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symbole de la vie Dorwégienne , en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d'un immense poisson ; car la pêche forme le principal commerce et fournit presque toute la nourriture de quelques hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers? Là , sur quatorze degrés de longueur, à peine existe-t-il sept cent millie âmes. Grâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que réservent aux voyageurs ces pics de la Norwége , dont le nom donne froid déjà , leurs sublimes beautés sont restées vierges et s'harmonieront aux phénomènes humains, vierges encore, pour la poésie du moins , qui s'y sont accomplis, et dont voici l'histoire.
Lorsqu'une de ces baies , simple fissure aux yeux des aigles , est assez ouverte pour que la mer ne gèle pas entièrement dans cette prison de pierre où eltè se débat , les gens du pays nomment ce petit goI(^ un fiord, mol que presqtre tous les géographes ont essayé de naturaliser dans leurs langues respectives. Malgré la ressemblance qu'ont entre eux ces espèces dé cananx , chacun a sa physionomie particulière : partout la mer est violemment entrée dans leurs cassares , mais partout les rochers s'y sont diversement fendus , et leurs tumuU
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tuqax précipices défient les termes bizarres de la géométrie; ici , le roc s'est dentelé comme une scie \ là , ses tables trqp droites ne souffrent ^i le séjour de la neige , ni les sublimef aigrettes des sapins du nord ; plus loin , les Gonimotîons du globe ont arrondi quelque sinuosité coquette, belle Tallée que meublent par étages des arbres au noir plumage 3 vous seriez tenté de nommer çgi pays la Suisse des mers. £ntre Drontb^im et Cbristiana se trouve yne de ces baies, nommée le Stromfiord. Si le Stromfiord n'est pas le plus beau de ces paysages , il a du moins le mérite de résumer les magnificences terrestres de la Norwége , et d'avoir servi de théâtre aux scènes d'une histoire toute céleste.
La forme générale du Stromfiord est au premier aspect celle d'un entonnoir ébréché par la mer. Le passage que les flots s'y étaient ouvert présente à l'œil l'image d'une lutte entre l'Océan et le grapit, deux créations également puissantes, l'une- par son inertie, l'au* tre par sa mobilité. Pour preuve , quelques écueils de formes fantastiques en défendent l'entrée 9ux vaisseaux. Les intrépides enfans de la Norwége peuvent , en quelques endroits , sauter d*un roo à un autre sans s'étonner d'un
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abyme profond de cent toises , large de six pieds. Tantôt un frêle et chancelant morceaa de gneiss , jeté en travers , nnit deux rochers. Tantôt les chasseurs ou les pêcheurs ont lancé des sapins, en guise de pont , pour joindre les deux quais taillés à pic au fond desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goalet se dirige yers la droite par un mouvement de serpent , y rencontre une montagne élevée de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer , et dont les pieds forment un banc vertical d'une demi-lieue de longueur où Finflexible granit ne commence à se briser , à 'se crevasser, à s'onduler qu'à deux cents pieds en* viron au-dessus des eaux. Entrant avec violence, la mer est donc repoussée avec une violence égale par la terrible force d'inertie de la montagne vers les 'bords opposés auxquels les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le Fiord est fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts , d'où tombe en cascades une rivière qui à la fonte des neiges devient un fleuve, forme une nappe d'une immense étendue, s'échappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d'antiques mélèzes , aperçus a peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe, ces arbres reparais-
sent bientôt à sa surface ^ s'y marient et construisent des îlots qui viennent échouer sur la rive gauche , où les habitans du petit village assis au bord du Stromfiord ^ les retrouvent brisés , fracassés ^ quelquefois entiers , mais ton-* jours nus et sans branches. La montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la mer et à sa cime ceux des vents du ïiord y se nomme le Falberg. Sa crête , toujours enveloppée d'un manteau de neige et de glace ^ est la plus aiguë de la Norwége , où le voisinage du pôle produit , a une hauteur de dix-huit cents pieds , un froid égal à celui qui règne sur les montagnes les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer, s'abaisse graduellement vers l'est et se joint aux chutes de la Sieg par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse venir que des bruyères et des arbres soufirans. La partie du Fiord d'où s'échappent les eaux , sous les pieds de la forêt , s'appelle le Siegdalhen , mot qui pourrait être traduit par le versant de la Sieg, nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg est la vallée de Jarvis , joli paysage dominé par des collines chargées de sapins y de mélèzes , de bouleaux , de quelques
chênes et de hêtres , la plus riche , la mieux co«
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lorée de toutes ]es tapisseries que la nature du nord ait tendues sur ses âpres rochers. Là , Vœïl pouvait facilement saisir la ligne où les terrains réchauffés par les rayons solaires commencent à souffi*ir la culture et laissent apparaître les végétations de la Flore norwégienne. £n cet endroit y le golfe est assez large pour que la mer , refoulée par le Falberg^ vienne expirer en murmurant sur la dernière frange de ces collines , rive doucem^it bordée d'un sable fin , parsemé de mica, de paillettes, de jolis cailloux, de porphyres, de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la rivière , et de débris marins , de coquillages , fleurs de la mer que poussent les tempêtes, soit du pôle , soit du midi.
Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village composé de deux cents maisons de bois , où vit une population perdue là , comme dans une forêt ces ruches d'abeilles qui , sans aug-* menter ni diminuer , végètent heureuses , en butinant leur vie au sein d^une sauvage nature. L'existence anonyme de ce village s'explique facilement. Peu d'hommes avaient la hurdiesse de s'aventurer dans les rescifs pour gagner les bords de la mer et s'y livrer à la pêche que font en grand les Norwégiens sur les côtes moina
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daiigereuses. Les nombreux poivsons du Fiord suffisent en partie à]a nourriture de ses habitaus; les pâturages des vallées ieur donnent du lait et du beurre; puis quelques terrains excellens leur permettent de récolter du seigle^ du chanvre , des légumes qu'ils savent défendre , et contre les rigueurs du froid, et contre l'ardeur passagère , mais terrible de leur soleil , avec toute l'habileté que déploie le Norwégien dans cette double lutte. Le défaut de communications , soit par terre où les chemins sont impraticables, soit par mer où de faibles barques peuvent seules parvenir à travers les défilés maritimes du Fiord , les empêche de s'enrichir en tirant parti de leurs bois. Il faudrait des sommes aussi énormes pour déblayer le chenal du golfe, que pour s'ouvrir une voie dans l'inteneur des terres. Les routes de Ghristiana à Drontheim tournent toutes le Stromfiord^ et passent la Sieg sur un pont situé a plusieurs lieues de sa chute. La cote, entre la vallée de Jarvis et Drontheim , est garnie d'immenses forêts inabordables , enfin le Falberg se trouve également séparé de Ghristiana par d'inaccessibles précipices. Le village de Jarvis aurait peut-être pu communiquer avec la Norwége intérieure et la Suède parla Sieg 3 mais pour être
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mis en rapport avec la civilisation , le 8troinfiord roulait un homme de génie , et ce génie parut en effet : ce fut un poète , un Suédois religieux qui mourut en admirant et respectant les beautés de ce pays y comme un des plus magnifiques ouvrages du Créateur.
Maintenant^ les hommes doués par l'étude de cette vue intérieure dont les véloces perceptions amènent tour à tour dans l'ame comme sur une toile les paysages les plus contrastans du globe, peuvent facilement embrasser l'ensemble du Stromfiord. Eux seuls , peut-être , sauront s'engager dans les tortueux rescifs du goulet où se débat la mer ^ fuir avec ses flots le long des tables éternelles du Falberg dont les pyramides blanches se confondent avec les nuées brumeuses d'un ciel presque toujours gris de perle; admirer la jolie nappe échàncrée du golfe, y entendre les chutes delaSiegqui pend en longs filets et tombe sur un abattis pittoresque de beaux arbres confusément épars , debout ou couchés parmi des f ragmens de gneiss; puis, se reposer sur les rians tableaux que présentent les collines abaissées de Jarvis d'où s'élancent les plus riches végétaux du nord , par familles , par myriades : ici , des bouleaux gracieux comme des jeunes filles et penchés
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comme elles ; là des colonnades de hêtres aux fûts centenaires et moussus ; tous les contrastes des différons verts , de blanches nuées parmi les sapins noirs , des landes de bruyères pourprées et nuancées à l'infini ^ enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette Flore aux merveilles ignorées. Étendez les proportions de ces amphithéâtres , élancez-vous dans les nuages , perdez-vous dans le creux des roches ou reposent les chiens de mer y votre pensée n'atteindra ni à la richesse, ni aux poésies de ce site non^égien! Votre pensée pourrait-elle être aus'si grande que l'océan qui le borne, aussi capricieuse que les fantastiques figures dessinées par ses forêts ^ ses nuages, ses ombres , et par les changemens de sa lumière? Voyez-vous, au-dessus des prairies de la plage^ sur le dernier pli de terrain qui s'ondule en bas des hautes collines de Jarvis , deux ou trois cents maisons couvertes en nœvety espèce de couvertures faites avec l'écorce du bouleau y maisons toutes frêles, plates, et qui ressemblent à des vers à soie sur une feuille de mûrier jetée là par les vents? Au-dessus de ces humbles, de ces paisibles demeures est une église construite avec une simplicité qui s'harmonie à la misère du village. Un cimetière en-* toure le chevet de cette église, et plus loin se
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trouY^Ie presbytère. Ëncora plut haut, sw uae bosse de la montagne est située une habitation , la seule qui soit en pierre, et que ppu? cettQ raison les habitans ont nommée le château du Suédois. £n effet, un homme riche viutde Suède, trente ans avant le jour ou cette histoire com* menée, et fï'établit à Jarris dont il s'effprça d'à-» niéliorer la fortune. Cette petite maison , coqstruile daps le but d*engager)e8 habitans à s'en bâtir de semblables , était remarquable par sa solidité , par un mul* d'enceipte , chose rare en Norwége, où^ malgré Tabondanoe de^ pierres , l'on se sert de bois pour toutes lesclôt^res, même pour celles des champs, La maison ainsi garantie des neiges s'éleyait sur un tertre, au milieu d'une cour immense. Les fenêtres en étaient abritées par ces auvens d'une saillie prodigieuse appuyés sur de grands sapins équarris qui donnent aux constructions du nord une espèce de physionomie patriarcale. Sous ce^ abris, il était facile d'apercevoir les sauvages nudités du Falberg, de comparer l'infini de la pleine mer a la goutte d'eau du golfe écumeux, d'écouter les vastes épanchemens de la Sieg dont la nappe semblait de loin immobile en tombant dans sa coupe de granit , bordée sur trois lieues de tour par les glaciers du nord, enfin tout le paysage
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OÙ Tont se passer les surnaturels et simples éyé^ mens de cette histoire.
L'hiver de 1799 à 1800 fut un des plas rudes dont les Européens aient gardé le souvenir. La mer de Norwége se prit entièrement dans les Fiords où la violence du ressac l'empêche ordinairement de geler. Un vent dont les efiPets ressemblaient à ceux du levantis espagnol^ avait balayé la glace du Stromliord eli repoussant les neiges vers le fond du golfe. Depuis long-temps il n'avait pas été permis aux gens de Jarvis de voir en hiver le vaste miroir des eaux réiléôhissant les couleurs du ciel , spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les accidens étaient nivelés sous les couches sucôessives de la neige y et oà les plus vives arêtes comme les vallons les plus creux ne formaient que de faibles plis dans l'immense tunique jetée par la na* ture sur ce paysage y alon tristement éclatant et monotone. Les longues nappes delà Steg, subitement glacées^ décrivaient une énorme areade sous laquelle les habitans eussent pu passer à l'abri des tourbillons y si quelques uns d'entre eux eussent été assez hardis pour s'aventurer dans te pays. Mais les dangers de la moindre course t^tenaient au logis les plus intrépides chasseurs qui craignaient de ne plos re»
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connaître SOUS la neige les étroits passages pra* tiqaés an bord dés précipices , des crevasses ou desTersans. Aussi nulle créature n'animait-elle ce désert blanc où régnait la bise du pôle, seule Toix qui résonnât en de rares momens. Le ciel , presque toujours grisâtre y donnait au lac les teintes de l'acier bruni. Peut-être un vieil eider traversâit-il parfois impunément l'espace à l'aide du chaud du val sous lequel glissent les songes des riches ^ dont aucun ne soupçonne par combien de dangers cette plume s'achète? Hais, semblable* au Bédouin qui sillonne seul les sables de l'Afrique^ l'oiseau n'était ni vu ni entendu ; l'atmosphère engourdie > privée de ses communications électriques^ ne répétait ni le si£ELement de ses ailes^ ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif eût d'ailleurs pu soutenir l'éclat de ce précipice garni de cristaux étincelans, et les rigides reflets des neiges^ a peine irisées à leurs sommets par les rayons d'un pâle soleil qui apparaissait par momens, comme un moribond jaloux d'attester sa vie? Souvent^ lorsque des amas de nuées grises, chassées par escadrons à travers les montagnes et les sapins, cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre, à défaut de lueurs célestes, s'éclairait par elle-même. Là donc se rencontraient toutes les majestés du
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froid éternellemeut assis sur le pôle^ et dont le principal caractère est le royal silence au sein duquel yiyent les monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l'apparence d'une négation^ et les symptômes de la mort : la yie n'est-elle pas le combat de deux forces? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance, la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le bruissement de la pleine mer agitée n'arrÎTait même pas dans ce muet bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se hâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce peuple patient. Quel* ques hauts sapins éliraient leurs noires pyramides chargées de festons neigeux , et la forme de leurs rameaux à barbes inclinées complétait le deuil de ces cimes où , d'ailleurs , ils n'apparaissaient que comme des points bmns. Chaque famille restait au coin du feu , dans une maison soigneusement close, fournie de bis- <suits, de beurre fondu, de poisson sec, de provisions faites à l'ayance pour les sept mois d'hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque toutes sont ensevelies sous les neiges , contre le poids desquelles elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui partent du toit et vont s'attachera une
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grande distance sur d6 solides poteaux en for* mant un chemin cotivërt autour de la maison • Pendant ces terribles hivers ^ les femmes tissent et teignent les étofifes de laine ou de toile dont se font les Tétemens ; tandis que la plupart des hommes lisent ou se livrent a ces prodigieuses méditations qui otit enfanté les profondes théories , les rêves mystiques du nord ^ ses croyances , ses études si complètes sur un point de la science fouillée comme avec une sonde; moeurs À demi monastiques qui forcent l'ame à réagir sur elle-même ; à y trouver sa nourriture, et qui font du paysan norwégien un être à part dans la population européenne. Dans la première année du dix«neavième siècle , et vers le milieu du mois ée mai , tel était dfônc l'état du Stromfiord.
Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y allumant les feux de tous les diamans éphémères produits par les cristalfisations dte la neige et des glaces , deux personnes patron t sur le golfo, le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg, rers le scmimet duquel elles s'élevèrent de frise en frise. Était*ce deux créatures , était-ce deux flèches ? Qui les 'Oàt vue& à cette hauteur les aurait prises pour deux elders cinglant de conserve à trtivers les
nuées. Ni If) pêcheur le plu^ «upersUtjiiçux ^ uil^ ehas9eur le plus intrépide n'eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de sq tenir le long des faibles lignes tracées sur les flancs du granit, où ce couple glissait néanmoiiis avec l'effrayante dextérité que possèdent les somnambules quand, ayant oublié toutes les conditions d^ leur pçsan* teur et les dangers de la moiudre déviation , ils courent au bord des toits en gardant leur équilibre sous l'empire d'une force inconnue.
•*— Arrête^moiy SIraphitus, dit une pâle jeune fille , et laisse-moi respirer, Je n'ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de ce gouffre; autrement; que serais-je devenue ? Mais aussi ne suis-je qu'une bien faible créature. Te fatiguége?
— Non y dit l'être sur le bras duquel elle s'appuyait. Allons toujours, Minna? la place où nous sommes n'est pas assez solide pour nous 7 arrêter.
De nouveau , tous deux firent siffler sur la neige de longues planches attachées à leurs pieds ; et parvinrent' sur la première plinthe que le hasard avait franchement dessinée sur les pans de cet abyme. La pcrscmne que Minna nommait Séraphitûs s'appuya sur son talon droit pour relever la planche longue d'environ une
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Hoise, étroite comme nn pied d'enfant , et qui était attachée à son brodequin par deux courroies en cuir de chien marin. Cette planche épaisse de deux doigts était doublée en peau de renne dont le poil , en se hérissant sur la neige , arrêta soudain Séraphitûs ; il ramena son pied gauche , dont le patin n'avait pas moins de deux toises de longueur , tourna lestement sur lui-même, vint saisir sa peureuse compagne, l'enleva , malgré les longs patins dont ses pieds étaient également armés , et l'assit sur un quartier de roche , après en avoir balayé la neige d'un coup de pelisse.
— Ici, Minna , tu es «i sûreté, tu pourras y trembler à ton aise.
— Nous sommes déjà montés au tiers du Bot^ net déglace^ dit-elle en regardant le pia auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le connaît en Nowége. Je ne le crois pas encore.
Mais , trop essoufflée pour parler davantage , elle sourit à Séraphitûs qui , sans répondre , la tenait dans ses bras en écoutant , la main posée sur son cœur, de sonores palpitations aussi précipitées que celles d'un jeune oiseau surpris.
— Il bat souvent aussi vite sans que j'aie couru , dit-elle.
Séraphitûs inclina la tête sans dédain ni froideur. Malgré la grâce dont ce mouvement était
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empreint > il n'eu trahissait pas moins une négation qui^ chez une femme, eàtété d'une eni- Trante^oquetterie. Séraphitûs pressa Tiyement la jeune fille. Minna prit cette caresse pour une réponse , et continua de le contempler. Au moment où Séraphitûs releva la têle en rejetant en arrière, par un geste presque impatient , les rouleaux dorés de sa cheyelure , afin de se décon-vrir le front ^ il rit du bonheur dans les yeux de sa compagne*
-— Oui ^ Minna , dit-il d'une voix toute paternelle et charmante chez un être encore adoles^ cent, regarde-moi, n'abaisse pas la vue.
— Pourquoi ?
— Tu veux savoir ? essaie.
Blinna jeta vivement un regard à ses pieds et cria soudain comme un enfant qui aurait rencontré un tigre. L'horrible sentiment des abymes l'avait envahie, et ce seul coup d'œil avait suffi pour lui en communiquer la contagion. Le Fiord , jaloux de sa proie , avait une grande voix par laquelle il l'étourdissait en tintant à ses oreilles , comme pour la dévorer plus sûrement en s'interposant entre elle et la vie. Puis , de ses cheveux à ses pieds, le long de son dos y tomba unfrisson glacial d'abord, mais qui bientôt lui
versa dans les nerfs une insupportable chaleur,
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battit dans sesTetnet , et brisa toutes ses extré* mités par des atteintes électriques semblables k celles que cause le contact de la torpille. Trop faible pdur résister , elle se sentait attirée , par une force inconnue , en bas de cette table où elle croyait voir quelque monstre qui lui lan- ^t son renin , un monstre dont les yeux ma- ^étiques la charmaient ^ et dent la (pienle ouTerte semblait broyar sa piture par avance.
— Je meurs , mon Séraphitus, n'ayant aimé que toi , ^dit-elle en faisant un mouvement maehiaal pour se précipiter.
Séraphittts lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout à coup , semblable au voyageur délassé par un bain , Minna n'eut plus que la mémoire de ses vives douleurs déjà dissipées par cette haleine caressante qui pénétra son corps , et l'inonda de balsamiques ^uves , aussi rapidement que le souffle avait traversé l'air.
— <-Qui donc es-tu ? dif^-elle avec un sentiment de terreur douce. Mais je le sais , tu es ma vie. — Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir? reprit-elle après une pause.
Séraphitûs laissa Minna cramponnée au granit^ et s'alla poser^ comme eût fait une ombre, enr le bord de la table d'où ses yeux plongèrent fond du Fiord , eu en défiant l'éblouissante
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profondeur. Son corps ae TacUla point , son front resta blanc et impassible comme celui d'une statue de marbre. Abyme contre abyme.
< — Séraphttûs y si tu m'aimes , reviens ! cria la jeune fille. Ton danger me rend mes douleurs. — Qui donc es-tu pour avoir cette force Burhumaine à ton Age ? lui demanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.
— Hais, répondit Séraphitûs, tu regardes sans peur des espaces encore plus immenses ? Et , de son doigt levé, cet être singulier lui montra l'auréole bleue que les nuages dessinaient en laissant un espace clair au-dessus de leurs têtes.
— Quelle diflërence ! dit-elle en souriant.
— Tu as raison, répondit-il , nous sommes nés pour tendre an ciel. La patrie, comme le visage d'une mère, n'efiEraie jamais un enfant.
Sa voix vibra dans les entrailles de sa com«^ pagne, devenue muette.
— Allons , viens , reprit-il.
£t tous les deux s'élancèrent sur les faibles «entiers tracés le long de la montagne, en y dévorant les distances, et volant d'étage en étage , de ligne en ligne , avec la rapidité dont est doué le cheval arabe , cet oiseau du désert. En quelques momens ils atteignirent un tapis d'berbes,
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de mousses et de fiears, sur lequel penonne ne s'était encore assis.
— Le joli êœler ! dit Minna eu donnant à cette prairie son yéritable nom^ mais comment se trouye-t-il à cette hauteur?
— Là cessent y il est yrai , les végétations de la Flore norwégienne , dit Séraphitûs , mais s'il se rencontre ici quelques herbes et des fleurs y elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du nord. — Mets cette touffe dans ton sein , Minna y dit-il en arrachant une fleur; prends cette suave création qu'aucun œil humain n'a vue encore y et garde cette fleur unique comme un souvenir de cette matinée unique dans ta vie ! Non, tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.
Et il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d'aigle lui avaient fait apercevoir parmi des silènes acaulis et des saxifrages, véritable merveille éclose sous le souffle des anges.. Minna saisit aFCCun empressement enfantin la touffe d'un vert transparent et brillant comme celui de l'émeraude, formée par de petites feuilles roulées en cornet , d'un brun clair au fond, mais qui , de teinte en teinte , devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpures d'une délicatesse infinie. Ces feuilles étaient si
pressées qu'elles semblaient se confondre , et produisaient nne foule de jolies rosaces. Ça et là^ sur ce tapis, s'élevaient des étoiles blanches , bordées d'un filet d'or, du sein desquelles sortaient des anthères pourprées, sans pistil. Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage , achevait de donner je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphitûs contemplait avec mélancolie , comme si la senteur lui eût exprimé de plaintives idées dont il compre* nail le langage. Mais , à llinna , ce phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s'était plue à douer quelques pierreries de la fraîcheur , de la mollesse et du parfum des plantes.
— Pourquoi serait-elle unique ? £lle ne se re» produira donc plus? dit la jeune fille à Séraphitûs, qui rougit et changea brusquement de conversation.
—Asseyons-nous, retourne-toi, vois ! A cette hauteur, peut-être, ne trembleras-tu point? Lesabymes sont assez profonds pour que tu n'en distingues plus la profondeur; ils ont acquis la perspective unie de la mer, le vague des nuages, la couleur du ciel : la glace du Fiord est une assez jolie turquoise , tu n'aperçois les fo-
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rets de sapins que oomnie de légères lignes do bistre ; pour tous, les abyraes doivent être parés ainsi.
Séraphitûs jeta ces paroles avec cette onction dans Faccent et le geste connue seolement dé cenx qni sont parrenns au sommet des hautes montagnes du globe , et contractée si inyolontairement que le maître le plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère , el ne s'en croit le supérieur qu'en s'abaissant vers les vallées où demeurent les hommes. Il déFai<sait les patins de Hinna y aux pieds de laquelle il s'était agenouillé. L'enfant ne s'en apercevait pas , tant elle s'émerveillait du spectacle impo-* saut que présente la vue de la Norwége dont elle pouvait embrasser d'un seul coup d'œil les longs rochers ; tant elle était émue par la solennelle permanence dont ses cimes froides don-^ nent une idée que les paroles ne peuvent exprimer.
— Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine ^ dit-elle en joignant les mains ^ je rêve sans doute.
— Vous appelez surnaturels les faits dont vous ne voyez pas les causes^ répondit-il.
— Tes réponses , dit-elle y sont toujours em*^ preintes de je ne sais quelle profondeur. Près
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de toi ^ je comprends tout sans effort. Ahl je guis libre.
— Tu n'as plus les patins , voilà tout.
— Oh ! dit-elle , moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les pieds.
— Garde ces paroles pour Wilfrid^ répondit doucement Séraphitûs.
— Wilfrid ! répéta Minna d'un ton de colère qui s'apaisa dès qu'elle eut regardé son compagnon. — Tu ne t'emportes jamais , toi ! dit-elle ^1 essayant , mais en vain de lui prendre la main, tu es en toute chose d'une perfection dëfeespérante.
— Alors tu en conclus que je suis insensible. Minna fut effrayée d'dn regardai lucidement
jeté dans sa pensée.
— Tu me prouves que nous nous entendons, répondift-elle avec la grâce de la femme qui atme.
Séraphitûs agita mollement la tète en lui lançant un regard à la fois triste et doux.
•^ Toi qui sais tout ^ reprit Minna , dis-moi pourquoi la timidité que je ressentais la-bas , près de toi , -s'est dissipée en montant ici ? pourquoi j'ose te regarder^ pour la premî^e fois, en face, tandis que la-bas , à peine osé-je te voir à la dércMe?
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— Ici , peiit*être ^ a vons-noas dépooiOé les petitesses de la terre ^ répondit-il en défaisant quelques brandebourgs de sa pelisse.
— Jamais tu n'as été si beau, dit fflinna en s'asseyant sur une roche moussue et s'abymant dans la contemplation de l'être qui l'avait conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.
Jamais^ à la vérité^ Séraplutûs n'avait brillé d'un si yif éclat , seule expression qui puisse rendre les effets de son visage et l'aspect de sa personne. Cette splendeur était-elle due à la nitescence que donne au teint l'air pur des montagnes et le reflet des neiges y on au mouvement interne qui anime le corps à l'instant où il se repose d'une longue agitation ? provenait-elle du contraste subit entre la clarté d'or projetée par un nouveau soleil^ et l'obscurité des nuées à travers lesquelles ce joli couple ve^ nait dépasser? Peut-être^ à ces causes, faudrait-il encore ajouter les effets d'un des plus beaux phénomènes qui puissent se rencontrer en l'organisation humaine. Si quelque habile physiologiste eût examiné cette créature qui dans ce moment, à voir la fierté de son front et l'éclair de ses yeux , paraissait être un jeune homme âgé d'environ dix-sept ans^ s'il eût
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cherché les ressorts de cette florissante vie sous le tissu le plus blanc dont la nature septentrionale ait yétu ses enfans^ il aurait cru sans doute, soit à l'existence de quelque fluide phosphorique en des nerfs qui semblaient reluire sous l'épiderme y soit à la constante présence d'une lumière intérieure qui colorait Séraphîtûs ar» demment, mais doucement et à la manière de ce» lueurs contenues dans une coupe d'albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses mains qu'il arait dégantées pour délier les patins de Sinna y elles paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans les diaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard d'or luttaient évidemment avec les rayons du soleil y et il semblait ne pas en recevoir , mais lui donner de la lumière. Son corps y mince et grêle comme celui d'une femme , attestait une de ces natures faibles eu apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui , fortes à temps , sont à l'état normal presque débiles. De taille ordinaire , Séraphîtûs se grandissait en présentant son front , comme s'il eut voulu s'élancer. Ses cheveux , bouclés par la main d'une fée , et comme soulevés par un souffle , ajoutaient à l'illusion que produisait son attitude aérienne. Mais ce main-