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Le lendemain si attendu vint enfin. Un nio-« ment ayant le déjeuner , nous entendîmes dans la cour silencieuse le double pas de M. Mareschal et du Nouveau. Aussitôt toutes les tètes se tournèrent yers la porte de la classe. Le père Hau* goult, qui part a gréait les tortures de notre curiosité, ne nous fit pas entendre le sifflement par lequel il imposait silence à nos murmures et nous rappelait au travail. Nous vimes alors ce fameux Nouveau que M. Mareschal tenait par la main. Le régent descendit de sa chaire^ et le directeur lui dit solennellement y suivant l'étiquette : — Monsieur, je vous amène Louis Lambert. Vous le mettrez avec les Quatrièmes. Il entrera demain en classe.
Puis, après avoir causé à voix basse avec le régent , il dit tout haut : — Où allea-vous le placer ?
Il eût été fort injuste de déranger l'un de nous pour le Nouveau , et comme il n'y avait plus qu'un seul pupitre de libre, Louis Lambert vint l'occuper, près de moi, qui étais entré le dernier dans la classe.
Malgré le temps que nous avions encore à rester en étude, nous nous levâmes tous pour examiner Lambert. M. Marescbal entendit nos colloques , nous vit en insurrection , et dit en
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soariant avec cette bonté qui nous le rendait particnlièrement cher : — Au moins^ soyez sages et ne dérangez pas les autres classes.
Ces paroles nous mirent en récréation quelque temps avant l'heure du déjeuner , et nous Tînmes tous environner Lambert ^ pendant que M. Marescbal se promena dans la cour avec le père flaugoult. Nous étions environ quatre-vingts diables 9 hardis comme des oiseaux de proie. Quoique nous eussions tous passé par le cruel moment de cette espèce de noviciat , nous ne faisions jamais grâce à un Nouveau des rires moqueurs , des interrogations y des impertinences qui se succédaient en semblable occurrence y à la grande honte du néophyte , dont on essayait ainsi les mœurs , la force et le caractère. Lambert , ou calme ou abasourdi y ne répondit à aucune de nos questions. Alors y l'un de nous ayant dit qu'il sortait sans doute de l'école de Pythagore y un rire général éclata. Le Nouveau fut surnommé Pythagore pour toute sa vie de collège. Cependant le regard perçant de Lambert y le dédain peint sur sa figure pour nos enfantillages en désaccord avec la nature de son esprit, l'attitude aisée dans laquelle il sut restar, sa force apparente, enharmonie avec son Age , imprimèrent un certain respect aux
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plus mauTais sujets d'entre nous. Quant à moi ^ j'étais près de }ui , tout occupé à l'examiner , sans rien dire.
Louis était un enfant maigre et fluet, haat de quatre pieds et demi. Sa figure bâlée , ses mains brunies par le soleil paraissaient accuser une rigueur musculaire que, néanmoins , il n'ayait pas a l'état normal. Aussi, deux mois après son entrée au collège , quand le séjour de la classe lui eut fait perdre sa coloration presque végétale , le vimes-nous devenir pâle et blanc comme une femme. Sa tète était d'une grosseur remarquable. Ses cheyeux , d'un beau noir et bouclés par masses , prêtaient une grâce indicible à son front , dont les dimensions araient quelque cbose d'extraordinaire même pour nous, fort insoucians , comme on peut le croire , des pronostics de la Granologie. La beauté de ce front prophétique provenait surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles brillaient ses yeux noirs , qui semblaient taillées dans de l'albâtre, et dont les lignes, par un attrait assez rare, se trouvaient d'un parallélisme parfait en se rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile de songer à sa figure , d'ailleurs fort irrégulière , en voyant ses yeux , dont le regard possédait une magni-
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fiqae Tariété d'expression et qui semblaient chacun doublés d'ane ame. Tantôt clair et pénétrant à étonner , tantôt d'une douceur céleste^ ce regard devenait terne, sans couleur , ponr ainsi dire, dans les momens où il se livrait à ses contemplations ; et son œil ressemblait alors à une vitre d'où le soleil se serait retiré soudain après l'avoir illuminée. Il en était de sa force, toute nerveuse, et de son flexible organe comme de son regard : même mobilité , mêmes caprices. Sa voix se faisait douce coiûme la voix harmonieuse qui prononce un mot d'amour , au matin , dans un lit voluptueux ; puis, elle était parfois pénible, incorrecte, raboteuse , s'il est permis d'emplof er ces mots , ponr peindre des effets nouveaux. Quant à sa forcïe habituelle, il était incapable de supporter la fatigue des moindres jeux , et semblait évidemment débile, infirme presque. Mais pendant les premiers jours de son noviciat, un de nos matadors s'étant moqué de cette maladive délicatesse qui le rendait impropre aux violens exercices en vogue dans le collège , Lambert prit , de ses deux mains et par le bout , une de nos tables qui contenait douze grands pupitres encastrés sur deux rangs et en dos d*ane ) puis il s'appuya contre la chaire du régent , retint
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Ja table par ses pieds qu'il plaça sar la trayerse d'en-bas , et dit : — Mettez-Tous dix^ et essayez de la faire bouger.
J'étais là f je puis attester ee singulier témoignage de force ^ il fut impossible de lui arracher la t^ble. Lambert semblait avoir le doa d'appeler à lui^ dans certains momens, des pou* Toirs extraordinaires, et de rassembler tontes ses forces sur un point donné.
Hais les enfans, habitués aussi bien que les hommes , à juger de tout d'après leurs premières impressions, n'étudièrent Louis que pendant les premiers jours de son arrivée. Il démentit alors entièrement les prédictions de madame de Staël, en ne réalisant aucun des prodiges que nous attendions de lui. Puis, après un trimestre d'épreuves , il passa* pour un écolier très ordi-* naire. Je fus donc seul admis a pénétrer dans cette ame sublime , et pourquoi ne dirai-je pas divine? Qu'y a-t-il de plus près de Dieu, que le génie dans un cœur d'etifant ? La conformité de nos goûts et de nos pensées nous rendit amis et Faisans. Notre fraternité devint si grande qu'on accola nos deux noms , et que l'un ne se prononçait pas sans l'autre. Pour appeler l'un de nous , nos camarades criaient : — Le Poète-et-* Pythagore ! C'était une mode d'écolier, une fan-
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taifie qni ne s'appliquait pas senlemeot à nous deux. Il existait d'antres noms qui offiraient l'exemple d'an semblable mariage. Ainsi je demearai pendant deux années Fami de collège da paayre Louis Lambert , et ma yie se trouva y durant cette époque , assez intimement unie à la siennepour qu'il me soit possible aujourd'hui d'en écrire l'histoire intellectuelle. J'ai longtemps ignoré la poésie et les richesses cachées dans le cœur et sous le front de mon camarade, n a fallu que j'arriyanse à trente ans ; que mes obserrations se soient mûries et condensées; que le jet d'une plus vire lumière les ait même éclairées da nouTcau pour que je comprisse toute la portée des phénomènes dont je fus alors l'iuha*btle témoin ; j'en ai joui sans m'en expliquer ni la grandeur , ni le mécanisme; j'en ai même oublié qadques-uns et ne me sonyiens que des plus saillans. Mais aujourd'hui , ma mémoire les a coordonnés, et je me suis initié à tous les secrets de cette tète féconde , en me reportant aux jours délicieux de notre jeune amitié. Le temps leolme fit donc pénétrer le sens desévénemens et des faits qui abondent en cette Tic inconnue, comme en celle de tant d'antres hommes perdus pour la science. Aussi cette histoire est-elle, dans l'expression et l'appréciation des choses ,
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pleine d'anachronismes purement moraux qui , je crois, ne nuiront point à son genre d'intérêt. Pendant les premiers mois de son s^our à Vendôme , Louis devint la proie d'une maladie dont les symptômes furent imperoeptiblesà l'œil de nos surveillans , et qui gêna nécessairement l'exercice de ses hautes facultés. Accoutumé au grand air,. à l'indépendance d'une éducation laissée au hasard , caressé par les tendres soins d'un vieillard qui lechérissait, habitué à penser sons le soleil, il lui fut bien difficile de se plier a la règle du collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre murs d'une salle où quatre-vingts jeunes gensétaient tous silencieux^ assis sur un banc de bois , chacun devant son pupitre. Ses sens avaient une perfection qui leur donnait une exquise déUcatesse, et tout souffrit chez lui de cette vie en commun. Les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu , mêlées à la senteur d'une classe toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners ou de nos goûters , affectèrent son odorat ; ce sens qui , se trouvant en rapport plus direct et plus immédiat que les autres avec le système cérébral, doit causer, par ses altérations, de grands ébranlemens aux organes de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique , il y
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ayait dans nos saUes d'étnde des baraques où chaciin mettait son butin , et j'y ai souTeut tu des pigeons tués pour les jours de fêtes , ou des mets dérobés au réfectoire. Enfin, nos salles contenaient encore une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau ; espèce d'abreuToir où nous allions tous les matins nous débarbouiller le visage et nous laver les mains^ à tour de rôle, en présence du maître. De là, nous passions à une table où des femmes BOUS peignaient et nous poudraient. Notre local n'étant nettoyé qu'une fois par jour , le matin avant notre réveil , il demeurait toujours malpropre ; puis y malgré le nombre des fenêtres et la baoteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir, par la peignerie , par la baraque, et les mille industries de chaque écolier , sans compter nos quatrevingts corps entassés. Cette espèce d'humus collégial , mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours, formait un fumier d'une insupportable puanteur. La privation de l'air pur et parfumé des campagnes ou des bois dans lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses habitudes, la discipline , tout contrista donc Lambert. La tète toujours appuyée sur sa ' main gauche, dont il accoudait le bras sur son