris par Pythagore, renouvelé par l'aigle des apôtres, transmis nébuleusement à l'université de Paris. Au douzième siècle ( vqyez Les ProscftiTs ) , le docteur Sigier professe , comme la science

XIV PEftrACS.

des sdences , la Théologie Mystique dans cette Uniyersité , la reine du monde intellectuel , à laquelle les Quatre Nations catholiques faisaient la cour. Vous y voyez Dante venant faire éclairer sa Divine Comédie par Tillnstre docteur qui serait ou* blié, sans les vers où le Florentin a consacré sa reconnaissance envers son mattre. Le mysticisme que vous trouvez là dominant la société sans que la cour de Rome s'en inquiétât parce qu'alors la belle et sublime Rome du moyen âge était omnipotente , fut transmis à madame Guyon , à Fénélon et mademoiselle Bourignon par des auteurs allemands, entre lesquels le plus illustre est Jacob Bœhm. Puis , au dix-huitième siècle, il a eu dans Swedenborg un évangéliste et un pro* pbète dont la figure s'élève aussi colossale peut-être que celles de saint Jean, de Pythagore et de Moïse. M. Saint-Martin , mort dernièrement , est le dernier grand écrivain mystique. II a donné partout la palme à Jocob Bœhm sur Swedenborg ; mais l'auteur de Séraphlta accorde à Swedenborg une supériorité sans contestation possible sur Jacob Bœhm aux œuvres duquel il avoue n'avoir rien pu comprendre encore.

FliFACB. X?

L'auteur n'a pas cm qu'il fût honorable pour la littérature française de rester muette sur une poésie auMi grandiose que Test celle des Mystiques. La France littéraire porte depuis cinq siècles une couronne à laquelle manquerait un fleuron , si cette lacune n'était remplie même imparfaitement comme elle le sera par ce livre. Après de longs et de patiaas travaux, l'auteur s'est donc faasardé dans la i^os diflficile des entreprises , celle de peindre l'être parfait dans les conditions exigées par les lois de Swedenborg sévèrement appliquées. Mal* heureiisement, il a peu de juges. Les inextricables difficultés de son œuvre, le danger même que courait son esprit en se plongeant dans les gouires infinis ouverts par les Mystiques , aperçus et sondés par eux , qui les appréciera ? (Combien peutoo énumérer en France de personnes instruites des scfences mystiques , ou qui connaissent seulement les titres d'œuvres qui comptent en Allemagne des milliers de lecteurs? Il a fallu s'être passionné dès renÊmce pour ce magnifique système religieux , avoir fait à l'âge de dix-neuf ans une Séraphtta , avoir rêvé l'être aux deux natures, avoir ébauché la statue, bégayé le poème qui devait occuper toute

XTJ PBÉIACI.

la vie , poar pouvoir en donner aujoard'hid le squelette.

Ce que Fauteur doit dire pour cette œuvre offre heureusement un intérêt général. La barrière épineuse qui , jusqu'à présent , a fait du Mysticisme un pays inabordable , est l'obscurité , défaut mortel en France où personne ne veut faire crédit de son attention à l'auteur le plus sublime, où Dante n'aurait peut-être jamais vu sa gloire. Comprend-on que ceux qui proclament la lumière ne présentent en eux que ténèbres ? Les livres tenus pour sacrés dans cette sphère intellectuelle, sont écrits sans méthode , sans éloquence , et leur phraséologie est si bizarre, qu'on peut lire mille pages de madame Guyon , de Swedenborg et surtout de Jacob Bœhm, sans y rien saisir. Vous allez savoir pourquoi. Aux yeux de ces Croyans , tout est démontré : ce ne sont alors que cris de conviction, psaumes d'amour entonnés pour célébrer des jouissances continues , exclamations arrachées par la beauté du spectacle! Vous diriez les clameurs d'un peuple entier voyant un feu d'artifice au milieu d'une nuit. Malgré ces torrens de phrases échevelées , l'ensemble est sublime et les argumens sont foudroyans, quand l'es*

PSÉIACB. Xvij

prit les a péchés dans ce graud bruissement de yagaes célestes. Imaginez la mer embrassée d'un coup d'ceil ; elle vous rayit, vous transporte, tous enchante ! mais vous êtes sur un cap y vous la dominez, le soleil lui prête une physionomie qui vous parle de l'infini. Mettez-vous à y nager , tout y est confus; vous la voyez partout semblable à ellemême , les lignes de l'horizon vous échappent, partout des flots , partout le vert sombre , et la monotonie de sa voix vous lasse; ainsi , pour avoir une intuition de l'infini démontré dans ces livres étourdissans , vous devez monter sur un cap; l'esprit de Dieu vous apparaît alors sur les eaux , vous voyez un soleil moral qui les illumine. Ce qui jusqu'à présent manquait au mysticisme était la forme , la poésie. Quand saint Pierre a montré les clefs du Paradis et l'enfant Jésus dans les bras d'une vierge, la foule a compris ! Et la religion catholique a existé. Le rusé saint Pierre, homme de haute politique et de gouvernement, a eu raison sur saint Paul , ce lion des Mystiques , comme saint Jean en est l'aigle.

Si vous pouvez imaginer des milliers de propositions naissant dans Swedenborg les unes des au-

xviij PKtrACK.

très , comme des flots ; si vous pouvez vous figurer les landes sans fin que présentent tous ces auteurs; si vous voulez comparer Tesprit essayant de faire rentrer dans les bornes de la logique cette mer de phrases furieuses ; à Toeil essayant de percevoir une lumière dans les ténèbres; vous apprécierez les travaux de l'auteur, la peine qu'il a prise pour donner un corps à cette doctrine et la mettre à la portée de Tétourderie française qui veut deviner ce qu'elle ne sait pas , et savoir ce qu'elle ne peut pas deviner. Mais, de bonne heure , il avait pressenti là comme une nouvelle divine comédie. Hélas ! le rhythme voulait toute une vie , et sa vie a exigé d'autres travaux; le sceptre du rhythme lui a donc échappé. Lapoésiesans la mesure est peut-être une impuissance ? peut-être n'a-t-il fait qu'indiquer le si^et à quelque grand poète, humble prosateur qu'il est! Peut-être le Mysticisme y gagnera-t-il ea se trouvant dans la langue si positive de notre pays, obligé de courir droit , comme un vaggon sur le rail de son chemin de fer.

Les PaoscRrrs sont le péristyle de l'édifice; là, l'idée apparaît au moyen âge dans son naif triomphe. Louis Lambert est le mysticisme pris sur le

vKÈtkàt, xix

fait, le Voyant marchant à sa yision , conduit au Ciel par les fiiits , par ses idées , par son tempéra* ment; là est Ffaistoire des Voyans, SéraphIta est le mysticisme tenu pour vrai , personnifié , montré dans tontes ses conséquences.

Dans ce livrs, la plus incompréhensible doctrine a donc une tète, un cœur et des os, le Verbe des mystiques s'y est incamé ; enfin l'auteur a tâché de la rendre attrayante comme un roman moderne. 11 est dans la nature des substances qui , prises à nu, peuvent foudroyer le malade; la science médicale les approprie à la faiblesse humaine : ainsi de Fauteur, du lecteur et de son sujet. Aussi es* père4-ii que les Croyans et les Voyans lui pardonneront d'aroir mis les pieds de SékaphIta dans la boue du globe , en faveur de la popularité qu'elle peut donner à cette sublime religion ; il espère que les gens du monde , affriolés par la forme , comprendront l'avenir que montre la main de Swedenborg levée vers le ciel ; que si les savans admettent un univers spirituel et divin, ils reconnaîtront que les sciences de l'univers matériel n'y sont d'aucune utilité. Aux yeux des poètes , l'auteur a-t-il besoin d'excuse pour avoir poétisé une doctrine, pour en

XX FtÉFACI.

avoir tenté le mythe et lui avoir donné des ailes ? Qaoi qu'il paisse arriver d'un écrivain essayant une œuvre de foi dans une époque incrédule, il ne sairrait être blâmé par ceux qui ne sont ni savans , ni poètes , ni voyans , pour avoir corporisé un système enseveli dans les ténèbres.

L'auteur est obligé de dire ici que Thistoirb in- TELLECTUELLS DE LOUIS LAMBEET uc ressemble eu rien aux deux premières éditions qui en ont été publiées, la preuve s'en trouve dans la contexture même de l'œuvre qui, cette fois , est triplée; mais il ajoutera qu'il a dépensé autant de soins et d'argent à les faire disparaître du commerce , que d'autres écrivains en prennent pour propager leurs œuvres. Il a réussi presque entièrement pour la â« édition in-18, elle a été anéantie à deux cents exemplaires près ; quant à la première, il n'a pu en adhirer que trois cents volumes. La critique , trop empressée à rechercher des fautes dont la correction emploie la majeure partie du temps de l'auteur , ne saurait donc , sans mauvaise foi , l'attaquer sur un autre terrain que sur celui de la présente édition. Sans doute , il se rencontrera dans SéraphIta quelques imperfections ; mais pourquoi la Nécessité , repré-

PBiffAGI. XXJ

sentée par les infortunes de la librairie , la seule ressource de l'auteur, lepresse-t-elle outre mesure ? 'Noos ne sonunesplus au siècle de fer ou Philippe II, roi d'Espagne , déclarait les artistes exempts de toutQ charge publique et de tous impôts , ni au siècle de malheur où François I«' envoyait à Eaphaël un bassin d'or plein d'or , sans rien demander an pinceau de l'artiste. Aujourd'hui, nous sommes soos le coup des condamnations d'un conseil de discipline; aujourd'hui nos écrits, considéréscomme marchandise , n'obtiennent ni la protection accordée aux lampes^Carcel et aux serrures-Georget, ni la prime d'exportation octroyée aux sucres de tel ou tel ministre. Les écrivains sont des abeilles dont les naturalistes ont oublié la classification ; et les lois n'ont reconnu, n'ont dégusté le miel de leurs ruches que pour s'attribuer le droit de le prendre. L'opiniâtreté des veilles, la célérité du trav^l , le bonheur des conceptions ne peuvent , pour aucun écrivain français , remplacer les immunités jadis accordées par les souverains à l'art et aux lettres. Savez-Yous pourquoi ? Trois mille exemplaires du LivmsMTSTiQUK seront frauduleusement vendus par la voleuse Belgique au détriment des libraires franr

ixij PlÉFACK.

çais , précisément dans les pays où se trourenk des lecteurs pour l'ouvrage. La ruine du libraire atteint directement Tauteur. Si les écrivains , les poètes , les savans, lesjariaconsoltesfrançads n'étaient pas ignoblementdépouillés, certes leors veilles seraient généreusement récompensées par le public qu'ils ont élu pour mattre. Beaucoup d'écrivains , forcés de vivre à tout prix , se donnent au pouvoir , et les exemples de cette odieuse nécessité sont plus abondans sous le règne du libéralisme intronisé d'hier, qu'ils ne l'étaient sous la généreuse monarchie abat** tue par lui. L'homme qui veut rester libre soufifre horriblement ; heureux quand la calomnie , assise à sa porte , n'attend pas son cercueil pour l'escorter d'injures !

Aujourd'hui , l'Intelligence a jugé les déplacemens de Juillet , après avoir entendu un M inisdre décourageant en public la jeunesse qui s'avance dans une carrière où lui n'a ramassé que le pouvoir; sa raillerie sur la fécondité desavortemens, adressée à ceux qu'il laisse détrousser à Bruxelles, est une espèce d'absolution que se donnent les gens habiles en dévorant leurs dupes. Si le Ministre a trahi l'homme de lettres , le professeur a trahi éga-

pftiFACB. xxiij

lemeDt le bon sens : la nature se retsemble* à elle* même dans tous ses principes; la quantitèdes germes littérairesinutilesestune nécessité de laprodaction morale , comme les millions d'œufs que jette un poisson et dont il n'arrive à bien que quelques êtres est une nécessité de la génération zoologique. Quand le Ministre de Tintérieur installera dans quelque sinécure l'un de ses familiers au bureau des Nourrices , nous espérons qu'il ne restera pas en arrière de son collègue et se plaindra de la quantité des Naissances , en blâmant les mères de ne pa» toutes donner à la France des bommes de génie , des professeors d'bistoire. Si les intérêts matériels de la littérature périssent , quand trois gens de lettres , dont un duc , sont au Conseil , nous devons attendre qu'il y arrive des chaudronniers de Saint-Flour, ou quelques bouviers de la vallée d'Auge ; si ceux-là ne comprennent pas la question d'art , peut-être entendront-ils la question commerciale.

Ceci , ne vous y trompez point , est dit moins pour Fauteur que pour de nobles intelligences prêtes à périr , pour des gens de cœur , encore jeunes , qui 8*enveloppentdans leurs manteaux en y cachant leur désespoir. Les poètes ne se révoltent pas , eux !

XXiv PAiFACB.

ils meureat en sileoee. Élevez donc un autel au suicide, au lien de ie calomnier, etgrayei dessus: piiê ignoHs.

97 novembre i835.

Louis Lambert naquit à Hontoire , petite ville du Yendômois , le 90 septembre 1797. Son père exploitait une tannerie de peu d'importance^ et Tonlat d'abord faire de fon fils un tanneur. Le dégoût que cette profession causait a l'enfant , et plus encore les dispositions extraordinaires qu'il manifestait prématurément pour l'étude^ modifièrent un peu les idées du père. D'ailleurs , letannenr et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique^ et ne le contrai g^ient en rien. Dès Tâge de cinq ans , l'Ancien et le

LM LiyaS MTBTIQUB. T. I. . 1

ft ÉTUDES FillLOSOFHIQUSS.

NoaTeau Testament étaient tombés entre ses mains ^ et ce livre où sont contenus tant de liyres avait décidé de se destinée. Son enfantine imagination comprit-elle déjà la mystériease proFondenr des Ecritures? Pouvait-elle déjà suivre l'Ësprit-Saint dans son vol à travers les mondes? S'éprit -elle seulement des romanesques attraits dont abondent ces poèmes tout orientaux? Ou, dans sa première innocence, son ame sympathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains divines ont épanchés du ciel dans ce livre? Le reste de sa vie sera pour quelques lecteurs une réponse satisfaisante à ces conjectures. Un fait résulta de cette première lecture de la Bible. Louis allait par tout Montoire , y quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions dont les enfans ont le secret et auxquelles on ne sait pas ré^ster. En Ée livrant à ces études dont personif%4ie dirigeait le cours , Louis atteignit sa dkième année. A cette éjpoque y les remplaçans étaient rares. Dqà , plusieurs familles riches les retenaient d'avance pour n'en pas manquer au moment du tirage. Le peu de fortune des pauvres tanneurs ne leur permettant pas de pouvoir, un jour, acheter un homme à leur fils, ils virent dans l'état ecclésiastique un moyen de le sauver de la conscrip-

LOUIS L4MUBT. 7

tion, et FenToyèrent^ en 1807 , chez son oncle maternel 9 cnré de Mer y antre petite Tille , située sor la Loire ^ près de Blois.

Ce parti satisfaisait tout à la fois la passion de Lonis ponr la science et le désir qu'ayaient ses parens de ne point l'exposer anx hasards de la gnerre; puis , ses goûts stndienx ^ sa précoce intelligence lenr donnaient l'espoir de lui Toir faire nne grande fortune dans l'Église. Après être resté pendant environ trois ans chez son oncle , vieil oratorien assez instruit ^ Louis Lambert en sortit au commencement de 181 1 ^ pour entrer au collège de Vendôme , où il fut mis et entretenu aux frais de madame de Staël. Lambert dut la protection de cette femme célèbre au hasard ou sans doute à la Providence qui sait toujours aplanir les voies au génie délaissé. Mais y pour nâus y dont les regards s'arrêtent à la superficie des choses humaines^ les vicîssitudesdont la vie des 'grands hommes nous oflBne tant d'exemples y ne semblent être que le résultat d'un phénomène tout physique ; pour la plupart des biographes y la jeune tète d'un grand homme tranche sur une masse de figures enfantines comme la plante qui y par son éclat y attire dans les champs les yeux du botaniste. Celte comparaison pourrait s'appliquer à l'a-

8 ÉTDDES PflILOSOPUQUES.

Tenture de Louis Lambert. Il venait ordinairement passer dans la maison paternelle le temps que son oncle lui accordait pour ses Tacances ; mais au lieu de s'y livrer, selon l'habitude des écoliers , aux douceurs de ce hon far niente dont nous sommes assez avides à tout âge , il emportait , dès le matin , du pain et des livres , puis s'en allait lire et méditer au fond des bois où il fuyait les remontrances de sa mère , à laquelle une étude aussi constante paraissait dangereuse. Admirable instinct de mère !

Dès ce temps , la lecture était déjà devenue chez Louis une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir. Il dévorait les livres de tout genre^ et se repaissait indistinctement d'œuvres religieuses , d'histoire , de philosophie et de physique. Il m'a dit avoir , à cette époque , éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires, à défaut d'autres ouvrages ; et je l'ai cru volontiers. Quel écolier n'a pas , maintes fois , trouvé du plaisir à chercher le sens probable d'un substantif inconnu? L'analyse d'un mot, sa physionomie , son histoire , étaient , pour Lambert , l'occasion d'une longue rèveri'e ; mais ce n'était pas cette rêverie instinctive par laquelle un enfant s'habitue aux phénomènes de la vie^ s'enhardit aux perceptions ou morales ouphysi-

ques ; cnhore involontaire qni , plus tard , porte ses fruits en se développant et par l'entendement et par le caractère. Louis embrassait les faits , les expliquait , après en avoir recherché tout à la fois la cause et la fin avec une perspicacité sagace^ Aussi y par un de ces jeux effira fans auxquels se plait parfois la nature^ et qui justifiait la vérité de cette existence anormale ^ pouvait- il ^ dès l'âge de quatorze ans^ émettre facilement des idées dont je n'ai que ^ loDg-temps après ^ entièrement saisi la profondeur.

— Souvent ^ me dit-il plus tard en me parlant de ses lectures^ j'ai fait de délicieux voyages^ embarqué sur un mot dans les abymes du passée comme un insecte qui flotte au gré d'un fleuve sarnn brin d'herbe. Parti de la Grèce J'arrivais à Rome et traversais l'étendue des âges modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures d'un mot? Sans doute il a reçu diverses impressions des ëvénemens auxquels il a servi; puis^ seh)n les lieox y il a réveillé des idées différentes ; mais n'est'il pas plus grand encore à considérer sous le triple aspect de l'ame , du corps et du mouvement? A le regarder en lui-même^ abstraction faîte de ses fonctions , de ses effets et de ses

10 tmwB FmMomQm.

actes , n'y a-t*il pas de quoi tomber dans un océan de réflexions? La plupart des mots ne sont-ik pas teints de l'idée dont ils représentent extérieurement la Tie? A qnel génie sont-ils dos ? S'il faut une grande intelligence pour créer un mot^ qnel âge a donc la parole humaine ? L'assemblage des lettres^ leurs formes^ la figure qu'elles donnent à un mot^ dessinent exactement , selon le caractère de cbaque peuple , les êtres inconnus dont nous ayons souyenir. Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée pure; de la p^ftsée purC; au yerbe ; du yerbe , à son expression hiérogliphyque; des hiéroglyphes^ à l'alphabet^ del'alphabet^ à l'éloquence écrite dont la beauté réside dans une suite d'images idéales, classées par les rhéteurs comme les hiéroglyphes de la pensée ? L'antique peinture des idées humaines réduites en principes et configurées par les f<Mrmes les plus bizarres de la zoologie n'aurait-elle pas déterminé les premiers signes dont l'Orient s'est servi pour écrire ses langages. Puis n'aurait-elle pas traditionnellement laissé quelques Testiges dans nos langues modernes qui^ toutes, se sont partagé les débris du yerbe primitif des nations , yerbe majestueux et solennel ; dont la majesté, dont la solennité décroissent à mesure

UraiS LAIUBT. 11

qne vieillissent les mondes j dont les retentissemens si sonores dans la Bible hébraïque^ si beaux encore dans la Grèce, s'affaiblissent à traTers les progrès de nos ciTilisations successives? Est-ce à cet ancien Esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole humaine? N'existe-t-il pas, dans le mot veai, une sorte de rectitude fantastique , et , dans le son bref qu'il exige, une vague image de la nudité, de la simplicité chaste du vrai en toute chose? Cette syllabe respire je ne sais quelle fraîcheur! J'ai pris, pour exemple, la formule d'une idée abstraite, ne voulant pas expliquer le problême par un mot qui le rendit trop facile à comprendre, comme celui de vol où tout parle aux sens. Wesi est-il pas ainsi de chaque verbe? Tous sont empreints d'un vivant pouvoir qu'ils tiennent de l'ame, et qu'ils lui restituent par les mystères d'une action et d'une réaction merveilleuses entre la parole et la pensée. Ne dirait-on pas un amant qui puise sur les lèvres de sa maîtresse autant d'amour qu'il en communique? Par leur seule physionomie , les mots raniment dans notre ceryeau les créatures dont ils sont les fantômes , le vêtement , le fourreau. Semblables à tous les êtres, ils n'ont qu'une place où leurs propriétés puissent pleinement agir et se dé-

12 tTCOES PHILOSOPHIQUES.

relopper. Mais ce sujet demanderait peut-être une science tout entière !

Et il haussait les épaules comme pour me dire: — Nous sommes et trop grands et trop petits !

La passion de Louis pour la lecture avait été d'ailleurs fort bien servie. Le curé de Mer possédait environ deux à trois mille volumes , tré* sor qui lui avait peu coûté ; car il provenait des pillages faits pendant la révolution dans les abbayes et les châteaux voisins. Le bonhomme^ en sa qualité de prêtre assermenté ^ avait pu choi* sir^ pour un morceau de pain^ suivant son expression^ les meilleurs ouvrages parmi les collections précieuses qui furent alors vendues au poids. £n trois ans , Louis Lambert s'était assimilé la substance de tous les livres qui , dans la bibliothèque de son oncle , méritaient la peine d'être lus. L'absorption des idées par la lecture était devenue chez lui un phénomène curieux. Il embrassait sept à huit lignes d'un seul coup d'œil , et son esprit en appréhendait le sens avec une vélocité pareille à celle du regard. Souvent même un seul mot dans la phrase suffisait pour lui en faire saisir la pensée. Sa mémoire était prodigieuse. Il se souvenait avec une même fidélité des idées acquises par la lecture et de celles que la réflexion ou la conversation

LOUIS LAMBSBT. 13

lui aTaient suggérées. Enfin, il possédait la mémoire des lieux, des noms , des mots^ des choses et des figures. Non seulement il se rappelait les objets à Tolonté , mais encore il les renvoyait en lui-même situés , éclairés^ colorés comme ils l'étaient au moment où il les avait aperçus. Cette puissance s'appliquait également aux actes les plus insaisissables de l'entendement. 11 se •ooTenait^ suivant son expression y non seulement du gisement des pensées dans le livre où il les avait prises , mais encore des dispositions de son ame, à des époques éloignées. Alors, par un privilège inouï , sa mémoire pouvait lui retracer les progrès et la vie entière de son esprit, depuis l'idée la plus anciennement acquise jusqu'à la dernière éclose , depuis la plus confuse jusqu'à la plus lucide. Son cerveau , habitué , jeune encore, au mécanisme si difficile de la concentration intérieure des forces humaines, tirait de ce riche dépôt une foule d'images admirables de réalité , de fraîcheur, dont il se nourrissait pendant la durée de ses contemplations limpides.

— Quand je le veux , me disait-il dans son langage, auquel les trésors du souvenir communiquaient une hâtive originalité, je tire un voile sur mes yeux. Soudain, je rentre en moi-

14 ÉTUDES PULOSOFIIQUES.

même , et j'y trouve une chambre noire où tous les accidens de la nature Tiennent se reproduire dans une forme plus pure que celle dont ils pacaissent rerêtus à mes sens extérieurs.

A l'âge de douze ans , son imagination , stimulée par le perpétuel exercice de toutes ses facultés mentales^ s'était développée au point de lui permettre d'avoir des notions si exactes sur les choses dont il prenait connaissance par la lecture seulement , que l'image imprimée dans son ame n'en eût pas été plus vive , s'il les avait réellement vues; soit qu'il procédât par analogie^ soit qu'il fût doué d'une espèce de seconde vue par laquelle il embrassait la Nature.

— Ënlisantle récit de la bataille d'Austerlitz, me dit-il un jour^ j'en ai vu tous les incidens. Les volées du canon , et les cris des combattans retentissaient à mes oreilles et m'agitaient les entrailles. Je sentais la poudre. J'entendais le bruit des chevaux , la voix des hommes. J'admiraisla plaine où se heurtaient des nations armées^ comme si j'eusse été sur la hauteur du Santon. C'était un spectacle^ effrayant comme une page de l'Apocalypse !

Quand il employait ainsi toutes ses forces dans une lecture^ il perdait en quelque sorte la conscience de sa vie physique^ et n'existait plus que

lOmS lAKBSRT. 15

par le jeo toat^puissant de ses organes intérieurs^ dont il avait constamment étendu la portée y en faisant ^ suivant son expression^ recuier Ve9pace devant lui. Mais je ne veux pas anticiper sur les phases intellectuelles de sa vie. J'ai déjà^ malgré moi , interverti Tordre dans lequel je dois dérouler l'histoire de cet homme qui transporta touteson action dans sa pensée, comme d'autres placent toute leur vie dans l'action.

Uo grand penchant l'entraînait vers les ouvrages mystiques.

— - Ahysêus , abyêsutn^ me disait-il. Notre esprit est un ahyme qui se plaît dans les abymes ! £nf ans ^ hommes , vieillards, nous sommes toujours friands de mystères , sous quelque forme qu'ils se présentent.

Cette prédilection lui fut fatale , s'il est permis, toutefois, déjuger sa vie selon les lois ordinaires, et de toiser le bonheur d'autrui sur la mesure du nôtre, ou suivant les préjugés sodaux. Ce goût pour les choses du ciel , autre location dont il se servait souvent , ce mens di" 9imiar était dû peut-être à l'influence exercée sor sou esprit par les premiers livres qu'il lut dies son oncle. SainteThérèse et madame Guyon lui continuèrent la Bible, eurent les prémices de son adulte intelligence , et l'habituèrent à

ces vives réactions de l'amedont l'extase est tout à Ja fois et le moyen et le résultat, liais cette étude ^ ce goût élevèrent son cœur, le purifièrent, l'ennoblirent , lui donnèrent appétit de la nature divine, et l'instruisirent des délicatesses presque féminines qui deviennent instinctives chez les grands hommes. Leur sublime n'est peut-être que le besoin de dévouement qui distingue la femme , transporté dans les grandes choses. Grâce à ces premières impressions^ Louis resta pur au collège. Cette noble virginité de sens eut nécessairement pour effet d'enrichir la chaleur de son sang et d'agrandir ses facultés pensantes.

La baronne de Staël, bannie à quarante lieues de Paris ^ vint passer plusieurs mois de son exil dans une terre située près de Vendôme. Un jour^ en se promenant, elle rencontra, sur la lisière de son parc , l'enfant du tanneur , presque en haillons , et absorbé par un livre. Ce livre était une traduction du Ciel et de l'Enfer. A cette époque, messieurs de Saint-Martin , de Gence et quelques autres écrivains français moitié allemands, étaient à peu près les seules personnes qui , dans l'empire français ^ connussent le nom de Swedenborg. Etonnée, madame de Staël prit le livre avec cette brusquerie dont ses interro-

LOUIS LAKBERT. 17

gâtions , ses regards y ses gestes n'étaient pas toujours exempts , et lançant un coup d'œil à Lambert : — Est-ce que tu comprends cela? lui dit-elle.

— Priez-vous Dieu ? demanda l'enfant.

— Mais... oui.

— Et, le comprenez-vous ?

La baronne resta muette pendant un moment. Puis , elle s'assit près de Lambert , et ils causèrent ensemble. Malheureusement ma mémoire , quoique fort étendue , est loin d'être aussi fidèle que l'était celle de mon camarade , et j'ai tout oublié de cette conversation , hormis les premiers mots.

Cette rencontre était de nature à vivement frapper madame de Staël. Cependant , à son retour au château , elle en parla peu , malgré le besoin d'expansion , qui , chez elle , dégénérait en loquacité ; mais elle parut fortement préoccupée. La seule personne encore vivante qui ait gardé le souvenir de cette aventure et que je questionnai récemment afin de recueillir le peu de paroles alors échappées à madame de Staël , retrouva même difficilement dans sa mémoire ce mot dit par la baronne ^ à propos de Lambert : — Cest un vrai voyant,

Louis n'ayant pas justifié aux yeux des gens

18 ÉTUDES FHII.0S0PHIQUS8.

du monde les belles espérances qu'il avait fait concevoir à sa protectrice , la prédilection passagère dont il devint l'objet fut considérée comme un caprice de femme, comme une de ces fantaisies particulières aux artistes. Madame de Staël voulut arracher Louis Lambert à l'empereur et à l'Église , pour le rendre à la noble destinée qui, disait-elle , l'attendait. £lle en faisait déjà quelque nouveau Moïse sauvé des eaux. Elle chargea donc , avant son départ , l'un de ses amis , M. de Gorbigny , alors préfet à Blois, de mettre , en temps utile, son Moïse au collège de Vendôme; puis, elle l'oublia probablement. Entré, à l'âge de quatorze ans, au commencement de 1811 , Lambert dut sortir de Vendôme vers la fin de 181-4 , après avoir achevé sa philosophie. Je doute que , pendant ce temps , il ait jamais reçu le moindre souvenir de sa bienfaitrice , si toutefois ce fut un bienfait de payer durant trois années la pension d*un enfant sans songer à son avenir, après l'avoir détourné d'une carrière où peut-être eût-il trouvé le bonheur. Cependant il est juste de dire que les circonstances de l'époque et le caractère de Louis Lambert peuvent largement absoudre madame de Staël et de son insouciance et de sa générosité. La personne choisie pour lui servir d'iu-

termédiaire dans ses relations ayec l'enfant^ «jaitta Blois au moment où il sortait du collège. Or, lesévénemens politiques qui survinrent alors justifièrent assez l'indifférence de ce personnage pour le protégé de la baronne. Elle n'entendit plus parler de son petit Moïse. Cent louis donnés par elle à M. de Gorbigny , qui ^ je crois , moumt lui-même en 1812, n'étaient pas une somme assez importante pour réveiller les souvenirs de madame de Staël dont l'ame exaltée rencontra sa pâture , et dont tous les intérêts furent vivement mis en jeu pendant les péripéties des années 1814 et 1815. Louis Lambert se trouvait à cette époque et trop pauvre et trop fier pour aller à la recherche de sa bienfaitrice , qui voyageait à travers toute l'Europe. Cependant , il vint à pied de Blois à Paris^ dans l'intention de la voir, mais il y arriva malheureusement le jour où la baronne mourut. Deux lettres écrites par Lambert étaient restées sans réponse. Le souvenir des bonnes intentions de madame de Staël pour Louis n'est donc demeuré que dans quelques jeunes mémoires , frappées , comme le fut la mienne par le merveilleux de cettehistoire. Il faut même avoir été dans notre collège pour comprendre et l'effet que produisait ordinairement sur nos esprits enfantins l'annonce d'un Nouveau, et l'im-

20 ÉTQDE8 PBILOSOFHIQUES.

pression particalière que l'aTentore toute Ten— dômoise de Lambert devait noos causer.

Ici , quelques renseignemens sur les lois pri— mitives de notre Institution , jadis moitié militaire et moitié religieuse, deyiennent nécessaires pour expliquer parfaitement la nouvelle vie que Lambert allait y mener. Avant la révélation, l'ordre des Oratoriens, voué, comme celui de Jésus , à l'éducation publique , et qui lui succéda dans quelques maisons , possédait plusieurs établissemens provinciaux dont les plus célèbres étaient les collèges de Vendôme , de Tournon, de La Flèche, de Pont-le-Voy, de Sorrèze et de Juilly. Celui de Vendôme , ainsi que les autres, élevait, je crois, un certain nombre de cadets destinés à servir dans l'armée. L'abolition des corps enseignans , décrétée par la convention , influa très peu sur l'Institution de Vendôme. La première crise passée , le collège recouvra sesbâtimens. Quelques Oratorieus disséminés aux environs y revinrent, et le rétablirent en lui conservant son ancienne règle, ses habitudes , ses usages et ses mœurs qui lui prêtaient une physionomie à laquelle je n'ai rien pu comparer dans aucun des lycées où je suis allé après ma sortie de Vendôme.

Le collège est situé au milieu de la ville , et

sur la petite rivière du Loir ^ qui en baigne les bâtimens principaux. H forme une assez yaste enceinte soigneusement close^ où sont enfermés tons les établissemens nécessaires à une institution de ce genre : une chapelle , un théâtre ^ une infirmerie^ une boulangerie, des jardins y des coors d'eau. Ce collège, le plus célèbre foyer d'instruction qu'il y ait au centre de la France , est alimenté par plusieurs provinces , et même par nos colonies. L'éloignement ne per-met donc pas aux parens d'y venir souvent voir leurs enfans. D'ailleurs, la règle interdisait les vacances externes. Une fois entrés , les élèves ne sortaient du collège qu'à la fin de leurs études. Sauf les promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères, tout avait été calculé pour donner à cette maison les avantages de la discipline conventuelle. De mon temps, le Correcteur était encore un vivant souvenir. La classique férule de cuir y jouait avec honneur son terrible rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le physique, étaient restées dans l'intégrité de l'ancien programme. Les lettres aux parens étaient obligatoires à certains jours , ' auMi bien que la confession ; ainsi , nos péchés

22 tTDDBS PHltOSOPHlQITES.

et nos Benlimens se troayaient en conpe réglée. Tout portait Fempreinte de Funiforme monastique. Je me rappelle y entre autres yestiges de Fancien Institut^ l'inspection que nous subissions tous les dimanches. Nous étions en grande tenue, rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs y qui , suivis des fournisseurs et des maîtres, nous examinaient sous le triple rapport du costume , de Fhygiène et du moral.

Les deux ou trois cents élèves que pouvait loger le collège étaient divisés , suivant Fancienne coutume , en quatre sections , nommées : les MinimeSy les Petits, les Moyens et les Grands. La division des Minimes embrassait les classes désignées sous le nom de huitième et septième ; celle des Petits , la sixième , la cinquième et la quatrième; celle des Moyens , la troisième et la seconde; enfin celle des Grands y la rhétorique , Isl pliilosophie y les mathématiques spéciales , la physique et la chimie. Chacun de ces collèges particuliers possédait son bâtiment , ses classes et sa cour dans un grand terrain commun sur le* quel les salles d'étude avaient toutes leur sortie y et qui aboutissait an réfectoire. Ce réfectoire , digne d'un ancien Ordre religieux , contenait tous les écoliers. Contrairement à la règle des autres Corps enseignans y nous pouvions y

UUBIS LàMBSRT. 23

parler en mangeant. Cette tolérance oratorienne nous permettait de faire des échanges de plat aelon nos goûts y et ce commerce gastronomique est constamment resté l'un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale. Si un Moyen placé en tète de sa table préférait une portion de pois rouges à son dessert^ car nous en ayions du dessert, la proposition suiyante passait de bouche en bouche : — Un dessert pour des pois l jusqu'à ce qu'un gourmand l'eût acceptée. Alors celuici d'euToyer sa portion de pois qui allait de main en main jusqu'au demandeur dont le dessert arrivait par la même voie. Jamais il n'y avait d'erreur. Si plusieurs demandes étaient semblables, chacune portait son numéro, et l'on disait: Premiers pois potM' premier dessert! Les tables étant très longues , notre trafic perpétuel mettait tout en mouvement, et nous parlions , nous mangions avec une volubilité sans exemple. Aussi, le bavardage de trois cents jeunes gens , les allées et venues des domestiques occupés à changer les assiettes, servir les plats et donner le pain , l'inspection des directeurs, faisaient-ils du réfectoire de Vendôme un spectacle unique en son genre, et dont s'étonnaient toujours les visiteurs.

Pour adoucir notre vie, privée de toute com-

24 ÉTVDBS PHnOSOPHIQUES.

munication avec le dehors et sevrée des caresses de la famille , les Pères noas permettaient encore d'avoir des pigeons et des jardins. Or ^ nos deux ou trois cents cabanes , un millier de pigeons nichés autour de notre mur d'enceinte et une trentaine de jardins formaient un coup d'œil encore plus curieux que ne l'était celui de nos repas. Mais il serait trop fastidieux de raconter toutes les particularités qui font du collège de Vendôme un établissement à part , et fertile en souvenirs pour ceux dont l'enfance s* y est écoulée. Qui de nous ne se rappelle encore avec délices y malgré les amertumes de la science ^ les bizarreries de cette vie claustrale ! C'étaient les friandises achetées en fraude^ durant nos promenades , la permission de jouer aux cartes , celle d'établir des représentations théâtrales pendant les vacances, maraude et libertés nécessitées par notre solitude. Puis y enoorenotre musique militaire^ dernier vestige des Cadets y notre académie , notre chapelain , nos Pères professeurs. Enfin Jes jeux particuliers défendusou permis : la cavalerie de noséchasses^les longues glissoires faites enhiver^ le tapage de nos galoches gauloises y et surtout le commerce introduit par la boutique établie dans l'intérieur de nos cours.Cctte boutique était tenue par une es-

LOUIS iAKBIlT. a»

pèce de maître Jacques auquel Grandi et Petits pouvaient demander^ suivant son prospectus , boêtes^ échasses, outils, pigeons craTatés, pattus, de messe (article rarement vendu) , oa- ^ papiers, plumes, crayons, encre de toute* couleurs , balles, billes ; le monde entier des merreilleuses de l'enfance , et qui même la sauce des pigeons que arsons à tuer ; enfin jusqu'aux poteries oà conservions le nx de noire souper pour le du lendemain. Qui de nous est asseï^ pour avoir oublié ses baitemens de à Faspect de ce magann périodiquemeol pendant ks réeréations do dimaodbe^ allioiis à tour de réle àépemtr b était attribsée^aMMOà himo^ la pcuMmi aeeoffdée par aM* piarens à

dUifeaitâ fmr^mm lea Mysta i|ai exerçasewt de si

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ie jais badjijui de site

36 ÉTUDBS PHIL080PRIQ1S8.

six fV*aiioSy nous possédions pendant une nuit ^ runiyersalité des biens de l'inépuisable boutique ; et^ durant la messe, nous ne cbantions pas un répons qui ne brouillât nos secrets calouls. Qui de nous enfin peut se souvenir d'aroir eu quelques sous à dépenser le second dimanche ? Enfin qui n'a pas obéi , par avance , aux lois sociales^ en plaignant , en secourant , en méprisant les Pariahs que l'aTarice ou le malheur paternel laissaient sans argent ? Mœurs enfantines vraiment originales !

Certes , si l'on veut se représenter l'isolement de ce grand collège avec ses bâtimens monastiques , au milieu d'une petite ville , et les quatre parcs dans lesquels nous étions hiérachiquement casés y l'on aura une idée de tout l'intérêt que devait nous offrir l'arrivée d'un Nouveau, véritable passager survenu dans un navire. Jamais jeune duchesse présentée à la cour , n'y fut aussi malicieusement critiquée que ne l'était le nou- Tcau débarqué par tous les écoliers de sa division. Ordinairement , pendant la récréation du soir , avant la prière , les flatteurs , habitués à causer avec celui des deux Pères chargés de nous garder une semaine chacun à leur tour et qui se trouvait alors en fonctions, entendaient les premiers ces paroles authentiques : — Tous

LOUIS likMBlRT. 27

aurez demain un Nonvean. Tout à coup ce cri : — Un Nouveau ! un NouTeau ! retentissait dans les cours. Alors y nous accourions tous pour nous grouper autour du régent , qui , bientôt , était rudement interrogé.

— D'où'vonait-il ? Gomment se nommait-il ? £n quelle classe serait-il ? etc.

Or , Tarrivée de Louis Lambert fut le texte d'un conte digne des Mille et une Nuits. J'étais alors en Quatrième chez les Petits. Nous avions pour régens deux hommes auxquels nous donnions y par tradition^ le nom de Pères , quoique cefussent des séculiers. En effet, de mon temps, il n'existait phis à Vendôme que quatre véritables Oratoriens auxquels ce titre appartint légitimement. £n 1814 , ils quittèrent le collège , qui s'était insensiblement sécularisé , et se réfugièrent auprès des autels , dans les presbytères de campagne, à l'exemple du curé de Mer.

Le Père Haugoult , le régent de semaine , était un assez bon homme , mais dépourvu de hautes connaissances , il manquait de ce tact si nécessaire pour discerner lesdifférens caractères des enfans et leur mesurer les punitions suivant leurs forces respectives. Le père Haugoult se mit donc à raconter fort complaisamment les singuliers événemens qui allaient , le

28 ÉTUDES PnLOSOraïQVES.

lendemain , nous yaloir le plus extraordinaire des Nouveaux. Aussitôt , les jeux cessèrent. Tous les Petits arrivèrent en silence, et restèrent occupés à écouter l'aventure de ce Louis Lambert , trouvé , comme une aérolithe , par madame de Staël au coin d'un bois. M. Haugoult dut nous expliquer madame de Staël. Pendant cette soirée , elle me parut avoir dix pieds. Depuis y j'ai vu le tableau de Corinne , où Gérard l'a représentée et si grande et si belle ; mais la femme idéale rêvée par mon imagination la surpassait tellement que la véritable madame de Staël a constamment perdu dans mon esprit^ même après la lecture du livre tout viril , intitulé : De l'Allemagne, Mais alors Lambert fut une bien autre merveille! Après l'avoir examiné, M. Marescbal, le directeur des études, avait bésité, disait le père Haugoult, à le mettre cbez les Grands; néanmoins, la faiblesse de Louis en latin l'avait fait rejeter en quatrième , sauf à lui de sauter une classe chaque année. Par exception, il devait être de l'académie! Proh pudor! nous allions avoir l'honneur décompter, parmi les Petits, un habit décoré du ruban rouge que portaient les académiciens de Vendôme. Aux académiciens étaient octroyés de brillans privilèges : ils dînaient souvent à la

LOVJfl LAKBERT. 20

table du directeur, tenaient par an deux séances littéraires auxquelles nous assistions avec enthousiasme pour entendre leurs œuvres. Enfin , un académicien était un petit grand homme. Si chaque Yendômois veut être franc, il avouera que , plus tard , un véritable académicien de U véritable Académie française lui a paru bien moins étonnant que ne Tétait l'enfant gigantesque illustré par la croix et par le prestigieux ruban rouge , insigne de notre académie. Pour comprendre l'importance de cet honneur, il faut savoir qu'il était bien difficile d'appartenir à ce corps glorieux avant d'être parvenu en Seconde, puisque les académiciens étaient obligés de nous lire des contes en vers ou en prose , des morceaux littéraires, des.épitres , des trai^ tés , des tragédies , des comédies , compositions interdites à l'intelligence des classes secondaires. J'ai long* temps gardé le souvenir d'un conte intitulé V Ane vert, qui, je crois, est l'œuvre la plus saillante de cette académie inconnue. Un Quatrième , être de l'académie ! Parmi nous serait cet enfant de quatorze ans , déjà poète , aimé de madame de Staël , un futur génie , nous disait le Père Hangoult, un sorcier , un gars capable de faire un thème ou une version pendant qu'on nous appellerait en classe, et

to tTVDis pmiosomQtnEs.

d'apprendre ses leçons en les lisant nue seule fois. Louis Lambert confondait toutes nos idées. Puis , la curiosité du Père Haugoult , l'impatience qu'il témoignait de yoir le NouTcau ; attisaient encore nos imaginations enflammées.

— S'il a des pigeons , il n'aura pas de cabane. Il n'y a plus de place. Tant pis ! disait l'un de nous qui , depuis , a été grand agriculteur.

— Auprès de qui sera-t-il ? demandait un autre.

— Oh! que je Youdrais être son faiianf, s'écriait un exalté.

EirefaUans constituait ^ dans notre langage collégial y un idiotisme assez difficile à traduire. Ce mot exprimait un partage fraternel des biens et des maux de notre vie enfantine , une promiscuité d'intérêts fertile en brouilles et en raccommodemens , un pacte d'alliance offensive et défensive. Chose bizarre ! jamais y de mon temps, je n'ai connu de frères qui fussent Faisans. L'homme ne vit que par les sentimens ^ et, peut-être, croit-il appauvrir son existence en confondant une affection trouvée dans une affection naturelle.

L'impression que les discours du Père Haugoult firent sur moi pendant cette soirée est une des plus vives de mon enfance ^ et je ne puis la

LOUIS LASBUT. 31

comparer qu'à la lecture de Robinacm Crusoé. Je dus y même plus tard y au souvenir de ces sensations prodigieuses^ une remarque peut-être neoTO sur les différons effets que produisent les mots dans chaque entendement. Le mot n*arien d'alisolu. Nous agissons plus sur lui qu'il n'agit sur nous. Sa force est en raison des images que nous avons acquises et que nous groupons autour de lui. Mais l'étude de ce phénomène exige de larges développemens ^ hors de propos ici. Ne pouvant pas dormir^ j'ei^s une longue discussion avec mon voisin de dortoir^ sur l'être extraordinaire que nous devions avoir parmi nous le lendemain. Ce voisin ^ naguère officier , maintenant écrivain à hautes vues philosophiques , Barchou de Penhoên ^ n'a démenti ni sa prédestination ^ ni le hasard qui réunissait dans la même classe^ sur le même banc et sous le même toit , les deux seuls écoliers de Yendôme dont Yendôme entende parler aujourd'hui. Le réeent traducteur dcFitche ^ l'in terprète et l'ami de M. Uallanche ^ était occupé déjà comme je l'étais moi-même de questions métaphysiques. U déraisonnait souvent avec moi sur Dieu^ sur nous et sur la Nature. Il avait alors des prétentions an pyrrhonisme. Jaloux de soutenir son rôle, il nia les facultés de Lambert, tandis

31 ÉTUDBS PRILOSOPRIQDES.

qu'ayant nouTellement lu leê Enfans célèbres , je l'accablais de preuves en lui citant le petit Montcalm , Pic de la Mirandole , Pascal , enfin tous les cerveaux précoces , anomalies célèbres dans l'histoire de l'esprit humain y et les prédécesseurs de Lambert.

J'étais alors moi-même passionné pour la lecture. Grâce à l'envie que mon père avait de me voir à l'École Polytechnique , il payait pour moi des leçons particulières de mathématiques. Or , mon répétiteur , bibliothécaire du collège, me laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j'emportais de la bibliothèque , liea tranquille où , pendant les récréations , il me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu'il était ou peu habile ou fort occupé de quelque grave entreprise , car il me permettait très volontiers de lire pendant le temps des répétitions et travaillait je ne sais à quoi. Donc , en vertu d'un pacte tacitement convenu entre nous deux y je ne me plaignais point de ne rien apprendre , et lui , se taisait sur mes emprunts de livres. Entraîné par cette intempestive passion, je négligeais mes études pour composer des poê« mes qui devaient , certes , inspirer peu d'espérances, si j'en juge par ce trop long vers, devenu célèbre parmi mes camarades , et

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qui commençait une épopée sur les Incas :

0 Inca ! 6 roi in-fortuné et malheureux !

Je fbs surnommé le Poète en dérision de mes essais. Les moqueries ne me corrigèrent pas. Je rimaillai toujours, malgré le sage conseil de H. Mareschal , notre directeur , qui tâcha de me guérir d'une manie malheureusement invétérée, en me racontant dans un apologue les malheurs d'une fauyette tombée de son nid , pom* avoir Toulu Toler avant que ses ailes ne fassent poussées. Je continuai mes lectures, je devins l'écolier le moins agissant, le plus paresseux, le plus contemplatif de la division des Petits^ et, partant, le plus souvent puni.

Cette digression autobiographique doit faire comprendre la nature des réflexions dont je fus assailli à l'arrivée de Lambert . J'avais alors douze ans. J'éprouvai tout d'abord une vague sympathie pour un enfant dont je partageais presque le tempérament nerveux. J'allais donc rencontrer un compagnon de rêverie et de méditation. Sans savoir encore ce qu'était la gloire, je trouvais glorieux d'être le camarade d'un enfant dont madame de Staël avait déjà préparé l'immortalité. Louis Lambert me semblait un géant.

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